‹ Un amour dans l'avenir (volume 2)Chapitre 1 sur 14 · Un amour dans l'avenir · texte numérisé non relu

Un amour dans l'avenir

Vn jour, je sortais du palais Rinuccîni, la tête pleine des grandes et douloureuses choses que m'avait racontées la mère de l'Empereur; j'avais besoin de respirer l'air puissant qui remplit la place de Venise, en descendant du Capitole ; et je me promenais devant le vaste château fort de l'ambassadeur autrichien, regardant, à droite et à gauche, les jolies maisons et les solides palais qui ont été bâtis, en cet endroit, avec une rognure du Colisée. J'avisai, du côté de l'ambassade, une église que je ne connaissais pas, et qui me parut digne d'attention. Je demandai son nom : c'était l'église de Jésus. Ce nom me rappela vivement une touchante histoire qui nous avait été contée, à Florence, par madame la comtesse de Lipona, cette femme et cette reine à jamais regrettable. Je me souvins aussi que la noble sœur de Napoléon avait daigné me dire que je trouverais la même histoire, dans ses plus intimes détails, aux archives du séminaire du Vatican : elle m'indiqua même le prêtre napolitain qui l'avait écrite. Je courus à Saint-Pierre, et je demandai au sacristain le chemin qui conduit aux archives; car, dans ce monde papal qu'on appelle le

Vaîican, il faut une carte ou un guide pour voyager. On me fît traverser un labyrinthe de galeries, de salies et de cours, et j'arrivai à un vaste bâtiment, collé à l'orteil de cette montagne sculptée par JNIicbel-Ange, et qui est la basilique de Samt-Pierre. Un jeune professeur, le plus aimable et le plus spirituel des professeurs de rbétoricjue, m'introduisit dans les arcliives, et mit le catalogue des manuscrits et les manuscrits à ma disposition. Je trouvai l'histoire, et je la lus deux fois ; elle était écrite en vers italiens, et elle portait cette épigraphe : Quand les empires s'' écroulent, il se fait autour de leurs ruines tant de bruit et dépoussière, qu'on ne donne point d'attention aux grands malheurs domestiques qui s'accomplissent alors. Le palais, en tombant^ écrase une humble maison, et l'on ne regarde que le palais!

Avec d'autres renseignements recueillis à Rome, j''écri\-is cette chronique; mais certain-tis raisons de convenances m'empêchèrent de la publier. Ces motifs n'existant plus malheureusement, je la publie aujourd'hui.

Il faut nous rajeunir de vingt-huit ans, et nous transporter dans le département de l'Arno, à Florence. Sortons par la porte de Borg' oyni Santi , el suivons deux jeunes gens qui longent la grande allée des Cashines, et s'arrè'ent au pied de la petite pyramide, à quelques pas de ces gigantesques pins qui humilient les arhres du voisinage et les regardent du haut de leurs cent pieds.

On croirait voir deux frères jumeaux; ils sont tous deux vêtus au dernier goût de la mode impériale, tous deux bruns comme des Italiens, avec des yeux noirs et pleins de feu, et des visages empreints de cette distinction fière qui est la beauté de l'homme.

Ils ne sont frères pourtant que d'amitié. Le plus a. é des deux a vingt-quatre ans: c'est le comte Giampolo Piranese, un noble romain, un grand seigneur artiste^ qui est venu visiter Florence, et qui passe toutes ses journées dans les ateliers de sculpture, le ciseau à la main, devant quelque modèle antique. Il a vécu, à Naples, dans la brillante cour de Joachim Murât; il a vu les royales fêtes du golfe de Baïa, et il

a abandonné tant de plaisirs pour étudier et se faire un nom dans Thistoire des arts. L'autre, son ami, plus jeune de quelques années , est un Français attaché au gouvernement de la Toscane impériale ; il se nomme Emile Dutretz; il étudie la diplomatie aux dîners des ambassadeurs, et vise aux emplois des hautes chancelleries : la grande-duchesse le protège, mais le jeune étourdi répond assez mal aux intentions bienveillantes de la cour, ainsi qu'on va le voir.

— La voilà donc, la Florence de Boccace! disait Emile à son ami, et il croisait les bras sur sa poitrine et regardait Florence d'un air de pitié. La voilà donc! Fiez-vous aux poètes ensuite! Quatre femmes bien comptées, devant lesquelles je suis forcé de battre en retraite comme un conscrit ! Quand on lit Boccace, Florence est un sérail ouvert au premier sultan venu. Le voyageur de vingt-cinq ans qui entre dans une auberge de Boccace est assailli, au débotté, par Tamour de toutes les femmes de la maison, depuis Thôtesse jusqu'à la fille du jardinier : il est obligé de déménager soudainement pour se délivrer de son bonheur. Pauvre voyageur ! il ne lui resie point de refuge contre le plaisir. Toutes les maisons de Florence se ressemblent : elles sont toutes habitées par des Phèdres qui dévoreraient une armée d'Hippolytes, par des Patiphars qui font litière de manteaux de Josephs. Et qu'elles sont rusées, ces amantes de Boccace ! comme elles se moquent des grilles et des verrous ! comme elles se jouent d'un mari, d'un père, d'un frère, d'un tuteur, d'un espion!...

Moi, je suis arrivé à Florence, un Boccace à la main; je marchais avec précaution, dans la rue, de peur d'être enlevé; j'évitais soigneusement l'auberge, remplie de guets-apens féminins; j'allai droit me loger au palais Pitti, et je demandai huit jours de répit au beau sexe toscan, pour me rétablir des fatigues du

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voyage. Puis, je me lançai en public, au risque d'être incendié sur place.

La première femme à laquelle je m'adressai amoureusement me dénonça à son mari : il fallut se battre, cela m'inquiétait peu; je désarmai mon homme du premier coup; il demanda sa revanche, je fus forcé de le blesser légèrement au bras. Ma seconde maîtresse était une jeune personne de dix-huit ans qui me fit soupirer six mois, pour me jeter entre les bras d'un frère colossal qui me demanda le mariage ou la mort. Celui-là reçut une balle nommée, à la cime de sa chevelure. La petite voulait m'arracher les yeux. Ma troisième conquête était une veuve qui avait renoncé au monde; elle consentait bien à vivre avec moi, mais comme avec un ami, pour causer et réfléchir ensemble; je croyais que cela cachait un but, et que la rusée Florentine, élevée à l'école de Boccace, dissimulait une ardeur de Pasiphaé sous des apparences pudiques. Je consentis à causer et à réfléchir. Toutes les nuits, nous nous promenions à San-Miniato, d'un pas grave, séparés par deux pieds d'air. A minuit, elle me donnait le bout de son gant à baiser. Un soir, je voulus brusquer une déclaration d'amour; elle poussa un cri aff'reux, et courut demander asile au couvent de la Visitation. Aujourd'hui, j'arrive au dénoùment de ma quatrième intrigue : encore un beau dénoùment, ma foi! Cette petite brune que je t'avais montrée au Cocomero, tu sais quels regards elle me lançait? Pour le coup, j'allais me réconcilier avec Boccace. Hier, je la rencontrai à Santa-Croce, elle me dévora du regard. Enfin, j'en tiens une! me dis-je. Je la suivis jusqu'à la rue délie Belle Donne, n° 1243; elle me fit un signe de la main, et comme je me précipitai sur le seuil de sa maison, je trouvai, sous mon nez, une porte de sapin de Valombreuse, fermée et plombée, comme au temps du siège du prince d'Orange. Je lui

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écris une lettre, chauffée au soleil du pays, une lettre en français et en italien, avec des citations de Boccace et d'Alfieri. Ce matin, au lieu de la réponse de la femme, je reçois un cartel du mari, et avec le cartel un ordre du mmistre qui m'enjoint de ne plus tirer répée sur le territoire toscan. Au diable les femmes et Boccace ! Ce mari se nomme Taddeo Panini : c'est un sergent-major blessé à Wagram, et employé à la poste , et maître d'armes par dessus le marché ; un crâne de régiment. 11 me donne rendez-vous à Poggia Impériale. En réponse, je lui ai envoyé, par mon domestique, l'ordre du ministre, en lui priant de m'assigner un rendez-vous à la frontière. Voici son ultimatum : Je vous attends, lundi matin, à huit heures, sous Radicoffani, sur la route de Ponte-Centino, Lundi matin, dans trois jours. Encore un duel, dans la patrie de Boccace , et pour une femme que je ne connais pas? Voyons, que ferais-tu à ma place, comte Pira?

-— Je ne me battrais pas.

— Avec un prévôt ! avec un crâne de la division italienne! Refuser une provocation! y penses-tu, mon ami?

— Pourquoi donc me demandes- tu un conseil?

— Pour la forme. Je suis décidé à me battre.

— Il n'y a rien à dire contre une pareille décision.

— Tu m'accompagneras?

— Sans doute. Seulement, je te ferai observer que le champ clos est bien éloigné. Connais-tu la route de Sienne?

— Non; mais vois ma position : les femmes m'ont fait une réputation de spadassin amoureux ; les duels se multiplient, dit-on, en Toscane, et l'Empereur est furieux. J'irai me battre au bout du monde , s'il le faut. Tu partiras ce soir; tu m'attendras àRadicoffani;

UN AMOUR DANS L*AVEMIU *î

je partirai seul demain matin; seul, i>our ne pas éveiller les soupçous, car je suis espionné. D'ailleurs, j'ai un projet en'tôte : jej;.veux voir cette femme, ce soir, à Toffice de Santa-Maria NovcUa. Je veux lui parler... la traiter de folle, lui faire un esclandre, et mériter au moins de quelque manière la vengeance de son mari... Oh! point d'observations, mon ami; j'ai tout arrêté. Que veux-tu? une folie en amène uno autre; nous serons sages à soixante ans.

— A la bonne heure ! Tu es bien décidé?

— Bien décidé.

— Je vais faire demander des chevaux pour ce soir.

— Emmaillote une paire d'épées et une paire de fleurets dans ton bagage. Moi, je ferai la route à cheval, une cravache à la main, conmie à la promenade.

— C'est entendu. Nous pouvons maintenant rentrer en ville. Je ferai mes adieux à quelques amis. Je comptais n'aller à Rome que le mois prochain; je profiterai de l'occasion pour avancer mon départ de quinze jours. Je cherche une maîtresse, moi au:5si; je n'ai pas le temps de la trouver. Tous mes loisirs sont occupés : à Rome, je songerai à l'amour. ^

Les deux amis sortirent des Cashmes, et marchèrent ensuite, à travers la ville, jusqu a la place de la Trinité; là, ils se serrèrent la main. Le comte Piranese passa le pont, et se dirigea vers son atelier d'amateur, devant San-Spirito; Emile se dirigea lentement vers Sanla-Maria Novella.

A six heures du matin, la veille de Pâques, le comte Piranese arrivait à la crête noire où se désole lindigent hameau de Radicoffani. Le brouillard tombait de^'cette cime des Apennins, en se déroulant sur la plaine stérile et bronzée qui n'a point de maître, et sépare la Toscane des États romains. Le comte, accompagné de son domestique, quitta sa voitui^e, et

8 UN AMOUR DANS l'A VENIR.

descendit la montagne^ à pied, avec lenteur, la main à la garde d'une épée, de peur de surprise. Aux premiers rayons du soleil, le brouillard se replia comme un voile, et découvrit une lande volcanique, à perte de vue, sombre désert où Thomme n'a jamais planté un arbre ni une tente : c'est le néant pétrifié.

La double aiguille marquait déjà inexorablement huit heures à la montre du comte Giampolo Piranese, et pas une tête humaine, pas un dôme de berline ne se levait à travers les brèches de scories qui dentellent les hauteurs de RadicofTani. Le jeune Romain s'était arrêté sur la route de Ponte-Centino, et son regard montant de bas en haut interrogeait avec inquiétude cette limite aérienne de la Toscane. Vu dans cette direction, le village ressemble à un amas de ruines torréfiées par rincendie ; il y a tant de tristesse sur ces crêtes que le soleil semble glisser sur elles sans les éclairer.

A neuf heures, un bruit éclatant tomba de la montagne sur la plaine. Une chèvre immobile sur le cône du volcan éteint bondit soudainement, comme à rapproche d'un être inconnu qui troublait sa solitude. Le comte Giampolo dévora du regard la cime de la blanche voie romaine, qui se détache comme un large ruban sur le fond brun des roches : deux cavaliers s'y précipitaient avec furie ; on eût dit qu'ils tombaient des cieux.

— Ce n'est pas lui, dit le comte; c'est l'autre!

Au même instant, les cavaliers mirent pied à terre et saluèrent le comte avec une politesse brusque. Taddeo Panini ôta lestement sa polonaise, retroussa ses manches, mit sa poitrine à nu, jeta son chapeau à vingt pas, et tira du fourreau une épée de cinq pieds de longueur; il était, lui, aussi démesuré de taille que son épée ; un cadre d'épais favoris envahissait presque entièrement son visage. Ses yeux ardents semblaient

UN AMOUR DANS i/AVKNIR. 0

jaillir d'une boucle épaisse de cheveux, comme deux, éclairs d'un nuaj^e noir ; sa lèvre supportait une moustache rude et touffue, antérieure à Wagram. Le géant se mit en garde et attendit son adversaire, les jarrets tendus.

Le comte Giampclo jeta un dernier regard sur la crête de Radicoffani, et se tournant vers son domestique, il lui dit : — Emile n'est pas ici, il a été assassiné. Puis, se résignant à sa position, il mit Tépée à la main et commença le combat malgré lui.

Après deux niinutes d'engagement, le jeune Romain reçut un violent coup d'épée dans la partie charnue du bras droit; il laissa tomber son arme, et ne put retenir un cri de rage et de douleur. Son adversaire le salua poliment, s'habilla et, remontant à cheval avec son témoin, il disparut bientôt derrière le pic volcanique.

Le domestique pansa de son mieux le comte blesse. Il courut ensuite à Radicoffani demander des chevaux de poste. Le comte se coucha dans sa berline. Ordre l'ut donné au postillon de mener bon train. A la pointe du jour, le lendemain, Giampolo était rendu à son palais via délie Murale, à Rome.

Le comte Piranese fut complètement rétabli au bout d'un mois. Dans cet intervalle, il n'avait reçu d'Emile qu'une lettre fort courte, que voici :

« Mon cher Pira, « Je vais bien t'étonner en Rapprenant que je ne « suis pas mort. Ne prends pas ceci pour une lettre :

« c'est un signe de vie que je te donne, en attendant « le jour où nous pourrons nous revoir. A bientôt.

« EMILE DUTRETZ.

Le jeune comte ne prit pas la peine de faire des conjectures; il attendit Emile, et se lança dans le monde avec toute la ferveur de son âge et Tentramement de ses passions.

Un dimanche de printemps, à midi, Giampolo s'était arrêté devant le palais Sciarra, pour voir défiler les calèches, toutes pleines de belles dames qui sortaient de réglise Saint-Ignace. Le Corso était encombré de magnifiques équipages, et la circulation était difficile. La longue file se divisait au coin du Corso; une partie montait à villa Borghèse; Tautre descendait à la place de Venise. Giampolo était en train de saluer les personnes de sa connaissance, lorsqu'il fut comme ébloui par un coup de soleil tombé d'aplomb sur ses paupières. Involontairement il porta ses mains sur ses prunelles, pour les rafi'ermir, etbiava une seconde fois la chance d'ophthalmie. Ce n'était pas un rayon du soleil romain qui avait brûlé ses yeux, c'était un visage bien plus beau que celui de la jNIadeleine que le Guide a peint dans le palais Sciarra; bien plus beau que le groupe entier de chérubins que le père Pozzi, jésuite, a lancé à la voûte de l'église voisine. En ce moment, deux dragons régularisèrent la circulation des voitures, et la figure de l'ange fut emporté au vol, dans sa calèche d'azur, comme dans un nuage attelé à deux chevaux. Giampolo suivit longtemps les cent boucles de sa chevelure enfantine qui flottaient, au mouvement des roues, sur les plus belles épaules que le satin noir eût jamais encadrées pour un bal.

Il allait s'élancer à la poursuite de l'ange, lorsque deux bras l'arrêtèrent et l'étreignirent fortement.

Ui\ AAlUUll DAH6 l'AVEMU. 11

— rira!

— Kmile !

Deux apparitions à la fois !

Les (Il ux amis, enlacés l'un à l'autre, se jetèrent dans la rue Sun-Lorenzo in Luàna, pour c\iter ks \ oitures et le bruit, et pour s'accaLler de questions à loisir.

— Voici mon histoire, en deux mots, dit Emile. Je n<> sais si ma dernière affaire avec Taddco Panini a été connue; mais au moment môme où je montais à cheval pour Ronciglione, un ordre de Joachim Murât m'est tombé sur la tète et m'a étourdi. Il fallait partir pour Venise à la minute; la chaise de poste était sur la grande route, les chevaux attelés, un piqueur en avant. Les alfaires de l'empire avant les miennes, me suis-je dit; et j"ai couru à Venise. Ce voyage m'a fait faire des réflexions. A mon retour à Florence, je me suis démis de ma charge. Me voilà indépendant ; toute espèce de service m'est intolérable. Devenu libre de mes actions , j'ai écrit deux mots à Taddeo Panini ; les voici à peu près :

c( IMonsieur, je vous attends maintenant où il vous a plaira de venir ; tout endroit m'est bon. »

Et j'ai signé. Le spadassin m'a répondu ceci :

c( Monsieur, je me déclare satisfait, et je suis a charmé que votre blessure n'ait pas eu des suites « fâcheuses. Vous êtes un brave, mais vous n'êtes pas « adroit... »

Tu t'es donc battu pour moi, mon ami?

Giampolo sourit, et tendit la main à Emile.

— Tu t'es battu avec ce g:âne de Wagram, s'écria Emile avec un effroi rétroactif, toi qui n'a jamais aianié que le ciseau dans un atelier ! Oh! voilà du dé-

42 UN AMOUR DANS l'a VENIR.

vouement ! donne-moi ta main, que je la serre devant le portique d'Antonin le Pieux.

— ]\lais^ n'aurais-tu pas fait la même chose à ma place?

— Moi, moi, parbleu ! c'est bien différent ! moi, je me moque des crânes et de tous les sergents-majors de ]a grande armée ! moi, j'ai touché Lebrun, vingt fois ! . . .

— Brisons là, mon ami; parlons d'autre chose... Qu'as-tu fait à Venise?

— Rien. J'ai noyé \m secret d'État dans le Lido ; j'ai fait un croquis de la Piazzetta, que j'apporte à mon msdtre. Le voilà dans mou portefeuille; je te le dédie, l'acceptes-tu?

— De grand cœur : c'est un souvenir d'une grande époque de notre vie.

— J'ai dessiné sur la feuille blanche de la lettre impérative de Joachim Murât.

— Deux trésors pour un : l'autographe d'un héros et le croquis d'un ami. Je leur garde la première place dans le musée de mon alcôve. Merci.

— Sais-tu, Pira, que les Romaines sont ravissantes le dimanche. Saint Ignace doit être désolé d'être en paradis. Quel luxe de toilettes ! quels beaux \isages ! quels beaux cheveux ! C'est Paris qui vient visiter Rome par ordre de l'Empereur... A propos, je te soupçonne fort, Pira, d'avoir laissé tes yeux dans une calèche d'azur qui courait à villa Borghèse... Voyons, conte-moi ça : où en sommes-nous de nos amours?

— Tu assistes au premier chapitre. As-tu remarqué une figure dans cette calèche?

— J'en ai remarqué deux : une dame charmante et sa fille, une enfant.

— Une enfant de quinze ans !

— Oh! beaucoup plus jemie... Tu confonds avec la mère.

— Je n'ai pas vu la mère.

UN A.MOUll DANS l'aVKMR. 43

— Oui, j'entends : celle que tu as remarquée, c'est la mère, une fonuut^, de vingt-six ans environ, Ix'lle connue une Cornélie clirétienne, avec des cheveux d'un admu'able noir romain.

— Avec des cheveux Llonds.

— Noirs.

— Blonds, te dis-je; je les ai suivis, de Tœil, jusqu'à via Condotla, dans une longue traînée do soleil.

— C'est ce qui te les a faits Llonds.

— Emile, es-tu fatigué de ton voyage ?

— Non; j'ai déjeuné à Baccano, où j'ai dormi trois heures.

— Eh bien ! allons à villa Borghèse; en trois bonds, nous reverrons mon ange à l'ombre, et tu me diras : J'ai tort.

— Tort ou raison, je suis tout à toi.

Ils remontèrent lestement le Corso, et en arrivant sur la place du Peuplier, ils virent la calèche d'azur arrêtée au pied de la colline de la villa Medici, elle était vide. Le cocher dormait au soleil, sur le siège.

— 11 n'y a point d'armes, point de chiffres, dit Giampolo en examinant la calèche.

— Je puis t'affirmer que c'est une dame noble, dit Emile; elle n'a pas daigné me regarder, parce que j'étais à pied.

— Encore une fois, Emile, il s'agit d'une jeune personne de quatorze à quinze ans.

— Tu n'as vu que sa tête ; moi j'ai vu son buste. C'est une enfant, une belle enfant, c'est vrai, mais la mère vaut cent fois mieux... Tiens, regarde, regarde là-haut sur l'escalier de la promenade... ce sont elles... la mère et la tille... La fille court après un papillon... la mère s'appuie sur la balustrade du côté de villa Borghèse... Moutons, montons I nous descendrons par l'escalier de la Barcaccia,

14 UN AMOUR DANS l'a VENIR.

— Point d'affectation, Emile, je t'en conjure; marchons avec calme, d'un pas de promenade.

— Parlons bas surtout; la parole monte dans cette atmosphère si transparente ; on ne perd pas un mot à cpnt pas... Pira, mon ami, modère-toi, tu cours avec Tagilité d'un chevreuil.

— C'est singulier comme je suis agité !... on dirait que je suis à la veille d'un événement... Emile... tu as raison... ce n'est qu'une enfant... une enfant 1

— Ah! t'ai-je trompé?

— Une enfant. . . adorable ! ... à cet âge .. . douze ans . . . déjà quelle taille divine ! quel pied charmant! Encore un souffle du printemps, et cette jeune fleur...

— Mais la mère ! la mère ! Regarde donc. . . Oh ! c'est la statue de Rome qui s'est animée, et qui va se promener à villa Medici, pour contempler son domaine!

— Elle est très-bien... oui... la mère... si c'est sa mère...

— Que veux-tu qu'elle soit?

— IMoi qui cherche partout une tète de sainte Cécile...

— Prends la t^te de la mère.

-— Tête païenne ! la mère. . . des traits de l'Olympe. .. L'enfant a un visage du ciel... douze ans... treize au plus.

— Tu la vieillis.

-- Je lui en aurais donné quinze dans sa calèche.

— Ah çà, mon ami, vas-tu te rendre amoureux de cette enfant qui chasse aux paiCllons?

— Eh! tu sais bien que non... c'est un ange que j'admire en passant, voilà tout.

-— Admirons la mère... Parole d'honneur! elle est radieuse ainsi, avec cette auréole de soleil, d'arbres et de fleurs... Elle a l'air d'attendre quelqu'un.

— Son mari, peut-être.

— C'est une veuve, j'en suis sûr... il n'y a que des

UN AMOUK DA.NS L' AVENIR. i%

veuves maintenant, nos batailles ont consommé tous les maris. C'est une veuve. Ralentissons notre marche pour ne pas les dépasser.

— Vois comme Tenfant prend un air grave à mesure que nous approchons. On dirait d'une demoiselle qui sort du couvent.

— Tu la grandis.

— Et quand je pense qu'il y a là-has, dans cette grande ville, quelque jeune fat qui, dans deux ou trois ans, épousera ottte petite fille... Figure-toi cette petite fille à seize ans... Il n'y aura pas assez d'amour dans cette Rome qui a tant aimé, pour payer son premier sourire !

— Allons, je vois que tu vas lui faire une lettre de change d'amour payaile dans trois ans. C'est très-bien d'ajourner ainsi une passion; prends garde d'oublier ta dette à l'échéance. Cela me rappelle un vieux conte. C'était un bon fils qu'on réveilla à minuit pour lui an' noncer la mort de son père : « Ah ! mon Dieu ! dit-il, que j'aurai de chagrin demain matin à mon réveil ! » et il se rendormit.

— Oh ! si je pouvais dormir trois ans î

En causant ainsi, les deux jeunes gens avaient atteint les deux belles inconnues; ils leur jetèrent un dernier et rapide coup d'œil, et ne se retournèrent plus. Us poursuivirent silencieusement leur route sous les grands arbres de Monte-Pincio, jusqu'à l'église de la Trinité; puis ils retombèrent sur le Corso, par le grand escalier et la place d'Espagne.

— A leur retour, nous ne les manquerons pas ici, dit Giampolo, et nous les suivrons malgré leurs chevaux.

Et ils se posèrent en observation devant le palais Fiano.

Leur attente fut assez longue, mais ne fut pas trompée. La calèche traversa la place ronde, où l'obélisque

16 UN AMOUR DANS l'a VENIR.

semble marquer Theure, comme une aiguille sur im cadran. Cette fois, les chevaux marchaient d'un pas modéré qui permettait de suivre. Emile et Giampolo prirent h's devants à peu de distance, réglant leur pas sur le bruit des roues. Devant la place Colonne, la calèche les devança; elle courut au galop de ses chevaux jusqu'à la place de Venise, et disparut à Tangle du palais Rinuccini. Nos agiles jeunes gens brûlèrent le pavé du Corso, et furent assez heureux pour arriver devant le palais de Venise, au moment où la voiture s'arrêtait à la porte d'une élégante maison, voisine du palais Torlonia, et devant Téglise de Jésus.

— Bien ! dit Giampolo, nous en savons assez. Rentrons, Emile ; viens te reposer chez moi maintenant.

— Ma^ il me semble, dit Emile, que nous ne savons rien.

— Nous savons tout; du moins, nous saurons tout ce soir. Ma mère connaît la place de Venise comme son salon; ma mère est une des plus dévotes mondaines de l'église Saint-Ignace et de l'église de Jésus ; elle sait par cœur le personnel des messes de midi. Rentrons.

— Oui ; mais, avant de rentrer, nous devrions faire deux tours de promenade devant le temple de la déesse.

— Y songes-tu, Emile? moi, en négligé du matin ! toi, en costume de voyage ! Tout dépend de la première idée qu'on donne de soi aux femmes. Allons nous habiller.

— Justement mes malles sont à la douane de terre, sous le péristyle d'Antonin le Pieux, dont on a fait un douanier. J'ai commandé, chez Léger, à Paris, des habits de toute façon; j'ai dix paires de bottes Sakoski, dont cinq à revers : c'est du dernier genre, avec des culottes de casimir agrafées à six pouces au-dessous du genou. Elleviou les porte à ravir dans les Maris garçons. Tu choisiras ce qui te convient dans mou

UN AMni K DANS i/aVEMU. 17

l);Vu:aj;o. Allons chez Auloiiiii le Pieux réclamer nos costumes de bal.

Le ])alais de Piranese est une délicieuse résidence, comme l'artiste la désire. Il y a une cour, au midi, sombre et mélancolique ; une cour fraîche, à pim-res vermoulues, avec des viirnes grim])ant<3S et une fontaine qui fait un petit bruit de pluie sourde dans une conque de mousse, soutenue par deux tritons dévastés. Au nord, il y a un jardin d'une négligence adorable: c'est une association fortuite de pins, de citronniers, de platanes, d'acacias, de jasmins d'Espagne, qui se sont arrangés d'eux-môm43s pour ouvrir çà et là quelques allées de gazon et de marguerites. Par intervalles, on y rencontre quelque dieu Terme décapité; quelque Cupidon sans bras, embrassant une Vénus sans tête; quelque Jupiter disgracié; quelque faune se voilant de lierre, par pudeur moderne; quelque buste de César mal échenillé. Ce mélange de pierres et d'arbres insoucieusement taillés est charmant à Rome, devant la rude façade d'un palais bâti avec une rognure du Colisée. Il y a, par dessus tout ce dédain des petites choses, un soleil, un air, une lumière, une animation, une solennité qui donnent un caractère incomparable de poésie au moindre brin d'herbe qui se courbe sous \os pieds.

C'est dans ce jardin que nos deux amis se promènent après un long diner, pendant lequel la marquise Piranese a fait tous les frais de la conversation. La belle statue ambulante du Monte-Pincio n'est plus un être anonyme : c'est la noble comtesse Rosa Balma, veuve d'un brave tué à Marengo ; elle est âgée de vingthuit ans; elle a une fille unique nommée Cécilia; un cousin, d'un âge mùr, le comte Felice Mattei, qui passe pour être l'amoureux infortuné de sa céleste et inexpugnable cousine. Elle se prodigue peu dans le monde; elle va tous les jours à la messe de dix heures.

à l'église de Jésus, et passe la belle saison à Tolentino, dans un château sur les rives de la mer Adriatique, avec sa fille et son cousin.

Éniile et Giampolo s'épuisent en commentaires sur tout ce qu'ils viennent d'apprendre, et chaque minute fait éclore un projet nouveau.

— j\Ion ami, dit Emile, il faut nous arrêter à celuici; c'est le plus raisonnable. Ta mère donne une fête dimanche à la \*illa Piranese; nous jetons deux mille écus dans l'Anio. Nous invitons cent personnes ennuyeuses qui serviront d'épais manteau à l'adorable comtesse et à sa tille... Tu ris?... Pourquoi ris-tu?

— Je ris, Emile, d'une idée bien simple. Nous nous tourmentons ici à faire des plans comme deux amoureux aux abois... De qui es-tu amoureux, toi, Emile?

— ]Moi ! mais de personne. C'est pour toi, il me semble.

— Pour moi ! y songes-tu? Ce matin, j'ai été saisi d'un éblouissement, voilà tout. Me crois-tu assez fou, mon ami, pour essayer une mtrigue absurde avec une jeune hlle de douze ans?

— Comte Pira, vienne l'an prochain, et tu mourras d'amour pour cette jeune fille.

— L'an prochain, c'est possible... Je te l'ai déjà dit, oui, si mon coup d'oeil d'artiste ne me trompe pas, ce sera dans deux ans la plus belle personne de toute l'Italie. Et elle s'appelle Cécilia !... Voilà de la prédestination!...

— Écoute, Pira, ne jouons pas au plus fin, ce n'est pas bien entre amis. Je suis convaincu que tu brûles de revoir la mère et l'enfant. Tu ne te rends pas bien raison de ce que tu éprouves; tu ne sais pas précisément ce que tu veux ; tu es entraîné par une idée indécise vers un but qui n'est pas fixé. Bien plus, je jure que tu donnerais la moitié de ta fortune pour

UN AMOUR DANS l'aVENTR. Iv

acheter vingl-quatrc mois au Temps et les dévorer avant la nuit.

— C'est vrai... Tu vois que je suis fixé.

— Oui, fixé sur l'impossible.

— Enfin que faut-il que je fasse? Voyons, parle, jo t'obéis.

— Moi, j'ai un principe.

— Voyons ce principe.

— C'est de se laisser faire par la vie, puisqu'il y a quelqu'un là-baut, ou là-bas, qui veut bien prendre la peine de nous conduire à notre insu. Tu es jeune, riche, noble, oisif : laisse couler le Tibre; quoi que tu fasses, il ira toujours à la mer.

— Tu parles comme un livre sibyllin... Cela veut dire...

— Cela veut dire que la marquise Piranese donnera sa fête dimanche prochain, qu'elle invitera la belle veuve, sa fille de douze ans, son cousin de cinquante, et que le hasard fera le reste.

— Emile, regarde-moi bien en face... Tu as des projets sur la belle veuve?..

— Moi! eh! mon Dieu! j'ai des projets sur toutes les femmes de l'empire français ! Tu n'es pas un grand sorcier pour avoir deviné cela.

— Ainsi, c'est en ton honneur que nous donnons fête à ma villa.

— A la bonne heure... donnez toujours la fête et nous verrons.

— Il sera fait selon ta volonté.

— JNIaintenant, tu me permettras d'aller faire une longue sieste. Depuis Florence je n'ai pas dormi. Jusqu'à dimanche prochain nous laisserons nos passions en repos. Adieu.

UN AMOUR DANS l'AVEMR.

Les équipages j:oulent et font voler cette poussière deux fois sainte qui couvre la route du Colisée à Saint- Jean de Latran et Tancienne voie Tiburtine jusqu'à la villa Piranese. C'est Theure où le soleil du printemps s'incline sur l'horizon de la mer, où la lune sort de la crête du Soracte comme un large bouclier d'or exhumé d'une fouille. Le lilas, le chèvrefeuille, l'aubépine, versent leurs parfums le long des haies vives qui bordent la voie antique. On dirait que le ciel et la terre s'associent aux maîtres de la viUa Piranese pour fêter une mère aussi belle que sa fille , comme ces deux femmes qu'Horace immortalisait dans une ode sous les ombrages de ce même Tibur.

Une calèche bien connue s'est arrêtée à la grille de la villa. Emile et Giampolo, indifférents à tout ce bruit de danse et de musique qui se fait autour d'eux, n'ont pas cessé d'interroger le grand chemin depuis midi.

— Les voilà! dit le jeune Romain; et il court les annoncer à sa mère. Emile se mêle à la foule qui se promène sous les grands pins de TAnio.

La marquise de Piranese fait les honneurs de sa villa aux deux belles étrangères et à Felice Mattei qui les accompagne. Giampolo est venu rejoindre son ami.

— Oh ! c'est foudroyant de beauté ! s'est écrié l'ardent Emile en entraînant Piranese sur les bords solitaires du fleuve.

— Emile, dit Giampolo, ]e croiras-tu! j'ai voulu offrir le bras à la mère, ma parole est morte sur la lèvre, mon bras s'est brisé. Je me suis appuyé contre un arbre, j'ai vu danser les peupliers autour de moi.

j*ai doiit*^ un instant de ma raison. Oh! laisse-moi rt'spiivr! je suis fou... comme elle agrandi depuis l'autre jour !

— La mère?

— Que dis-tu, la mère?.. La mère est déjà bien assez grande !

— Comte Pira, tes yeux te trahissent... la fille a toujours sa taille d'enfant...

— Tu ne Ta pas vue ; tu n'as regardé que la mère.

— Gomme tu voudras. Il faut avoir de la complaisance pour son ami.

— Oui, je conviens avec toi que Cécilia est une enfant; mais quand on a vu cette enfant, il faut jeter Tancre, et attendre qu'elle arrive ; il faut lui servir d'ange gardien, de peur qu'elle ne heurte son joli pied contre le caillou du chemin; il faut veiller autour d'elle pour écarter les indignes; il faut suivre tous les développements de ce corps divin, jusqu'à ce que l'enfant disparaisse et que la fiancée se révèle. Alors, il faut lui donner son âme, sa vie, sa fortune, afin d'acheter à vil prix cette couronne de beauté que les femmes ceignent à quinze ans. Oui, je jure par mon ciel, romain, par les saintes eaux de ce fleuve, par les mânes des héros païens, par les reliques des martyrs, par le temple de la sibylle, par la basilique de Saint- Paul, je jure que cette jeune fille ne sera qu'à moi, lorsque Dieu et les dieux l'auront élevée jusqu'aux embrassements d'un époux!

— Comte Pira, voilà un serment parfait et surtout fort sérieux.

— Oui, très-sérieux au fond, quoique la forme soit ridicule. Souvent rien n'est plus grave qu'une plaisanterie.

— Te voilà dans une singulière position. Chaque matin, en te levant, tu diras : Allons voir si je puis commencer à devenir amoureux; tu trouveras Cécilia

2Î UN AMOUR PANS l' AVENIR.

comme tu Tanras laissée la veille, et tu rentreras chez toi, en disant : Je serai probablement amoureux demain ou après-demain, le plus tard à midi. Enfin viendra le jour où tu sortiras de ton palais, avec un cœur serein et tranquille; Cécilia aura grandi, à ton insu, dans la nuit, comme Taloès : aussitôt ta passion éclatera comme un volcan, tu feras vingt sonnets, tu paieras des sérénades, tu brûleras le pavé de la place de Venise, tu donneras un bon coup d'épée à quelque rival, et pour finir le roman, tu te marieras, parce que tu n'es pas né séducteur.

— Je me marierai, n'en doute point.

— Quant à moi, je t'avoue, Giampolo, que je suis enclianté de tes plans ; voici pourquoi : tu m'abandonnes la belle veuve, et je m'en empare; elle ne sera c{ua moi, je le jure par le Styx! Gelle-là est toute formée, c'est du bonheur à la minute. Nous l'inviterons, le dimanche, à la villa Piranese, jusqu'à l'accomplissement de mes vœux... Dans quelle espèce classes-tu le Felice Mattei?

— C'est un vieux soldat qui s'est fait antiquaire, c'est un compagnon d'armes de Balma, c'est un rusé Calabrais qui, malgré sa finesse, a perdu la moitié de sa fortune avec de vieilles statues, et qui veut les rattraper par quelque coup de dés heureux.

— J'entends... S'il me gêne, je l'enterre dans une fouille.

— Emile, mon ami, ne va pas me faire quelque folie à travers mes projets, entends-tu?

— Sois tranquille, je serai ton mentor. Cependant les quadrilles tourbillonnaient dans le

quinconce sablé d'argent, au bruit de la musique, au murmure des hauts peupliers, des grands pins et de TAnio. Les arbres et le fleuve rafraîchissaient l'irritation haletante de tout ce monde en délire qui dansait en plein air. Là figurent les grands noms de l'aristo-

UN AMOUR UANS t/aVE\TT\.' 53

cr.itioromaino, l's Corsini, lis Tmltuiia, les Farnftsu, les Uospidiosi, los Chichi, los l.udovisi, les BarlxTÏiii^ l»^s Borglios(% It^s Giusl.niani, los Braschi, L.'S Sparla, loiis les noms qiii tin^nt leur noblesse d'une ruine antique, d'un champ de bataille, d'un patrimoine d'é- ?:lis(' ou de l'auréole d'un saint. Les femmes qui port(Mit ces noms sont harmoni''uses et rayonnantes ; elles ont des visages de saintes ou de déesses, elles ont des liieds adorables qui sont à l'aise sur le tapis du salon, surle marbrede la basilique, sur le gazond'unbal d'été.

Au moment où la comtesse Rosa Balma et sa fille arrivaient à la dans^^, le dernier rayon horizontal, parti du couchant, lançait une gerbe d'or sous les branches inclinées, et illuminait cette éblouissante constellation de danseuses romaines. On aurait dit que le fils de Latone avait animé toutes les statues de ses amantes du musée du Gapitole, et qu'il leur envoyait son dernier sourire du jour, sous les arcs de triomphe des aqueducs romains. Un instant les quadrilles s'arrêtèrent, et la musique cessa de faire violence aux pieds de la danseuse ; on entendit un murmure d'admiration prolongé, et la danse continua : c'était ainsi que le bal avait salué la belle comtesse et sa ravissante fille. Elles portaient le même costume, de sorte que la fille était la miniature exacte de sa mère: jamais robe blanche, relevée par un spencer de velours noir, n'avait passé avec plus de bonheur de l'aiguille de la Parisienne au gynécée de la Romaine française; jamais costume aussi ne fut mieux inventé pour découvrir décemment le corps des belles femmes.

Au même instant, deux nouveaux cavaliers entraient aux quadrilles, Emile et le comte Piranese : Emile avec la comtesse, Giampolo avec Gécilia.

L'enfant dansait déjà comme une demoiselle qui sort (lu couvent, et il se faisait autour d'elle un concert de douces paroles qpi l'environnaient comme une

2i UN AMOUR DANS l' A VENIR.

mélodie d'éloges; c'était de l'admiration mise en musique et chantée par les plus charmantes Yoix et la plus amoureuse langue du monde. Cet harmonieux hommage rendu par des femmes à des femmes remontait de la fille à la mère, et leurs jeunes danseurs, i\Tes de joie, semblaient vouloir retenir pour eux quelques grains de cet encens qui fumait aux pieds des deux déesses du bal. Au tomber du jour, une illumination éclatante et soudaine ramena le soleil sur rhorizon. La danse était arrivée à son délire, sous la mystérieuse influence de la nuit; les mains frénétiques serraient les mains langoureuses, les yeux italiens se croisaient comme des éclairs rames, le bruit sourd des pieds se mêlait au frôlement des robes; les aspirations des poitrines ardentes accompagnaient la musique folle; les lèvres altérées de plaisir se ruaient dans l'air vide, pour saisir au vol les émanations voluptueuses que chaque femme laissait après elle en se déplaçant. Aux environs, tout respirait l'enchantement et la grâce. L'astre romain qui montait sur les collines de Tivoli s'était caché dans la cime des chênes, comme aux veillées des fêtes de Vénus ; le vent du fleuve apportait aux oreilles l'orchestre des cascades ; une clarté molle faisait saillir la façade aérienne de la villa sur un fond noir de cyprès et de pins, l'arbre de la mort et l'arbre de la vie; un charme inexprimable coulait à flots sous ce grand ciel, et semblait rendre à ceux qui vivaient ce trésor de volupté puissante que les héros d'autrefois avaient laissé en réserve dans ces lieux, où passèrent tous ceux qui furent grands par l'amour.

Emile ne s'était jamais trouvé à pareille fête; il venait de se révéler à lui-même tout ce qu'ajoute à la furie du désir la musique d'un bal nocturne sous les pins de la campagne de Rome : ses mains étaient brûlantes de la sueur des mains de l'adorable comtesse;

UN AMOUR DANS l'aVE.NIR. Sti

ses bras ëtaicnt brist's; ses joues si'mblaient garder rempiviiite des boucles de cbeveux qui flottaient aux joues de sa danseuse ; tout son corps gardait comme un souvenir de (lueliiue divin pli de, robe qui l'avait effleuré en courant. La danse fini.', on suivit la marquise Piranese sous la longue allée de peupliers qui descend à TAnio. Emile offrit son bras à la comtesse, qui tenait Cécilia par la main : il regarda cette femme un instant avec des yeux de devin, et elle lui parut vaincue par le délire du bal. Une pensée vint à Tesprit du jeune bomme : — Boccace a raison, se dit-il, et j'ai tort; la femme est forte dans le foyer domestique, et pendant le jour; elle est faible la nuit, après un bal. Jusqu'à présent, je ne fus jamais qu'un grand sot et un maladroit.

Et il regarda très-attentivement la comtesse. La danse avait dévasté sa jolie robe et sa cbevelure; ses beaux yeux noirs mouraient de langueur; son teint semblait luire au feu d'une fièvre amoureuse, sa poitrine agitait le velours du spencer comme une petite vague d'azur; son corps fléchissait de faiblesse : on eût dit qu'elle demandait grâce à un amant, et qu'elle le suppliait, dans un silence expressif, de ne pas user de sa puissance sur une pauvre femme abattue.

— 11 faut être très-banal dans mon début, pour ne pas l'effrayer, dit Emile mentalement. Et il se raidit sur ses pieds pour se rassurer lui-même.

— Le bal a fatigué madame la comtesse, il me semble ?

— Moi, Monsieur! Oh! mon Dieu, non : je suis prête à recommencer. J'aime beaucoup le bal. Un bal de nuit, sous les arbres, est délicieux, n'est-ce pas. Monsieur?

— Oh! adorable! ravissant!., et quelle belle nuit! quel beau pays ! quelle gracieuse campagne ! Si Dieu était exilé du ciel, il viendrait habiter ici ; c'est bien

26 UN AMorn paxs t/atentr.

la terre de Saturne c'est le Latiiim enchanté.

— N'aimez- vous pas mieux la France, Monsieur?

— Mais, je crois que nous sommes en France, IMadame, département du Tibre.

— Oui, sur la carte de l'Empereur.

— Et ce sera, j'espère, une carte éternelle, comme celle qui est incrustée sur la muraille de l'escalier du Capitole. Ainsi, j'ai l'honneur d'être votre compatriote, par la grâce de Romulus et de Napoléon. Notre pays est fort beau.-

En ce moment, la marquise Piranese, suivie d'une foule de dames, s'approcha de la comtesse Rosa Balma et lui dit : — Oh ! Madame, nous raffolons de votre charmante fille ; toutes ces dames veulent l'embrasser; nous vous TenleYons...

— C'est une idée de Giampolo, pensa Emile ; il travaille poui lui et pour moi.

Cécilia, riant avec une joie enfantine, se jeta dans les bras de la marquise. Emile et la comtesse restèrent seuls. La liberté romaine permet ces tète-à-tête, à la campagne, et personne ne les blâme, la première fois.

— Voilà donc l'Anio, dit Emile, prœceps Anio ! excusez la citation. Madame, elle est courte et de circonstance ; voilà donc cette poétique rivière où se sont abreuvés tant d'amoureux, depuis Horace, qui logeait par là, jusqu'à. . . jusqu'à moi !

Cn moment de silence. Emile attendait une parole de la comtesse; elle ne dit rien.

— C'est ici, poursuivit Emile, qu'Horace a fait cette ode qui commence par ce vers : 0 mère plus bdle que sa fille! 0 mater fi'iâ pulchrior ! deux Romaines de ce temps ; il me semble les voir là, sous ces arbres, dansaiit au clair de lune, imminente lunâ; excusez encore cette citation. Madame, elle est d'Horace : heureux poète, domicilié à Tibur, citoyen français !

— Y a-t-il longtemps que vous êtes sorti du Lycée

UN AMOUn DANS l'a VENIR. fT

impérial? demanda la comtesse d^un ton qui paraissait ironique.

Um sueur froide comme une vague de TAnio courut subitement, sur le corps d'Emile.

— J'ai vingt-deux ans, Madame, répondit-il en se redressant sur la pointe des pieds.

— Vous aimez TEmpereur, sans doute, puisque vous êtes Tami du comte Piranese?

— L'Empereur est le bienfaiteur de ma famille. -7- Et vous n'êtes pas à l'armée !

Emile pâlit d'indignation.

^ — J'y serai quand l'Empereur m'appellera ! Je suis lîls unique de veuve : mon père a été tué à la bataille navale d'Aboukir, sur le Tonnant, à côté de Dupetitïbùuars; mes deux oncles sont morts à Trafalgar, 1 un sur /e/'/w/on. l'autre sur /e Bucentaure. Je suis d'une race de héros, comme vous voyez. Madame; je puis parier à la veuve de Balma. Excusez-moi, Madame, si je réveille de tristes souvenirs.

— Oh.» Monsieur, je suis assez forte pour supporter des souvenirs; il y a toujours quelque chose de romain dans notre sang de femme. S'il y avait un escadron d amazones, je ne danserais pas ce soir à la villa Piranese !

Emile bondit comme si la flèche d'Antiope l'eût frappé au cœur.

— Madame, dit-il avec un sang-froid emprunté, si les paroles que vous venez de prononcer ont, dans votre intention, quelque chose d'offensant pour moi, je vais mesurer d'un bond la hauteur des cascades de Tivoli ?

Et il fit un pas vers le fleuve.

— Pour vous, non. Monsieur; mais pour un autre peut-être. '

— Cet autre. Madame, est sans doute mon ami, le comte Piranese. Je suis aussi jaloux de son honneur que du mien.

— Calmez-vous, Monsieur, et veuillez bien m'écouter. Il y a à la villa Reale de Naples un homme qui est plus qu un roi, c'est un héros ; c'est Joachim Mu rat. Il honore de son amitié le comte Giampolo Piranese, vous le savez. Comment répond-il a cette amitié, votre jeune comte! Le voici : il danse aux fêtes de la villa Réale; il étale son luxe de grand seigneur, à Chiaïa, à la rue de Tolède et à San-Carlo; et puis, quand le roi de Naples tire Tépée, et va percer au cœur quelque ennemi, au bout du monde, le comte Giampolo va ciseler de mauvaises statues dans un atelier de Florence ou de Rome ; passe encore si c'était un Michel-Ange! Eh bien! moi, qui me suis condamnée à la retraite depuis la mort de mon mari, j'ai accepté l'invitation à cette fête; j'ai voulu voir le comte, j'ai voulu lui parler; il m'a toujours évitée, comme s'il eût pressenti ce que j'avais à lui dire ; il a dansé avec ma fille, avec use enfant, comme pour s'acquitter, de quelque manière, d'une politesse qu'il me doit. Vous êtes jaloux, dites-vous, de l'honneur de votre ami, et moi, Monsieur, je suis jalouse de l'honneur d'un compatriote, d'un noble romain. Voilà ce que j'avais à lui dire; je vous l'ai dit, à vous. Monsieur, son ami ; j'espère que cela ne sera pas perdu.

La comtesse Rosa Balma fit une révérence, et laissa Emile pétrifié.

Lorsque la belle Romaine eut disparu derrière le massif d'arbres, le comte Giampolo tomba comme la foudre devant Emile.

— J'ai tout vu, dit le comte, tout ! Tu es un étourdi, un fou ; tu. me perds, tu brises mon avenir. Comment, malheureux ! à la première entrevue, tu brusques la déclaration avec une femme de cette trempe, ici, à deux pas de tout ce monde ! Tu as de singuliers moyens de séduction. Écolier maladroit!... Je crois bien, maintenant, que toutes les femmes s'évanorent

UN AMorii DANS i/avkmu. 29

entre tes bras, et qu'il n'y rcslc q\M les ninris! Kniilc, les bras croisés, un pied tendu en arrière, l'autre en avant, attendit la lin de cette mercuriale.

— Tu nous as donc vus? dit-il avec un ton d'ironie.

— Parbleu ! si je vous ai vus ! j'étais à vingt pas, posi en espion.

— Nous as-tu entendus?

— Entendus, non ; mais, à votre pantomime, je parierais d'avoir deviné toute votre conversation. Elle surtout, avec ses gestes romains dont j'ai Tliabitude, aurait pu se dispenser de parler : c'était l'indignation de la lierté romaine outrageusement blessée ; c'était Lucrèce moralisant Tarquin avant le coup de poignard... Au reste, mon ami, brisons là; c'est encore une leçon que tu reçois; mais ne fais plus le procès à Boccace dorénavant.

Emile se comporta généreusement; au changement qui s'opéra sur sa figure et dans son maintien, il eût été facile de voir qu'il remettait au fourreau l'épée du sarcasme, déjà tirée à demi. 11 était sur les terres du comte ; la joie d'une fête rayonnait partout ; il pouvait, d'un mot, jeter la tristesse dans une nuit qui promettait encore tant de plaisir. Renvoyons les clioaes sérieuses à demain, se dit-il à lui-même, selon le précepte ancien ; et il prit joyeusement le bras de son ami.

— Oui, encore une folie, dit-il en riant; pour conquérir une maîtresse, je me verrai contraint à me marier. Les femmes ne sont pas connues : elles valent mille fois mieux que leur réputation.

— Crois bien, mon ami, que tu ignores les premiers éléments de la stratégie de la séduction. Tu aurais échoué devant Messalme, là, sur cette même place, à dix heures du soir.

— Mais toi, voyons, toi, comte Pira, toi, mon mahre, as-tu fait beaucoup de victimes?

r-i\ioil... quelle question?... moi... je m'occupe

d'art... moi, je ne fais pas métier de séduction... et puis... il faut être discret, vois-tu...

— Allons, tais-toi, fat! tu es comme moi, et comme tant d'autres, tu es un Tantale de volupté.

— Mais ne m'as-tu pas dit toi-même qu'il y avait à Paris un acteur d'opéra qui recevait tous les jours une déclaration et un rendez-vous?

— Eh ! mon Dieu! il y a dans notre Paris, où il y a tout, il y a dix femmes vieilles et repeintes à neuf qui, depuis trente ans, écrivent des lettres d'amour aux grands acteurs, aux grands artistes, aux grands orateurs de la Constituante, de la Convention, du Directoire : à INIirabeau, à Talma, à Louvet, à Lebrun- Pindare, à Elleviou, à l'empereur de Maroc... On ne montre que les lettres, on se garde bien de montrer les femmes; les lettres sont toujours fraîches et sans rides. Cela- tait ébahir tous les badauds du foyer.

— Très-bien, Emile; je suis charmé de voir que tu crois à la vertu des femmes honnêtes.

— A la vertu? oh! ceci nous mènerait trop loin. Rentrons au salon ; le concert commence, j'entends la voix de Tacchinardi; ne perdons pas Tacchinardi.

En ce moment, on entendit le roulement d'une voiture sur la voie publique, et le grincement de la grille qui se refermait.

— Ah! dit Giampolo, voilà des fugitifs...

— Au moment où Tacchinardi chante!... Il n'y a qu'une femme... il n'y a que...

— La belle veuve ?... Crois-tu, Emile? Eh ! courons à la grille... Grand Dieu! quel scandale !...

— Courons... oh! c'est elle; je reconnais le bruit des roues de la calèche d'azur.

— Emile, malheureux enfant, qu'as-tu fait? Demain nous serons la fable de Rome. Voilà mon domestique Luigi qui s'en revient... Luigi... Luigi... quelles sont les personnes qui partent?... Ce sont

UN AMOUR DANS t/aVENIR. 31

elles ! malédiction!... Je n'cnlciuls plusTacchinardi... il s'est arrêté au milieu de l'air... Oli! que su passet-il au salon?

— Écoute, Giampolo : que tout le scandale retombe sur moi; je pars... je vais à Rome... Nous nous verrons demain... je vais loger à Thôtel de Paris, place du Peuplier...

— Attends, attends, questionnons quelqu'un... Et Tacchinardi qui ne chante plus!... Si ma mère se trouvait mal !... Luigil Luigi!... arrive donc... ici... ici... sous les arbres... c'est moi.

Le domestique obéit.

— Dis-moi, Luigi, que se passe-t-il au salon? Va, ne crains rien, parle-moi franchement.

— Je ne sais pas bien, seigneur comte, dit le domestique; mais cette dame, et le petit monsieur laid, et la demoiselle, ont pris congé de madame la marquise. La belle dame avait l'air d'être en colère, et elle a répondu fort sèchement à madame la marquise... Et puis, on disait...

— Voyons, que disait-on?

— On disait que cette dame... la belle dame... avait été insultée par votre ami... d'autres disaient que non... que c'était...

— Que c'était?..

-— Que c'était une brouillerie d'amants... et que votre respectable mère, madame la marquise, avait pris par la main la petite demoiselle, pour laisser la mère toute seule... avec vous... d'autres disaient avec le seigneur votre ami... et on parlait beaucoup, et on n'écoutait pas le célèbre Tacchinardi... et le célèbre Tacchinardi, voyant qu'on ne l'écoutait pas, a dit : Vous êtes tous de? brutes ! et il a demandé son cheval. . . Et puis je ne sais plus rien.

— Écoute, Luigi, sois discret, ne parle à personne; cours à la maieou, rôde sur la terrasse, écoute, es-

pionne, retiens, observe... je t'attends ici... demande des nouvelles de ma mère... vite... je t'attends ! Le domestique salua profondément et partit.

— Quelle fête ! quelle nuit! mon cher Emile... Oh ! je n'ai plus la force de te faire des l'eproches. Tu es assez puni, serre-moi la main, je ne t'en veux pas. Aussi, quel jeune homme ne s'y tromperait? Elles étaient là, trente jolies femmes, à danser... bacchantes de bal! Emile, je t'excuse... ce pauvre Emile!.. Embrasse-moi, je n'ai point de rancune, crois-le bien ; j'aurais été dupe comme toi. Une si belle nuit! un gazon si doux ! des arbres si embaumés ! un Vésuve au cœur... Elle! elle! la belle Rosa! elle ressemblait à une place forte qui capitule. Dérision de la nature ! la belle Rosa ! Mnerve en spencer ! la grande armée passerait devant, et mourrait de désirs inassouvis... Tu as raison, Emile, nous donnons une fête à la villa; le ciel donne fête à la terre... Que faire de cette doubla fête ? Rien, rien, qu'un peu de bruit de musique et de pieds ! C'est bien la peine d'être jeune, riche, fort, passionné; d'avoir une villa pleine de parfums et d'ombrages! On vient danser chez vous, on vient vous incendier vivants, on vient vous empoisonner de tous les arômes de Vénus Aphrodite ; et puis, on rentre calme chez soi, on défait sa robe, on pense à sa toilette du lendemain, on se couche, on dort! Non, Emile, je ne veux pas que tu quittes mon palais... tu resteras... on nous croirait brouillés pour cette femme... Voici Luigi !.. Arrive... arrive... parle... ma mère? que fait ma mère?

— Votre respectable mère, dit le domestique, se porte bien; mais je la crois un peu souffrante; elle est pâle... un peu... Elle causait sur la terrasse avec la contessina Fiauo ; je lui ai off'ert de Yagro di cedro, et elle disait à la contessina... Je l'ai écrit au crayon, ce qu'elle disait.., voici : « C'est quelque inconvenance

de co jeu no Français, l'ami de mon fils; rien n'est sacré pour les Français. » Et la contessina disait : «Oh ! que je les connais, les Français ! j'ai passé deux ans à Paris. Us se sont perdus avec leurs opéras-comiques, et les vaudevilles de Piis et Barré. » — Ensuite, tout le monde a demandé sa voiture. Le célèlmi Tacclùnardi, voyant que tout le monde partait, a dit qu'il resterait et qu'il chanterait; on n'a pas fait attention à lui, parce qu'il est très-petit, ce grand Tacchinardi. Vous allez voir défiler toute la société dans un moment.

— C'est bien, Luigi; retourne auprès de ma mère. Tu ne m'as pas vu, tu ne sais rien... Comprends-tu?... Sois intelligent et fidèle comme toujours.

Le domestique se retira.

— Allons, mon cher Emile, ne sois pas consterné comme cela, jamais je ne t'ai vu si abattu... parle-moi donc un peu...

— Je te parlerai, je te parlerai demain !

— Grand Dieu! tu as pris un ton de sibylle. Est-ce que tu me caches quelque chose aujourd'hui?

— Demain, je te parlerai, te dis-je. Écoute un bon conseil : laisse-moi seul ; rends-toi auprès de ta mère; montre un visage serein aux invités. Moi... ne t'inquiète pas de moi; je vais prendre un de tes chevaux, et je vais coucher à la ville. Demain, à dix heures, je t'attends... Voyons... cherchons un endroit bien écarté... Je t'attends au cirque d'Antonin, sur la voie Appia... Nous causerons.

— C'est ton dernier mot ? tu tiens à ton projet?

— J'y tiens. Adieu, comte Piranese. Si ce mondelà m'accuse, ne me justifie pas. Adieu.

Les deux amis se serrèrent la main , et se séparèrent. Giampolo suivit la longue allée de peupliers, et, à mesure qu'il approchait de la maison, il voyait distinctement les groupes de cavaliers et de dames qui montaient en voiture, avec un empressement bien

34 UN AMOLLI BANS l'aVEiNIR.

singulier dans une nuit de fête. En arrivant sur la terrasse, il tomba dans une bande de musiciens congédiés que Luigi noyait dans le Champagne, pour acheter leur discrétion. Les lampions seuls persistaient dans leur joie : ils illuminaient toute cette tristesse avec une profusion de clarté digne de la luminara paschale.

Le comte remarqua que les dames avaient, en parlant, un \isage morne et pincé, comme si elles eussent toutes été solidaires de quelque grand affront reçu dans la personne de la comtesse Rosa. Au salon du concert, Giampolo ne trouva que sa mère et quelques intimes : on lui fît un accueil très-froid.

La marquise prit son fils par la main et Tentraîna dans une pièce voisine.

— Comte Piranese, lui dit-elle, vous m'avez brouillée aujourd'hui avec la société de Rome ; vous m'avez fait jouer un rôle indigne de moi. Vous vous êtes servi de votre mère pour attirer ici votre maîtresse ou la maîtresse de votre ami, ou la maîtresse de tous deux : c'est horrible !

— Ma mère, dit Giampolo avec le plus grand calme, ce qu'il a d'horrible, c'est une pareille calomnie. Je n'ai jamais parlé à la comtesse Rosa Balma, et mon ami lui a parlé ce soir pour la première fois. Elle n'est la maîtresse de personne ici; votre fils vous en donne sa parole de noble romain.

— Oui, moi, votre mère, j'aime à vous croire, et je vous crois ; mais la comtesse Rosa Balma n'en est pas moins perdue aux yeux d'un monde jaloux et méchant. On la vue arriver seule, le teint et les yeux animés ; elle a demandé sa fille; elle a dit brusquement à Felice Mattei : « Donnez-moi votre bras ; » elle m'a saluée à peine, et, aux premières notes de Tacchinardi, elle a disparu. Savez-vous ce qu'on a dit alors? On a dit des choses affreuses; on a dit que vous avez

voulu livrer cette femme à votre ami; on a dit qu" cette fête n'était qu'un prétexte et un guet-apens illuminé; on a dit que vous avez été tons deux exilés de Florence pour une aventure semblable; on a dit des horreurs enfin...

— Et Ton a cru à ces horreurs ?

— La malice croit ou fait semblant de croire; qu'importe!

— l^]t quel est le noble cavalier qui, le premier, a répété ces infamies?...

— Oh ! voilà un bel expédient pour réhabiliter une femme ! Quand vous aurez tué dix hommes en duel, aurez-vous détruit la calomnie? N'a-t-on pas dit aussi que votre ami a toujours Tépée à la main pour épouvanter les maris et les frères des femmes qu'il a séduites !

— Eh! mon ami n'a jamais rien séduit de sa vie^ ni moi non plus, hélas !

— Cependant on dit...

— On dit est toujours la petite préface d'une grande fausseté. Ma mère, vous savez le proverbe de notre maison : Jamais un Piranese n'a menti. Voici toute l'histoire, en deux mots : Mon ami a dansé avec la comtesse Rosa Balma; c'est un jeune homme fort étourdi qui parle lestement à toutes les femmes; c'est un Français qui prend les vaudevilles au sérieux; il aura murmuré quelques paroles d'amour à l'oreille de la comtesse, et la belle dame s'en sera offensée avec trop d'éclat. Voyez maintenant comme elle est punie de sa susceptibilité? La malice a déjà fait un roman sur elle et sur nous. Au reste, j'irai dem.iiu chez la comtesse, et je demanderai une explication : notre honneur est aussi compromis que le sien par toutes ces médisances. Il faut que tout s'explique, tout s'expliquera.

La marquise donna un signe d'assentiment, et se

30 VN AMOUR DANS l'aVENTR.

retira dans le fond du salon pour faire compagnie à quelques dames de son intimité. Le jeune comte demanda sou cheval.

La terrasse était déserte et silencieuse ; il ne restait plus rien de la fête; mais la n;itnre avait continué la sienne. Les doux rayons de la Urne illuminaient cette campagne ; l'Anio cliaiitait son antique mélodie qu'il enseignait au poète deTibur; les peupliers et les pins, mollement agités par le vent du lleuve, exécutaient cette symphonie éternelle que Virgile traduisit en harmonieux dactyles. Le ciel et la terre semblaient répéter à l'homme, dans la voix des arbres et dans les lettres d'or du firmament, les conseils voluptueux qu'Horace immortalisa par une ode. Le cyprès, immobile comme un obélisque de sépulcre, se levait comme un témoignagt' de la brièveté de la vie et une excitation au plaisir; et cette foule inquiète et folle, qui tantôt déchirait le gazon avec ses danses, rentrait à la ville pour retrouver ses ennuis et son lourd sommeil.

Entrons dans cette immense ellipse de ruines qui fut le cirque d'Antonin Garacalla. Deux chevaux sont attachés aux racines qui pendent des carccrcs, à la place même d'où les coursiers romains s'élançaient vers la Borne. A l'extrémité de l'Épine, et devant le mur qui porte l'inscription de Torlonia, deux jeunes gens sont assis, et paraissent méditer sur la destinée des empires : ils méditent tout simplement sur euxmêmes. C'est Emile, c'est Giampolo. Le premier vient de faire à son ami une confidenc^i promise la veille. Le comte Piranese est pâle et bouleversé; il garde un silence morue; ses doigts convulsifs égrainent une brique rouge tombée de la Mêla.

UN AMOUR DANS I/aVENIR. 37

— Voilà une singulière t't'uune! dit-il en renouant la conversation. De quoi s*avise-t-elle à mon égard 1 Embaucher les Romains pour l'armée française!... A son âge, avec sa beauté, avec sa fille, s'occuper d'autre chose que du plaisir!... sous prétexte qu'elle est Romaine... Emile, qu'en dis- tu?

— Oh! tout bien réfléchi, il n'y a pas là de quoi se désespérer... Tu n'es pas obligé de partir subitement pour l'armée, parce qu'une jeune veuve a fait un article supplémentaire à la loi de la conscription. Le plus malheureux dans cette affaire, c'est moi : encore une femme qui m'échappe ! encore une intrigue avortée ! Je suis venu à Rome pour y mourir, comme saint Aquilée, chaste et martyr... Justement, voilà l'église de Saint-Aquilée, là-bas, sur le chemin.

— Ma position te paraît donc plus belle aujourd'hui qu'hier, Emile?

— Oui ; hier, cette femme avait pris des airs imposants, des airs de Cornélie, de Glélie, de Virginie, et autres saintes du vieux calendrier romain. Et puis, je t'avouerai qu'en te voyant si peu disposé à partir pour l'armée, je suis revenu de mes premières impressions. Au reste, si tu n'as pas le goût des armes, je ne vois pas qui peut t'obliger de te jeter à la suite de Joachim Murât ; le faune de l'Anio n'était pas dans l'état-major du dieu Mars.

— Oh ! que dira cette femme ? Gomment pourrai-je me présenter à elle? Quelle estime aura-t-elle de moi?...

— Que t'importe? Aimes-tu cette femme?

— Non, je ne l'aime pas... mais j'aurais besoin de la voir, de la voir souvent, de lui parler... tu sais !...

— C'est là que je t'attends. Quand tu lui parleras, il est possible que tu l'admires, mais, à coup sur, tu ne l'aimeras pas. Tu mettras sur le tapis les étoiles, la nature, les fleurs, le soleil, le printemps : eUe te

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