‹ Un amour dans l'avenir (volume 2)Chapitre 14 sur 14 · LA PUNITION · texte numérisé non relu

LA PUNITION

une atmosphère astringente qui supprimait le nez au berceau.

jM. Raoul-Rochette me rit au nez et ne me répondit pas.

Je me cassai le nez sur cette question.

La cinquième fois que je passai à Nogent, je descendis à Tauberge des Trois- Pigeons. Il n'y avait que des garçons, et ils avaient tous des nez gigantesques ; ils avaient volé l'autre sexe.

Mais comme j'avais assez de soucis déjà avec les nez absents des filles, je ne voulus pas renchérir sur mes chagrins avec les nez présents des garçons : je passai outre.

Je me promenais mélancoliquement dans la grande rue, qui est fort petite, lorsque la fantaisie me prit d'entrer à l'église pour demander à Dieu une bonne inspiration.

J'avisai à droite une vaste chapelle gothique qui portait cette inscription sur la voussure ;

CHASFËL des 0NZ£S milles YiERGK.

Les fautes d'orthographe ne me frappèrent pas ; il ne faut pas chicaner avec les écrivains goîhs qui ne savaient pas notre français en 1288, avant le dictionnaire de l'Académie rédigé par M. Droz, horloger.

Cette petite chapelle était décorée sur tous ses angles d'une quantité prodigieuse d'énormes tètes de vierges; oh ! il y en avait bien onze cents ! elles faisaient de l'effet pour onze mille. Au reste, en sculpture, un zéro de plus ne compte pas.

Ces onze cents têtes n'avaient point de nez; c'était horrible à voir ! Je tombai la face contre terre à ce spectacle, et je faillis ajouter une tête de plus aux: onze cents. Rien n'épou?aute comme un visage jians

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nez; niais s'il vous en tombe plus de mille de ce genre devant les yeux, on est anéanti.

Je donnai onze cents sous au sacristain pour mVxpliquer Tabsence des onze cnts nez : c'était im sou par tête.

Le sacristain prit le ton distrait et i'ori^aue routinier d'un cicérone, et me dit : — ^'onsicuv, ie Î3 vendémiaire an iT, un père tic funiille de rîogent, qui se nommait Biaise Gridacu^ et qî.i ■'' ' ^a.i^-culotte ut sans religion, vint avec un marn... > . ^alesnoz des onze mille vierges, au nombre de onzo cents. Le Comité de salut public lui accorda un nez d'honneur. Biaise Gridace est damné ; mais -^.ela n'a pab rendu le nez à notre chapelle. Monsieur.

-Quel trait de lumière ! Ah ! ni'écriai-je, messieurs les athées, vous venez mutiler ainsi les images saintes; vous et vos enfants serez punis par où vous aurez péché jusqu'à la septième génération.

Toutes les jeunes femmes mariées à Nogent depuis le règne de Robespierre venaient s'agenouiller devant la chapelle camarde des onze mille vierges, pour leur demander de beaux enfants ; et voilà comment ce vœu maternel fut ironiquement exaucé, grâce à l'impiété sacrilège du sans-culotte nogentais Biaise Gridace; ks femmes enceintes ne doivent jamais regarder des tètes sans nez.

La sixième fois que je passai à Nogent, je descendis à l'auberge de la Syrène. On annonçait que le conseil municipal était rassemblé pour payer au maçon de Nogent les frais d'une réparation urgente de onze cents francs. Le conseil municipal délibérait depuis quinze jours, et le président se couvrait, en signe de détresse, tous les soirs.

Le conseil municipal voulait économiser quinze francs aux contribuables, me dit-on, parce que la mission des nez avait découvert que quinze nez avaient

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échappé au marteau du sans-culotte Biaise Gridace.

— Quoi ! m'écriai-je, on a restauré les nez des onzft cent onze mille vierges !

— Sans doute, me répondit ^aubergiste, mais on a restauré un peu tard, malheureusement pour mes filles. Enfin, mieux vaut tard que jamais. On a alloué au maçon un franc par nez restauré; mais le conseil municipal veut en retenir quinze; le maçon va porter raffaire au conseil d'État. Cette af^iire fera du bruit-

Je courus à l'église, et majoie fut extrême en voyant les onze cents nez remontés en plâtre blanc au visage des onze mille vierges. J'augurai bien de l'avenir des nez nogentois.

La septième fois que je passai à Nogent, je débarquai à l'auberge du Lion-d' Or. La femme de l'aubergiste était sur sa porte, allaitant une jeune fille. Je remarquai avec plaisir que l'enfant avait un nez superbe pour son âge, et de question, j'appris de la mère que, depuis la restauration de la chapelle, Nogent ne pouvait que se glorifier de ses nouveaux-nés, calembour à part, bien entendu ; car le sujet est trop grave pour plaisanter, à Nogent.

Depuis cette époque, je n'ai plus traversé Nogent, et j'ai écrit cette histoire pour donner une leçon sévère aux ravageurs de toutes les époques, aux Cambyse, aux Biaise Gridace, qui cassent les nez des sphinx en Egypte, et les nez des statues à Nogent. En révolution, quelle que soit notre opinion, ne plaisantons jamais avec les nez : cela retombe sur la face de nos enfants, filles ou garçons.

P. -S. Le conseil d'État a délibéré sur cette importante affaire, et il a accordé au maçon sept nez et demi. Le maçon va plaider en cassation pour les nez restants.

FLN Dfi LA PUNITION.

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