I.E SAVANT KT I.E CnOCOMI.E. Ç>il
doux pyramides d(» deux cents m^t^es de hauteur au iiiilicu (lu lac Md'iis. Il [louvait donc bien avoic vu des Idliis jaunes. Il est vrai (|iic, depuis Sun époipie, ils on! (iisj)aru; ce qui olilige les botanistes consciencieux à les chercher toujours.
Donc, M. Darlingle clieniinait, à travers la chaîne libyque, furetant toutes les crevasses soupçonnées de ver-'ler ses lotus.
Deux Arabes, armés de carabines, accompagnaient le savant.
Il y a des choses qui bouleversent l'imagination quand on les rencontre au désert. Le voyageur Gaillaud raconte qu'il l'ut saisi comme, d'épouvante en découvrant les quarante pyramides delà presqu'île de Méroé. Gaillaud a eu tort de s'étonner, en cette occasion. On serait saisi d'efl'roi, et avec juste raison, si au milieu dn désert de Sahara on trouvait une jolie boutique isolée, avec cette enseigne : cabinet de lecture. Or, Darlingle était dans son droit, lorsqu'il poussa uu cri d'épouvante sur la rive gauche du Nil.
Il venait de voir deux bottes, l'une debout et fière, l'autre mollement inclinée sur sa tige, comme fatiguée d'un long repos.
Rien n'est stupide à voir comme deux bottes qui attendent le portier sur le carré d'un hôtel garni; mais le sentiment qu'elles peuvent inspirer sur la rive déserte du Nil est inexprimable. On pousse uu cri, et on recule d'horreur; les deux serpents de Mercure inspireraient moins d'effroi.
11 faut dire aussi que les vêtements, laissés en bloc par Adamson sur le rivage du Nil, avaient disparu, soit que le courant du tleuve les eût emportés, soit qu'un crocodile omnivore les eût avalés en passant. Les bottes seules restaient debout, et un peu à l'écart, sur un piédestal de rochers.
2i2 LE SAVANT ET LE CRC^CODILE.
Vous comprenez maintenaut répouvante légitiiue
du botaniste anglais.
Il crut (.raLord que ces deux formes de chaussures étaient un jeu naturel, et une double aspérité de la roclie libyqne; mais, en se rapprochant, il reconnut l'authenticité du cuir, et recula de peur, comme il eût fait devant un spectre qui n'aurait laissé voir que ses bottes.
Les deux fidèles Arabes, natifs d'Ombos, n'avaient jamais vu de bottes de leur vie; ils s'effrayèrent de la frayeur du botaniste, et tirent feu bravement sur les deux tiges de cuir, qui tombèrent percées de quatre balles. Cette exécution ne pouvait rassurer les esprits de Darlingle; cependant il sut gré aux Arabes de leur dévouement, et les remercia par un geste expressif.
Le botaniste se remit à contempler les deux bottes étendues, et dans cette nouvelle position elles paraissaient encore plus étranges, au milieu d'un désert.
Sur la cime de son palmier, Adamson entendit les coups de feu des Arabes, et tressaillit : un bruit d'armes annonce toujours, chez les sauvages, la présence d'un homme civilisé.
Il sortit de ?a chambre à coucher, entra au vestibule, écarta quelques feuilles qui voilaient la direction de l'est, et vit trois hommes arrêtés sur la rive du Nil.
Sa première pensée fut une courte malédiction lancée contre les importuns c[ui venaient le troubler dans sa solitude et sa méditation; mais ensuite la faiblesse humaine l'emporta; il résolut de faire des signaux de détresse à ces trois êtres humains.
ïl coupa une longue branche de palmier, la dépouilla de ses feuilles jusqu'à l'extrémité exclusivement, et l'agita au dessus de iarbre, comme l'instrument chinois, tandis que de l'autre main il lançait
LK SAVANT KT LE CllOCoDILE. 243
au Nil (l.s grappes de dattes, seuls projectiles qu'il eût à sa disposition.
Le botaniste, environné de ce silence connu des aéronantes seuls, se n-toiirna an lég-phniit du llenve creusé par une ,i;rél<* de dattes, el rette fois il éprotiva encore une surj.ri^e jiliis grande que la première, raj)i)arJtion des huttes fut oubliée : il vit un palmier agitant nn énorme plumet, en Tabsence de tonte brise, et cette découverte lui causa nue joie infinie; après le premier moment de surprise, il aurait donné tons les lotus jaunes ponr ce i»almier phénoménal.
Ouvrant son album de voyage, Darliugle s'empressa d'enregistrer cette découverte, et il écrivit ceci : On trouve dans la Haute-Egypte une espèce de palmier qui a les propriétés de l'aloès, avec cette différence pourtant que l'aloès, après avoir lancé sa tige à trois mètres an dessus du sol, la maintient immobile, tandis que le palmier de la Haute-Egypte agite verticalement sa tige supérieure, avec une régularité de mouvements prodigieuse. Nous avons donné à cet arbre le nom de palmicr-Darlingle.
Cela écrit, le botaniste dessina son palmier, et le montra aux deux Arabes, n'ayant pas d'autre public pour le moment. Ces enfants du désert, avec leurs yeux de lynx, venaient de découvrir une forme humaine sous l'épais feuillage du palmier de Tile, et leurs gestes la désignaient au botaniste, qui, absorbé par le bonheur de sa découverte et la beauté de son dessin, ne comprenait rien aux gestes des Arabes, et ne pensait qu'à la sensation produite par le palmier- Darlingle dans le monde savant.
Les deux Arabes insistaient toujours; aussi Darliugle, malgré le désir qu'il avait de ne s'occuper que de lui, fut enfin bien forcé à suivre la direction de leurs doigts indicateurs. La pantomime des arabes était claire coinnie la parole ; Regardez donc^ disaient-
ils, regardez cette petite île ; tous verrez une créature humaine sur le palmier; elle est en péril, elle fait des signaux, et nous devons la secourir tout de suite.
Darlingle allongea sa petite lunette d'approche, en hiiussant les épaules, de l'air d'un homme qui fait une concession polie, et il regarda nonchalamment le palmier-Darlingle... Troisième surprise, dans la même heure ; la dernière absorbant les autres. Il avait vu distinctement uu visage, et même un visage anglais, s'arrondir entre deux feuilles, et une main qui secouait une branche dépouillée et surmontée d'un panache. Il serra sa lunette avec tristesse, relut son article, revit son dessin, et après avoir réfléchi, comme Bru tus, pour savoir s'il détruirait ses deux enfants ou s'il les laisserait vivre, il se décida pour ce dernier parti. — Oh! bien! tant pis ! dit-il; ce qui est écrit est écrit; je n'en retrancherai pas un mot! D'ailleurs, puisque l'aloès existe, le palmier-Darlingle aurait pu exister, si la nature lavait reconnu utile; je le reconnais utile, moi, et je le maintiens.
Cette résolution prise, les trois hommes tinrent conseil; il s'agissait de trouver une barque, et de secourir ce voyageur en détresse. L'an des Arabes proposa un avis qui fut adopté. On se mit en marche pour Assouan, éloigné de plusieurs milles dans le désert, et, après deux heures brûlantes et une course rapide à travers des monceaux de sable, on atteignit ce village qui fut une ville au temps d'Hérodote. M. Darlingle montra au premier pêcheur une pièce d'or et une barque, pantomime toujours comprise. On mit la barque à Ilot, et le botaniste désignant au marinier la directionlluviale, lui dit fièrement, comme s'il eût été compris : L'île du Palmier-Darlingle.
Le doigt indicateur aurait suffi. On descendit le Nil.
L'île du Palmier-Darlingle fut bientôt signalée à
LE SAVANT KT IK CIUtCAMI.K. 2iri
l'horizon , et à iiw sun: (in'uîi approihuil, les Aiiibcs aux yeux de lynx ténioign;iicnt queliiiie. inquiétude et (Vliangeaient des signes d'intellij^encc. Après un quart d'IuMuo, le doute n'»''tait plus permis; ils avaient rt^cllenicnt vu un énorme crocodile (jui rodait autour du palmier.
Ils firent part de leur découverte au botaniste, qui atteignit sa quatrième surprise du jour, et trembla de froid, sous quarant(i degrés réaumur. Toutefois, avouons à sa louange qu'il ne voulut point, par une peur trop visible, compromettre la dignité lUiviale de l'Angleterre aux yeux de l'Arabie déserte; il dissimula son effroi , d'ailleurs très-naturel chez un botaniste habitué à chasser aux fleurs, et n'ayant rien à démêler avec les monstres amphibies du Nil.
Les Arabes causaient entre eux tranquillement, comme des gens habitués à chasser aux crocodiles; ils renouvelaient, aux amorces, les capsules anglaises, toujours infaillil)les, eipatent-safety, ils cherchaient, pour leurs pi(!ds, des appuis solides, et recommandaient au rameur les plus grandes précautions dans ses mouvements.
Le crocodile voyait arriv(îr la petite barque, comme une proie ou comme un péril; il s'apprêtait à la défense ou à la fuite, selon l'importance et ie nombre des agresseurs. Couché au bord du fleuve, immobile comme un crocodile empaillé, il tenait sa gueule béante, pour engloutir au passage le premier ennemi descendu.
Les deux Arabes, grands connaisseurs dos mœni^ de ces monstres, se tenaient debout, à l'avant de la barque; ils ajustèrent, ils prononcèrent une syllabe à Tunisson, et leurs deux coups de feu n'en tirent qu'un. Les balles entrèrent par le seul côté vulnélable, la gueule ouverte, et parcoururent toute la longueur intérieure de 1 animal.
Le monstre secoua sa tête avec des contorsions comiques, qui provoquèrent une gaieté folle aux premières loges du palmier, et vomissant des flots de sang noir sur le sable, il ferma ses yeux baignés de larmes et ne remua plus.
Adamson rajusta le désordre de sa toilette végétale, cbercha des gants par babitude, et n'en trouvant point, il descendit avec les plus délicates précautions, pour ne pas décbirer son paletot, et épargner une exclamation de Shoking! au compatriote qu'il avait très-bien reconnu de loin, à ses cbeveux et à ses gants.
Les Arabes sont graves; mais leur sérieux disparut dans un rire fou, lorsqu'ils aperçurent le costume d'Adamson. Le botaniste lui-même, rassuré par la mort du crocodile, mordit ses lèvres pour épargner à son compatriote le spectacle d'une hilarité anglaise, fort déplacée en pareille occasion. Le botaniste et le savant se serrèrent les mains, à la mode de leur pays, et se racontèrent leurs histoires. Adamson pria Darlingle de vouloir bien éteindre par un ordre les rires immodérés des trois Arabes, car il était décidé de porter plainte à son consul.
Alors Darlingle eut une idée plus complète que celle de saint Martin ; il ôta son paletot de coutil gris et le donna généreusement à son compatriote. Adamson se relira à l'écart, lit sa petite toilette, et se boutonna étroitement. On mit le crocodile en travers, à l'arrière de la barque, comme pièce de conviction, et provisoirement Adamson voulut descend j;e sur le rivage pour se chausser. Le moment du départ fut solennel. Depuis lord Byron, les Anglais ont pris l'habitude de saluer les îles ou les continents qu'ils abandonnent sans espoir de retour; Adamson salua son palmier, et en l'embrassant, il déposa quelques larmes sur son écorce; il fit ensuite une collection de toutes les feuilles qui avaient servi à son ameuble-
LE SAVANT ET I.E rj\()C(U)ILE. 217
inolît ot à sesuutivs usages (luuu'sliques. Cos])i'éci('Us«'s reliques ëlaieiit dostiiiéis ù la paierie nationale de Charinij-Cross. Au nom do la ville de Londres, M. Darlingle rciîiercia le savant, et ne perdit pas Toccasion df j>rononcor un siievcli d'une heure sur le lieu nirnie où ce don était l'ait si généreusement.
I>e son côlé, Adanison se montra généreux envers le botaniste : il le remercia au nom de la science, pour cette précieuse découverte du paluiier-Darlingle, qui ajoutait un individu de plus à la grande famille des ])a]mi(Ts; il promit même d'écrire, dans la Revue de Belfast, une notice qui prouverait que ce palmier, nouvellement découvert par le zèle infatigable de Darlingle, appartenait à Tespèce, dite improvisatrice, des aloès de Ceylan.
Les Arabes écoutaient et regardaient, avec des yeux ébahis, ces deux Anglais qui parlaient si longtemps, en plein désert, sous un soleil qui rôtit le frout et le fait fumer comme une chair sur le gril.
On se rendit ensuite, par voie de terre, au village d'Assouan, où Adamson trouva un costume arabe complet et une hospitalité digne des siècles d'Abraham et de Jacob. Un homme qui entrerait dans une ville d'Europe avec le costume que portait Adamson serait emprisonné, pour cause de vagabondage, et jugé trois mois après.
Le savaut et le botaniste s'unirent dès ce moment d'une étroite amitié ; ils renoncèrent l'un à la presqu'île de Méroé, l'autre aux lotus jaunes, et songèrent à se faire nommer consuls dans quelque résidence de l'Inde; ils avaient des titres évidents, et jamais méconnus par le gouvernement anglais. Ils profitèrent donc du départ de la première caravane pour traverser le désert et gagner le Caire. Adamson se souvint de son vœu, après le péril passé, chose rare ! Il baisa les saints orteils du colosse d'Osimandias^ et^ en aper-
ceva:it les pyramides, il daigna leur faire le plus gracieux salut. Les deux amis trouvèrent le paquebot de Malte au port d'Alexandrie, et ils débarquèrent bientôt dans celte île anglaise, fleur du moïide, fior del mondo, comme disent les Maltais. La, Darlingle et Adamson se partagèrent la besogne; Adamson écrivit dans le journal Malta-Times un article admirable sur rintrépide voyageur botaniste Darlingle, qui avait découvert le palmier-Darlingle, au péril de ses jours, en tuant deux reptiles noirs, de l'espèce du cobra-copel. L*article était illustré d'un dessin sur bois, représentant le nouvel arbre, agitant son panache dans Fair. Darlingle, à son tour, annonça au monde l'expédition aventureuse de M. Adamson, qui s'était hasardé au dessus de la troisième cataracte, avait relevé les écarts de la carte de Bruce, et tué deux crocodiles au moyen de rélectricité. Ces deux relations précédèrent à Londres les deux voyageurs. Le First clerck les manda tout de suite à White-Hall et les félicita sur leurs découvertes. On ne s'en tint pas là : ils reçurent une rent de cinq cents livres et une commission de consul, dans deux des meilleures résidences de Tlnde. Le palmier-Darlingle fut ajouté, en effigie, à la collection du Zoological-Garden, et le cadavre du crocodile, tué par rélectricité, fut suspendu au plafond d'une salle, à la galerie de Charing-Cross. Toutes les choses de ce monde se passent ainsi, ou à peu près.
Ceux qui ont médité sur l"homme ne seront point étonnés de lire la fin de cette histoire vraie. Adaiiison représente aujourd'hui l'Angleterre à Chandernagor; il possède une superbe habitation sur le Gange ; il compte six éléphants dans ses étables ; il commande à dix serviteurs; il a épousé une créole charmante; il affiche le luxe d'un nabab, eh bien! très-souvent, dans ses jours d'oisiveté consulaire, il regrette la don e \ie qu'il menait dans son appartement aérien du pal-
mier de Tilt» : mieux, encore! il regrette le spectacle émouvant que lui donnait le monstre amphibie; il regrette sa soif deflamnje, si délicieusement élanchée avec des gouttts d'eau ! L'ennui, cette soif de l'àme, le saisit quelquefois si violemment, qu'il se trouve prêt à quitter ses éléphants, son habitation, sa femme, pour revoir son palmier, et y passer une quinzaine^ fornight. Si le gouverneur donne un congé à Adamson, ce projet se réalisera. p:st-ce que, par hasard, l'infortune serait le bonheur? Cela expliquerait pourquoi on ne le rencontre jamais eu ce monde. Méditons l
Les livres d'histoire naturelle ne font pas vivre les animaux, ils les empaillent dans des feuillets taxidermiques. L'histoire naturelle pittoresque et anecdotique n'est pas encore faite, et probablement on ne la fera jamais. Cet immense travail est au dessus des forces d'un seul homme; il faudrait, pour le mener à Lien, une société d'observateurs spéciaux, se partageant chacun leur travail, Sv.don leurs goûts et leurs études. Tel qui a passé sa vie à observer l'éléphant aura probablement dédaigné la fourmi, et pourtant ces deux animaux offrent un intérêt égal, et sont de Blême taille dans l'infini de la création.
Un jour, j'ouvris un livre d'histoire naturelle, et je lus ceci, à l'article Rat :
« Cet animal immonde habite les lieux obscurs et souterrains ; il commet de grands ravages ; il est trèsglouton, et sa voracité est cause presque toujours de sa perte. On le prend aisément, au moyen d'un appât quelconque, d à l'aide de pièges, nommés souricières. Le chat est l'ennemi acharné du rat.
LF HAT. 2ril
Lp nnturalistequi a écrit ce portrait a ensoipn tout le luondr co que tout le nionrlr, savait; sciiiiîiuciil, on pourrait écrire un volume avec ce qu'il n'a pas dit.
Le rat est peut-être le iiliis iiilclli^.Mit, m', plus rusé, le plus raisonneur de tous les auiniaux; c'est ce (}ue démontre l'observation. Un fait généralement admis depuis des siècles, est celui-ci : quand une vieille maison menace ruine, les rats déménagent et vont chercher un autre asile pour vivre en sûreté; car le rat tient à la vie couime un épicurien; il connaît la mort de réputation, et la regarde connue un malheur.
J'ai observé ce fait, après mille antres, et je le trouve effrayant.
Les rats vivent en république, mais ils reconnaissent l'autorité d'un chef, comme les abeilles. Ordinairement ce chef se nomme lui-même, parce qu'il se juge supérieur à tous les autres. Tout absolu qu'il est, il appelle toutefois à ses conseils un certain nombre de vétérans, qui ont droit de remontrance. Ainsi, lorsqu'une vieille masure fait entendre les craquequements suprêmes, le chef prête Foreille, se recueille, et, par un cri aigu de détresse, il appelle son conseil des Dix. On délibère, on discute, on reconnaît qu'il y a péril à demeure, et qu'il iaut partir, sans attendre le lendemain. Il doit donc être admis que ces animaux se sont ainsi parlé, dans une langue inconnue : — Voilà une maison qui va s^ écrouler ; ses ruines vont écraser nos femmes et nos enfants. Emigrons.
Simonide fut préservé par les dieux de la chute d'une vieille maison : les rats sont plus intelligents que cet illustre Tirec. Ils n'ont pas besoin d'être avertis par les dieux : ils s'avertissent eux-mêmes, et ne se trompent jamais.
La nuit venue, le chef pousse un cri lugubre ; c'est le tocsin. Toutes les familles se resserrent avec efl'roi.
Personne ne fait la moindre observation; aucun esprit fort n'iiîten ieiit. Le chef a dit : Partons! CelasuÛit; le chef est infaillible. Des éclaireurs sont envoyés pour voir ?Hl n'y pas trop de chats sur la route... Tarmée avance avec précaution. Les grands veillent sur les petits. 11 est défendu de butiner; tout maraudeur est puni de mort. On suit les bas-fonds humides, abhorrés des chats; enfin, les éclaireurs découvrent un soupirail de cave, et llairent aux: environs l'odeur d'une grasse cuisine, d'une grange, d'une brasserie, d'une caserne ou d'un pensionnat. Le chef arrive, ouvre ses oreilles et ses narines, et dit : — L'endroit est bon. Aussitôt la caravane se glisse, sans bruit, dans ce nouveau domicile souterrain, et les ravages commencent tout de suite, mais avec précaution. Les premiers jours, il faut se méfier de Tinconnu : tel est le précepte du rat.
Il est bien entendu que je parle ici du rat géant, et non de ce petit animal qui rôde souvent dans les chambres à coucher, en l'absence des chats.
Le rat de cette grande espèce est un animal terrible ; il craint les chats pour ses enfants, jamais pour lui. De son côté, le chat, dans sa perspicacité féline, respecte ce rat, et semble ne pas se douter de sou existence; il lui en coûterait trop de s'avouer qu'il le craint. Cette retenue, des deux parts, amène quelquefois de singuliers résultats dans les localités où abondent ces deux espèces ennemies. Les rats et les chats, reconnaissant qu'il y aurait folie à se livrer bataille, sous prétexte d'hostilité traditionnelle, abjurent leurs instincts, et s'accordent une trêve perpétuelle. On les voit manger au même charnier et boire au même ruisstiau; mais ils n'échangent entre eux aucun regard : ils sont censés ne pas se voir; de cette manière, ils ne violent pas les lois de la nature, qui les obligent à se bal lie à la première rencontre. Sage leçon qu'ils don-
LE RAT. ir>3
nent aux hommps batailleurs ! — Que gagnerîons-nous à ces combats stupides? pensent ces animaux ennemis; des coups do dents! des coups de grilfes ! etpour- (juoi? Nous ne pouvons pas nous man^^er après notre mort ; à quoi bon alors s'entretuer ou s'écorcher la l)eau? Notre instinct est absurde^ notre raison vaut mieux.
Cependant, lorsqu'il s'agit de détruire un chat dangereux et peu raisonnable, ou accusé d'avoir levé une griti'e perfide sur l'innocence, les rats ne balancent jamais. On forme alors une coalition de cave; les plus braves sont choisis; des espions excercés observent les habitudes de l'ennemi ; un rapport est adressé au chef. Le chat criminel rôde d'habitude dans un endroit désigné. L'embuscade est à son poste. On attend avec cette patience sage qui caractérise les animaux; on ne brusque rien, on ne remue pas. Le chat vient, sans défiance, faire sa maraude accoutumée; vingt museaux, armés de dents fines, se précipitent sur lui, comme vingt poignards vivants; un miaulement court et hurlé retentit dans le souterrain ; le chat bondit, escalade le mur, fait grincer ses griffes sur la voûte, pour s'y cramponner, retombe lourdement au milieu de ses ennemis, et, n'espérant plus se sauver par la fuite, et voyant la seule étroite issue du souterrain gardée par de féroces sentinelles, il engage, seul contre tous, un combat héroïque, digne d'une épopée égyptienne. Les rats, qui ont une tactique merveilleuse en toute chose, ont divisé leur petite armée en deux corps : l'un se bat, pendant que l'autre reprend haleine à l'écart; de sorte que le chat est toujours assailli par des troupes fraîches ; et, après une ardente lutte de plusieurs heures, ayant épuisé ses forces et sa respiration, mordu aux quatre pattes, ravagé dans sa fourrure, raccourci dans sa queue, borgne, boiteux, découragé, il s'affaisse un instant^ comme pour prendre
î. VI. 15
une pose de sphinx, et cet instdtit est dé(?,isif ; la troupe des rats donne à la fois et exécute une charge oomp^èfe; le ch:it disparaît sous une masse compacte et ondoyante, comme un canot sous une vague sombre; il ne reparaîtra plus vivant à la surface, et, au lever du jour, quand le sommelier descendra dans le souterrain, il ne trou\era que le cadavre du vaincu, égorgé par des meurtriers invisibles, qui ont pris la fuitb après le crime, pour se soustraire à la vindicte des lois. La légende allemande de la Tour des rats célèbre uile bataille bien autrement formidable. Il ne s'agit plus ici d'un cliat, mais d'un inalheureux voyageur tombé par une nuit sombre, dans une embuscade de rats. L'armée des assaillants, il faut lé dire avant tout, était innombrable; depuis l'invasion de Xercès on n'avait rien vu de pareil. Le voyageur, étourdiment ton^bé au niiliéu dé ces vagues vivantes, sentit ses cheveux se hérisser, et, secouant avec vigueur d'horribles grappes de rats déjà collées à ses jambes, il prit la fuite, et Feffroi lui donna une extrênle dgilité. INÏais les rats courent comme des lièvres, et plus vite encore quand la colère les anime. Le voyageur remercia le hasard qui lui montra le Rhin, et une petite île très-voisine du rivage : c'était une chance inespérée de salut; il se jeta bravement à la nage, croyant sans doute que les rats ont horreur de l'eau comme les chats. Bien au contraire, ces deux espèces ont des organisations opposées, et c'est précisément ce qui les met dans un antagonisme perpétuel et proverbial. Le voyageur n'en crut pas ses oreilles, lorsqu'il entendit résonner l'eau du Ûeuve sous une masse effrayante d'immondes nageurs; il sentait leurs souffles à ses talons, et se voyait menace d'être dévoré vivant en pleine eau. La petite île dii Rhin n'était plus éloignée que d'une largeur de trois bras; il iît un suprême effort, et atteignit la grève. Une vieille tour s'élevait
LE IIAT. ^:\V)
nu hnrd de l'îlo., ot ?(îs ruines sprvainnt d'escalier iioiir arriver au sommet; ce refugti ollrait une dernière tliaiire de salut. Le voyageur escalada cette pyramide (le pierres vermoulues, et parvenu à une certaine liauteur, il s'arrêta pour respirer, ne croyant plus Tître j)oursuivi, et reizarda du côté du lleuve. Ce (^u'il vit élait ailreux. Une pAle éclaircie tombée des étoiles donhait à ce tableau quelque chose de plus sinistre encore : cela ressemblait à une lugubre plaisanterie de l'enler. Le sable blanc du rivage avait disparu sous une couche noire et mouvante, et à chaque instant une nouvelle compagnie de nageurs sortait du Hhin, et se mêlait au gros de l'armée. On entendait, par intervalle, de petits cris aigus, comme si deschel's subalternes eussent répété un ordre du général. L;^ pauvre voyageur écoutait et regardait avec des oreilles glacées, et des yeux vitrés par la terreur. Tout à coup, l'immense colonne lait un mouvement d'attaque, escalade la tour et la couvre de spirales énonues; il était donc évident que les terribles animaux n'avaient pas perdu la piste de leur victime, et qu'ils allaient la prendre dans un assaut général. L'infortuné voyageur continua de monter jusqu'au sommet de la tour, n'ayant pas d'autre ressource, et il se percha, en stylite, sur la dernière pierre, dans l'espoir, sans doute, d'être pris pour une statue qui couronne un monument, conmie on en voit à la cathédrale de Strasbourg. Les rats lie commettent pas de ces erreurs, mêine à minuit. Vis s'élevaient toujours, comme une marée moiitam ?, et ces vagues noires, remuées par une intelligence, avaient quelque chose d'intolérable, même an regard du plus intrépide. Il y a des objets si antipathiques à l'œil qu'ils sont etîrayants, et glacent les veines du cœur, même en l'absence du péril; et il y avait ici les deux choses réunies : antipathie révoltante et péril affreux. Alors, ie courage est nul^ la lutte im-
possible; l'homme menacé ressent une langueur mortelle, comme dans un rêve étouffant, et ses pieds raidis ne lui servent plus de soutien, le froid les a pétrifiés. Bientôt la tour en ruines disparut tout à fait sous une épaisse enveloppe d'assiégeants immondes; les étoiles éclairaient une pyramide de rats, surmontée par un homme. Le malheureux vit l'épouvantable marée vivante arriver à ses pieds, avec des ondula, lions sinistres; il se donna vainement un reste d'énergie, pour repousser la première vague ; des milliers de morsures le saignèrent à la fois, et le firent chanceler sur son piédestal; puis, il tomba, plutôt terrassé par la peur que par Tennemi, et son corps roula dans une large crevasse de ruines, où il ne laissa, dit-on, que son squelette, tant était nombreuse et dévorante l'armée qui avait envahi la vieille tour du Rhin.
Ces exemples sont rares dans l'histoire des rats, car ces animaux ne se coalisent pas contre l'homme; il faut qu'ils éprouvent un besoin raisonné de vengeance pour se porter à ces extrémités terribles. Ils ont cela de commun avec les éléphants, animaux pacifiques et inoffensifs , mais si redoutables quand leur justice est provoquée. La colonie d'éléphants qui, depuis Adam, habite les bois et les vallons de Williakarma, en Afrique, avait toujours vécu en bonne intelligence avec la tribu sauvage qui habite l'île du lac des Makidas. Un jour, la soif de l'or ayant pénétré dans cette île vierge, un sauvage se fit chasseur d'ivoire pour commencer un commerce avec les Européens de la baie d'Agoa. Un éléphant fut tué et dépouillé de ses défenses. Aussitôt, tous les colosses africains, jiKtement révoltés de cette action atroce, marchèrent sur la colonie, traversèrent le lac, et fauchèrent, à coups de trompe, toutes les huttes des Makidas. La légende allemande de la Tour des rats a
m: Il AT. 257
omis, sans doute, un cliapilic iiuporiaul : Ir. voya^^'iir dévoré sur les ruiues ('tait (.'uupablc de (jucltiuc luéiait, commis envers toute une peuplade inotlensive. Le sentiment de la justice *»st écrit dans le cœur dos animaux intelligents, et il y reste toujours grave; l'homme se Teflace quelquefois.
De ces haut.'urs épiques, nous dtîscendrons auv accidents ordiniiires de la vie des rats; c'est là que leur intelligence brille et confond l'observateur. Un de nos amis, naturaliste amateur, m'a fait assister à des expériences fort curieuses. Nous étions favorises par le voisinage d'une brasserie, dont les caves étaient le quartier-général d'une armée de rats. Ces animaux, malgré leur bon sens rare, ont des passions excessives de convoitise, et ne ressemblent plus à l'antique rat d'Horace ;, toujours content de peu^ codteiitns parvo; les rats se sont civilisés en vivant sousThoinme. Or, ceux que je viens de mettre en scène, ne se contentant point du large festin oflert par une brasserie hospitalière, tournaient leur ambition vers le mur d'une cuisine contiguë, remplie de provoquantes exhalaisons. Il s'agissait de faire une brèche ; le rat est ingénieur de naissance; il percerait un bastion d'Anvers, si la Hollande y avait entassé tous ses fromages. Voici comment procèdent ces animaux, pour s'introduire dans une place forte ou une cuisine. Ils se rangent sur une ligne; le premier, ou le chef, attaque l'épiderme du mur avec ses dents, comme nous ferions avec un villebrequin, et, après avoir enlevé sa portion de plâtre, de brique ou de moellon, il cède la place au second, qui la cède au troisième, ainsi de suite jusqu'au dernier. Chacun fait son œuvre, à tâche égale; les vieillards seuls ne participent qu'au bénéfice de la curée; ils se tiennent à récart, pendant les opérations du siège, et donnent des conseils si des obstacles surviennent. La brèche
2o8 LE RAT.
faite, le chef se dévoue pour explorer la localité envaliie, et s'assurer si aucun péril ne menace son peuple; il examine chaque chose en détail, et les relieis de comestibles surtout; plusieurs observateurs pensent, et je suis du nombre, que le chef choisit des auxiliaires de confiance, et nomme quelquefois une commission de notables pour l'aider dans cette inspection délicate, qui engage si fortement sa responsabilité. Le signal de Tinvasiou est ensuite donné par un petit cri joyeux, semblable à celui que fait entendre un magister lorsqu'il lance ses élèves dans Penclos de la récréation. A ce signal toute l'arn^ée entre en bon ordre , et commence une orgie gastronomique, dont le festin de Trimalcion donne une faible idée. Le festin dure toute la nuit, et dans les plus profondes ténèbres. La subtilité des odorats fonctionne comme une seconde vue. Les hommes seuls ont besoin du jour pour y voir clair.
Dans cette cuisine, voisine de la brasserie, mon ami le naturaliste aligna, sur la corniche du manteau de la cheminée, douze tomates, dont six très-habillement empoisonnées; les bonnes alternaient avec les mauvaises. Le lendemain, nous trouvâmes six tomates, les mauvaises. Orfiia n'aurait pas mieux fait. Ce résultat nous démontra clairement que les tomates avaient été soumises à un examen de toxicologie; les experts avaient dit : Voilà douze tomates suspectes, dans leur alignement trop régulier; les hommes sont souvent bêtes, quand ils dressent des pièges; ces tomates n'étaient pas là hier soir ; il y a un mystère là-dessous. Sondons ce mystère dans Tintérèt de Thygiène publique.
Ayant sondé le mystère, les experts ont indubitablement ajouté ceci dans leur rapport : Six de ces tomates sont pures ; les six autres renferment du poison. Le poison est une substance qui glace le sang
LE RAK. 2o'J
et tiio. Que personne ne Iquche à ces fniits; ils reufenui'nt la mort!
Lt pei^oniie n'a toiirliô aux six tomates perOdos. Ce résultat est effrayant: les réilexious qu'il iait naître eu foule coufondent l'esprit. Si c'est l'instinct^ et noi^ l'intelligence raisounée, qui éloi.i;ue les rats des nourritures vénéneuses, il faut convenir que la nature a, pour ces êtres liideu:^ et malfaisants, des complaièancos ï)ien singulières. Elle a refusé cet instinct f:onservateur à ces iunombraLles familles de pauvres paysans, qui tous les ans, en autonme, s'empoisonnent avec de faux oronges, cueillis dans les bois, D('cidément, comme dit J.ar.-IBaptiste Rousseau, l'instinct qui conduit les animaux serait-il supérieur à la raison qui égare les hommes. Ce serait désolant!
Une expérience d'un autre genre a été faite en ma présence, et celle-ci prouve que les rats ont le génie de la logique et de l'invention. Le castor du Canada, qui bâtit en se servant de sa queue coqime d'uni^ truelle, n'est pas étonnant, parce qu'il fait et refait toujours la même chose, coiunie le premier castor. L'animal étonnant est celui qui, un beau jour, dans une circonstance imprévue, s'éloigne de ses instincts de race et de ses traditions de famille, et invente quelque procédé ingénieux pour se tirer d'un mauvais pas. L'oiseau qui jette des pierres, pour boire dans un vase dont Teau est trop profonde, fait une chose qui n'est pas dans les habitudes de sa race, pt il étonne l'observateur. L'abeille qui découvre un colimaçon dans sa ruche de verre, le tue et l'ensevelit sous une couche de cire, pour prévenir la putréfaction, fait une chose exceptionnelle qui no;:s étonne-, beaucoup aussi. L'invention n'est pas donnée par l'instinct, mais par le raisonnement logique.
On entendait, depuis quelques heures, un petit
bruit continu, qui venait du pied d'une cloison, dans une cuisine de salle basse. Il était impossible de se méprendre sur la nature de ce bruit : une dent fine et rongeuse ouvrait une brèche. Le soir venu, le bruit était si rapproché, si distinct, qu'une invasion paraissait imminente. Un très-mince épiderme de plâtre séparait à peine en ce moment la cave de la cuisine, et un ébranlement imperceptible nidiquait déjà le point précis où l'issue de communication allait s'arrondir. Devant c^ point, on plaça une énorme souricière, avec ses appâts provocateurs ; sa large ouverture devait encadrer la brèche, à la chute des derniers grains de maçonnerie. Cela fait, on sortit; on ferma la cuisine, pour laisser les événements s'accomplir dans le silence et l'obscurité.
Le lendemain, la cuisine offrait en diminutif Pimage d'ime ville prise d'assaut. Tout avait été bouleversé, ravagé, mis au pillage. La souricière était toujours placée devant le mur ; on l'examina, elle était vide. La brèche avait été largement ouverte, mais fermée ensuite avec beaucoup de soin. A un mètre plus loin, une autre brèche avait été pratiquée dans la nuit; c'est par celle-là que l'invasion avait eu lieu.
Il y avait tout un mystère inexplicable au fond d'une chose si simple en apparence. On comprenait très-bien que les rats, apercevant une énorme souricière devant leur brèche, avaient renoncé à pénétrer dans la cuisine par ubl côté si dangereux, et que leurs efforts de mineurs s'étaient tout de suite tournés sur un autre point, pour ne pas renvoyer leur orgie à la nuit suivante; mais pourquoi, dans leur empressement qui devait absorber toutes leurs pensées d'invasion, avaient-ils cru devoir perdre un temps précieux et infini à fermer hermétiquement la première brèche ouverte devant la souricière? Un hasard heureux ser-
Li: HAT. 261
\ità expliquer ce mystère, .m inoineiil où nous désespérions de trouver (}uelque chose de satisfaisant. Cette cuisine de salle Lasse, abandonnée dei)uis longtemps, recevait par son soupirail la poussière que le vent soulevait sur la route où s'élevait la brasserie. Les rais avaient laissé sur cette nappe unie une multitude de vestiges de pattes, croisés et mêlés confusément; mais, en un certain endroit plus éloigné du centre de Torgie, les vestiges, étant plus rares, devenaient plus distincts, et attestaient que la jeune et innocente progéniture des rats avait suivi les grands parents dans cette expédition nocturne. 11 y avait donc une foule d'enfants inexpérimentés au milieu de tant de pères instruits aux choses de la vie. Or, voici ce qui était arrivé. La brèche ouverte, les vétérans aperçurent la souricière perfide, et ils sourirent de pitié, en se faisant une triste idée de Tintelligence humaine. Comment, pensèrent ces vieux rats narquois, comment notre ennemi, l'homme, peut-il s'imaginer que nous allons tomber étourdiment dans un piège aussi stupide? une souricière ! Ah! il y a bien longtemps que nous connaissons ces grossières machines et leur morceau de lard! Nous ne mettrons pas le pied sur cette trappe, et l'homme eu sera pour ses frais de préparatifs maladroits.
Après avoir ainsi déploré la stérilité d'invention qui règne dans le cerveau de l'homme, les rats, ne voyant plus dans cette énorme souricière qu'un obstacle au passage, et non un piège dangereux, résolurent de percer le mur et de faire brèche sur un autre point, car ils pensèrent bien que l'homme n'avait pas aligné des souricières sur toute la longueur du mur. Les dents rongeuses se mirent donc avec ardeur à l'œuvre, et l'autre trou fut fait entre deux soleils, comme disent les ingénieurs d'un siège. Tout à coup les vétérans se ravivèrent, et b s m en s émues se dirent
avec lin juste effroi : — Oui, nous connaissons trèsbien les souricières, nous, et nous nous en moquons comme d'un chat empaillé ; mais nos pauvres petits, mais Alfred, Arthur, Anatole, Charles, ne les connaissent pas comme nous ; ils font l'école buissomiière à la queue de l'armée : ce sont des traînards étourdis, et quand ils arriveront devant la première brèche ouverte, ils sV jetteront sottement, et la souricière les dévorera ! Évitons une catastrophe qui plongerait dan 5 le deuil tant de familles. Inventons.
Ce cri maternel l'at entendu, et c'est alors que les vétérans eurent l'admirable idée de fermer avec soin la première brèche, sans avoir égard au temps perdu, le salut des pauvres petits l'emportant sur toute autre considération. S'il n'y avait eu, dans l'armée d'expédition, que de vieux routiers, on aurait jugé inutile de barricader le premier trou. Quand cette sage précaution eut été prise, il n"y avait plus de danger pour l'innocence; on pouvait se livrer à toute la joie de la saturnale nocturne, sans la troubler par un souci.
Le fait est là, dans toute son évidence, et justifie le raisonnement que nous mettons dans la pensée, dans les signes, et peut-être dans la parole de ces animaux.
Maintenant, de ces petits détails d'observation, passons à une chose effrayante, qui donnera une terreur rétrospective à tous les Parisiens nerveux. Paris, cette capitale de la civilisation, du luxe et des arts, a éehappé par miracle à une invasion générale de rats. Si la police eût prolongé son sommeil quelques années encore, c'en était fait de cette capitale, qui a triomphé de l'invasion des Huns^ des Normands et des cosaques du Don. Entre la barrière du faubourg Saint-Martin et Belle ville, aux portes mêmes de Pans, on trouviiit l'ignoble charnier de Montfaucon. Attila campait à nos portes! des millious de rats énormes, dont les aïeux llorissaient sous Louis XI, avaient établi leur quartier-
LE IIAT. .203
g<;n('ral à Montfaucon, ol aucune force liuiuainc ac. semblait pouvoir cliasscr ces innombrables assi«'i^r;mls d'un repaire dont ils étaient les b'-gitimcs po>se;?seui's, grâce à la loi de la prescription emphytéotique, ce bail naturel consacré parle temps. Sous Louis-I'bilippc, le mal était arriyé à son cojiible, et la légalité constitutionnelle balançait. Les nouvelles devenaient chaque jour plus alarmantes. Le faubourg Saint-Martin se mettait sous la protection des chats, comme un faubourg égyptien de Meraphis ; Belleville craignait de devenir le Ratopolis de la fable. Ces deux localités faisaient des pétitions à la Èhambre des dépotés, le samedi ; la Chambre répondait, comme la fable :
Preod-on cette assemblée Pour conseil tenu par les chats?
Et on passait à l'ordre du jour. Bien plus, les rapports de police annonçaient qu'une horrible et formidable alliance venait d'être contractée entre les j.rmées de Montfaucon et des fossés de Vincennes, autre quartier-général d'innombrables rats des champs. On avait surpris des émissaires sur la chaussée de Saint-Mandé. Enhn une troisième armée, campée dans les canaux souterrains de Paris, entretenait aussi des intelligences avec Vincennes etMontfaucon„ Pas un jour de plus ne devait être perdu. Nous allions devenir tous, non pas cosaques, mais rats, ce qui eût été le comble de la dédécadence et de rhumiliation ! Heureusement, la Chambre ne fut pas consultée; la police assuma sur sa tête toute la responsabilité de Tacte, et en paya les frais. Une nuit, des escouades libératrices partirent de la rue de Jérusalem, et marchèrent sur Montfaucon. On cerna le quartier-général ; on bourra de poudre à canon toutes les issues ; on établit toutes sortes de machines incendiaires sur la vaste étendue du char-
nier, et, au signal donné, on mit la mèche allumée sur le volcan. La suprême nuit d'ilium n'a rien vu de pareil ! Homère, qui a chanté le combat des rats et des grenouilles, pourrait seul décrire cette immense destruction. Tout périt; tout fut brûlé, asphyxié. Le quartier-général fut changé en sépulcre, et Paris respira... Aujourd'hui, lorsque, par une belle soirée de printemps, le rentier du faubourg Saint-Martin va cueillir des lilas à Romainville, il traverse une plaine désolée, inculte, sauvage, comme le désert de Ninive et de Babylone; c'est le champ où fut Moutfaucon; et le rentier se réjouit dans son cœur. Cependant la leçon ne doit pas être perdue pour l'avenir. La nature a voulu que ces animaux eussent l'exorbitant privilège de se multiplier à l'infini, et de réparer ainsi leurs pertes en peu de temps. A cette heure. Montfaucon peut-être n'est que déplacé, il n'est pas détruit. La sagesse des Égyptiens doit nous instruire : ils voyaient dans les rats la huitième plaie de leur pays, après les sauterelles, et pour entretenir chez les peuples cette crainte salutaire, ils avaient élevé les chats au. rang des dieux.