A PUNITION
La première fois que je passai à Nogent, la diligence, paresseuse entre toutes les diligences de la rue Notre-Dame-des-Victoires, s'arrêta devant l'auberge du Sauvage. Trois jeunes filles mal vêtues se présentèrent à la portière, et nous offrirent des gâteaux pétrifiés et des fruits fossiles, pour notre déjeuner. Je fus étonné, non pas de ces gâteaux et de ces fruits, mais du nez des jeunes filles. Je fis part de ma remarque au conducteur, qui, pour toute réponse, me dit :
— Monsieur, ce sont trois sœurs.
Nous entrâmes au Sauvage pour faire une de ces parodies de diner, qu'on fait à table d'hôte, avec un potage d'eau bourbeuse, des poulets de carton et des biscuits de Reims à l'épreuve des dents. Une jeune fille nous servit quelque chose de granitique et noir qu'on appelle du pain dans le Nord. Cette autre fille avait uu nez comme les trois dont j'ai parlé.
2^0 LA rrMTlON.
Je fis la même remarque au conducteur, lequel me dit:
— C'est la quatrième sœur.
Les deux réponses concises et mystérieuses du conducteur charmèrent les ennuis de ma route jusqu'à Paris. Je tâchai de me les expliquer comme des hiéroglyphes d'Egypte, ou des rébus de bonbons. j\lais je ne les compris pas plus que Champollion n'a compris les rébus de Gastelmuro, de Pharaon et de Putiphar,
La seconde fois que je passai à Nogent, nous faillîmes dîner au Grand-Empereur, mais nous nous contentâmes de regarder des plats sur une table pendant trois quarts-d'heure, et de rogner le bout de nos serviettes. Au dessert, qu'on ne nous servit pas, deux jeunes filles vinrent demander à chaque convive à jeun trois francs dix sous pour son jeûne. Je remarquai ces filles de l'auberge du Grand-Empereur ; oW^s avaient des nez absolument de même forme que les filles du Sauvaye. Je fis part de mon observation au conducteur, qui me répondit :
— Ce sont deux sœurs.
Cela me fit penser deux heures dans mon coin du numéro 3; j'aurais même prolongé mes réflexions sur les six nez des jeunes filles de Nogent; mais le postillon qui était ivre, selon l'usage, nous versa dans un précipice de dix mètres au dessous du niveau de la mer ; heureusement nous étions assurés pour la vie au bureau d'assurances générales, place de la Bourse, numéro 3, à Paris.
Cet incident me fit oublier les six nez. Je ne songeai qu'à remercier mon ange gardien, le meilleur et le plus économique des assureurs.
La troisième fois que je passai à Nogent, c'était un dimanche. Nous étions en été, ce qui est rare dans le Nord. Avant de faire le semblant de déjeuner à l'au-
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Lorge (ic fÊciMlc.Frnnce, je fus nie promener sur M place ( e I église, où la jeunesse nogen lois. 'des deux sexes se livrait au plaisir de la danse devant un tonneau surmonté d'un violon faux.
Je jetai un rapide coup d'œilsur le personnel complet des jeunes danseurs de Nogent, et quelle fut ma surprise en voyant que toutes ces paysannes avaient des nez comme leurs compatriotes^ de VÉcu-del^rance, du Sauvage et du Grand-Empereur l
Et encore, lorsque je dis des nez, je me trompe et je puis tromper mes lecteurs. II n'y a pas plus de nez que sur la main. Toutes les jeunes filles de iNo^ent sont remarquables par l'absence de leurs nez. Notez bien que je constate un fait; que je ne médis pas des uez de ce village : je respecte les absents.
Vous ne sauriez dire tous les soucis d'imagination que ce phénomène local m'a donnés. Le jour ie ne revais que d^ Nogent; la nuit, je ne voyais en songe que des contredanses de nez absents. Je ne savais où me réfugier pour donner un peu de calme à mes espr^s»
A Paris, je consultais les sages qui sont fous, et les savants qui ne savent rien.
M. Népomucène Fichard tenait bureau de consultations pour les énigmes indevinables, rue du Sphinx, n m. Je le consultai; il me fît déposer un napoléon de quarante francs sous un chandelier, et me dit que la même chose était arrivée avant Jésus-Christ • à telles enseignes qu'un village fondé par Cadmus fut détruit par Scipion Nasica.
salul^'^^ ^^^^^^ "^^ ^^"^^ ^^ ^^"^^^ ^® napoléon et me M. Jomard cet infatigable voyageur, qui a parcouru tout notre globe sur a mappemonde, me dit que le cas des nez de Nogent était renouvelé des Grecs; et que Nogent comme Porosos, village du Péloponèse, avait