‹ Un amour dans l'avenirChapitre 3 sur 10 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

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lyrique, mais le bonheur d’entendre parler Meyerbeer suffisait à mon ambition. Jamais homme n’eut, pour son art, une passion plus exclusive; il vivait de musique, et même il était de la meilleure foi du monde, lorsqu’il croyait prendre pour collaborateurs Dumas ou Gérard de Nerval. II faisait son libretto avant son librettiste; il Usait les romans en. vogue pour trouver des situations neuves, comme ledit M. Blaze de Bury dans une excellente noticé ; il poursuivait son idéal, même dans le travail des répétitions, au point qu’il a changé le troisième acte de Bobert, et qu’il a ajouté au chœur des moines des Huguenots, le sublime duo de Valentine et de Raoul. Si Scribe, toujours accablé de travaux, refusait alors son concours à des modiQ- . cations trop tardives, l’illustre maître prenait pour ^ accordeurs in extremis Duponchel, Nourrit ou Émile Deschamps.

Après Rossini, qui a été mon idole depuis mon adolescence, Meyerbeer est le compositeur que j’ai le plus aimé et admiré. Jugez de ma consternation, lorsque je me vis accusé de plagiat à son préjudice! J’habitais, à Costa Bella, une maison isolée, d’où je sortais une fois par mois. J’étais à trois cents lieues de Pans e‘ prisonnier de l’hiver, j’écrivis à l’ami bienveillant qui m’avait révélé mon délit, et sa réponse trôs-

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explicite me rendit mon innocence littéraire- et le repos.

Vous aviez publié, mes chers éditeurs, une nouvelle édition de mon roman Les Damnés de l’Inde ; un exemplaire tomba, par hasard, entre les mains d’un oisil de campagne, un lecteur de chemin de fer ; il croyait tenir une nouveauté , et il s’indigna en découvrant un passage où le suicide par désespoir d'amour va s’accomplir sous l’ombrage homicide du raaneenüier. La description semblait aussi copier le décor du dernier acte de l’j4/ricatfie. Jugez-en ;

t Lavallée de la Mort, à Java, a un aspect lugitbre^ * même aux rayons du jour; elle avait pris ce jour-là » (le jour 'dn suicide) des teintes crépusculaires dignes

> de son nom. Dans toute sa longueur, on ne voyait au- » cune apparence de végétatüm sauvage ou de culture. » Deux montagnes grisâtres et nues se prolongeaient à » droite et à gauche, jusqu'à la mer, en étalant, par in- » lervaües des torrents pétrifiés de scories noires, anti- » ques débris des éruptiof^s volcaniques de Java. Les

> fermes de ce terrain primitif ont des aspects sinistres, » surtout lorsqu’elles s’enm'elissent dans les ombres du » soir. Aumilieu de la vallée, un arbre solitaire, un m- » mense cadavre végétal, s’élève avec une tristesse inex- » pnmable cl complète ce paysage de désolation; c’est le

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» boon upaSj ou tnancenilier, l'arbre homieide qui dis- » tille une invisible rosée vénéneuse, et frappe de mon » tous les êtres de la création qui viennent chercher un » abrisous son ombre et sur ses rameaux. *

» Il s'étendit au pied de P ARBRE DE MORTftf »

(Les Damnés de l’Inde, dernière édition, chez Midiel Lévy frères, pnge 169 et suivantes.)

Le plagiat était donc évident aux yenx de mon lecteur du chemin de fer.

Heureusement pour moi. Les Damnés de l’Inde avaieM été publiés, il y a douze ans, pour ta première f«s. Je pais affirmer, a dit le savant critique du journal la France, que la première idée de VAfrimim remonte à 1854. Ainsi, à la même époque, par une merveilleuse coïncidence, nous nous étions rencontrés, Meyerbeer et moi I

Toutefois, il faut que ^ fasse un aveu pénible. En 1853, lorsque j’écrivais ce roman, ^ trompais mon lecteur, en prenant pour excuse le vers d’Horace qui autorise les peintres et les poètes à tout oser. Pour les besoins de ma mise en scène, j’avais placé, dans la grande île de Java, un mancenUier, arbre qui n’existe qu’aux Antilles. Bien plus, j’avaisfaitcetarbretmmefMe, sachant qu’il est de quatri^e grandeur et qu’il ressemble bourgeoisement à un humble pommier. El

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voilà que, par une autre coïncidence aussi étonnante que la première, le libretto de l’Africaine commet la. même faute d’agriculture, et parle de l’immense ombrage de l'arbre de mort, et l’enlève aux Antilles pour le planter à Java, dans le même paysage décrit plus haut. Ici, je reste confondu devant cette double plaisanterie du hasard. Ce qu’il y a de désolant pour moi, o’est que si je voulais aujourd’hui me servir dans un drame, de ce suicide, de ce décor et de ce mancenifier, je ne le pourrais plus. On m’accuserait encore de plagiat. Tous les suicides par amour sont épuisés. On a iiàéme abusé des armes à feu, de la strangulation, de l’asphyxie, de la rivière, du réchaud de charboiv^ il me restait le mancenilier pour mon prochain drame, avec mon décor ; on me l’a pris.

Ce serait bien pis si je voulais mettre en scène de nombreux canots de sauvages venadt assaillir un vaisseau sur l’Océan indien, comme dans l'Africaine ; et pourtant, à côté du mancenilier, je trouve ce passage dans mes Damnés de l’Inde:

c Les pirogues forment un cercle immense autour du » navire, l’atteignent, l’envahissent par les sabords avec t>me furie d’oiseaux de proie... Au même instant, on sortir de l’eau les démons de la mer. Des centaines *-4e griffes, armées de crics, se cramponnèrent au bois

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» du navire, et des cris sauvages retentirent sur la

» mer. »

Suit la description du navire envahi par les sauvages de rOcéan Indien.

Troisième coïncidence produite par le jeu du hasard I

il me serait encore impossible de mettre en scène une reine africaine, sœur d’un cuisinier, qui monta sur le trône de Madagascar, île africaine, et sauva son bienfaiteur : quatrième coïncidence; on m’accuserait de plagiai; j’aurais ainsi dérobé toutes les situations qui constituent un opéra. On sait que les musiciens réclament à grands cris des situations avant tout. La poésie, les vers, le style, la rime, tout cela n’existe pas : le musicien ne demande au ciel que des situations.

Je puis ajouter, mais en confidence... Non, je n’ajouterai rien ; les dialogues entre mort et vivant ne sont pas admissibles : le vivant peut faire dire au mort tout ce qu’il veut; la tombe est muette, elle ne peut rien affirmer, rien démentir. Je me contente donc d’exposer les faits matériels, c’est-à-dire les dates incontestables, les coïncidences surprenantes et tes citations. Quant aux autres renseignements qu’il serait en mon pouvoir de fournir, bien qu’ils soient discutables,

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puisque j'aufais seul la parole, je suis> toujours prêt à les donner comme.su pplément.

Un dernier mot sur le mancenilier :

Dans un petit roman intitule : Boudha-Var, publié par la Reoue du dix-neuvième siècle, en 1838, j’avais mis en scène un Indien, condamné à périr sous l’ombrage homicide du mancenilier. A cette, époque, on s’occupait beaucoup de cet arbre à la Société royale de Londres,, et un savant venait de démontrer qu’un mancenilier isolé ne pouvait pas donner la mort, parce qu’on ne trouve aux Antilles que des forêts de boon upas. O’est la forêt qui tue. L’euphorbe, qui est la miniature du mancenilier et qui ressemble à un pommier nain, vit aussi en famille et n’est jamais isolé.

Boudha Var a été beaucoup reproduit depuis vingtsept ans, et on peut le trouver aujourd’hui dans mes Nuits anglaises, nouvelle édition, chez Michel Lévy. L’histoire du mancenilier commence à la page 48.

Certe&je a’ai pas l’absurde prétention d’avoU- invente le mancenilier et son narcotique mortel. Le poëte.Miilevoye a fait, une pièce de vers sur cet arbre, et dans une note il dit gpe le maucenilier croit aux Antilles,, et que le sommeil qu’il donne procure des SENSATIONS DÉLICIEUSES; c’est ce que veut éprouver, par fantaisie. un roi sauvage, le héros de celte pièce de vers.

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Millevoye ne fait aucune description de l’arbre et de la localité; on n’aurait jamais donc pu construire le cinquième acte de V Africaine avec ce manceniüer-là. Meyerbeer et moi, daus notre intérêt scénique, nous avons inventé, il y a douze ans, à Tinsu l’un de l’autre, notre boon-upas. Il nous fallait un suicide, pour cause de désespoir amonrenx, dans la grande ile indienne de Java, où Brahma est adoré par une Africaine couronnée. Ceci n’est pas bien clair; mais passons. Alors nous avons caché au public l’extrait de naissance du mancenilier américain; nous n’avons pas dit qn’il vivait en famille et qu’il ressemblait ‘à iin petit pommier à tromper l’œil d’un Normand *. Au contraire, nous avons affirmé bravement, Meyerbeer et moi, que l’OMBRAGE du mancenilier était IMMENSE, et que cet arbre vivait en solitaire, à Java, sur le bord de la mer*, et dans le paysage affreux que nous avons dépeint en commun, lai à Berlin, moi à Paris.

Ainsi vous voyez, mes chers éditeurs, qu’il est fort utile d’indiquer dans une courte préface la date de la première édition d’un livre. Le journal qui m’a accusé de plagiat a inséré ma réclamatiom et a reconnu

t. Dictionnaire national de Besctaerelle, page 435.

S. « L’ufbre sinistre, solitaire, immense, .an bord delà mer,.* (H. Blaze de Burt, Etude sur f Africaine.^

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jna priorité sur les coïncidences; mais un journal ne Tît qu’un matin, comme la rose, et la même accusation peut bien être renouvelée par un futur lecteur de «liemin de fer : la date primitive est la seule garantie passible contre ces inconvénients. Ainsi, puisque nous Si.'mmes sur ce chapitre, je serai bien aise de dire à mon lecteur que le Réoe d'un fumeur d’opium^ qui a fait un petit succès à mon roman Anglais et Chinois, est antérieur de trente ans au même rêve inventé par M. M***, avec le même titre; que mon roman Histoire de famille a été publié, par la Presse et par vous, quinze ans avant le drame de V Outrage; que la Guerre du 2iizam a précédé de vingt ans le drame des Étrangleurs de l’Inde; que mon Coutelier de Birmingham est le vieux ainé de l'Homme blasé; que mon Ame transmise a vu le jour avant deux drames de M. Chardon et de M. Sterbini ; q«e Gaspard Hauser florissait avant le drame de ce nom; que ma Pêche au lion n’a pas été ompruntée à un charmant voyage aérien en Afrique. Arrêtons-nous là : cela me suffît pour vous démontrer ta nécessité de la petite préface, et comme vous avez ^jmjours été bons et obligeants pour moi , veuillez bien, fussé-je à trois cents lieues de Paris, ce qui m’arrive souvent, m’avertir quand vous éditerez une édition nouvelle de mes livres. Je suis, vous le savez

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mieux que personne, d’une insouciance notoire à l’endroit de beaucoup de choses; mais, après trente-cinq ans de silence, si je prends la parole aujourd’hui pour la première fois et pro domo meâ^ c’est qu’une injuste accusation m’a fait sortir de mon incurie habituelle, et que j’ai résolu de prendre mes précautions pour éviter de voir désormais l’épithète de plagiaire accolée à mon nom.

Avec mes amitiés dévouées,

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