S LE VIEILLARD
d'une épaisse couche de poussière; on n'y voyait pour tous meubles, que deux vieilles chaises et une table vermoulue, sur laquelle se trouvait placé un grand vase rempU deau.
Ils s'assirent en face lun de l'autre. — Ne vous aije pas déjà assuré que vous n'aviez rien a craindre, dit le vieillard, après avoir jeté un regard de dédain sur les pistolets qu'Albert avait placés près de lui; aucun être vivant, excepté vous et moi, n'habite cette demeure.
Le passé et l'avenir me sont également connus, ajouta-t-il, après un instant de silence, que désirezvous savoir de ce qui vous concerne?
— Quand et comment je mourrai, répondit Albert.
— Pourquoi vouloir connaître votre destinée? ne savez-vous pas que le don le plus fatal que pourrait posséder l'homme, serait celui de la prescience! Croyezmoi, jouissez du présent et ne vous occupez pas de 1 avenir : Demandez-moi toute autre chose.
— Non! c'est mon avenir que je veux connaître.
— Puisque vous le voulez absolument, je vais vous satisfaire; Vous mourrez jeune, et...
— A quelle époque?
— Endéans les soixante jours,
— De quelle manière?
— Dune maladie de langueur.
— Il cherche à m'effrayer, pense Albert, mais il n'y réussira pas; ne suis-je pas fort et bien pourtant? Gela n'est pas impossible, mais permettez-moi de ne pas croire a votre fâcheux pronostic, dit-il en souriant; je sens qu'il me reste bien des années a vivre.
— Croyez-le, si cela peut contribuera votre bonheur, répondit le vieillard, mais n'ouijliez pas l'époque
fatale; vous me reverrez encore une fois, et ce sera à votre dernière heure. Maintenant, reprit-il, après une courte pause, qui désirez-vous voir? Prononcez le nom d'une personne morte ou vivante, et elle apparaîtra devant vous.
— Je veux voir mon grand-père décédé il y a plus de cinq ans, répondit le jeune homme avec un accent d'incrédulité.
— Regardez dans ce vase, dit le vieillard. Et k peine Albert y eut-il jeté un rapide coup d'oeil, qu'il vit son aïeul couché sur son lit de mort, tel qu'il l'avait vu lu dern'ère fois. Un rapide frisson parcourut tout son corps : tandis que la sueur vint mouiller son front brûlant. Cela est étrange, se dit-il en lui-même, mais n'est cependant pas impossible k expliquer au moyen de la physique et de la fantasmagorie.
Il y eut un nouveau moment de silence.
— Vous pensez à votre ami Adolphe de B... voulez-vous le voir? demanda le vieillard.
Albert resta stupéfait d'étonnement, son mystérieux compagnon venait de lire dans sa pensée. Il regarda de nouveau et vit une place publique d'une ville qui lui était inconnue; beaucoup de monde y était assemblé et l'on dansait autour de feux de joie.
— N'apercevez-vous personne de votre connaissance parmi la foule? demanda le vieillard.
— Ah, mon Dieu! s'écria Albert, c'est bien lui! c'est mon ami! c'est Adolphe!
— Suivez ses mouvements; que fait-il?
Il s'éloigne de la place il entre seul dans une sombre allée de peupliers; il a l'air triste et pensif.
— Maintenant, dit le vieillard, en lui présentant un poignard, plongez cette arme dans le vase.
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Albert hésita.
— Quoi, encore de la pusillanimité! s'écria son compagnon, tandis qu'un étrange sourire passa rapidement sur ses lèvres pâles et crispées et qu'une expression indéfinissable brillait dans ses petits yeux gris; frappez donc si vous avez du cœur ou bien n'êtes-vous qu'un enfant ou... un lâche.
En cet instant le timbre dune horloge voisine sonna minuit, c'était la dernière heure du 30 novembre 1793.
A peine Albert, poussé par un pouvoir invisible mais auquel il ne pouvait se soustraire, eut-il plongé le poignard dans le vase, qu'un cri affreux retentit; ilfut suivi d un sourd gémissement, puis d'un bruit plus faible semblable à celui produit par le dernier râle d'un mourant, puis tout retomba dans un lugubre et profond silence; et la lumière qui, un instant auparavant, avait jeté un éclat, s'éteignit.
Albert saisi d'horreur, laissa tomber son arme, se précipita vers la porte et, malgré les ténèbres dont il était environné, il descendit les escaliers des quatre étages avec plus de rapidité qu'il n'eût pu le faire en plein jour, tandis qu'un éclat de rire semblable y celui d'un démon, parvenait jusqu'à lui. Arrivé dans la rue, il continua sa course précipitée et, après avoir erré au hasard dans des quartiers que son trouble ne lui permit pas de reconnaître, il rentra enfin chez lui, au point du jour, brisé de fatigue et d'émotions.
Trois jours après cet étrange événement qui avait laissé dans l'esprit d'Albert une inquiétude vague et une indéfinissable sentiment de mélancolie, sa portière lui remit une lettre bordée de noir; il en brisa le cachet d'un main tremblante et lut la faiale'nouvelle : » Que son arai Adolphe de B... arrivé à Marseille seulement
depuis la veille, ayant quitté la place publique de... où l'on célébrait une victoire, avait été frappé d'un coup de poignard, au-dessous du sein gauche, dans une allée de peupliers, le 30 novembre dernier à minuit'^ qu'on ne lui connaissait pas d'ennemis; que rien ne lui avait été enlevé et, enfin, que toutes les recherches pour découvrir l'assassin, étaient restées infructueuses. ))
Pénétré de douleur, Albert se rendit sur-le-champ à la mairie de son arrondissement, y fit sa déposition, et quoiqu'il n'eût qu'un faible espoir de pouvoir retrouver l'endroit fatal où il avait passé une partie de la nuit du 30 novembre, il se mit à la tête des agents de Ja police, et après plusieurs jours de courses fatigantes et inutiles, il crut enfin reconnaître la maison inhabitée; on enfonça la porte, on monta les 4- étages et l'on retrouva la chambre sale, froide et humide oii il s'était trouvé avec le vieillard, dans le même état qu'il l'avait laissée lors de sa fuite; rien n'y avait été changé : seulement le vase, dans lequel il avait plongé le poignard, contenait un liquide d'une couleur rougeâtre et d'une odeur fétide et nauséabonde, et la lame de cette arme, qu'on ramassa sur le parquet, était couverte détaches de la même couleur : l'analyse chimique qui en fut faite plus tard, démontra que l'un et l'autre étaient du sang.
Depuis cet instant, le malheureux Albert, frappé au cœur, ne fit plus que languir, son imagination malade le représentait sans cesse comme le meurtrier d'Adolphe, et malgré tout ce qu'on put faire pour le distraire et le guérir de sa monomanie, il fut bientôt réduit à la dernière extrémité.
Un. soir que l'infortuné jeune homme, soutenu dans
l/l2 LE VIEILLARD MYSTÉRIEUX.
es bras de sa mère éplorée, semblait éprouver un instant de calme et paraissait reposer, il se redressa soudainement en s'écriant dune voix tremblante et saccadée, tandis que ses yeux hagards et qui semblaient sortir de leurs orbites, se dirigeaient vers la fenêtre : le voila! le voila! et après une légère convulsion, il expira. Cétait juste deux mois, jour pour jour, après la mort de son ami. Les spectateurs de cette scène effrayante s'étant élancés vers l'endroit qu'avaient fixés les regards mourants du malheureux Albert, crurent voir au loin, une ombre qui glissait rapidement sur la neige.
L'histoire qui précède ma été racontée, il y a quelques années, par le lieutenant-colonel DP... quimassura avoir lu sur les registres de la mairie du...® arrondissement, toutes les circonstances de cet étrange événement, dans lequel certains voulurent voir la main du pouvoir sanglant qui gouvernait alors la France et d'autres.... le doigt de Dieu, J.-B.-F. S.. .s.