‹ Un amour dans l'avenirChapitre 10 sur 10 · LE GLADIATEUR · texte numérisé non relu

LE GLADIATEUR

avaient ouvert un marché d’esclaves, et les beaux chevaliers du portique d’Octavie disputaient une jeune fille grecque qui pleurait le rivage de son doux pays, à des acheteurs vulgaires venus des ports de Brindes et d’Anxur.

Autour de l’arc de Titus la foule était plus grande encore et plus tumultueuse. On aurait cru entendre les mugissements de Carybde et Scylla. L’amphithéâtre regorgeait de speptateurs, et ceux qui n’avaient point de place attendaient leur tour d’entrée devant les batelèurs de Parthéaope, tes joueurs d’osselets et les bouffons.

Le proconsul d’Afrique avait envoyé des trirèmes pleines de bétes fauves; jamais les souterrains de l’amphitéàtre n’avaient été ébranlés par de tels rugissements, et les spectateurs, vêtus de couleurs brunes, entassés aux galeries supérieures, répondaient par une tempête circulaire de cris rauques, de sorte qu’on n’aurait pu dire si les lions et les panthère peuplaient les loges élevées, ou si les hommes mugissaient à la grille des souterrains. Dans le voisinage du Podium, les jeunes Romains et les courtisanes grecques faisaient ondoyer leurs chevelures, et s’inondaient de parfums d’Asie, en étalant les sardoines splendides qui chargeaient leurs doigts aux ongles rougis.

Une acclamation immense salua l’entrée du divin empereur, et cent mille têtes se découvrirent ; les fan.

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fares dfô tibioines éclatèreot ; la rosée d’eau de safran tomba des corniches; on couronna d’ache, de myrte et de laurier les statues des dieux, et le grand-prêtre des Gorybantes, élevant la coupe de Jupiter Capitolin, fit des libations aux Euménides, couchées au vestibule du Tartare, sur des lits de fer.

Les gladiateurs voués à la mort, conduisirent sur l’arène une légion de chrétiens, qui, la veille, avaient troublé le sacrifice dans le temple de la Fortune virile, et que les licteurs venaient de surprendre en prières entre les catacombes et la pyramide de Caius Sextius.

Ces hommes étaient calmes et le sourire régnait sur leurs lèvres. Les gladiateurs tremblaient.

Un signal partit de la loge de l’empereur, et le belluaire ouvrit les grilles des bétes fauves... Les quatre portiques aériens du Colysée tremblèrent sur leurs bases éternelles ; l’écho des vomitoires rendit un ouragan de voix terribles, comme *la caverne du Ténare lorsque Thésée s’échappa vivant, après avoir déshonoré le dieu des enfers. Des bruits de pieds monstrueux retentirent; un torrent de lions et de panthères roula sur l’arène de l’amphithéâtre, aux applaudissements de la multitude. Les chrétiens entonnèrent leur hymne et ne l’achevèrent pas. Une mare de sang désigna bien- i tôt la place oü ils avaient chanté.

Les gladiateurs, armés de l’épée espagnole ou gau- . ^ loise, engagèrent une lutte formidable avec les mons- | très. Les uns, adossés aux soubassements de marbre.

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SOUS les grilles mobiles du Podium ^ s’étaient mis en phalangeétroite, et dans un raccourci de corps insaisissable, ils se couvraient de la pointe de leurs épées horizontales, et s’allongeaient avec une vivacité merveilleuse, pour plonger la mort dans les gueules béantes de leurs fauves ennemis. Les autres, agiles comme le vent, s’élançaient, le péril venu, aux rostres «des colonnes votives, aux angles du piédestal des dieux, aux arêtes des 'obélisques; et de là, ils tombaient comme la foudre, avec des coups mortels, sur les monstres de Barca. Quelques-uns, résignés stoïciens, dégoûtés d’une vie qu’il fallait défendre à ce prix, jetaient leurs armes et croisaient les bras; et l’animal, soupçonnant un piège inconnu dans cette tranquillité sans lutte, reculait quelquefois et se précipitait dans la mêlée où s’égorgeaient les combattants; le peuple des hautes galeries déchaînait un ouragan de sifflets injurieux contre ces lâches, et une frange circulaire de doigts menaçants, signe fatal, demandait leur mort aux licteurs.

Tout à coup un éléphant, haut comme une montagne, parut dans une éclaircie de poussière que le sang n’avait pas encore arrosée; ses quatre pieds résonnaient comme les marteaux des forges de Lemnos, et demandaient à broyer de la chair; ses dents, d’une longueur démesurée, se recourbaient comme deux ^épées gauloises et s’agitaient de colère sur leure "acines de granit; sa trompe, levée comme la massue

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d’Alcide, mugissait comme l’Etna, avec une sourde

menace de mort. Les gladiateurs saluèrent par des

cris de joie ce puissant auxiliaire qui prenait place

dans leurs rangs comme une citadelle vivante ; et

lançait du bout de sa trompe, à l’autre horizon de

l’arène, les bêtes féroces accourues follement vers

lui. Il y avait, surtout, un jeune gladiateur grec, que

le hasard d’une sédition en Thessalie'flt esclave, et

qui excitait en ce moment un grand intérêt parmi le peuple des quatre portiques. Son nom était Damias. Beau comme le fils de Ginyre, rusé comme Sinon, centre de ce cratère où bouillonnaient le sang, l’écume, la sueur sur des monceaux d’entrailles fumantes, il combattait en désespéré, avec un courage toujours heureux-. Cependant, scs forces s’épuisaient, et dans une crise où il avait besoin de toute sa vigueur, attaqué en face par un lion énorme, il glissa sur des ossements humectés de sang, et les griffes du

monstre s’allongeaient déjà sur sa poitrine Le

peuple romain, dans ses plus grandes orgies de volupté sanglante, veut montrer par intervalles qu’il sacrifie aussi à la Pitié, cette douce fille de Jupiter.

A la vue de Damias en péril de mort, hommes et femmes se levèrent comme pour épouvanter le lion par une clameur de cent mille cris. On eût dit que l’éléphant comprenait la voix du peuple’. Du bout de sa trompe, il ramassa Damias comme un brin de paille, et, le posant sur sa cime, il éventra le lion

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avec ses deux dents. Un tonnerre d’applaudissements ébranla l’amphithéâtre, depuis la loge des sénateurs jusqu’au voile de pourpre tendu aux mâts des corniches; et toutes les poitrines criaient : La vie à Damûml la vie à Damias t Vive le divin empereur!

L’diépbant recula lentement, les dente toujours tendues vers les ennemis, jusqu’à la loge basse, voisine du Proscenium, et, reprenant Damias, il le lança sur un lit de coussins de pourpre qu’on venait d’amonceler pour le recevoir.

C’était la loge de Memmius Mella, de famille consulaire, et illustrée chez les Daces et en Pannonie : le peuple honorait cet homme à l’égal d’un dieu. Après le spectacle, la foule, en s’écoulant par les vomitoires, disait que le divin Alcide, le vainqueur du lion de Némée, avait dirigé lui-même le gladiateur Damias vers la loge de Memmius, qui était l’ami des immortels.

Memmius possédait une maison suburbaine sur le penchant du Janicule, aux bords du Tibre et vis-àvis le temple de Yesta qui s’arrondit sur le rivage opposé. C’est là que Memmius conduisit le jeune gladiateur après le spectacle, à l’heure où le char du soleil descend sur la mer Thyrrhénienne. Les esclaves'apportèrent le bain odorant, les amphores d’huile d’Attique et les baumes qu’inventa le centaure Chiron. Les penales furent hospitaliers au gladiateur, comme s’il eût porté à son doigt l’anneau de chevalier romain.

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Quelques jours après, un décret du divin empereui conféra le titre de citoyen à Damias, affranchi.

Memmius était père d’une fliie qui, dès le berceau, lui fut douce comme la lumière de l’aurore : il lui avait donné un surnom qui devint son nom ; Amœna. Lorsque la jeune fille, assise sous la treille, le front couronné de pampres, faisait courir l’aiguille d’or sur le lin, les pécheurs qui remontaient le Tibre la prenaient pour Érigone, et la suppliaient d’être propice à leurs filets. Le père, qui avait mis en elle toutes ses complaisances, souriait alors, dans sa joie, et humecr tait d’un baiser le front virginal d’Amœna. Les jours de la jeune fille s’écoulaient ainsi, purs comme les aurores de l’été, aux vallons sereins d’Agrigente. Tout dlevant elle et aux environs se changeait en tableau d’allégresse et de bonheur. Voir étinceler le premier rayon du levant sur la cime du Soracte et les édifices sublimes du Palatin ; prêter l’oreille aux clairons qui saluaient Diane regagnant sa couche à l’aurore; suivre de l’œil les barques emportées par le Tibre à Ostie, ou les quadriges rasant au vol la voie Appienne, depuis l’humide porte Capène jusqu’à la tombe de Métella, ou les Vexiilaires simulant une bataille contre les Parthes, avec les Hastati, entre le Tibre et l’ Aventin; écouter le murmure des naïades folâtrant sur les hauteurs du Janicute; respirer avec délices les parfums des fleurs réservées aux gynécée; rappeler aux ruches les abeilles ivres de cityse et de thym, telles

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étaient ses joies de tous les jours. Elle donnait un juste orgueil au cœur de son père. Ne voyant plus que des vices dans Rome dégénérée, le sage Memmius se réjouissait de sa fille, race chère et pure, saint trésor oublié par Saturne dans le Latium. .

Reçu comme un hôte sacré à la maison de Memmius, le gladiateur Damias fut touché de la grâce et de la beauté d’Âmœna, et la flèche invisible qui part d’une lèvre virginale embrasa son cœur. La jeune fille gardait ses chastes secrets au fond de son âme ; elle s’effrayait dans son innocence, et, n’osant répondre* elle donnait une oreille facile aux paroles de Damias, plus douces que les caresses du zéphyr dans les boucles flottantes de ses cheveux.

Lorsque Memmius traversait le pont de Yesta, et se rendait soit à l’arc des Orfèvres, pour agiter des affaires de négoce à ce rendez-vous des marchands, soit au tabularium, pour lire les nouvelles d’Afrique ou de Pannonie, le gladiateur Damias abordait respectueusement la jeune Amœna, et murmurait à voix basse les choses mystérieuses de l’amour. — Nymphe tibérine, lui disait-il, j’atteste les dieux ennemis du parjure; je veux te demander comme épouse à ton père. Tu es belle comme le lis penché sur les fontaines, et ta voix est mélodieuse comme la voix du vent aux branches augustes des pins. Assise, quand tu t’inclines sur ton aiguille d’or, tu ressembles à la jeune reine d’Ophir, brodant le voile de son hymen :

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quand tn te lèves, tout ce qu’il y a de mortel en toi s’évapore, et tu trahis ta divinité en marchant. Chaste fille de Memmius, donne la confiance à mes paroles, et je serai ton époux. Tu verras combien la vie est douce quand on est deux. Nous irons à Brindcs, orgueilleuse de ses vaisseaux; nous traverserons la mer; nous visiterons Corinthe, qui garde encore ses dieux irrités contre les Romains; Athènes, cette antique mère de Rome; Sparte, qui pleure ses enfants; Phocée avec la Thessalie ombreuse : les blanches Cyclades; Délos, toujours flottante comme un navire de parfums; Rhodes, l’illustre, épanouie sur la mer comme la fleur royale dont elle porte le nom. Tu verras le Spcrchius aimé des poètes; la fraîche Tempé, toute pleine des an/ours des nymphes et des dieux; l’Arcadie, où Pan aima Syrinx. Tu verras aussi la ville voluptueuse que bâtit une sirène devant le Pausilippe. Non, je ne t’oublierai pas, ô brune Parthénope t vaste corbeille de fruits d’ori jardin des Hespérides qui a le Yesuve pour dragon et le soleil pour amant!

Ces entretiens troublaient la jeune fille, et ses joues mpruntaient leur incarnat au fruit qui vient de la Perse et sourit à nos tables de festin.

Un soir, avant que l’esclave eût versé l’huile accoutumée dans la lampe des veilles, la main d’Amœna oublia de refuser la main de Damias; et lorsque Memmius remonta de la salle des bains, le gladiateur se jeta aux pieds du père de famille et lui demanda sa

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fllle en mariage. Âmœna baissa les yeux, et son silence éloquent sollicitait aussi le même bonheur.

La fierté romaine reparut soudainement sur le visage de Memmius. — Quelle folie s*est emparée de toi ! s’écria-t-il en repoussant le gladiateur; toi, l’époux de ma fille 1 oublies-tu que le plus illustre de mes aïeux a été nommé trois fois consul aux comices f oublies-tu que mes glorieux ancêtres ont combattu en Germanie contre Arminius, dans les Gaules contre Vercingétorix, en Ibérie contre Gellon f et que leurs glorieuses images sont sculptées sur les arcs de triomphe du Forum et du Champ-de-Mars I Je te dis, ô Damias, que ma bonté a égaré ta raison et que ton orgueil révolte mon esprit. Un gladiateur épouser la fille d’un Memmius! Crois-tu, insensé, que le décret de ton affranchissement a effacé les honteux stigmates de ta chair d’esclave? Retire-toi, malheureux. Salue une dernière fois ces pénates hospitaliers qui rougissent de ton insolence, et que cette rive du Tibre te soit interdite à jamais I

Damias frappa son front avec des mains folles, et sortit comme Oreste cïu palais de Pyrrhus. La foudre, comme dit Ovide, l’avait touché en lui laissant la vie. Semblable au mortel coupable poursuivi par les Euménides, il erra toute la nuit dans Rome, s’élançant du pied du Quirinal aux jardins de Salluste, et retombant des Thermes de Titus à la porte Colline. L’aurore le surprit rôdant autour de l’amphithéâtre

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et attendant l’heure où le peuple rentre du spectacle qui dure tout le jour. Quand le belluaire ouvrit la grille, Damias, debout au premier portique, se précipita dans l’arène et disparut comme Romulus dans une tempête... l’ouragan fauve l’avait dévoré.

Cette mort fut bientôt l’entretien des vieillards du Forum et des jeunes oisifs des Portiques. La nouvelle arriva aux oreilles de Memmius, qui sortit pour entendre les propos publics sous l’arc des Orfèvres. Le peuple accusait Memmius, et la noblesse l’approuvait; mais le peuple criait son opinion, et la noblesse l’exprimait tout bas. Memmius regagna sa maison avec un front pensif.

Rentré chez lui, il salua ses pénates et appela sa fille. L’écho de l’impluvium répondit seul à la voix de Memmius. — Ma fille 1 où est ma fille? s’écria le père. Les femmes du gynécée accoururent; les esclaves vinrent aussi : personne n’avait vu \mœna.

Memmius désolé descendit à la treille des bords du Tibre... Il y avait sur une chaise d’ivoire une aiguille, une navette, un lis flétri et un ouvrage de lin.

En ce moment, des pêcheurs remontaient le Tibre dans une barque, en poussant des cris lugubres. Memmius regarda le fleuve et vit le cadavre de sa ûlle sur le banc des rameurs.

La première fois que je passai à Nogent, la diligence, paresseuse entre toutes ies diligences de la rue Notre-Dame-des-Victoires , s’arrêta devant l’auberge du Sauvage. Trois jeunes filles mal vêtues se présentèrent à la portière, et nous offrirent des gâteaux pétrifiés et des fruits fossiles, pour notre déjeuner. Je fus étonné, non pas de ces gâteaux et de ces fruits, mais du nez des jeunes filles. Je fis part de ma remarque au conducteur, qui, pour toute réponse, me dit :

— Monsieur, ce sont trois sœurs.

Nous entrâmes au Sauvage pour faire une de ces parodies de diner qu’on fait â table d’hôte, avec un potage d’eau bourbeuse, des poulets de carton et des biscuits de Reims à l’épreuve des dents. Une jeune fille nous seront quelque chose de granitique et noir qu’on appelle du pain dans le Nord. Cette autre fille avait un nez comme ies trois dont j’ai parlé.

Je fis la même remarque au conducteur, lequel me

dit :

—C’est la quatrième sœur.

Les deux réponses concises et mystérieuses du conducteur charmèrent les ennuis de ma route jusqu’à Paris Je tâchai de me les expliquer comme des hiéroglyphes d’Égypte ou des rébus de bonbons. Mais je ne les compris pas plus que Champollion n’a compris les rébus de Gastelmuro, de Pharaon et de

Putiphar. *

La seconde fois que je passai à Nogent, nous faillîmes dîner au Grand-Empereur, mais nous nous contentâmes de regarder des plats sur une table pemdant trois quarts d’heure, ^ de rogner le bout de nos serviettes. An dessert, qu’on ne nous servit pas, deux jeunes filles vinrent demander à chaque convive à jeun trois francs dix sous peur son jeûne. Je remarquai ces filles de l’auberge du Grand-Empereur ; elles avaimit des nez absolument de même forme que les filles du Sauvage. Je fis part de mon observation au conducteur, qui me répondit :

— Ce sontdeux sœurs.

Cela me fit penser deux heures dans mon coin do numéro 3 , j’aurais même prolongé mes réflœtions sur les six nez des jeunes filles de Nogent; mate le postillon, qui était ivre, selon l’usage, nous versa dans un pré- ‘ cipicc de dix mètres au-dessous du niveau de la mer; heureusement, nous étions assurés pour la vieaubu-

reaa d’assurances générales, place de la Bourse, numéro 3, à Paris.

Cet incident me fit ouUier les six nez. Je ne songeai qu’à remercier mon ange gardien, le meilleur et le plua économique des assureurs.

La troisième fois que je passai à Nogent, c’était un; dimanche. Nous étions en été, ce qui est rare dans le Nord. Avant de faire le semblant de déjeuner à l’auberge de I Écu-de^Franc», je fus me promener sur la place de l’église, où la jeunesse nogentoise des deux sexes se livrait au plaisir de la danse devant un tonneau surmonté d’un violon faux.

Je jetai un rapide coup d’œil sur le personnel complet des jeunes danseurs de Nogent, et quelle fut ma surprise en voyant que toutes ces paysannes avaient des nez comme leurs compatriotes de VÉCU- de -France, du Sauvage et du Grand- Empereur I

Et encore, lorsque je dis des nez, je me trompe et je puis tromper mes lecteurs, il n’y a pas plus de nez que sur la main. Toutes les jeunes filles de Nogent sont romarquables par l’absence de leurs nez. Not^ bien que je constate un fait; que je ne médis pas des nez de ce village : je respecte les absents.

Vous ne sauriez dire tous 1^ soucis d’imagination que ce phénomène local m’a donnés. Le jour , je ne rê\'ais que de Nogent; la nUit, je ne voyais en songe que des contredanses de nez absents. Je ne

savais où me réfugier pour donner un peu de calme à

mes esprits.

A Paris, je consultai les sages qui sont fous, et les savants qui ne savent rien.

M. Népomucène Fichard tenait bureau de consultations pour les énigmes indevinables, rue du Sphinx, n®100. Je le consultai; il me fit déposer un napoléon de quarante francs sous un chandelier et me dit que la même chose était arrivée avapt Jésus-Christ : à telles enseignes qu’un village fondé par Gadmus fut détruit par Scipion Nasica.

Et le savant mit dans sa bourse le napoléon et me salua.

M. Jomard, cet infatigable voyageur qui a parcouru tout notre globe sur la mappemonde, me dit que le cas des nez de Nogent était renouvelé des Grecs ; et que Nogent comme Porosos, village du Péloponèse, avait une atmosphère astringente qui supprimait le nez au berceau.

M. Raoul-Rochette me rit au nez et ne me répondit pas.

Je me cassai le nez sur cette question.

La cinquième fois que je passai à Nogent, je descendis à l’auberge des Trois- Pigeons. Il n’y avait que des garçons, et ils avaient tous des nez gigantesques; ils avaient volé l’autre sexe.

Mais comme j’avais assez de soucis déjà avec les nez absents des filles, je ne voulus pas renchérir sur

mes chagrins avec les nez présents des garçons : je passai outre.

Je me promenais mélancoliquement dans la grande rue, qui est fort petite , lorsque la fantaisie me prit d’entrer à l’église pour demander à Dieu une bonne ^ inspiration.

J’avisai à droite une vaste chapelle gothique qui portait cette inscription sur la voussure ;

CllASPEL DES ONZBS MILLES VIEBOB

Les fautes d’orthographe ne me frappèrent pas ; il ne faut pas chicaner avec les écrivains goths qui ne savaient pas notre français en 1288 , avant le dictionnaire de l’Académie rédigé par M. Droz, horloger.

Cette petite chapelle était décorée sur tous ses angles d’une quantité prodigieuse d’énormes têtes de vierges; oh I il y en avait bien onze cents I elles faisaient de l’effet pour onze mille. Au reste, en sculpture, un zéro de plus ne compte pas.

Ces onze cents têtes n’avaient point de nez; c’était horrible à voir I Je tombai la face contre terre à ce spectacle, et je faillis ajouter une tête de plus aux onze cents. Rien n’épouvante comme un visage sans nez ; mais s’il vous en tombe plus de mille de ce genre devant les yeux, on est anéanti.

Depuis cette époque, je n’ai plus traversé Nogent, et j’ai écrit cette histoire pour donner une leçon sévère aux ravageurs de toutes les époques, aux Gambyse, aux Biaise Gridace, qui cassent les nez des sphinx en Égypte, et les nez des statues à Nogent. En révolution, quelle que soit notre opinion, ne plaisantons jamais avec les nez : cela retombe sur la face de nos enfants, filles ou garçons.

P.-S. Le conseil d’État a délibéré sur cette importante affaire, et il a accordé au maçon sept nez et demi. Le maçon va plaider en cassation pour les nez restants.

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