I. YI
38 UN AMOÏÏR DANS l' AVENIR.
parlera de TEmpereiir et du traité de Tilsit; tu croiras entendre une Pallas des Tuileries. Quant à moi^ je n'aime que les femmes qui sont de leur sexe. Les femmes viriles me font peur.
— Ainsi, tu ne me conseilles pas de partir ?
— J'ai pour principe de ne donner à mes amis que les conseils qu'ils se sont déjà donnés eux-mêmes. Ce matin, je t'aurais conseillé de partir. Après avoir vu tes hésitations, je te conseille de rester. Hier, la chose m'avait paru sérieuse au point que je t'avais assigné rendez-vous ici. dans ces ruines, de peur qu'une indiscrète muraille de ville ne nous écoutât. Aujourd'hui, je trouve que cela ne mérite pas tant de mystère, et...
— Emile, dit Giampolo avec vivacité, Emile, tu ne parles pas franchement, tu gardes une arrière-pensée au fond du cœur... Au nom de Dieu, que feiais-tu à ma place? que ferais-tu, dis?
— Bien, comte Pira, j'aime cette émotion... A ta place, Giampolo, je partirais...
— Nous partirons.
— A merveille ! Quand?
— Ce soir, pourNaples.
— Non, pas ce soir... c'est inutile... Il faut rendre ime visite à la comtesse Rosa Balma, et lui annoncer ton départ pour l'armée. Te voilà tout réhabilité dans son esprit. Ensuite nous faisons nos préparatifs. Saistu, mon ami, que notre voyage sera probablement fort long. Il parait que nous irons voir Saint-Pétersbourg, la Perse, la Chine et l'Inde. L'Empereur, m'at-on dit, n'étudie plus depuis quelque temps que des cartes de Russie et d'Asie. Songe donc qu'avant de partir, tu dois mettre de l'ordre dans tes affaires de famille ; un petit testament même ne serait pas de tro}!, tu peux te trouver sur le passage d'un boulet... oh! mou Dieu, il faut tout prévoir. La guerre est la
UN AMOFR PANS i/a VENIR. 39
poiirvoyouso dos toiiibciiux. I^.i localité m'inspire, je lais (le la j)hilosophie antique.
— Oh! Emile, garde ta philosophie pour toi... Je n'aime pas à me jeter dans ces idées... Qui sait?... le théâtre de la guerre est bien éloigné... En arrivant, nous trouverons peut-être tout fini...
— Diable! cela ne serait pas ton afFaire. La comtesse Rosa Balma exige que tu sois un héros et non pas un voyageur. Il faut que tu moissonnes des lauriers en Russie, et que tu viennes les déposer a son Gapitole; ilfaut que tu passes sur le pont triomphal comme un consul, en épaulettes et décoré; il faut que tu traverses la voie Sacrée comme un centurion de Paul-Émile. Justement, Tarchitecte Gamporesi doit exhumer, au Forum, un de ces jours, les trois colonnes de Jupiter Tonnant, pour les dédier au comte Piranese le Triomphateur. Cécilia sera grande fille ce jour-là, et belle comme Cécilia Metella, qui fut ensevelie là-bas, dans ce tombeau...
— Quel diable de langage me tiens-tu là, mon bon ami! es-tu fou?
— Non, je suis clairvoyant, trop clairvoyant pour toi... Tu ne partiras pas... Rome t'enlace comme une maîtresse; tu es trop riche, trop sensuel, trop artiste pour être soldat? tu as vingt-quatre ans; ta villa est charmante, ton palais délicieux, ton atelier ravissant; si tous les soldats avaient ce que tu possèdes, la grande armée serait bien petite. Crois-tu que je t'ai deviné?
— A peu près, dit Giampolo en souriant. Tu as oublié une chose : je n'aime pas la guerre du tout; je ne comprends pas cette folie de se battre qui s'est emparée du genre humain; je ne comprends pas que l'homme, dont la vie est déjà si courte, ait trouvé le secret de la raccourcir encore avec ses batailles éternelles. Ils disent qu'un besoin impérieux de gloire les
pousse à se faire tuer, et qu'ils sont très-contents de mourir, parce qu'après leur mort ils vivront dans la mémoire de la postérité. Je ne comprends pas davantage cela. Nous voici dans une plaine qui a vu mourir tout ce qui a été vaillant au monde ; nous voici dans le cimetière de l'univers. Chaque grain de poussière de ces ruines a été défendu par un héros et a sué sa goutte de sâng. Eh bien! dans tout ce que je vois d'horizon autour de moi depuis le mont Soracte jusqu'aux Catacombes, et depuis la porte Capène jusqu'à la tour de Cécilia Metella, un seul sépulcre a conservé un nom, et ce nom est celui d'une femme, d'une jeune épouse qui vécut dans l'ombre du gynécée, et qui fut aimée de son mari. Toute autre gloire est dans le néant. A moins d'être roi ou empereur, il ne faut pas compter sur l'éternité de son nom. C'est pourquoi je me soucie fort peu de la guerre... et puis, c'est atroce d'aller tuer des gens qu'on ne connaît pas...
— Ainsi, comte Pira, tu restes à Rome?
— JNlon bon ami, on fait bien souvent, en ce monde, le contraire de sa volonté. Je ne m'appartiens pas... tout me retient à Rome... et cette jeune fille qui grandirait loin de moi, qui n'attend que le souffle de l'été pour dépouiller la robe de l'enfance ! Moi, pauvre fou, j'irais en Russie, en Asie, en Chine, dans la lune, à la suite de l'Empereur; et à mon retour... si j'en reviens.. . je la retrouverais enchaînée au bras de quelque philosophe romain qui aura dédaigné la gloire pour cultiver l'hy menée ! Ce serait absurde...
— Holà! je t'arrête; le caractère de la mère m'est bien connu : elle aimerait mieux marier sa fille avec le dernier chasseur de la garde impériale qu'avec le premier philosophe romain.
— Il faut donc partir ?
— C'est inévitable, si tu veux prendre pied dans la maison, si tu...
— A cheval, Emile ! CoiiroiLs à la place de Venise: je veux parler à celte femme, et, après cinq minutes d'entretien, nous partons. Décidé! Oh! tu ne sais pas quel trésor de grâces j'ai découvert dans l'âme et le corps de cette enfant ! En dansant avec elle, il me semblait quelquefois qu'elle était la sœur de sa mère, et qu'il m'était déjà permis de l'aimer. Quand je lui parlais, sa figure rayonnait comme une étoile, son jeune sein s'agitait d'une animation virginale; ses yeux étaient humides d'une joie de femme; ses mains, en touchant les miennes, semblaient avoir une pensée et un bonheur. Elle avait quinze ans; elle dansait à sa noce; elle était la jeune comtesse Piranese ouvrant son dernier bal de vierge. Elle était à moi !
Le comte ouvrit son portefeuille, et montrant un portrait ravissant à Emile, il continua :
— Tiens, regarde, Emile, voilà mon ouvrage de cette nuit; mon crayon a changé Tenfant naïve en jeune fille intelligente. Voilà Cécilia parée de ses quinze ans, je lui ai donné deux années en deux heures. Dis-moi, crois-tu que je l'ai flattée? Crois-tu que j'ai trop présumé du pouvoir de Dieu, qui doit me la donner un jour aussi belle que je l'ai peinte sur ce papier? Oui, c'est ainsi qu'elle sera, mon adorable Romaine ! Elle aura ces yeux d'un bleu transparent et limpide, ce front si délié dans son contour, ce nez si délicatement ciselé entre deux joues savoureuses comme la pêche, ces lèvres qui aspirent l'amour et qui semblent dire : Viens ! ce cou rond et pur comme une stalactite de la plus belle eau, ces épaules ouatées par un embonpoint modéré, comme celles de la déesse Hygie ; ces bras d'ivoire fluide, comme Hébé les arrondit quand elle verse le nectar; cette splendide illumination de cheveux d'or qui jette tant de doux reflets sur une chair divine, et donne à la femme l'auréole de l'ange dans le ciel 1
42 TJN AMOUR DANS l' AVENIR.
Piranese contempla amoureusement son ouvrage, et lui donna un baiser.
— Il me semble, dit Emile, que réchéance est arrivée avant la date.
— Non, non, tu te trompes, mon ami ; ce ne sont que des arrhes que je donne à Tavenir.
—A la bonne heure. Cependant, dès aujourd'hui, on peut juger de quelle espèce sera ton amour.. . un amour furieusement matériel.
— L'autre amour, mon cher, n'est, je crois, qu'une froide plaisanterie de Tâme; j'ai l'amour d'un artiste, moi, l'amour des sens.
— A vingt-quatre ans, parler ainsi !... eh bien ! je t'approuve, et puisque nous n'avons rien de mieux à faire, nous pouvons entamer une dissertation sur les différentes espèces d'amour : voyons, comte Pira...
— Au diable ta dissertation ! remontons à cheval, et courons à la place de Venise, au galop.
— Achevai! je te suis.
— Tu m'accompagneras jusqu'à la porte du palais Balma. Nos domestiques garderont nos chevaux, et toi tu m'attendras vis-à-vis, dans l'élise de Jésus. Si tu t'ennuies, tu examineras la chapelle de Saint-Ignace, que mon aïeul, le père Pozzi, a faite, et tu admir^^ras le groupe de la Religion et L'Hérésie, qui est un chefd'œuvre de Le Gros.
— Très-bien, voilà un plan. Est-ce tout?
— Si nous partons pour l'armée, je présume que tu seras obligé d'aller faire tes adieux à ta famille?
— Sans doute. Pendant que tu règles tes affaires, que tu visites tes domaines, que tu prends les ordres du roi deNaples, moi, je cours à Paris, j'embrasse ma famille, et je vais t'attendre sur la frontière...
^,, — A Strasbourg.
^^ — Soit. Nous traverserons l'Allemagne à cause des Allemandes... Un voyage délicieux !
UN AMOUR PANS l'avenir. 13
— Voilà mon \\]\u\.
— Tivs-bcau plan ! approuvé.
— A cheval !
— Nous mettons le pied à rétricr pour le voyage du monde. Saluons les auirures. Voilà un aigle qui se pose sur la muraille aurélienne. Partons, mon cher Pira!
Un tourbillon de poussière grise s'éleva sur la voie Appia et courut avec un bruit de pas de chevaux jusqu'à la pyramide de Caïus Sextus. Nos deux amis étaient rentrés en ville.
Le comte Piranese monta hardiment l'escalier du palais liai ma. Un vieux domestique parut à la première antichambre.
— Madame la comtesse, dit Giampolo; et il fit signe d'annoncer.
— Madame la comtesse, répondit le domestique, est partie ce matin à l'aube, pour sa villa. Elle y passera toute la belle saison.
Le comte Piranese regarda le plafond, salua un portrait de famille, ramassa son chapeau qull avait; laissé tomber, balbutia quelques paroles inintelligibles, et descendit lentement l'escalier.
Plusieurs mois se sont écoulés. Le comte Piranese a fait un séjour plus long qu'il ne croyait à la villa Reale de Naples. Il s'est enrôlé comme simple soldat dans les légionnaires commandés par le brave San- Giovanni, et il s'est déjà distingué dans une courte caïupagne sur le littoral de la Calabre, où les Anglais ont été repoussés vaillamment, et leurs embarcations
foudroyées. Mais cette guerre obscure ne convient pas au jeune Romain, il veut se rapprocher de Joachim Murât qui, depuis le mois de juin, s'est fait le royal éclaireur de la grande armée sur la route de Moscou. Emile Dutretz s'ennuie à Strasbourg et jette tous les jours une lettre au courrier de Naples. Enfin Giampolo va rejoindre son ami. Il a demandé une dernière audience à la reine Caroline, et c'tst en sortant du palais royal qu'il doit partir pour la France.
Caroline, cette femme que Dieu avait créée tout exprès pour le trône de Naples, remit au comte Piranese une lettre, et lui dit avec sa grâce adorable de reine italienne : a Voici quelques lignes de nouvelles que j'envoie à mon mari ; le nom de la ville où vous le trouverez n'est pas sur l'adresse, il est sur la carte du monde. Dites au roi que Naples et la reine sont bien tristes en son absence. Dites-lui aussi que Caroline le supplie de songer qu'il a une famille, un trône et une femme, et qu'il ne doit exposer ses jours qu'à la rigoieur de son devoir. Au reste, je lui fais, dans ma lettre, les mêmes recommandations; j'en avais dit aussi deux mots à Pignatelli, son aide de camp. Mais n'est-ce pas, monsieur le comte, que j'ai raison de lui parler ainsi ? Murât a prodigué sa vie en cent batailles, depuis quinze ans : il a toujours entendu siffler la première et la dernière balle, dans tous les combats. Aujourd'hui, avec son titre de roi, il peut, sans faire tort à sa gloire, renoncer à ce rôle de soldat téméraire qui outrepasse les exigences du point d'honneur le plus scrupuleux. En quelque lieu que vous le rencontriez, dites-lui bien de songer à sa femme et à ses enfants (1). »
La reine dit ces paroles avec cet organe harmonieux
(1) L'auteur a eu le bonheur d'entendre répéter ces paroles touclianles par la reine Caroline, à Florence, en 1835.
UN AMOUR PANS l'a VENIR. A^
qiii enchante le cœur et les oreilles. Le comte Piranese resta muet sous le charme de cette \oix céleste ; il lui semblait que la sirène Parthénope chantait une strophe d'Anacréon à son golfe de liaïa.
Ensuite elle secoua mélancoliquement la tête, et montra du doigt au comte le magnifique portrait de INI urat, chef-d'œuvre de Gros, qui décorait le salon (1).
Le grand artiste français, qui était né pour peindre Murât comme Phidias pour ciseler Achille, a jeté tout d'un bloc, sur cette toile, notre Achille de l'épopée napoléonienne. Le roi de Naples est représenté sur un cheval indomptable comme son cavalier : on dirait que ce nouveau fils de Thétis sort de la mer sur un coursier de Neptune, comme le héros de l'Iliade. Au fond du tableau s'élève le Vésuve en flammes. Le peintre a mis dans le même cadre deux volcans.
Le comte Piranese s'inclina de respect devant l'image du héros.
— Monsieur le comte, lui dit la reine, ce n'est que son portrait, eh bien! il me semble que ce tableau mort protège le royaume en l'absence du roi. Vous n'ignorez pas que nous sommes entourés d'ennemis ! Stuart nous menace du côté de Reggio, avec vingt mille Anglais ; Hudson-Lowe s'est fait, avec son escadre, le geôlier de Naples; la dernière tentative que nous avons faite en Sicile, et qui a échoué par des fautes qui ne viennent pas de Joachim, a compromis la sécurité de nos côtes. Le roi est à mille lieues d'ici ; il combat pour la France et l'Empereur mon frère : c'est son devoir. Dieu veillera sur nous.
Le comte baisa la main charmante que la reine lui présentait, et il dit avec feu :
— Donnez ce portrait, en guise de bannière, aux
(1) Ce magnifique portrait équestre est aujourd'hui dans la galerie du palais de maJauie la comtesse Lipona^ à Florence.
traves légionnaires de San-Giovanni : il fera reculer les Anglais jusque dans leurs vaisseaux.
— J'aurais plus de confiance en Toriginal^ dit la reine avec un sourire divin.
Et elle fîf un léger salut de la tête. Le comte Piranese s'inclina devant cette reine des femmes^ et se retira lentement.
En traversant la galerie^ il jeta un regard sur le golfe par les croisées largement ouvertes. Tout sur la montagne et la mer rayonnait des enchantements d'un Leau soir d'été. Il semblait que quelque divinité du ciel allait descendre sur cett^ terre radieuse, pour en jouir, en l'absence du roi de Naples, afin de ne pas contrister la nature, qui faisait tant de dépense de bonheur au profit du néant.
Un sourire mélancolique courut sur le visage de Piranese : — Naples, se dit-il à lui-même^ Naples ressemble aujourd'hui à une belle femme qui n'a point d'amant. Que de tristesse au milieu de tant d'azur! qu'il est sombre, ce palais, loin de son royal locataire! et lui ! lui! ce héros qui pourrait avoir ici tant de bonheur et de joie, où est-il?... Au bout du monde... 11 forme, tout seul, l'avant-garde de l'armée ; il défie en combat singulier un bataillon ennemi. Dévouement sublime ! 11 n'y a pas assez de marbre à Carrare pour la statue de Joachim Murât !
Après cette dernière visite, le comte Piranese n'avait plus qu'un devoir à remplir, le devoir d'un fils envers sa mère. Il partit pour Rome, et, à son arrivée, n'ayant pas rencontré la marquise à son palais, il se rendit à la villa sans perdre un instant.
Quelle lut sa surprise de trouver là, causant avec sa mère, la belle comtesse Rosa Balma ! Giampolo fut si troublé de cette rencontre inattendue, qu'il ne put que balbutier des mots sans suite. Sa mère vit dans ce trouble l'indice d'un violent amour, et la belle
•UN AMorn DAN? i/avenir.' 47
comtesse rinteiinéla de la ineine manière en sa faveur.
fiiampolo embrassa tendrement sa mère, et détoiima la tel»' pour cacher des larmes.
— C'est donc bien décidé, dit la marquise, lu quittes ta mère aujourd'hui?
L" comte s'arma de toute sa fermeté, essuya furti- Tement ses pleurs, et répondit affirmativement par un signe de tête.
— Aujourd'hui ! poursuivit la mère ; et à quand le retour?... Dieu le sait...
— C'est une détermination qui honore monsieur le comte, dit la belle comtesse avec un regard amical et significatif.
— Trop heureux d'être approuvé par vous. Madame, dit Giampolo.
— Mais je t'approuve aussi, moi, mon fils , dit la marquise; je comprends tes devoirs, et je vois avec orgueil que tu sais les remplir. Seulement, tu me permettras d'avoir la faiblesse d'une mère et de donner quelques larmes à ton départ.
— Ma mère, ne songez qu'à mon retour. J'espère que votre fils ne quittera pas l'armée sans rapporter quelque gloire à votre maison.
— Voilà de nobles paroles, dit la comtesse Rosa, et je serais enchantée d'apprendre que je fusse pour quelque chose dans la détermination de monsieur le comte.
Le comte fit un signe de tête affirmatif.
— Je suis fière de cela, poursuivit la co'iitesse, et cela me dédommage bien des chagrins que m'a causes la dernière fête à cette villa. Car vous saurez, monsieur le comte, que j'ai été indign nient calomnié; par deux ou trois chastes matrones de notre Rome chrétienne. On m'a écrit cria; j'en ai eu des nouvelles à Tolentino^ dans la Marche d'Ancône, où je vivais dans
la retraite, et je suis venue, en toute hâte, demander à madame Piranese si j'avais encore son estime.
Les deux dames se serrèrent affectueusement les mains.
— Que vous êtes heureux, vous autres hommes, poursuivit-elle, de savoir vous venger d'une calomnie en mettant la main à la garde de votre épée ! Oh ! si je pouvais faire accepter un cartel !... mais il faut se soumettre à son rôle de femme, il faut avoir l'héroïsme de la résignation.
— Madame, dit le comte, si parmi toutes ces calomnies il en est une seule qui soit sortie de la houche d'un homme, vous n'avez qu'à me citer un nom...
— Merci, nohle comte. Gardez votre courage et votre épée pour le service de Joachim Murât. J'ai fait la même réponse à Felice Mattei, qui, malgré ses soixante ans, a mis son épée à mes ordres : il est parti pour rejoindre le roi, et c'est ainsi qu'il m'a obligée.
— Si je n'étais auprès de vous, Madame, et auprès de ma mère, je regretterais les précieux instants que je perds loin de l'armée.
— C'est une noble impatience, monsieur le comte. Me permettez-vous de vous aider dans vos préparatifs?
— Tout est prêt, dit la marquise d'une voix émue. Je n'ai plus que quelques ordres à donner à Luigi; vous m'excuserez de vous quitter un instant.
La comtesse se leva, comme pour accompagner la marquise jusqu'à la porte du salon, et elle entra dans le vestibule de marbre, avec une certaine intention, légèrement indiquée, de se faire suivre par le jeune comte.
— Il fait ici un frais délicieux. Monsieur le comte, vous vous rappellerez ces beaux ombrages, quand vous traverserez la plaine brûlante de Ponte-Gentino à Radicoffani.
— Oui, Madame; j'emporte bien des souvenirs avec moi!
— Savoz-vous que madame votre mère m'a fait une offre charmante? Elle m'invite à passer six semaines à votre villa, avec ma iille.
— Mademoiselle votre fille ne vous a pas accompagnée ?
— Mais, monsieur le comte, elle n'est pas encore d'âge à accompagner sa mère; je l'ai laissée à Tolentino avec ma famille... Elle s'est pourtant bien développée depuis votre bal... Elle me vieillit.
— Aujourd'hui elle est encore votre tille, demain elle sera votre sœur.
— Ah! monsieur le comte, c'est très-bien; vous prenez les mœurs françaises; on ne dirait pas mieux à Paris.
En causant ainsi, la comtesse et Giampolo avaient descendu le perron, et ils entraient dans l'allée de peupliers qui mène à l'Anio. Le jeune homme jetait des regards mélancoliques autour de lui, comme pour faire des adieux, peut-^tre éternels, à l'arbre, aux fontaines, au fleuve, au gazon, à toute cette nature reposée et voluptueuse qui l'avait vu naître et qui semblait l'étreindre comme une seconde mère, et le retenir sous le ciel de Tibnf .
Devant ces doux aspects, le soldat redevenait sybarite. L'instinct viril de la volupté non satisfaite se réveillait en lui sous le luxurieux démon du Midi. C'était l'heure où la robe d'une femme glissant à travers les arbres éteint les yeux de l'homme et le brise de langueur. La rosée brûlante de l'amonr descendait avec une lumière molle, tamisée par les feuilles; les oiseaux remplissaient l'air de notes claires et veloutées; le fleuve riait avec les iris et les joncs flottants, à ses petites anses recueillies; le soleil embrasait des cassolettes d'aromates sur la colline, comme pour parfu-
^ UN AMOm BANS L*A VENIR.
mer le lit d'hyménée d'un roi invisible et heureux ; la cigale de Virgile proclamait sur les roseaux llétris la venue du solstice et les indomptables ardeurs du Lion. Le pin laissait tomber à ses pieds son édredon de feuilles sèches; il arrondissait sa tête comme un dôme nuptial, et distillait ses perles de résine pour en couronner réponse attendue. Tout ce qui chante dans le ciel, dans les fleurs, sur les eaux, dans les bois, entonnait, avec des voix mystérieuses, Fépithalame des fêtes de Vénus; un vent latin, léger et sonore, tout imprégné de dactyles \irgiliens, arrivait de TAnio et mêlait sa symphonie à ces chants du ciel, à ces voix de Tarbre, à ces parfums du soleil.
En ce moment on entendit un grand bruit de chevaux et de roues sur le marbre delà terrasse. Le comte Piranese tressaillit.
— Il faut donc partir ! dit-il avec tristesse. Jamais la comtesse Rosa Balma n'avait été plus
belle. On aurait cru voir Cécilia grandie et mariée; c'était une admirable ressemblance d'avenir. Le jeune Romain, en extase, adorait la fille dans la mère, et attachait sur elle des yeux humides et ardents.
— Il faut donc partir! dit la comtesse Rosa; et deux larmes coulèrent sur ses joues écartâtes.
— Partir! et Ton est si bien ici!... c'est le Thahor où il faudrait planter trois tentes !... Aller en Russie! au bout du monde!... chercher la gloire!... Oh! je suis cloué par les pieds sur ce gazon!
— Votre mère! votre mère! monsieur le comte... j'entends la voix de votre mère ! . . . La chaise de poste est attelée... Adieu!... Je vous admire... et je vous serre les mains avec bonne amitié... Adieu !...
— Un instant, INIadame; permettez-moi de vous laisser un souvenir.
Le comte se dirig :^a lentement vers un petit temple de marbre bâti sur le bord de l'Anio, et, sur un nmr
tJN AMOUR DANS L'AVEjaR. 'fc
luisant ^t poli comme une immense feuille de papier veliu, il écrivit au crayon les vers suivants, imités d'Horace :
La ro«e au front et l'amphore à la main, i^orace a dit sur son mode romain :
Maître d'une maison dorée,
Un jour tu quitteras ces lieui,
Tes jardins, la femme adorée.
Doux plaisirs de l'homme oublieux.
Ces beaux arbres que ta main iilante
Sans toi verront bien des hivers;
Tes ans sont courts, leur vie est lente.
Tu vieilliras, ils seront verts.
Sur ton cercueil que la mort plombe.
Ils te feront tous leurs adieux;
Nul oe te suivra dans la tombe.
Hormis le cyprès odieux!
La comtesse Balma suivait des yeux l'inscription à mesure qu'elle naissait sous le crayon du jeune homme, et les larmes coulaient sur ses joues. Quand la dt^rnière lettre fut tracée, elle secoua mélancoliquement la tête et dit : — C'est bien triste, Monsieur, ce que vous avez écrit là!... bien triste!... Je Teifacerai !
— 11 y a dans ces vers, dit Giampolo, trois cent soixante-cinq lettres ; promettez-moi d'en effacer une chaque jour. Mon absence sera d'un an. Vous me donnerez ainsi un souvenir par jour, et vous ferez compagnie à ma mère jusqu'à mon arrivée. Ce sera une consolation pour moi de penser que vous m'attendez ici, avec votre fille, et que vous ne m'oubliez pas.
— Eh ! noble soldat de Murât , puis-je vous refuser quelque chose aujourd'hui !... Oui, nous voilà fixées à la villa Piranese pour trois cent soixante-cinq jours; ayez foi en la sibylle de Tibur : à la dernière lettre, nous vous embrasserons toutes, glorieux et \ivant !
— Songez^ Madame, que la dernière lettre de mon
52 UN A3fOUR DANS l'ATENIR.
inscription, c'est l'X redoutable, c'est la lettre du destin, la lettre de l'inconnu !
— Mon noble soldat, la dernière lettre vous sera aussi douce que la première.
Et elle présenta gracieusement sa joue à Piranese. Le jeune homme embrassa vivement la comtesse.
— Tout est-il prêt? demanda-t-il ensuite à sa mère qui arrivait.
La marquise, s'armant d'une fermeté virile, dit à son fils :
— Tu n'as plus que ma bénédiction à recevoir, et je te la donne : que Dieu veille sur mon fils bien-aimé !
Le comte s'élança dans la voiture en criant au postillon :
— Route de Sienne !
Le roulement des roues couvrit les adieux qui se croisaient dans l'air. A la grille de la villa, Giampolo se tourna et aperçut dans le lointain les deux dames qui agitaient leurs mouchoirs dans sa direction. 11 coupa au vol deux rameaux de laurier-rose et les jeta sur l'allée. La comtesse Rosa Balma courut avec l'agilité de Camille l'amazone, mais la voiture tourna derrière un massif d'arbres, et Giampolo ne vit plus rien.
Nous nous tïànsporterons maintenant bien loin de la villa Piranese. Le comte Giampolo a traversé avec une rapidité merveilleuse toute l'Italie et la moitié de la France ; il a retrouvé à Strasbourg son ami Emile qui dépérissait dans l'attente. Les deux jeunes gens ont passé le Rhin et se sont jetés sur la grande route qui mène à la grande armée. Emile a revêtu le gracieux uniforme des hussards, qu'il port^ avec l'aisance d'im
UN AMOUR TANS l'aVENIR. 53
enfant de Berchigny; il va s'enrôler volontairement sous les ordres du brave Pajol. Giampolo, en mettant le pied sur la terre étrangère, a repris son uniforme de légionnaire napolitain. Nos deux soldat'^ voyagent en grands seigneurs, semant l'or poui' courir plus vite et crevant un cheval à chaque relais ; le sonmieil, cet ami du voyageur, leur abrège les ennuis de la route; ils ont traversé, en dormant, des cercles entiers d'Allemagne, des royaumes et des duchés; ils se sont réveillés, comme en continuant un rêve, dans Smolensk la ville incendiée, et ils n'ont pu donner qu'un regard de pitié à cet énorme vestige de flammes que la grandi armée a laissé en passant. Bientôt l'horizon s'agrandit devant eux, comme pour faire place au pied de l'Empereur sur la route de Moscou. La plaine se fait immense et solennelle, comme le digne péristyle du théâtre où la France va jouer quelque drame inouï, et d'innombrables sapms semblent courir vers le nord, comme des géants, pour assister au spectacle prodigieux que la terre annonce au ciel.
Nos deux soldats voyageurs ont dépassé Golowino et Waloniewa; le soleil du 7 septembre jette sur Borodino les teintes d'Austerlitz.
— La terre tremble, dit le comte Piranese.
— C'est la France qui passe, dit Emile.
— Cinquante napoléons pour tes deux chevaux ! dit Giampolo au cocher stupide, couvert d'un sarrau blanc, qui conduit la voiture.
— Accepté.
Et nos deux amis volent comme deux Mazeppas courbés sur le cou de leurs chevaux.
— Le ciel est serein sur nos tètes, la tempête est à l'horizon, dit le jeune Romain.
— Deux mondes se battent, dit Emile; place à nous ! un pied de terre pour nous !
Et les éperons sanglants s emoussent.
ti UN AMOUR DANS l' AVENIR.
Tous les volcans du monde se sont donné rendezvous sur les rives de la Moskowa; la terre semble se coTir.er en deux parts. Les entrailles de la planète se déchirent ; les racines des sapins se hérissent au dessu? des gazons ; Tair est plein d'échos sublimes ; les nuages de la bataille obscurcissent le soleil, comme un voile jeté au ciel par ia main de Napoléon ; — encore un élan de nos deux cavaliers, —voilà la grande bataille ! elle couvre tout le terrain que l'œil peut embrasser. Ce fracas épouvantable, c'est la France qui frappa aux portes d'airain de Moscou , c'est le Midi qui brûle le Nord. Les deux peuples armés se sont pris aux dents; lés deux aigles impériaux se percent de leurs becs d'airain; tout atome est brûlé par une ball^,tout sillon d'air est noirci par un boulet; il n'y a plus de place pour la vie, il ne reste qu'une fosse de quarante kilomètres pour la mort.
— Le roi de Naples? Où est le roi de Naples? s'écrie le comte Piranese.
— Partout ! répondent le carabinier de Lepaultre, l'artilleur de Sorbier, le hussard de Bruyères, le cuirassier de Saint-Germain et de Montbrun, le Polonais de Poniatowski, le grenadier du prince Eugène ; — partout ! partout !
C'est le moment où Joachim Murât va se mettre à la tète de la cavalerie et prendre la charge pour enfoncer le centre de Kutusoff.
Emile et Giampolo ont laissé leurs chevaux à la lisière delà bataille; ils sont entrés dans un petit vallon où les balles et les boulets se croisent avec tant de furie qu'il semble qu'on peut les voir passer. Là se pavane, avec une fatuité sublime, un cavalier surhumain qui fait piétiner son cheval comme aux exercices de l'hippodrome ; on croirait voir le représentant des âges héroïques, ressuscité en ce jour terrible, pour juger si les hommes n'ont pas dégénéré. 11 marche
trnnqnilloment à travers les feux amis et ennemis, n'ayant d'autre témoin que Dieu qui le regarde et le couvre de l'ombre de sa main; le vent d<'.s balli^s agite son panache superbe, et rien dans tout ce qui déchire l'air n'ose toucher sa face de héros.
— Le voilà! s'est écrié le comte Piraneso.
Et les deux amis tombent à genoux devant ce dieu des batailles.
Un sourire charmant anima le visage de Joachim JMurat : il tenditses mains aux jeunes gens et les serra.
— Et d'où venez-vous, enfants? leur dit-il d'une voix assez forte pour se faire entendre dans le fracas de la bataille.
— De Naples ! je viens de Naples ! dit Giampolo les larmes aux yeux.
— Oh ! laissez-moi vous serrer encore la main pour avoir prononcé ici ce nom adoré ! Laissez-moi toucher vos cheveux qui sont encore parfumés du golfe de Baïa ! Vous venez de Naples ! et Caroline, ma chère Caroline! vous l'avez vue? Oh! Naples et Caroline! tout ce qu'il y a de doux et de beau dans l'univers !
Le comte Piranese présenta la lettre de la reine à Joachim Murât.
Le roi prit la lettre avec la vivacité d'un amant, la couvrit de baisers, et la lut avec des larmes à la paupière.
— Elle me recommande de ménager mes jours, dit-il ; et un sourire mélancolique contracta son visage ; et il étendit ses mains vers les battiTies russes et françaises qui dévastaient les sapins à côté de lui.
— Que venez-vous faire ici, enfants ? Repartez tout de suite; il y a des dangers aussi à Naples et de la gloire, et je n'y suis pasi
Le roi tira d'un fourreau de sa chabraque une feuille de papier et un crayon, et il écrivit à la hâte quelques lignes.
— Voilà ce que j'écris à la reiue, dit-il à Piranese ; lisez :
c( Le comte Piranese a été nommé capitaine dans les a légionnaires du roi de Naples, sur le champ de baa taille de la Moskowa. »
— Votre Majesté, ditGiampolo, a oublié de signer.
— C'est juste, mon ami, je vais signer.
Et le roi de Naples déploya la feuille et la tint suspendue par dessus la tête de son cheval.
— La voilà signée, dit-il en riant.
Trois balles avaient troué le papier.
— Vous, Emile, continua le roi, accompagnez votre ami; je songerai à vous. Voici, maintenant, une lettre pour la reine; je l'ai écrite hier soir, et une dépêche pour le brave San-Giovanni. Je ne puis choisir deux courriers plus agiles et plus dévoués. Suivez mes ordres ponctuellement... Adieu, mes enfants, donnezmoi vos mains; adieu, je vais battre Kutusoff.
Et il courut au grand galop vers les lignes françaises.
— Maintenant, dit Emile, ayons bien soin de ne pas nous faire tuer, avec nos dépèches.
— Ce sera difficile, dit Giampolo ; nous sommes dans la mort jusqu'au cou.
— Le roi de Naples ne doute de rien; nous n'avons pas été trempés dans le Styx de son royaume comme lui. A-t-on janiais compromis deux courriers de la sorte ?
— Il faut nous cuirasser de ses lettres, et côtoyer les balles avec précaution.
— En avant ! à la garde de Dieu et de Murât !
En deux bonds ils se trouvèrent au plus fort de la bataille, au pied de la grande redoute, colline de feu, inabordable, comme le cratère de l'Etna en éruption. Les clairons des cuirassiers se faisaient encore en-
tendre dans le fracas dos batteries; la charge sonnait, le premier escadron s'élançait de la plaine sur la redoute avec une furie d'assaut irrésistible. Il y avait là des chevaux sans maître qui couraient à l'aventure : nos deux jeunes gens, entraînés par le démon de la bataille, mojitèrent à cheval et se mêlèrent aux cuirassiers de Caulaincourt. En ce moment, il semblait que tous les tonnerres du ciel déracinaient la colline , les chevaux étaient lancés en avant par les convulsions du terrain, plutôt que par l'éperon de leurs maîtres. Les cavaliers, courbés sur les crinières, laissaient couler sur le dos des cuirasses un fleuve de balles. Toutes ces armures luisantes au soleil s'agitaient comme des vagues d'argent, et leur ascension rapide était merveilleuse à voir. Ainsi tombèrent ces hommes de fer, de bas en haut, sur les batteries aériennes ; ils broyèrejit les chevaux de frise, ils franchirent les fossés comme une cavalerie d'hippogriffes, ils refoulèrent les derniers boulets dans la gueule des canons, ils éteignirent le volcan.
Emile et son ami s'embrassèrent de joie au sommet de la redoute conquise.
Le jeune Romain avait pris un drapeau, et, dans l'ivresse de sa victoire, il ne s'apercevait pas qu'il avait reçu un coup de feu à la tête.
— Mon ami ! s'écria Emile, ce n'est pas du sang moscovite qui coule de ton front! tu es blessé !
— Impossible ! dit le comte en riant.
— Tu es blessé à la tête, te dis-je ; viens, courons à l'ambulance.
— C'est une égratignure; ne t'alarme pas.
— Tu es couvert de sang !... Obéis-moi, au nom de ta mère, viens !
En arrivant au pied de la redoute, ils virent un officier d'ordonnance qui descendait de cheval et examinait les uniformes des militaires de toute arme qui
entouraient le cadavre du général Montbrun. L'aide de camp cherchait le comte Piranese.
— Capitaine, lui dit-il en le reconnaissant à peine sous la poussière et le sang qui le couvraient; capitaine. Sa Majesté le roi de Naples vous envoie aux arrêts pour quinze jours au château de FOEuf , et Sa Majesté l'Empereur vous donne la croix ; la voici.
Et l'ofûcit-'r de Murât remonta brusquement à cheval et disparut.
Les deux amis gardèrent quelque temps un silence de stupéfaction.
~ Nous voilà brouillés avec le roi ! dit Emile.
— 11 faut partir tout de suite.
— Et ta blt'Ssure ?
— Je la guérirai au château de TOEuf . Quel homme admirable ! quel roi ! les arrêts et la croix d'honneur ! C'est bien Achille avec sa lance qui blesse et guérit ! . . . Tiens, regarde, mon égratignure ne vaut pas le coup d'oeil d'un chirurgien. J'ai heurté de front une balle morte, c'est tout.
— Que dis-tu, mon ami ? Ton front est tout sillonné ; tu as comme une ride horizontale de sang...
— Partons, te dis-je; il y a déjà bien assez d'une insubordination ; cette fois, il faut obéir. Nous avons des dépêches du roi ; nous avons une rude campagne à faire sur le littoral de l'Adriatique et de la ^léditerranée, et nous sommes encore à Moscou !
— Mais au moins fais-toi panser; crois-tu que tu guériras ta blessure en essuyant le sang avec les plis de ton drapeau russe ?
— Les blessés font queue à l'ambulance, il n'y a pas de place pour moi. Je vais me panser ; aide-moi : vite, ton foulard, le mien, en double bandeau sur le front ; en cinq minutes le sang est étanché. Les blessures à la tète sont toujours insignifiantes, quand elles jie tuent pas. A la première étape j'ôterai le premier
UN AMOT'R DANS i/a VENIR. 59
appareil, et nous diuerous. Vieus, allons reprendre nos clu'\aux.
La bataille rugissait toujours. D'immensos nuages de fumée s'élevaient des plateaux: où les cavaliers de Grouchy et les Polonais de Poniatowski continuaient la victoire. Les canons de Lariboisière, de Forestier, de Sorbier, tonnaient comme une artillerie de fête pour célébrer le nouveau baptême militaire du prince de la Moskowa.
Nos deux amis ont repris la routo de Vilna. Ils sont tout fiers d'avoir assisté à la grande bataille , et passent avec des airs de vainqueurs sur le territoire ennemi ; mais bientôt la gaieté de l'un fait défaut à la gaieté de Tautre. Le comte Piranese a lutté longtemps avec toute la puissance de sa raison et de sa jeunesse contre la blessure qu'il a reçue à la tête ; une fièvre violente l'a saisi après quelques jours d'un voyage soufirant; sa pâleur et son abattement ont trahi le mal intérieur, et des paroles délirantes, tombées sourdement de sa bouche, alarment son ami, car elles semblent révéler une altération dans les facultés mentales du blessé.
Les deux voyageurs étaient porteurs de dépêches importantes adressées au comte Daure, ministre de la guerre de Joachim Murât; si Fun d'eux devait mourir,, il fallait que l'autre arrivât : telles étaient les exigences du devoir. A Vilna, le comte Piranese se trouva dans l'impossibilité de continuer sa route. Emile fit appeler à l'auberge où ils étaient descendus deux médecins, les plus habiles qu'il put trouver, et leur confia son ami. Un jour de repos, quelques heures de sommeil et les soins de l'art chassèrent le délire du cerveau du malade. Emile eut la consolation d'apprendre que les jours du blesssé n'étaient pas en péril.
— Je connais mon état mieux que les médecins, dit Giampolo à Emile : ce voyage brûlant depuis Borodino
60 UN AMOUR DANS L'a VENIR.'
m'a fait plus de mal que le plomb russe; il me faut du repos. C'est à toi d'accomplir la mission dont j'étais chargé. Pars, pars sur-le-champ ; songe que nous avons peut-être commis un crime en perdant vingtquatre heures. Tu peux réparer ce retard forcé en courant la poste nuit et jour, d'un train de roi. Ne fais qu'un bond d'ici à Naples. Quand tu auras rempli ton devoir, tu iras à Rome ; tu verras ma mère ; je n'aurai que la force de lui écrire deux lignes : tu mettras cette concision épistolaire sur le compte de la vie active des camps; tu lui cacheras ma blessure, tu ne lui parleras que de ma croix d'honneur reçue à la Moskowa. Voilà tout ; embrasse-moi, et que Dieu te donne un voyage heureux !
Emile, debout devant le lit du malade, écoutait attentivement et semblait ne pouvoir consentir à une si cruelle séparation.
— C'est ainsi, mon cher ami, poursuivit Giampolo ; il faut se résigner aux nécessités de la vie militaire. Il n'y a pas à balancer un moment.
-- Je partirai , dit Emile d'une voix faible et avec des yeux humides ; je partirai.
— Ne parle pas au futur, mon ami ; toutes ces minutes perdues sont des fautes.
— Je voudrais consulter les médecins.
— Consulte ton devoir. Les médecins ont déclaré que je ne puis me remettre en route qu'après an mois de repos. Veux-tu m'attendre un mois?
— Impossible.
— Alors il n'y a pas à balancer.
— Je le sens iDien, mon ami.
— Tu n'as donc plus qu'à demander tes chevaux. Emile se raidit convulsivement sur ses pieds,
comme pour appeler sa force physique au secours de son moral défaillant, et dit d'une voix mouillée de larmes : — Je vais partir.
UN AMOUR DANS l'a VENIR. 6i
Le comte Piranese tendit sa main vers la maiu de son ami.
~ Tu es toujours brûlant, mon cher Pira.
— Comment veux-tu que je sois ? La fièvre n'a pas deux manières de s'exprimer.
— Souffres-tu beaucoup?
— Non il est impossible de mieux se porter quand on est malade. Lanuit, jefais des rêves délicieux. En dormant, je suis tout à fait en bonne santé. Je me promené sur les bords de l'Anio, sous mes boaux peupliers; je danse au son d'un orchestre de canons avec une Cecilia de quinze ans ; je vois la belle comtesse Rosa en amazone, Pépée à la main, emportant d'assaut a grande redoute en me donnant un baiser sur le
Iront. Emile, tu verras ces deux femmes charmantes avant moi. Que tu es heureux !
Les deux amis se serrèrent fraternellement les mams et quelques minutes après, on entendit un grand bruit de chevaux et de roues dans la grande rue de Viina.
Emile était parti.
De Giampolo à Emile.
« Posen, 10 janvier 4813.