‹ Un amour dans l'avenirChapitre 9 sur 10 · H A R IA · texte numérisé non relu

H A R IA

ment. Vous excuserez un véritable imprésario in anguslio.

— Maintenant, parlons d’autre chose, s’il vous plaît, dit Patrick. •

. — Soit, dit l’iinpresario.

Et jusqu’à la fin du repas, il se (U un échange de mots insignifiants, comme il arrive après une conversation ardente qui a mis tous les interlocuteurs dans l’embarras.

En SC levant de table, l’imprésario dit à Patrick :

— Nous avons quelques petites affaires au iheâtre pour la représentation de ce soir, vous nous permettrez de vous accompagner à la ville, dans une heure. Moi, j’ai quelques ordres à donner ici. Mais je vous laisse en bonne compagnie.

— Je suis à vos ordres, dit Patrick.

Lorsque Maria et l’Irlandais se trouvèrent seuls sur la terrasse, la conversation ne tarda pas de s’établir. La prima donna regarda fi.Kement Patrick et lui dit :

— Douze cents livres et un bénéfice I il n’y a pas de quoi demander vingt-quatre heures de réflexion.

— Madame, dit vivement Patrick, je suis de race montagnarde et je ne sais pas garder mes sentiments. Si vous m’offriez les trois plus belles choses de ce monde, votre main, votre fortune, votre amour, je vous demanderais un jour de réflexion.

— Ah f dit l’actrice avec un sourire charmant, il

iG

MARIA

paraît que vous êtes habitué au bonheur î Vous le marchandez quand on vous le donne gratis.

— Oh ! ne me raillez pas, madame; plaignez-moi ! vous voyez devant vous un homme qui, depuis trois jours, doute de son existence, un homme qui fait un rêve pénible et qui ronge ses poings sans pouvoir se réveiller.

— Expliquez-vous , monsieur, dit l’actrice avec émotion, et si l’intérêt que vous m’avez inspiré...

— Madame, n’achevez pas ! Il m’est aussi impossible de connaître mon bonheur que mon malheur. Entre vous et moi il y a un abîme 1 Je devrais vous fuir... et ma vie s’éteint loin de vous I... Je voudrais rester là sur cette place, et la plus impérieuse des voix me dit de m’éloigner. L’air que je respire ici me tue et me ressuscite; je sens sous mes pieds le feu de l’enfer et dans mon cœur les extases du paradis. 11 y a deux êtres en moi: l’un blasphème, l’autre prie, et si cette lutte se prolonge, je sens que ma raison y périra 1

— Revenez à vous, monsieur, dit Maria d’une voix mélodieuse et pleine d’affection. Je pourrais m'offenser de vos paroles; mais vous êtes si sincère dans l’expression de vos’ sentiments, que je vous accorde mon estime et mon amitié.

— Eh I Madame, quand vous m’offririez votre amour, je vous répète qu’il me serait impossible de l’accepter.

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— Alors quel est votre but, Monsieur?... qu’exigezvous ?

— Rien ! je me plains. Me refuserez-vous la plainte? \ la plainte, seule consolation que Dieu ait donnée à l’homme ! *

— En vérité. Monsieur, je ne sais si je dois plus longtemps entendre...

— C’est bien. Madame, je me tairai.

— Surtout réfléchissez. Monsieur, à ma position : elle est fort délicate. Je ne suis nullement préparée à une conPidence qui me parait inopportune aujourd’hui, mais qui plus tard...

La subite arrivée de l’imprésario coupa sur ce mot la phrase la plus intéressante de l’entretien. Patrick s’éloigna de quelques pas pour dissimuler à l’imprésario l’horrible trouble qui l’agitait. Celui-ci profita de l’instant pour dire à Maria :

— Eh bien! l’avcz-vous décidé? accepte-t-il? débutera-t-il dans Othello?

— C’est possible, répondit au hasard l’actrice, trop préoccupée de la situation pour écouter l’imprésario.

La voiture attendait au bas de la' rampe. Patrick refusa d’y monter, pour se ménager le plaisir, disaitil, d’aller à Naples en se promenant.

— A ce soir donc à San-Carlo I dit l’imprésario.

— A ce soirl dit Maria.

L’impresario était déjà dans la voilure. L’actrice tendit la main à Patrick.

MARIA

— A ce soir f lui dit l’Irlandais, et quand vous serez délivrée à San-Carlo, je vous donne rendez-vous au pied des autels.

Patrick avait cru se réconcilier avec lui-même en ^ légitimant son amour {ilr cette promesse sainte. Mais, bien qu’il n’eût pas clé encore consacré par le sacerdoce, il avait fait d’ irrévocables vœux, et chacune de jses pensées était déjà un sacrilège et un parjure devant Dieu.

S’entretenant avec ses réflexions, il se promena sur le bord de la mer, en attendant l’heure du spectacle.

On jouait l’ouverture lorsqu’il entra dans la loge de San-Carlo. Plusieurs convives de la villa Sorrentina y avaient déjà pris place, et Lorenzo était du nombre.

Patrick serra la main de son ami, et ne remarqua pas l’horrible pâleur qui couvrait le visage du jeune Italien.

Lorenzo fit un sourire forcé, et se penchant à l’oreille de Patrick, il lui dit :

— Que de choses tu dois avoir à me conter, heureux Patrick.

— Silence t répondit l’Irlandais I je veux écouter l’ouverture.

— Encore un mot, mon cher Patrick ; où diable astu vu jouer la Semiramide dans ta vie ?

— Patrick, tu es damné ! ' ’

MARIA

Le jeune diacre tressaillit; mais le rideau se leva, emportant avec lui dans ses plis les terreurs religieuses de Patrick.

La salle entière attendait Semiramide. Quand elle parut, les cinq rangs de loges éclatèrent, comme un vaisseau à cinq ponts qui ferait feu de tous ses sabords. Deux hommes seuls n’applaudirent pas : Lorenzo et Patrick.

Au moment où le grand-prêtre entonnait le Fra tanli régi e popoli, la cantatrice îança vers la logo de Patrick un de ces regards rapides et lumineux que les actrices savent si bien adresser à un seul visage et dissimuler à toute une multitude. Patrick vit le ciel ' s’entrouvrir, et toutes les joies de la vie entrèrent dans son cœur.

Alors une voix dit au fond de la loge :

— On demande M. Patrick O

— Qui m’appelle? dit le jeune Irlandais.

— Vous êtes prié de descendre au péristyle, dit la voix. *

— Je garde ta place, dit Lorenzo; et un sourire infernal contracta sa figure.

Patrick descendit.

Un domestique lui remit une lettre scellée des armes épiscopales.

11 ouvrit et lut.

Le prélat napolitain menaçait Patrick des foudres 4e l’excommunication, s’il n’allait, à l’heure même,

MARIA

s’enfermer au couvent des Camalduies pour y faire une retraite d’un an. ^

En ce moment, une porte s’ouvrit dans les corridors, et le mot Spavento tomba comme un coup de foudre sur la tête de Patrick.

Patrick releva fièrement le front vers le ciel comme pour invoquer Dieu, et il dit :

— Aux Camalduies !

Et il sortit du théâtre d’un pas ferme et résolu.

Quinze mois après cette scène, par un beau soir d’été, un jeune prêtre se promenait en récitant son bréviaire sur les rives du lac de Killarney, dans le comté de Kerry, en Irlande. Il eût été difiicile de reconnaître dans cet ecclésiastique le fougueux Patrick de la villa Sorrentina, tant il avait été miné par les jeûnes, les veilles ardentes de la prière, les austérités du cénobite, la méditation et le repentir.

Ordonné prêtre, depuis un moisÿ dans l’église de Saint-Patrick, à Dublin, il avait été envoyé à la petite ville de Killarney pour y remplir les fonctions de vicairc, et il s’était enseveli avec joie dans ce recoin de l’Irlande, comme dans un tomiteau.

Apres la scène de San Carlo, il avait embrassé aux

MARIA

Gamaldiiles la vie muette et contemplative des trappistes. il li’avait parlé qu’à son âme, il n’avait écouté d’aptre parole que l’incessante voix de la prière, qui roule nuit et jour dans l’église, le cloître, le dortoir d’un couvent. Mais après son ordination, lorsqu’il eut élevé entre le inonde et lui une barrière insurmontable, il crut devoir écrire à son ami de séminaire, Lorenzo, une lettre dans laquelle il se révélait à lui dans la pensée de sa nouvelle position, afin que d’anciens scandales fussent effacés de la mémoire de tout le monde. Voici cette lettre, qui ût une vive impression sur Lorenzo :

« Aa presbytère de Killaroey... 183..,

c Mon cher Lorenzo,

> Si je suis mort au monde, je veux au moins être vivant aujourd’hui pour mon unique ami. Ce soir je rentrerai dans mon tombeau.

» J’ai lait trois jours la vie du monde, et ces trois jours ont été brûlants et bngs comme trois siècles de l’enfer. Voilà donc ce que le monde peut donner à ses élus 1 Ceux qui peuvent y vivre S4>nt plus forts que ceux qui renoncent à lui : j’ai fait une chose très facile en le quittant.

» Me voilà relégué dans un pays bien favorable aux méditations, c’est le coin du globe qu’il me faut. Dieu

MARIA

isi

l’a créé pour moi. L’Océan n’est pas loin, et je me plais à m’entretenir avec lui des mystères sublimes de la création ; ma pensée l’interroge, et son immensité répond à l’atome.

* J’ai un autre océan dans mon voisinage, le beau lac de Killarney ; c’est le portrait en miniature de l’in- Ani, dans un cadre de montagnes. Les nuages passent et boivent dans le lac comme dans une coupe taillée dans le roc. C’est là que je viens m’asseoir pour penser et prier. Il n’y a pas, sous le ciel, un oratoire plus religieux. Là, si je pousse un seul] cri vers Dieu, ce cri est répété mille fois par l’écho inextinguible ^ des roches circulaires qui couronnent le lac. Le prêtre entonne le verset et toute la nature répond et prie avec lui.

» Cette terre est une communication éternelle avec le ciel ; les plus hautes montagnes s’y élèvent comme <i’imperissables pensées qui parlent de près à Dieu par la voix de la foudre et du vent. Quelquefois je me A- ' gure que je suis dans une église immense, dont la voûte est le Armement, et qui a pour' piliers les pics sublimes de Mangerton et de Bautry; les montagnes de Galty et de Napl^es. Sous le péristyle de ce temple infini, le lac de Killarney n’a que les proportions d’un bénitier ordinaire, Saint-Pierre de Rome n’est qu’un grain de marbre devant cette basilique bâtie par la main de Dieu.

» Oh 1 lorsqu’on regarde le monde du haut de cette

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création, le monde est un atome qui ne vaut pas la peine qu’on se damne pour lui. Un jour, Lorenzo, tu reconnaîtras la vanité des plaisirs de la Icrrc, cl tu te souviendras que, dans un cuiu de l’irlandc, il le reste un frère et un ami.

- » Patrick 0.. • •• 9

Le jeune prêtre, ayant terminé son office du soir, s’assit et déposa son bréviaire à côté de lui. Le dernier rayon du soleil avait disparu.

11 avait fini la prière écrite, il commençait la prière mentale, qui n’a pas besoin d’être i'ormuléc pour être comprise de Celui qu’on prie avec le coeur bien mieux qu’avec les lèvres.

Un grand bruit de voix éclata soudainement dans les solitudes, toujours silencieuses. Au milieu de ces voix, on distinguait les sons d’un cor qui jouait un air de la Dame du lac. Patrick se leva et tressaillit comme si un volcan eût cèlaté sous ses pieds.

11 prit son bréviaire et le serra sur sa poitrine, comme un soldat fait de son bouclier en entendant Ip clairon.

Ce fut un terrible moment d’apparition surnaturelle, un mirage d’étres vivants. Six hommes et une

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jeune femme se révélèrent sur un plateau de rochers; comme un groupe sur un piédestal." Patrick reconnut distinctement deux de ces personnes, Lorenzo et Maria... les autres, il ne les vit pas!

Maria se détachait sur un fond de ciel d’une transparence si lumineuse qu’elle lui servait d’auréole. L’œil le moins exercé l’aurait, du premier coup, reconnue dans cette favorable position d’optique. Il fut donc impossible à Patrick de croire que son œil l’avait trompé aux approches de la nuit.

Trois fois il regarda l’apparition, et trois fois sa tête retomba sur son épaule; il s’appuya de faiblesse sur un rocher, et resta immobile comme lui. Puis un long gémissement sortit de la poitrine du prêtre, et ce bruit, qui dans tout autre endroit, eût passé inentendu, circula d’écho en écho le long du lac, comme la dernière plainte d’un homme au désespoir, qui se noie et meurt avec le jour.

Tout à coup le cor poussa une note, aiguë comme l’invisible lame d’acier qui jaillit du tam-tam, et le formidable finale de Setniramide :

Qoal mesto gemito!

éclata sur les eaux endormies de Killarney.

Le chœur était chanté à sept voix, et le cor l’accompagnait avec des notes stridentesqui routaient sur l’épiderme comme une lime d’acier. Dans cette solitude

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pleine d’échos et retentissante comme l’orgue de Dieu, cet incroyable septuor, entonné par d’habiles voix, semblait être cbanté par un monde de choristes et accompagné par un orchestre puissant.

Une voix, une voix bien connue, un soprano merveilleux, planant sur le lac et les montagnes, les lit tressaillir avec ces paroles sinistres qui semblaient évoquer l’enfer :

Quai raesto gemito da quclla tombal Quai grido funèbre cupo ribomba!

Oh f le grand Rossini avait travaillé pour cette nature et pour cette nuit ! elle était arrivée, cette nuit sombre et mystérieuse ; une seule constellation luisait au ciel : la grande ourse, magnifique fauteuil d’étoiles, renversé à demi, comme si le Dieu du ciel venait d’étre détrôné par Satan. Les montagnes ouvrirent leurs oreilles caverneuses, et le souffle de l’air anima le clavier de leurs échos infinis. Les sapins parlèrent aux mousses des pics, les collines aux herbes de la plaine, les ruisseaux d’eau vive aux cailloux polis, les grillons aux chênes, les bruyères au lac, les vagues de l’océan aux tristes écueils ; et tous ces murmures, toutes ces plaintes, toutes ces voix de la nuit, emportaient au ciel l'infernale harmonie du maître.

Le lamentable cri de Ninus sortit de la montagne comme des flancs de Babel. Toutes les impressions de

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terrjur rcssonties depuis le meurtre d’Abel coururent dans l’air. C’était une véritable nuit de Babylone. Les roches saillantes, les pics gigantesques, les montagnes amoncelées, les immenses arceaux granitiques, tout ce paysage grandiose, éclairé fantastiquement aux étoiles, ressemblait à cette architecture infinie, créée par Martyn, le Byron de la peinture ; et aux massifs de sapins élevés aux nues par les montagnes' insur- ' gées, on aurait cru voir les jardins suspendus de Sémilamis. Alors il y eut encore une sorte de prodige qui UC pouvait éclater qu’à bette heure et dans ce lieu ; car il y a des moments et des sites où la grande énigme de la musique dit son mot secret, où nous comprenons claire et sans voile, cette langue insaisissable de notes fugitives, cette langue qui ne dit rien et dit tout, et dont les villes évaporées ne connaissent que l’alpliobet. Le chœur babylonien était terminé, et les vallées le chantaient encore. Les mille échos, pris au dépourvu par la rapidité du chant final, avaient des flots de notes en réserve à rendre aux sept musiciens.

La montagne, les bois, les pics, les cavernes, les arceaux granitiques, ces puissants choristes, continuaient l’hymne que les faibles voix humaines avaient achevé. Jamais Rossini n’eut des interprètes plus grands, plus dignes de lui I et ces voix surnaturelles, cet orciiestre inouï des échos, semblaient sortir et s’élever du lac circulaire comme d’un soupirail de l’enfer, regorgeant des larmes des damnés.

MARIA

Le silence, qui retomba quelques instants après, fut encore plus terrible que le fracas du chant et des échos. Patrick regarda de tous côtés, prêta l’oreille; il ne vit plus rien, il n’entendit plus rien.

— C’est une vision que le démon m’a envoyée, se dit-il; ce lieu n’est pas bon pour moi. Geignons mes reins et partons. Dieu peut-être a permis que je fusse ainsi troublé dans ma retraite, afin de me rappeler mes premières études et mes premiers vœux. J’ai voué ma vio à la propagation de la loi : j’appartiens à la milice glorieuse de ces martyrs et confesseurs qui partent de Rome pour aller chez les Gentils... Levons-nous et allons !

11 s'achemina lentement vers la ville de Killarney, et s’efforça d’oublier l’apparition du lac, en méditant sur de saints projets de pèlerinage et sur la mission qui lui avait été autrefois imposée au séminaire de la Propagande.

L’insomnie dévora sa nuit; il eut recours à la prière, et il s’aperçut avec effroi que sa vieille blessure du cœur n’était pas cicatrisée, et se rouvrait avec des douleurs poignantes qui lui rappelaient d’autres temps, d’autres deux, d’autres rivages, et des combats suivis de la défaite et du désespoir.

Aux premiers rayons du jour, il ouvrit l’Évangile, et un hasard, qu’il regarda comme providentiel, fit tomber ses yeux sur ces paroles : Surgam et ibo (Je me lèverai et j’irai).

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Il crut entendre la voix de Dieu même, et il arrêta irrévocablement son départ.

— Tout ce qui m’arrive, dit-il, est un avertissement non équivoque du Gid. Le but de mon pèlerinage apostolique m’est indiqué. J’irai prêcher la foi aux peuples nomades qui campent sur les rives de l’Eu* phrate et dans les solitudes de Balbeck.

Et plein de ces pieuses idées, Patrick s’achemina quelques jours après vers Dublin, pour se jeter aux pieds du chef apostolique de cette capitale de l’Irlande, et recevoir sa bénédiction et ses conseils.

Ses derniers préparatifs de voyage furent bientôt terminés; comme le premier apôtre, il partait à pied et le bâton à la main, sans regarder derrière lui, les yeux fixés sur.l’étoile de l’orient.

Comme il traversait Phoenix Park, de ce pas résolu q«e prend le piéton partant pour un long voyage, il s’arrêta subitement pour entendre une dernière fois le chant mélancolique d'un pauvre Irlandais qui avait attiré quelques curieux autour de lui : c’était un chant bien connu, et qui avait souvent réjoui et attendri son enfance : • Grand, gl^ieux et libre 9 Dublin, première fleur de la terre, première perle » de la mer * ! »

11 tira de sa bourse une pièce d’or et la mit furtive-

1. Créât, glorious, and free ; first flower of (he eartb ; first gem of the sea.

MARIA t9l

ment dans la main du pauvre chanteur. En même temps, une autre main faisait une largesse si magniflque au mendiant irlandais, que Patrick tourna involontairement la tête pour voir quel charitable catholique enrichissait d'un coup son indigent compatriote. Deux cris de surprise, suivis d’un énergique serrement de mains attestèrent aux témoins de cette scène que deux amis se retrouvaient après une longue absence :

— Patrick !

— Lorenzo!

— Je t’ai vu, dit Patrick, j’ai serré ta main, Lorenzo ; maintenant je n’ai plus rien à demander à ce monde. Adieu, au revoir dans le ciel !

— Oh I je ne te quitte pas, dit Lorenzo en retenant avec vigueur la main de Patrick. 11 faut au moins que tu répondes à ma question. Où vas-tu?

— Je vais où Dieu m’appelle.

— Eh bien, je te suis!

— Toi, me suivre! toi enlacé par le monde, toi plein de passions incurables!... Non, Lorenzo, laissemoi partir.

— Laisse-moi te suivre, te dis-je; notre rencontre est trop miraculeuse, vraiment. L’autre jour, j’ai fait une promenade avec quelques artistes... et elle, du côté de Killamey ; c’est moi qui avais entraîné tout ce monde dans le comté de Kerry , dans l’espoir de t’y rencontrer. Aujourd’hui je quittai Dublin, seul.

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et sans faire mes adieux à personne, après avoir usé quatre ans de ma vie à poursuivre une chimère. Enfin le dénoùment est arrivé : je suis libre depuis ce matin.

Patrick regarda Lorenzo avec des yeux qui semblaient provoquer de nouvelles explications, que sa bouche pudiquement muette n’osait demander.

— Veux-tu en savoir davantage? dit Lorenzo.

Le prêtre ne répondit pas, mais il appuya ses deux mains sur son bâton.

— Écoute, et plains-moi... Elle.se marie!... elle se marie l... Ce matin, nous avons appris cette nouvelle de sa bouche à son petit lever... Tous ses adorateurs sont consternés... Mais nous n’avons aucun reproche à lui faire : elle n’a trompé personne; elle n’a écouté personne. Elle s’est laissé adorer : c’est permis à une femme, nous sommes des imbéciles, voilà tout... Je vois que cette nouvelle te fait du bien à toi; ton visage est rayonnant. On dirait que cela te met à ton aise. Dieu soit béni !

— Voilà trois derniers mots bien placés, Lorenzo...

— Je ne t’ai pas dit, je crois, le nom du bienheureux époux!...

— Oh ! cela m’est indifférent, Lorenzo !

— C’est juste. Qu’importe le nom! c’est un époux. La cérémonie du mariage se fera dans un mois, bien loin d’ici, à la ville de ***. Demain, elle finit ses représentations à Dublin, par la Dame du lac. Il faut te dire

MARIA

qu’elle a la passion des lacs. L'autre soir, il y a huit jours, nous avons chanté le finale...

— Assez! assez, Lorenzol regarde mon habit et

respecte-le. Plus de langage mondain entre nous... Maintenant, je ne voudrais la voir qu’une fois, prier pour elle et la bénir!

— C’est fort aisé ; elle loge à Greatns Hôtel, Sackwille afrcel, vis-à-vis de la...

— Lorenzol Lorenzol je pars... adieu...

— Au nom du ciel ! Patrick, ne m’abandonne pas : il m’est impossible de te suivre en ce moment, mais promets-moi de m’attendre deux heures à Kingstown.

— Je t’attendrai... mais tu viendras seul...

— Seul I... et nous ne parlerons plus d’elle.

— Plus! plus!... dit Patrick... qu’une fois.

— Sans adieu... Retiens-moi une place au paquebot de Liverpool;.. Patrick, prie Dieu pour moi... Je te dis tranquillement que je suis au désespoir!

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Dans la sacristie de l’église métropolitaine de ***, Patrick exhibait ses lettres de prêtrise au curé, en répondant par intervalles aux questions qui lui étaient adressées. Le curé témoignait par ses gestes; ses paroles, son sourire, qu’il était satisfait de toutes les

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explications données, et qu’il admettait, le prêfare étranger au service temporaire de son église. D’ailleurs, Patrick était muni d’une lettre épiscopale qui le recommandait spécialement à tous les chefs ecclésiastiques de la chrétienté : c’était comme le passe-port évangélique délivré à ses missionnaires par le prélat de Dublin.

Installé, depuis quelques jours, dans l’exercice de ses fonctions, Patrick demanda, comme une insigne faveur, qu’il lui fût permis de célébrer la cérémonie d’un mariage dont les derniers bans venaient d’être publiés : ce qui lui fut aisément accordé.

A minuit, l’église alluma les flambeaux du maîtreautel. Le sanctuaire rayonnait de clarté, mais les nefs restaient dans les ténèbres. Les deux époux entrèrent, suivis de leurs familles et de leurs amis, et tout ce monde s’agenouilla.

Un jeune homme qui ne paraissait pas appartenir â cette société se glissa dans une des nefs latérales, et, seul, resta debout, appuyé contre un pilier, dans une de ces poses qui aiïectent l’indifférence, mais qui, aux yeux des observateurs clairvoyants, trahissent une terrible agitation.

Un prêtre, revêtu de ses habits sacerdotaux, monta lentement les degrés de l’autel et pria quelque temps avec ferveur.

Puis il descendit les marches de l’autel et imposa les deux mains sur les deux époux; ces mains tremblaient

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comme celles d’un centenaire agonisant qui invoque Dieu pour la première fois.

Tous les yeux étaient fixés sur la jeune épouse ; elle ressemblait au chérubin prosterné devant l’arche «t qui a replie ses ailes dans un frisson de sainte terreur.

Lorsqu’elle entendit la voix du prêtre qui lui demandait si elle acoeptaü pour époux... sa tête courbée se releva vivement, et jamais ce visage, qui a tout exprimé dans les jeux de la scène, ne fut contracté par une semblable émotion. La jeune épouse regardait le prêtre, et elle crut voir le fantôme pâle de Patrick, sorti du sépulcre pour la voir une dernière fois.

En même temps, un cri effrayant retentit dans la nef ténébreuse. Lorenzo avait reconnu Patrick qu’il avait quitté depuis quinze jours, et il ne put retenir une vive exclamation de surprise, malgré la sainteté du lieu.

Le Oui de l'épouse passa dans ce cri; les assistants se retournèrent et ne virent plus que des nefs désertes.

Il y avait dans cette cérémonie quelque chose de mystérieux et de fatal qui faisait présager un triste avenir.

Quelques minutes après, Patrick était resté seul en prière devant l’autel; et, malgré lui, il prêtait l’oreille au bruit sourd des voitures qui emportaient à la fête mondaine les époux et leurs amis.

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Une main frappa l’épaule du prêtre : il se retourna et vit Lorenzo derrière lui.

— Cette fois nous ne nous quitterons plus, dit le jeune Italien à Patrick.

Le prêtre ne répondit pas; il se leva péniblement et marcha vers la sacristie. Lorenzo le suivit.

Lorsque Patrick eut déposé ses habits, il dit à Lorenzo en montrant une étoile à travers un vitrail.

— Voilà l’étoile des mages qui se lève à l’orient.

— Partons f dit Lorenzo.

LE GLADIATEUR

On n’avait jamais vu pareil concours de peuple et de barbares dans la région de la ville située entre le Palatin, la porte Capène et le camp des Prétoriens. Sur la voie Âppia, on aurait dit que chaque tombeau avait rendu ses familles au domaine des vivants, car les tourbillons de parfums qui s’élèvent nuit et jour de cette immense voie tumulaire, ne montaient plus aux nues. Les esclaves chargés du soin pieux de verser les aromates aux tisons des urnes funèbres, avaient abandonné les cimes des sépulcres, pour prendre part, eux aussi, à la fête que donnait le divin Domitien, empereur et souverain-pontife, en l’honneur de Scaurus, son affranchi. Le Forum, depuis la borne suanfe jusqu’au tabellarium, n’avait pas assez de colonnades pour abriter des ardeurs dq soleil les barbares des iffarais-Méotides, de la Scythie et de l’Euxin. Devant la prison Mammertine, les marchands de Mityléne, de Corinthe et des îles de la mer Égée,

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