‹ Un amour dans l'avenir (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · VIN DE MARIA · texte numérisé non relu

VIN DE MARIA

LE

Ce titre ressemble à celui d'une fable, et c'est une histoire vraie que je vais conter.

La ville de Belfast, en Irlande, est peuplée de savants; la science y court les rues , comme Tesprit chez nous. En arrivant à Belfast, je fus frappé de la physionomie générale des passants; tous les visages ressemblent à des figures de géométrie; de même qu'à Paris, tout le monde promeneur ressemble à un vaudeville du Gymnase, des Variétés ou du Palais-Royal, orné de pointes de couplets.

M. Adamson, un de ces innombrables savants qui gardent la droite sur les trottoirs de Belfast, était fort riche, quoique savant; et pourtant le bonheur lui manquait. Tous les matins, à son lever, il s'adressait cette question : Pourquoi le voyageur Bruce n'a-t-il pas découvert la presqu'île de Méroé ?

Tous les hommes font consister le malheur dans une spécialité quelconque. J'ai connu un honorable

citoyen qui s'est laissé dépérir de langueur, parce qu'il avait été exclus, on 1830, des cadres de la garde nationale, ^ow cause de stupidité inili::iire. Il ne pouvait teuir son fusil que de la main droite, et ses mains étaient gauches toutes les deux. Vice radical.

M. Adamson étudiait la carte de Bruce, depuis les montagnes de la Lune jusqu'à Hermopolis, et il n'y trouvait pas cette presqu'île que le véridique Hérodote a vue de ses propres yeux, comme je vous vois.

Ce souci minait profondément le grave Irlandais.

Un jour, il se munit d'une paire de bas de Dublin, et s'embarqua pour l'Egypte, en passant par le canal Saint-Georges, la Manche, la France et la Méditerranée. Dans sa route, il ne daigna rien voir; la presqu'île de Bruce l'absorbait.

11 remonta le Nil, ne salua pas les Pyramides, impolitesse inouïe, mais qui ne produisit aucune sensation sur ces stoïques monuments ; et après un séjour de quelques heures au Caire, il poursuivit son voyage jusqu'aux ruines de Karnak.

Il effleura d'un coup d'oeil négligent les augustes colosses de Mernnon, les cryptes d'Osimandias, les hypogées de Sésostris, les pylônes d'Isis, les obélisques de Luxor et toutes les merveilles de la Thébaïde. Toujours remontant le Nil, il vit Latopolis, Éléthya, ApoUinopolis, Ombos, et Syène, aujourd'hui, flétrie du nom barbare d'Assouan. Les ruines de ces villes antiques ne furent pas honorées d'un seul point d'admiration; c'était humiliant pour l'Egypte de Sésostris !

Un jour, la chaleur était si forte à raidi, chose trèsnaturelle sous le tropique, que le savant Adamson se laissa séduire par la fraîcheur du Nil, et se décida, pour la première fois de sa vie scientifique, à prendre im bain dans le fleuve sacré.

Il regarda aux environs, avec une attentiou minu-

lieuse, et ne découvrit aucun être vivant. Le désert méritait son nom. Il n'y avait pas môme une statue d'Isis^ d'Ibis, d'Aiiubis ou de Sérapis. Le Ml coulait dans un silence, rclii^itux, et bai^^nait sur sa rive gauche des ruines sui)erbes et anonymes, qui remontent par des chainoiis de rochers à la vieille Éléphaiitiue. Adamson, rassuré par la solitude et rabsenco des policeinen, se plongea d^ms les eaux vives du Nil, après avoir arrangé, avec soin, ses vêtements et ses boites sur le rivage nu.

La savant remerciait la nature, bonne mère, qui plaçait ainsi un ileuve si frais auprès d'un sable si brûlant ; il savourait cette volupté du bain inconnue de la science, et se souvenait tout à coup de ses premiers exercices de nageur enfant, sur les grèves de Kingstown ; il quitta la station de la baignoire lluviale, et nagea comme un ignorant, en pleine eau.

Comme il se livrait aux doux ébats d'un triton d'eau douce, il entendit un souffle menaçant, et vit, à peu de distance, et à Heur du Nil, une gueule verte, ornée de dents léonines et de deux yeux enflammés.

Le savant se rappela aussitôt, mais trop tard, une fable qui commence ainsi : Les chiens d'Egypte boivent toujours en courant, le long du Nil, de peur des crocodiles. 0 sagesse des chiens! s'écria-t-il; et il lit, de ses mains et de ses pieds, les plus grands efforts pour atteindre une petite ile sablonneuse, écueil des barques, salut des nageurs.

C'était en effet un crocodile de la plus belle espèce; un lézard colossal et amphibie, plus féroce que le tigre du Bengale ou le lion de l'Atlas ; il nageait sur le savant, qui, quoique maigre pour cause d'étude, offrait encore un mets satisfaisant à la gloutonnerie d'un crocodile à je un.

Adanison gagna heureusement les bords de la petite île, ayant le crocodile sur ses talons; il croyait

iiiême soiiveQt SiMitir passer une haleine chaude à la plante de ses pieds, température effrayante dans un hain froid. Ce souille l'avait aiguillonné. Il toucha la terre, mais au moment où il allait se livrer à la joie, il se souvint que le crocodile est amphibie, et apercevant un palmier frêle, isolé sur Técueil, il emhrassa la tige et grimpa au sommet avec Tagilité d'un écureuil. Si Adamson eût appartenu à l'espèce des faux savants, celle qui est douée d'un ventre en relief, il était perdu sans ressources ; par bonheur, il avait résolu, à vingt ans, quinze propositions d'Euclide, eiercice méditatif qui l'avait maigri à vue d'oeil, et l'avait rendu apte à l'escalade des palmiers.

Adamson se logea de son mieux sur la partie de l'arbre où les rameaux et les feuilles s'étendent, montent, retombent et se croisent selon les caprices de leur végétation indépendante, et ayant assuré sous ses pieds une base solide, il regarda le Nil.

Ses yeux se fermèrent d'effroi un moment; le crocodile sortait de l'eau, en secouant sa carapace d'écailles luisantes, et il marchait, comme un poisson devenu quadrupède, vers la racine du palmier.

Le savant chercha aussitôt dans sa mémoire tout ce qui a été écrit sur les crocodiles, par Pline et Saavers, et il crut trouver, dans ces naturalistes, que ces animaux escaladaient les palmiers. — Oh ! dit-il, faites, mon Dieu! que mes confrères les savants, qui se trompent à chaque page, se soient encore trompés à celle-ci !

Tout à coup il éprouva un nouveau frisson de terreur, s,e rappelant une notice qu'il avait insérée dans Belfast-Review, et dans laquelle il avançait lui-même que les crocodiles grimpaient sur les arbres comme des chats. [1 aurait voulu jeter sa notice au feu; mais il n'était plus temps, tout Belfast avait lu la notice, elle avait été traduite en arabe , et aucun auteur ne

LE SAVANT KT LE CWoOWHl.E, 2*^1)

i'avaif n'fiilt't' en ()i-i»'iit, \uis iiièiiu' à (Irocodilditulis.

].{' IVtoc»» ami>liil)it' arriva an pi<Hl de l'arbre, et téi-ioigiia une joie vive <'n découvrant le nageur à Iravers les éclaircii'S des feuilles; il lit (juclques tours vi dr'tours, regarda encore, puis s'arrêta, comme j)Our convertir le sié^e en blocus, dans rimpossibilité aljsolne de prendre la place d'assaut.

Ici, rendons homma.u'e à la vraie science. Adamson, malgré les préoccupations du moment, éprouva un vif accès de juste douleur ; il reconnut que sa notice commettait une erreur d'histoire naturelle; mais il se promit bien de ne jamais la corriger, s'il échappait, par miracle, au i)éril. La notice avait été écrite avec conviction; elle démontrait que les crocodiles grimpaient sur les palmiers : fait acquis à la science, impossible de revenir là-dessus, même en échappant à un crocodile, qui n'avait pu escalader un palmier du Nil. Un savant doit être inébranlable dans ses convictions.

La pose du crocodile prit un caractère alarmant. Le blocus existait dans toute son évidence stratégique. La science pouvait ainsi acquérir un nouveau fait : les crocodiles ne grimpent pas, ils bloquent. Snjet d'une nouvelle notice qui, sans démentir la première, donnait une nouvelle ruse de guerre à l'intelligence de ces animaux.

Étendu dans sa longueur démesurée, le crocodile bravait le soleil comme un lézard, et ne témoignait plus aucune impatience; il attendait la descente du savant, et le frétillement de sa queue annonçait toute la joie que faisait naitre en lui la seule pensée de cet inévitable festin.

De son coté, le savant étudiait les mœurs du monstre, et, la part de la science une fois faite, il reconmiençait à frissonner comme un agonisant suspendu aux lèvres d'un lion»

Les heures du blocus ont deux cent quarante minutes, mais elles passtnt comme les autres; le temps rapide marclie souvent avec des Léquilk-s, mais il marche toujours, et ne s'arrête jamais. Le soleil se coucha, comme la veille, la nuit tomba, après un crépuscule très-court, et son dernier rayon montra au dernier regard du savant bloqué le crocodile dans son horizontale et désespérante immobilité.

En cherchant dans ses souvenirs pour trouver une similitude, une consolation ou un espoir, Adamson rencontra son compatriote Kobinson Grusoé, natif d'York, lequel passa une nuit sur un arbre, après son naufrage, par mesure de précaution. L'arbre de cet illustre solitaire était probablement un palmier; ie domicile était donc possible, quoique dur. Robinson avoue même qu'il dormit. Au reste, on trouve souvent, dans les auberges anglaises, des lits aussi durs qu'un sommet de palmier; réflexions salutaires qui offrirent quelque douceur aux angoisses du malheureux savant de Belfast.

Adamson dormit peu dans cette longue nuit ; il eut plusieurs rêves, court-s, mais émouvants. Il rêva qu'il était as.-is drivant les académiciens de Belfast, leur lisant une notice pour leur démontrer que les crocodiles n'existaient pas, comme le sphinx, et que les Égyptiens avaient découvert cet animal fabuleux. A la fin de ce rêve, il crul recevoir sur ses joues une rosée de larmes de crocodile; il se réveilla en sursaut, et faillit tomber du haut du palmier sur la queue de son gardien endormi.

Gela le rendit plus circonspect ; il fit violence au sommeil, et retint ses paupières avec son doi^t pour les empêcher de se fermer. Que ne i'ait-ou pas pour conserver sa vie !

Au lever du soleil, Adamson vit avec désespoir que rien n'était changé dans l'état du blocus. Le crocodile

LE SAVANT KT l.K CKOCOIULE. ^ï.][

seulcmont no couvrait plus le Icir.iin ur.(:u[Mi la veille ; peuilaiil la nuit, le niouslre atl'auié avait tendu d'iieurcux pièges à d'innocents poissons descendus du Nil blanc, et il s'était réconforte avec un média noche, cuniine un gourmand de rancieiine Chartreuse do Villeneuve-lez-Avigiion, où la cuiNine maigre et /ctlujophile a obtenu de si merveilleux. lii'Ogrès.

Le bord de la petite île était couvert de débris d*arètos encore saignantes, et ce fut un bien triste spcctai'lc i)Our le savant, car, se dit-il, si ce monstre trouve à se l'iissasier ainsi toutes les nuits, le blocus ne Unira pas, et je tomberai d'inanition dans la gueule de ce vorace ennemi.

Ce raisonnement ne mamiuait pas de justesse, et provoquait une insurrection de cheveux sur la tête du savant.

L'ealomac, machine indépendante de l'esprit, et qui a des exigences inexorables, réclamait deux repas au pauvre Adamson, celui de la veillB et celui du matin. Le murmure de la faim arrivait aux oreilles d'Adamson, et il paraissait diihcile de l'apaiser.

Deux savants qui se trouveraient en pareil cas de famine auraient des souvenirs tout prêts dans les histoires des sièges ou des naufrages; le plus fort dévorerait le plus faible, pour lui conserver un confrère cher à la science; mais Adamson était seul, et il voyait, avec une juste épouvante, la famine se combinant avec îe blocus, comme cela s'est rencontré à Gènes, sous Masséna.

Entre autres choses qu'il ignorait, ce savant ne savait pas que les palmiers produisent des fruits nommés dattes, fruits savoureux, exquis, charnus, dont les Arabes vivent liès-bieu depuis Adam, premier colon de l'Arabie. Or, un rayon du soleil levant, glissé entre les feuilles massives, révéla de larges grappes de dattes au regard ail'amé du savant.

A Belfast, Adamsoii déjeunait avec une tranche de hœuf et deux livraisons do jambon d'York assaisonnées de porto; il fallut faire trêve à ces douces habitudes gastronomiques, et se contenter des végétaux providentiels, manne du désert.

Une étrange pensée vint Tassaillir après déjeuner; il se rappela un commentaire du livre égyptien de Sethos, dans lequel un autre savant a prouvé que les crocodiles sont le? vengeurs naturels de tous les outrages commis en Egypte parles barbares. Cela paraît raisonnable, pensa-t-il, car si les crocodiles ne servent pas à venger des outrages, à quoi servent ces horribles animaux? Sa conscience lui reprochait toutes les irrévérences dont il s'était rendu coupable en traversant TÉgypte sans saluer les ombres pyramidales des pharaons et les colosses du divin Osimandias. Il lui restait la ressource des grands criminels agonisants ; il se repentit et fit vœu, s'il échappait au crocodile vengeur, de baiser les orteils du Memnon ténor, qui chante une cavatine au lever du soleil.

Un vœu fait donne quelque tranquillité à l'esprit. 11 regarda le monstre cerbère pour s'assurer si le vœu avait produit quelque effet sur ses écailles; le monstre veillait toujours, et ne paraissait pas avoir entendu le vœu.

Une soif ardente dévorait la poitrine du savant, autre malheur du blocus ! Les dattes altèrent beaucoup. Comment boire? L'infortuné Tantale voyait sous ses pieds un large fleuve, et il mourait de soif. Le Nil avait des murmures ironiques; il se contentait de rafraîchir l'air, et il ne donnait pas une goutte d'eau à la lèvre aride du malheureux bloqué. En se comparant à son compatriote Robinson Crusoé, il conclut que tout l'avantage de la position était à ce dernier. En etfet, Robinson passa une nuit sur un arbre; mais il descendit le lendemain; il tua des perroquets, en

LE SAVANT ET I.K CIKKinDll.E. ''2X1

lit dos fricassées de poulet ; il luit de l'eau claiiv. et du iluiiu; il st' prouieua sous un parasol; il se l);Uituu pte; il ne rencontra aucun crocodile, ot découvrit un Vendredi. Heureux Hobinson ! disait à voix bass«î le savant, heureux insulaire ! r-à et sujet à la fois î Kt cet iuu'rat osait se plaindre ! Je voudrais Lien le voir à ma place sur ce palmier!

On est forcé de convenir que les doléances de Robinson sont des insultes envers la Providence. Voilà bien l'homme ! il se plaint toujours de son malheur ! Mais Adainson est-il plus raisonnable, quand il accuse son compatriote d'York? Hélas! non. Cet homme perché sur un palmier ne savait pas que, ce même jour, àlti même heure, linfortuné savant français, Adolphe Petit, était dévoré par un crocodile devant les ruines d'Umbos! Les hommes devraient bien cesser de se plaindre de leur sort.

I']n ce moment de légères vapeurs couvrirent le soleil, et Adamsou éprouva un mouvement de joie; il comptait sur une bonne pluie, et il préparait déjà les deux creux d»i ses mains pour faire une orgie hydrauli(iue avec la rosée du ciel. Sa joie fut courte. Il se rappela cette désespérante inscription : Limite délie pioggie, limites des pluies, que le courageux voyageur italien. Rossignol, Tami de Belzoni, a gravée sur sa carte du Nil. Le palmier d'Adamson était fatalement placé dans la latitude qui plombe le ciel et ne le mouille jamais.

Il récita, pour se désaltérer l'imagination, un passage de la Jérusalem, où le Tasse décrit les croisés, buvant, à pleins casques, une pluie miraculeuse, après les longues rigueurs d'un ciel d'airain. Ces vers lui tirent venir l'eau à la bouche, quoique prononcés en Italien anglais.

Le crocodile semblait deviner la souffrance du Tantale de Belfast; il avalait, au passage, dos carafes de

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Nil, en décochant au palmier des regards obliques et narquois. Les plaisanteries des monstres sont intolérables. Adamson fat révolté, ce qui donna à sa soif une nouvelle irritation.

il promenait ses yeux sur le Nil dans Tespoir de découvrir une djerme à la voile ou à la rame, et de lancer un cri de détresse aux navigateurs; mais cet espoir est illusoire, dans ces parages dangereux, situés en amont des rapides, comme dit Biuce. La solitude gardait son silence de mort ; on n'apercevait que des ruines noirâtres, où perchaient quelques ibis^ immobiles comme des points d'admiration.

Involontairement la pensée du savant se reporta sur Robin son Crusoé. Cet insulaire, se disait-il, a eu grand tort de tant murmurer contre un malheur qui me parait si heureux. Mais mon compatriote avait du bon. II était né inventeur, il s'est fait du pain, un parasol, un costume, et même une pipe. La privation le rendait ingénieux. Sur ce palmier, Robinson aurait trouvé de Peau... Voyons, comment s'y serait-il pris?

11 réiléchit longtemps pour inventer quelque chose, d'après le procédé Robinson, et le feu intérieur de la pensée acheva de brûler sa langue; il avait des tisons dans la bouche; il était arrivé à ce délire qui fait demander au damné de l'enfer une simple goutte d'eau.

Et le Nil roulait toujours devant lui ses Ilots doux et majesteux.

0 nécessité, mère de ilndustiie, tu n'abandonnas jamais les diciples de Robinson!

Le savant battit des mains conmie s'il se fût applaudi lui-même : il avait découvert un procédé hydrauliqiie. Qu'il faut peu de chose pour donner de la joie à la pauvre humanité ! Voilà un homme, perché sur un palmier, un agonisant voué à la gueule d'un crocodile, et qui trouve le secret de se réjouir, parce qu'il a inventé un moyen équivoque de donner à

LE SAVANT ET LE CnOCOPlLE. 2.15

ses lèvres quelques pouttes d'eau sauniAtre du Nil !

Adauisou, fier de lutter avec sou coniiJatriutc d'York, se uiit tout de suite à l'œuvre : il arracha j)lusieurs hrauches fort lougues, et les lia par chaque bout, au moyen de filaments détachés de la tige, et roulés entre les dents et les lèvres. Cela fait, il attendit le moment où le crocodile faisait une pelile promenade entre deux eaux, pour remj)lir ses devoirs d'anijdiihie, et il laissa douceuieut tomber la pompe aspirante sur les bords du ileuve, où elle but beaucoup d'eau, par les feuilles spongieuses, flottantes à Textrémité. Cette corde végétale fut retirée ensuite avec une grande précaution, et deux lèvres calcinées se précipitèrent sur les dernières feuilles imbibées deau douce, et deux lois douce. Jamais gastronome assis à un festin parisien ne savoura plus voluptueusement une coupe remplie par la naïade écarlate qui coule devant Bordeaux. Notre savant riait de bonheur, comme un écolier, et, n'ayant rien de mieux à faire, il recommença l'expérience, et se livra, sans mesure, à tous les excès de Tintempérance, pour payer à ses poumons un long arriéré de soif. Tantale n'avait pas inventé cela,

Adamson riait surtout à Tidée de mystifier son crocodile qui, d'ailleurs, méritait bien un pareil tour.

Rassuré sur les deux premiers besoins de la vie, Adamson se souvint qu'il avait subi quelques accès de fraîcheur ]jeriide, dans les heures humides de la dernière nuit; l'absence de tout costume qu'il portait, comme nageur, lui paraissait favorable pendant les ardeurs tropicales du jour; mais il fallait songer à se vêtir pour minuit. Un autre motif excitait le savant à découvrir, comme liobinson, un costume décent. — De quel front oserais-je me présenter en public, si une barque providentielle de sauvetage passait devant moi? disait le judicieux savant.

Cela dit ou pensé, Adamsou cueillit daus sou alcôve aérienne une certaine quantité de feuilles énormes, et s'asseyant comme un tailleur, il confectionna un paletot végétal qui, sans appartenir à la dernière mode, avait un caractère primitif assez pittoresque. Deux feuilles suliirent pour le bonnet nocturne, qui ne manquait pas d'une certaine élégance, et ne faisait pas regretter nos horribles chapeaux de jour.

L'auteur de toutes ces ingénieuses trouvailles se témoigna sa satisfaction en se serrant evJie ses bras : il était logé, vêtu, nourri, désaltéré aux frais de la nature. Tout bonheur est relatif. Adamson s'estimait très-heureux, et en fait d'expédients, il regardait Robinson Crusoé avec dédain, de toute la hauteur de son palmier.

Comme il réfléchissait mollement sur son bonheur, il aperçut le crocodile au pied de l'arbre, et le monstre lui parut agité dune pensée mauvaise. Le savant ne se trompait pas.

De son côté le crocodile avait réfléchi. Ne pouvant prendre le palmier ni par l'assaut, ni par le blocus, il avait recours à la mine et à la sape. Les énormes dents du monstre se mirent à l'œuvre, et elles rongeaient la base de l'arbre avec un acharnement féroce. Le crocodile avait l'air de penser cette phrase : « Il est temps que cela finisse ! )> Et Adamson entendait en frissonnant les craquements d'une monstrueuse mâchoire sur la base de son habitation.

Il eut l'heureuse idée de se recommander à saint Siméon stylite, l'anachorète du chapiteau.

La disposition des dents molaires et incisives est faite, chez les crocodiles, de telle sorte qu'elle ne peut nuire à la base d'un palmier; ces monstres ne rongent que do côté; ils efileurent et ne creusent pas. La sage nature a voulu ainsi donner l'asile des palmiers aux malheureux poui'suivis par les crocodiles. Le savant

ignorait aussi cette particularité orgaiii(^ue de l'impuissance maxillaire du sapeur écaillé. Pline et Saavci's mentionnent ce fait rassurant ; mais ces deux naturalistes ne pouvaient être consultés, eu ce moment, au chapitre crocodile. Adamson plongeait de l'œil sur la base des opérations ; mais placé trop haut et trop mal pour en apprécier le danger, il s'attendait à voir s'écrouler l'arbre sauveur à cliaquo instant, et ses cheveux frissonnaient sous sou turban de feuilles, à ridée d'èlre lancé à la gueule du monstre, et d'entrer chez lui par sanglantes livraisons, comme dans un tombeau écaillé, et sans épitaphe qui annonçât les vertus du défunt à la postérité de Belfast.

Le crocodile travailla ainsi plusieurs lieures à la sape, et un certain découragement se manifesta dans sa mâchoire ; il eut alors recours à un autre expédient, celui de battre en brèche le palmier avec sa queue de bronze. L'arbre tenait bon, mais ses secousses n'étaient pas rassurantes pour le savant; il subissait comme un long tremblement de terre, et son toit de feuilles s'agitait avec des ondulations convulsives; par intervalles, une grappe de dattes se détachait d'une branche, et tombait sur les écailles du crocodile, et le moustre redoublait de fureur, comme un assiégeant qui reçoit un projectile lancé des remparts. Cette chute de dattes offrait aussi à Adamson un autre sujet d'eflfroi ; qu'allait-il devenir si toute sa provision de cojnestibles s'écroulait ainsi en détail !

Jamais homme n'éprouva pareilles angoisses; aussi notre savant, après s'être convaincu que la vie ne vaut pas la peine d'être défendue à ce prix, résolut de se précipiter du haut de son toit, pour trouver le repos dans la mort. Plein de cette idée de désespoir, il se leva debout sur le sommet du tronc, écarta les branches qui pouvaient le retenir au bord du précipice, et avançant un pied, il retiut l'autre fortement.

et ne se précipita pa?. Une pensée honorable le retenait sur Pabîme: Adanison n'avait point de lamillo, point de femme, point d'enfants, point de neveux; il devait donc se conserver avec soin, sur la terre, comme le seul représentant des Adamson. L'homme est toujours ingénieux, lorsqu'il s'agit de transiger avec le désespoir. S'il a une famille et des enfants, il veut vivre pour eux; s'il est isolé sur la terre, il veut vivre pour se rendre service à lui-même, et ne pas mourir tout entier, non omnismoriar, dit le poète latin.

Adamson se témoigna beaucoup de reconnaissance, après avoir pris cette héroïque résolution \ même il se traita de lâche, pour avoir un instant entretenu la pensée de se servir lui-même en pâture à la voracité d'un monstre amphibie; ce devoir rempli, il s'assit encore sur son fauteuil végétal, et prit les précautions les plus minutieuses pour se garantir d'une chute.

Oh! qui sondera jamais le cœur humain, et surtout le cœur des savants ! Le croirait-on? notre solitaire du palmier, revenu de ses premières terreurs, trouva un amusement assez curieux dans le spectacle de ce crocodile acharné contre une tige d'arbre très-fortement incrustée sur le roc d'un écueil. Les ondulations, si alarmantes d'abord, lui donnaient le plaisir de l'escarpolette ; il souriait d'un air paterne aux efforts inutiles du monstre, lui adressait des épigrammes anglaises, et le traitait même de goose, de rascal et de naughty boy. L'accent anguleux qui accompagnait ces insultes irritait le monstre, qui répondait par un cliquetis d"écailles assez harmonieux pour l'oreille d'un savant de Beiiast.

Décidément, le palmier était inébranlable. Adamson triomphait; il se rappela le chapitre que Sént.que a écrit sur la manière de bâtir l'édifice de son bonheur dans toutes les situations de la vie^ et il résolut de bâtir le sien.

LE SAVANT KT LK CIloCitDlLE. 239

Il onircvit un avenir heureux; que lui nianquail-il? il aurait uubeau cliuial, une nourriture frugale, mais saine, une solitude cliainianle, de l'eau douce à profusion; il es])''r,iil lur-uie un jour anèter au passage des ]»igeons d'Étliiopie, et les laire rùtir au soleil, Mucroit de oouiestibles. Quoiit à ses plaisirs, il aurait à siîs pieds un lleuve merveilleux, des ruines mystérieuses, un crocodile a:uusant, tout ce qu'il faut enfin pour passer des heures agréables. De plus, il pouvait, dans ses loisirs, préparer sérieusement des manuscrits sur l'étude antique des pays (jui sa déroulaient devant lui jusqu'aux monts des Émeraudes, et les monts d'Ajas, solitudes inmienses où s'élèvent les ruines des temples de Jupiter et d'Apollon, entre Bérénice et iNéchesia.

Réjoui par ces nouvelles idées, il songea sérieuse- AicnX à établir son logis d^une manièi-e plus confortable, il le divisa en trois rooms distincts, et séparés ])ar des cloisons de feuilles; il passait ainsi d'un room à un autre pour faire un exercice hygiénique et savour^T ks plaisirs du propriétaire. Son cabinet de travail contenait plusieurs rames de feuilles de palmier sur lesquelles il pouvait écrire, comme sur vélin, à l'aide d'un stylet d'écorce. Sa salle à mauger, dinning-room, abondait en dattes fraîches ou sèches, qui plcuvaient dans sa bouche. La pompe hydraulique, encore perfectionnée, avait aussi son coin spécial. Il ne regrettait qu'une chose, une paire de gants. Le bonheur n'est jamais complet.

Tous les jours se levaient purs et sereins; à chaque aurore, Adamson prêtait l'oreille au désert, et il entendait la cavatiiie du colosse de Menmon; il avait donc tous les matms sa soirée d'opéra. Ensuite, il s'amusait à voir le crocodile, et quand il était content de lui, il lui envoyait quelques dattes pourries, que le monstre avalait gloutonnement^ ce qui faisait rire

210 I.E SAVANT y.T LE CROCOPILE.

aux éclats le j:rave Adamson. t'ntre ses deux repas, il se livrait à l'élude et k la méditation; il ouvrait la bibliothèque de sa mémoire, et lisant Hérodote, il visitait avec lui le labyrinthe ou les rives du lac Mœris ou Arsinoé, la province des roses. Une autre foi<, il suivait l'empereur Adrien, sur les bords du Nil, ju^squ'à sa ville d'Antinous. Quand une pensée profonde illuminait son cerveau, il la gravait sur papyrus, et prenait un extrême plaisir à la relire vingt fois. Dans ses petites promenades sur une branche horizontale, il aimait à contempler le lointain vallon de Gambyse, et donnait une larme à ces sages et malheureux Égyptiens si cruellement ravagés par des Perses imbéciles et cruels. Avant le sommeil il se professait un cours d'astronomie, sous ces splendides constellations, chères aux Chaldéens et aux sculpteurs du zodiaque de Tentyris. Jamais un voisin jaloux n'épiait sa conduite et ne diffamait ses actes; jamais un journal ne s'occupait de lui; jamais un policeman ne l'arrêtait avec sa baguette ; jamais un percepteur ne lui réclamait des impositions directes. 11 était libre comme l'air de sa chambre, et riait amèrement de tous les sarcasmes que le misanthrope Alceste lance contre les humains. Pourquoi Alceste, disait-il, ne se réfugie-t-il pas sur un chapiteau, ou sur un palmier, comme Siméon ou comme moi ? il s'épargnerait bien des fièvres et des soucis.

Laissons un instant notre heureux anachorète sur son palmier et descendons sur la rive gauche du Nil, où un nouvel incident de cette histoire va se révéler par le malheur d'Adamson.

M. Darlingle, savant botaniste anglais, cherchait des lotus jaunes sur les rives désertes du Nil. Hérodote a vu des lotus jaunes, mais Hérodote avait le privilège de voir des choses absentes, et entre autres.

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