‹ Un amour dans l'avenirChapitre 4 sur 10 · MÉRY · texte numérisé non relu

MÉRY

Ems, 1'^ avril I8C5.

Un Amour dans l’avenir a été publié pour la première fois, ca 1835, dans la Revue de Paris,

üttjourjesorlaisdii palais Rinuceini, la tète pleine des grandes et douloureuses choses que m’avait racontées la mère de l’Empereur; j’avais besoin de respirer l’air puissant qui remplit la place de Tenise, en descendant du Capitole; et je me promenais devant le vaste château-fort de l’ambassadeur autrichien , regardant, à droite et à gauche, les jolies maisons et les solides palais qui ont été bâtis , en cet endroit , avec une rognure du; Colisée. J’a%4sm, dueôté de l’ambassade, une église que je ne connaissais pas, et qui me parut digne d’adjentâon. Je demandai son nom : c'était l’église de Jésus. Ce nom me rappela vivement une touchante histoire qui nous avait été contée, à Florence, par madame la comtesse de Lipona, cette femme et cette reine à jamais regrettable. Je me souvins aussi que la noble sœur de Napoléon avait daigné me dire que je trouverais la même histoire , dans ses plus intimes détails, aux archives du séminaire du Vatican : elle m’indiqua même le prêtre napolitain

DN AMOUR DANS l’avENIR qui l’avait écrite. Je courus à Saint-Pierre, et je demandai au sacristain le chemin qui conduit aux archives ; car , dans ce monde papal qu’on appelle le Vatican, il faut une carte ou un guide pour voyager. On me fil traverser un labyrinthe de galeries, de salles- ■et de cours, et j’arrivai à un vaste bâtiment, collé à i’orteil de cette montagne sculptée par Michel-Ange, et qui est la basilique de Saint-Pierre. Un jeune professeur , le plus aimable et le plus spirituel des professeurs de rhétorique, m’introduisit dans les archives, et mit le catalogue des manuscrits et les manuscrits à ma disposition. Je trouvai l’histoire, et je la lus deux fois; elle était écrite en vers italiens, et elle portait cette épigraphe : Quand les empires s’écroulent , il se fait autour de leurs ruines tant de bruit et de poussière, {ju’on ne donne point d'attention aux grands malheurs domestiques qui s'accomplissent alors. Le palais, en tombant, écrase une humble maison , et l'on ne regarde que le palais t

Avec d’autres renseignements recueillis à Rome, J’écrivis cette chronique; mais certaines raisons de convenances m’empêchèrent de la publier. Ces motifs n’existant plus, malheureusement, je la publie aujourd’hui.

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Il faut nous rajeunir de vingt-huit ans et nous transporter dans le département de l’Arno, à Florence. Sortons par la porte de Borg’ogni Savti, et suivons deux jeunes gens qui longent la grande allée des Cashincs et s’arrêtent au pied de la petite pyramide, à quelques pas de ces gigantesques pins qui humilient les arbres du voisinage et les regardent du haut de leurs cent pieds.

On croirait voir deux frères jumeaux; ils sont tous deux vêtus au dernier goût de la mode impériale, tous deux bruns comme des Italiens, avec des yeux noirs et pleins de feu, et des visages empreints de celte distinction Aère qui est la beauté de l’homme.

Ils ne sont frères pourtant que d’amitié. Le plus âgé des deux a vingt-quatre ans ; c’est le comte Giampolo Piranese , un noble romain , un grand Seigneur

UN AMOUn DANS l’avENIR

artiste qui est venu visiter Florence, et qui passe toutes ses journées dans les ateliers de sculpture, le ciseau à la main , devant quelque modèle antique. Il a vécu , à Naples, dans la brillante cour de Joachim ^lurat; il a vu les royales fêtes du golfe de Baïa, et il ' a abandonné tant de plaisirs pour étudier et se faire un nom dans l’histoire des arts. L'autre, son ami, plus jeune de quelques années , est un Français atta- | ché au gouvernement de la Toscane impériale; il se nomme Émile Dutretz ; il étudie la diplomatie aux diners des ambassadeurs, et vise aux emplois des hautes chancelleries : la grande-duchésse le protège, mais le jeune étourdi répond assez mal aux intentions i bienveillantes de la cour, ainsi qu’on va le voir.

— La voilà donc, la Florence de Boccacel disait ' Émile a son ami, et il croisait les bras sur sa poitrine et regardait Florence d’un air de pitié. La voilà donc ! I Fiez-vous aux poètes ensuite I Quatre femmes bien comptées, devant lesquelles je suis forcé de battre en retraite, comme un conscrit! Quand on lit Boccace, Florence est un sérail ouvert au premier sultan venu.

Le voyageur de vingt-cinq ans qui entre dans une auberge de Boccace est ^assailli , au débotté, par l’amour de toutes les femmes de la maison, depuis l'hètesse jusqu’à la fille du jardinier : il est obligé de déménager soudainement pour se délivrer de son bonheur. Pauvre voyageur I il ne lui reste point de refuge contre le plaisir. Toutes les maisons de Florence se i

ON AMODR DANS l’aVENTO <9

ressemblent : elles sont toutes habitées par des Phè^ dres qui dévoreraient une armée d’HLppolytes, par des Putiphars qui font litière de manteaux de seph. Et qu’elles sont raséeS^ ces amantes de Boccace I comme elles se moquent des grilles et des \errous ! comme elles se jouent d’un mari, d’nn père, d’un frère, d’un tuteur, d’un espion t...

Moi, je suis arrivé à Florence, un Boccace à la main; je marchais avec précaution, dans la rue, de peur d’être enlevé ; j’évitais soigneusement l’auberge , remplie de .guet-apens féminins ; j’allai droit me loger an palais Pitti , et je demandai huit jours de répit au beau sexe toscan, pour me rétablir des fatigues du voyage. Puis je me lançai en public, au vi&^k d’être incendié sur place.

Or première femme à laquelle je m’adressai amoureusement me dénonça à son mari : il fallut se battre, cela m’inquiétait peu; je désarmai mon homme du premier coùp; il demanda sa revanche, je fus forcé de le blesser légèrement au bras. Ma seconde maîtresse était une jeune personne de dix-tmit ans qui me flt soupirer six mois, pour me jeter entre les bras d’un frère colossal qui me demanda le mariage ou la mort. Celui-ci reçut une balle nommée, à la cime de sa chevelure. La petite voulait m’arracher les yeux. Ma troisième conquête était une veuve qui avait renoncé au monde; elle consentait bien à vivre avec moi, mais comme avec un ami, pour causer et réfléchir ensem-

ÜO ÜN AMOUR DANS l’aVENIR

ble; je croyais que cela cachait un but et que la rusée •Florentine, élevée à l’école de Boccace, dissimulait une ardeur de Pasiphaé sous des apparences pudiques. Je consentis à causer et à réfléchir. Toutes les nuits, nous nous promenions à San-Niniato, d’un pas grave, séparés par deux pieds d’air. A minuit, elle me donnait le bout de son gant à baiser. Un soir, je vou- Jus brusquer une déclaration d’amour; elle poussa un cri affreux et courut demander asile au couvent de la Visitation. Aujourd’hui, j’arrive au dénoùment de ma quatrième intrigue : encore un beau dépoùment, ma foi I Cette petite brune que je t’avais montrée au Cocomero, tu sais quels regards elle me lançait? Pour le coup, j’allais me réconcilier avec Boccace. Hier, je la rencontrai à Santa-Croce, elle me dévora du rd|^d. Enfin, j’en tiens une ! me dis-je. Je la suivis ju^u’à la rue delle Belle Donne, n. 1243; elle me fit un signe de la main, et comme je me précipitais sur le seuil de sa maison, je trouvai, sous mon nez, une porte de sapin de Vallombreuse, fermée et plombée, comme au temps du siège du prince d’Orange. Je lui écris une lettre, chauffée au soleil du pays, une lettre en fran- -çais et en italien, avec des citations de Boccace et d’Alfieri. Ce matin, au lieu delà réponse de la femme, je reçois un cartel du mari et, avec le cartel, un ordre du ministre qui m’enjoint de ne plus tirer l’épée sur Je territoire toscan. Au diable les femmes et Boccace ! Ce mari se nomme Taddeo Panini : c’est un sergent-

UN AUOUn DANS l’ AVENIR Si

major blessé à Wagram et employé à la Poste, et maître d’armes par-dessus le marché; un crâne de régiment. Il me donne rendez-vous à Poggia Imptriale. En réponse, je lui ai envoyé, par mon domestique, l’ordre du ministre, en le priant de m’assigner un rendez-vous à la frontière. Voici son ultimatum • Je vous alUndSj lundi matin, à huit heures, sous Radi-^ coffanifSur la route de Ponte-CerUino. Lundi matin,* dans trois jours. Encore un duel, dans ta patrie de Boccace, et pour une femme que je ne connais pas? Voyons, que ferais-tu L ma place, comte Pira?

— Je ne me battrais pas.

— Avec un prévôt! avec un crâne de la division italienne! Refuser une provocation! y penses-tu, mon ami?

— Pourquoi donc me demandes- tu un conseil?

— Pour la forme. Je suis décidé à me battre.

— Il n’y a rien à dire contre une pareille décision.

— Tu m’accompagneras?

— Sans doute. Seulement, je te ferai observer que le champ-clos est bien éloigné. Connais-tu la routede Sienne?

— Non; mais vois ma position ; les femmes m^ont fait une réputation de spadassin amoureux; les duels, se multiplient, dit-on, en Toscane, et l’Empereur est furieux. J’irai me battre au bout du monde, s’il le faut. Tu partiras ce soir; tu m’attendras à Radicoffani; je partirai seul demain matin; seul, pour ne pas.

UN AMOUH DATSS L AVENIR

éveiller les soupçons, car je suis espionné. D’ailleurs, j’ai un projet en tête : je veux voir celte femme, ce soir, à l’ofTice de Sanla-Maria-Novella. Je veux lui parler... la traiter de folle, lui faire un esclandre, et mériter au moins de quelque manière la vengeance de son mari... Oh! point d’observations, mon arai; j’ai tout arrêté. Que veux-tu? une folie en amène une autre ; nous serons sages à soixante ans.

— A la, bonne heure! Tu es bien décidé?

— Bien décidé.’

— Je vais faire demander des chevaux pour ce soir.

— Emmaillote une paire d'épées et une paire de

fleurets dans ton bagage. Moi, je ferai la roule à cheval, une cravache à la main, comme à la promenade.

— C’est entendu. Nous pouvons maintenant rentrer en ville. Je ferai mes adieux à quelques amis. Je comptais n’aller à Rome que le mois prochain; je profiterai de l’occasion pour avancer mon départ de quinze jours. Je cherche une maîtresse, moi aussi; je n’ai pas le temps delà trouver. Tous mes loisirs sont occupés: k Rome, je songerai à l’amour.

Les deux amis sortirent des Gashines et marchèrent ensuite, à travers la ville, jusqu’à la place de la Trinité; là, ils se serrèrent la main. Le comte Piranese passa le pont et se dirigea vers son atelier d’amateur, devant San-Spirilo ; Émile se dirigea lentement vers Santa-Maria J^oveUa.

A six heures du matin, la veille de Pâques, le comte Piranese arrivait à la crête noire où se désole l’indigent hameau de Radicoffani. Le brouillard tombait de cette cime des Apennins, en se déroulant sur la plaine stérile et bronzée qui n’a point de maître et sépare la Toscane des États romains. Le comte, accompagné de son domestique, quitta sa voiture et descendit la montagne à pied, avec lenteur, la main à la garde d’une épée, de peur de surprise. Aux premiers rayons du soleil, le brouillard se replia comme un voile et découvrit une lande volcanique, à perte de vue, sombre désert où l’homme n’a jamais planté un arbre ni une tente : c’est le néant pétrifié.

La double aiguille marquait déjà inexorablement huit heures à la montre du comte Giampolo Piranese, et pas une tête humaine, pas un dôme de berline ne se levait à travers les brèches de scories qui dentellent les hauteurs de Radicoffani. Le jeune Romain s’était arrêté sur la route de Ponte-Centino, et son regard, montant de bas en haut, interrogeait avec inquiétude cette limite aérienne de la Toscane. Vu dans cette direction, le village ressemble à un amas de ruines torréfiées par l’incendie; il y a tant de tristesse sur ces crêtes, que le soleil semble glisser sur elles sans les éclairer.

A neuf heures, un bruit éclatant tomba de la montagne sur la prairie. Une chèvre immobile sur le cône du volcan éteint bondit soudainement, comme à l’ap-

S4 Bff AMOLR DANS L'a\ ENIR

proche d’un être inconnu qui troublait sa solitude. Le comte Giampoio dévora du regard la cime de la blanche voie romaine qui se détache comme on large ruban sur le fond brun des roches : deux cavaliers s’y précipitaient avec furie; on eût dit qu’ils tombaient des cieux.

— Ce n’est pas lui, dit le comte, c’est l’autre f

Âu même instant, les cavaliers mirent pied à terre et saluèrent le comte avec une polifesse brusque. Taddeo Panini ôta lestement sa polonaise, retroussa ses manches, mit sa poitrine à nu, jeta son chapeau à vingt pas, et lira du fourreau une épée de cinq pieds de longueur; il était, lui, aussi démesuré de taille que son épée; un cadre d’épais favoris envahissait presque entièrement son visage. Ses yeux ardents semblaient jaillir d’une boucle épaisse de cheveux, comme deux éclairs d’un nuage noir; sa lèvre supportait une moustache rude et toulTiio, antérieure à Wagram. Le géant se mit en garde et attendit son adversaire, les jarrets tendus.

Le comte Giampoio jeta un dernier regard sur la crête de Radicoffani, et se tournant vers son domestique, il lui dit : — Émile n’est pas ici, il a été assassiné. Puis, se résignant à sa position, il mit l'épée à la main et commença le combat malgré lui.

Après deux minutes d’engagement, le jeune Romain reçut un violent coup d'épée dans la partie charnue du bras droit ; il laissa tomber son arme, et ne put

ni C'.oogic

UN AMOUn DANS L'AVENIR

retenir un cri de rage et de douleur. Son adversaire le salua poliment, s’habilla, et, remontant à cheval avec son témoin, il disparut bientôt derrière le pic Tolcanique.

Le domestique pansa de son mieux le comte blessé. Il courut ensuite à RadicolTani demander des chevaux de poste. Le comte se coucha dans sa berline. Ordre fut donné au postillon de mener bon train. A la pointe du jour, le lendemain, Giampolo était rendu à son palais t’ta (lelle Nxirate, à Rome.

Le comte Piranese fut complètement rétabli au bout d’un mois. Dans cct intervalle, il n’avait reçu d’Émile qu’une lettre fort courte, que voici ;

f Mon cher Pira,

» Je vais bien t’étonner en t’apprenant que je ne

> ^uis pas mort. Ne prends pas ceci pour une lettre : » c’est un ^igne de vie que je te donne, en attendant

> te jour où nous pourrons nous revoir. A bientôt.

> Émile Dutretz. »

» Venise, 3 avril 1811. v

Le jeune comte ne prit pas la peine de faire des

2C UN AMOUH DANS l’aVENIR

conjectures; il attendit Émile, et se lança dans le monde avec toute la ferveur de son âge et l’entrainement de ses passions.

Un dimanche de printemps, à*midi, Giampolo s’était arrêté devant le palais Sciarra, pour voir déQler les calèches, toutes pleines de belles dames qui sortaient de l’église Saint-Ignace. Le Corso était encombré de magnifiques équipages, et la circulation était difficile. La longue file se divisait au coin du Corso ; une partie montait à villa Borghèse, l’autre descendait à la place de Venise. Giampolo était en train de saluer les personnes de sa connaissance, lorsqu’il fut comme ébloui par un coup de soleil tombé d’aplomb sur ses paupières. Involontairement il porta ses mains sur ses prunelles, pour les raffermir, et brava une seconde fois la chance d’ophthalmie. Ce n’était pas un rayon du soleil romain qui avait brûlé ses yeux, c’était un visage bien plus beau que celui de la Madeleine que le Guide a peint dans le palais Sciarra ; bien plus beau que le groupe entier de chérubins que le père Pozzi, jésuite, a lancé à la voûte de l’église voisine. En ce moment, deux dragons régularisèrent la circulation des voitures, et la figure de l’ange fut emportée au vol, dans sa calèche d’azur, comme dans un nuage attelé à deux chevaux. Giampolo suivit longtemps les cent boucles de sa chevelure enfantine qui flottaient, au mouvement des roues, sur les plus belles épaules que le satin noir eût jamais encadrées pour un bal.

UN AMOUn DANS L’AVENIR ?.T

Il allait s’élancer à la poursuite de l'ange, lorsque deux bras l’arrètèrcnt et l’étreigiurent fortement.

— Pira I

— Émile I

Deux apparitions à la fois I

Les deux amis, enlacés l’un à l’autre, se jetèrent daps la rue San-Lorenzo in Lucim, pour éviter les voitures et le bruit, et pour s’accabler de questions à loisir,

— "Voici mon histoire en deux mots, dit Émile. Je ne sais si ma dernière affaire avec Taddeo Panini a été connue ; mais, au moment même où je montais à cheval pour Ronciglione, un ordre de Joachim Murat m’est tombé sur la tète et m’a étourdi. Il fallait partir pour Venise à la minute; la chaise de poste était sur la grande route, les chevaux attelés, un piqueur en avant. Les affaires de l’empire avant les miennes, me suis-je dit; et j’ai couru à Venise. Ce voyage m’a fait faire dos réflexions. A mon retour à Florence, je me suis démis de ma charge. Me voilà indépendant; toute espèce de service m’est intolérable. Devenu libre de mes actions, j’ai écrit deux mots à Taddeo Panini ; les voici a peu près :

t Monsieur, je vous attends maintenant où il vous > plaira de venir; tout endroit m’est bon. »

El j’ai signé. Le spadassin m’a répondu ceci :

€ Monsieur, je me déclare satisfait, et je suis

2G UN AMOUR DANS l’avBNIR

» charmé que votre blessure n’ait pas eu des suites » fâcheuses. Vous êtes un brave, mais vous n’étes » pas adroit... >

Tu t’es donc battu pour moi, mon ami ?

Giampolo sourit et tendit .la main à Émile.

— Tu t’es battu avec ce crâne de Wagram, s’écria Émile avec un effroi rétroactif, toi qui n’as jamais manié que le ciseau dans un atelier ! Oh ! voilà du dévouement ! donne-moi ta main, que je la serre devant le portique d’Antonin-le-Pieux.

— Mais, n’aurais-tu pas fait la même chose à ma place?

— Moi, moi, parbleu ! c’est bien différent ! moi, je me moque des crânes et de tous les sergents-majors de la Grande Armée!' moi, j’ai touché Lebrun vingt fois !...

— Brisons là, mon ami; parlons d’autre chose... <ju’as-tu fait à Venise?

— Rien. J’ai noyé un secret d’État dans le Lido; j’ai fait un croquis de la Piazetla, que j'apporte à mon maître. Le voilà dans mon portefeuille; je te le dédie, l’acceptes-tu ?

— De grand cœur : c’est un souvenir d’une grande époque de notre vie.

— J’ai dessiné sur la feuille blanche ùo la Icllre impérative de Joachim Murat.

— Deux trésors pour un : l’autographe d’un héros et

. ÜN AMOni HANS l’aVKMR 29

le croquis d’un ami. io leur garde la première place dans le musée de mon alcôve. Merci.

— Sais-tu, Pira, que les Romaines sont ravissanlcs le dimanche. Saint Ignace doit être désolé d'élrc en paradis. Quel luxe de toilettes ! quels heaux visages f quels beaux chcveux-l C’est Paris qui vient visiter Home par ordre de l’Empereur... Apropo.s, jeté soupçonne fort, Pira, d’avoir laissé tes yeux dans une calèche d’azur qui courait à la villa Borgliése... Voyons, conte-moi ça : où en sommes-nous de nos amours ?

— Tu assistes au premier chapitre. As-tu remarqué une ligure clans celte calèche ?

— J’en ai remarqué deux : une dame charmante et sa fille, une enfant.

— Une enfant de quinze ans I

— OUI beaucoup plus jeune... ’l'u confonds avec la mère.

— Je n’ai pas vu la mère.

— Oui, j’entends ; celle que tu as remarquée, c’est la mère, une femme de vingt-six ans environ, belle comme une Cornélie chrétienne, avec des cheveux d’un admirable noir romain.

— Avec des cheveux blonds.

— Noirs.

— Blonds, te dis-je; je les ai suivis, de l’œil, jusqu’à via CondaUa, dans une longue traînée de soleil.

— C’est ce qui te les a faits blonds.

— Émile, es-tu fatigué de ton voyage?

3C UN AMOÜR DANS L’aVENIR

— Non; j’ai déjeuné à Baccano, où j’ai dormi trois-

heures. ^ ■

— Eh bien I allons à villa Borghèse; en trois bonds nous reverrons mon ange à l’ombre, et ta me diras : J’ai tort.

-- Tort ou raison, je suis tout à toi.

Ils remontèrent lestement le Corso, et en arrivant sur la place du Peuplier, iis virent la calèche d’azur arrêtée au pied de la colline de la villa Medkx; elle était vide. Le cocher dormait au soleil, sur le siège.

— Il n’y a point d’armes, point de chiffres, dit Giampolo en examinant la calèche.

— Je puis t’afflrmer que c’est une dame noble, dit Émile; elle n’a pas daigné me regarder parce que j’étais à pied.

— Encore une fois, Émile, il s’agit d’une jeune personne de quatorze à quinze ans.

— Tu n’as vu que sa tête; moi j’ai vu son buste. C’est une enfant, une belle enfant, c’est vrai, mais la mère vaut cent fois mieux... Tiens, regarde, regarde là-haut sur l’escalier de la promenade... ce sont elles... la mère et la fille... La fille court après un papillon... la mère s’appuie sur la balustrade du côté do villa Borghèse... Montons! montons I nous descendrons par l’escalier de la Barcaccia.

— Point d’aiïeclaiioa, Émile, je t’en conjure; marchons avec calme, d’un pas de promenade.

— Parlons bas surtout; la parole monte dans cette

atmosphère si transparente; on ne perd pas un mot à cent pas... Pira, mon ami, modère-toi, tu cours avec l’agilité d’un chevreuil.

— C’est singulier comme je suis agité!... on dirait que je suis à la veille d’un événement... Émile... tu as raison... ce n’est qu’une enfant... une enfant!

— Ah ! t’ai-je trompé?

— Une enfant... adorable!. ..àcetàge... douze ans... déjà quelle taille divine! quel pied charmant! Encore

un souffle du printemps, et cette jeune fleur...

— Mais la mère ! la mère ! Regarde donc.. . Oh ! c’est la statue de Rome qui s’est animée et qui va se promener à villa Medici, pour contempler son domaine I -- Elle est très-bien... oui... la mère... si c’est sa mère...

— Que veux-tu qu’elle soit?

— Moi qui cherche partout une tète de sainte Cécile...

— Prends la tête de la mère.

— Tête païenne ! la mère... des traits de l’Olympe... L’enfant a un visage du ciel... douze ans... treize au plus.

— Tu la vieillis.

— Je lui en aurais donné quinze dans sa calèche.

— Ah çà, mon ami, vas-tu te rendre amoureux de celte enfant qui chasse aux papillons?

— Eh ! tu sais bien que non... c’est un ange que j’admirc en passant, voilà tout.

32 UN AUODR DANS l’aVENIK

— Admirons la mère... Parole d’honneur! elle est radieuse ainsi, avec celte auréole de soleil, d’arbres et de fleurs... Elle a l’air d’attendre quelqu’un.

— Son mari, peut-être.

— C’est une veuve, j’en suis sûr... il n’y a que des veuves maintenant, nos batailles ont consommé tous les maris. C’est une veuve. Ralentissons notre marche pour ne pas les dépasser.

— Vois comme l’enfant prend un air grave à mesure que nous approchons. On dirait d’une demoiselle qui sort du couvent.

— Tu la grandis.

— Et quand je pense qu’il y a là-bas, dans êcltc grande ville, quelque jeune fat qui, dans deux ou trois ans, épousera cette petite fille... Figure-toi cette petite fille à seize ans... Il n’y aura pas assez d’amour dans cette Rome qui a tant aime pour payer son premier sourire!

— Allons, je vois que tu vas lui faire une lettre de change d’amour payable dans trois ans. C’est très-bien d’ajourner ainsi une passion; prends garde d’oublier ta dette à l’échéance. Cela me rappelle un vieux conte. C’était un bon fils qu’on réveilla à minuit pour lui annoncer la mort de son père : « Ah ! mon Dieu ! ditil, que j’aurai de chagrin demain matin à mon réveil !» et il se rendormit.

— Ohl si je pouvais dormir trois ans I . En causant ainsi, les deux jeunes gens avaient at-

DN AMOUn DANS i/avENIR

leint les deux belles inconnues; ils leur jetèrent un dernier et rapide coup d’œil et ne se retournèrent plus. Ils poursuivirent silencieusement leur route sous les grands arbres de Moiitc-Pincio, jusqu’à l’église de la Trinité ; puis ils retombèrent sur le Corso, par le grand escalier et la place d’Espagne.

— A leur retour, nous ne les manquerons pas ici, dit Giampolo, et nous les suivrons malgré leurs chevaux.

Et ils se posèrent en observation devant le palais Piano.

Leur attente fut assez longue, mais ne fut pas trompée. La calèche traversa la place ronde, où l’obélisque semble marquer l’heure, comme une aiguille sur un cadran. Cette fois, les chevaux marchaient d’un pas modéré qui permettait de suivre. Émile et Giampolo prirent les devants à peu de distance, réglant leur pas sur le bruit des roues. Devant la place Colonne, la calèche les devança; elle courut au galop de ses chevaux jusqu’à la place de Venise, et disparut à l’angle du palais Rinuccini. Nos agiles jeunes gens brûlèrent le pavé du Corso, et furent assez heureux pour arriver devant le palais de Venise, au moment où la voiture s’arrêtait à la porte d’une élégante maison, voisine du palais Torlonia, et devant l’église de Jésus.

— Bien I dit Giampolo, nous en savons assez. Rentrons, Émile; viens te reposer chez moi maintenant.

— Mais il me semble, dit Émile, que nous rie savons rien.

34 N AMOUR DANS l’avENIR

— Nous savons tout"; du moins, nous saurons tout ce soir. Ma mère connaît la place de Venise comme son salon; ma mère est une des plus dévotes mondaines de l’église Saint-Ignace et de 1‘église de Jésus; elle • sait par cœur le personnel des messes de midi. Rentrons.

— Oui; mais, avant de rentrer, nous devrions faire . deux tours de promenade devant le temple de la déesse.

— Y songes-tu, Émile ? moi, en négligé du matin l toi, en costume de voyage ! Tout dépend de la première idée qu’on donne de soi aux femmes. Allons nous ha-> biller.

— Justement mes malles sont à la douane de terre, sous le péristyle d’Anlonin-le-Pieux, dont on a fait un douanier. J’ai commandé chez Léger, à Paris, des habits de toute façon; j’ai dix paires de bottes Sakoski, dont cinq à revers ; c’est du dernier genre, avec des culottes de casimir agrafées à six pouces au-dessous du genou. Elleviou les porte à ravir dans les Maris- Garçons. Tu choisiras ce qui te convient dans mon bagage. Allons chez Antonin-le-Pieux réclamer nos costumes de bal.

Le palais de Piranese est une délicieuse résidence, comme l’artiste la désire. Il y a une cour, au midi, sombre et mélancolique; une cour fraîche, à pierres vermoulues, avec des vignes grimpantes et une fontaine qui- fait un petit bruit de pluie sourde dans une conque de mousse, soutenue par deux tritons dévastés.

UN AMOUR DANS l’aVENIR 35

Au nord, il y a un jardin d’une négligence adorable; c’est une association fortuite de pins, de citronniers, de platanes, d’acacias, de jasmins" d’Espagne , qui se sont arrangés d’eux-mêmes par ouvrir çà et là quelques allées de gazon et de marguerites. Par intervalles, on y rencontre quelque dieu Terme décapité ; quelque Cupidon sans bras , embrassant une Vétius sans tête; quelque Jupiter disgracié; quelque faune se voilant de lierre, par pudeur moderne; quelque buste de César mal échenillé. Ce mélange de pierres et d’arbres insoucieusement taillés est charmant à Rome , devant la rude façade d’un palais bâti avec une rognure du Colisée. Il y a, par dessus tout ce dédain des petites choses, un soleil, un air, une lumière, une animation , une solennité qui donnent un caractère incomparable de poésie au moindre brin d’herbe qui se courbe sous vos pieds.

C’est dans ce jardin que nos deux amis se promènent apfés un long dîner, pendant lequel la marquise Piranese a fait tous les frais de la convei-salion. La belle statue ambulante du Monte-Pincio n’est plus un être anonyme : c’est la noble comtesse Rosa Raima, veuve d’un brave tué à Marengo ; elle est âgée de vingt-huit ans; elle a une fille unique nommée Cécilia ; un cousin, d’un âge mûr, le comte Felice Mattéi, qui passe pour être l’amoureux infortuné de sa céleste et inexpugnable cousine. Elle se prodigue peu dans le monde; elle va tous les jours à la messe de dix

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heures, à l’église d.e Jésus, et passe la belle saisdh à Tolenlino, dans un château sur les rives de la mer Adriatique, avec sa fille et son cousin.

Émile et Giampolo s’épuisent en commentaires sur tout ce qu’ils viennent d’apprendre, et chaque minute fait éclore un projet nouveau.

— Mon ami, dit Émile, il/aut nous arrêter à celuici, c’est le plus raisonnable. Ta mère donne une fête dimanche à la villa Piranese ; nous jetons deux mille écus dans l’Anio ; nous invitons cent personnes ennuyeuses qui serviront d’épais manteau à l’adorable comtesse et à sa fille... Tu ris?... Pourquoi ris-tu?

— Je ris, Émile, d’une idée bien simple. Nous nous tourmentons ici à faire des plans comme deux amoureux aux abois... De qui es-tu amoureux, toi, Émile ?

— Moi ! mais de personne. C’est pour toi , il me semble.

— Pour moi ! V songes-tu ? Ce matin , j’ai été saisit d’un éblouissement, voilà tout. Me crois-tu assez fou, mon ami, pour essayer une intrigue absurde avec une jeune fille de douze ans?

— Comte Pira, vienne l’an prochain, et tu mourras d’amour pour cette jeune fille.

— L’an prochain, c’est possible... Je le l’ai déjà dit, oui, si mon coup d'œil d’artiste ne me trompe pas, ce sera dans deux ans la plus belle personne de toute l’Italie. Et elle s’appelle Cécilia l... Voilà de la prédestination I...

UN AMOUR DANS l’aVENIR 37

— Écoute, Pira, ne jouons pas au plus fin, ce n’est pas bien entre amis. Je suis convaincu que tu brûles de revoir la mère et l’enfant. Tu ne te rends pas bien raison de ce que tu éprouves ; tu ne sais pas précisément ce que tu veux ; tu es enlrainé par une idée indécise vers un but qui n’est pas fixé. Bien plus, je jure que tu donnerais la moitié de ta fortune pour acheter vingt-quatre mois au Temps et les dévorer avant ta nuit.

— C’est vrai... Tu vois que je suis fixé.

— Oui, fixé sur l’impossible.

— Enfin, que faut-il que j[e fasse ? Voyons, parle, je t’obéis.

— Moi, j’ai ün principe.

— Voyons ce pi incipe.

— C’est de se laisser faire par la vie, puisqu’il y a quelqu’un là-haut, ou là-bas, qui veut bien prendre la peine de nous conduire à notre insu. Tu es jeune, riche, noble, oisif : laisse couler le Tibre ; quoi que tu fasses, il ira toujours à la mer.

— Tu parles comme un livre sybillin... Cela veut dire...

— Cela veut dire que la marquise Piranese donnera sa fête dimanche prochain , qu’elle invitera la belle veuve, sa fille de douzeuns, son cousin de cinquante, et que le hasard fera le reste.

— Émile , regarde-moi bien en face... Tu as des projets sur la belle veuve ?..

3S VN AMOUR DANS l’ AVENIR

— Moi I eh i mon Bieu ! j’ai des projets sur toutes les femmes de l’empire français t Tu tfes pas un grand sorcier pour avoir deviné cela.

— Ainsi, c’est en ton honneur que nous donnons fête à ma villa.

— A la bonne heure... donnez toujours la fête et nous verrons.

— U sera fait selon ta volonté.

— Maintenant , tu me permettras d’aller faire une

longue sieste. Depuis Florence je n’ai pas dormi. Jusqu’à dimanche prochain nous laisserons nos passions en repos. Adieu, '

Les équipages roulent et tontToter cette poussière deux fois sainte qui couvre ta route du Goitséeà Saint- Jean de Latran et l’ancienne voie Tihurtine jusqu’à la villa Pivanese. C’est Theure où le soleil dn printemps s’incline sur l’horizon de la mer, où la lune sort de ta crête du Soraclecommeun large bouclier dN»r exhumé d’une fouille. Le lilas, le cbèvrel'eiHlle , l’aubépine, i versent leurs parfums le long des baies 'vives <qui bardent la voie antique. On dirait que le ciel et la tenre s'associent aux maiU'es de la villa Piranese pour fêter une mère aussi belle que sa ftile, romme ces deux |

DH AMOt'B DANS l’AV£NIA 39

fammes qa’Horace immortalisait dans une ode sous les ombrages de ce même Tibur.

Uoe calèche bien connue s’est arrêtée à la grille de la villa. Émile et Giampolo, indilférents à tout ce bruit de danse et de musique qui se fait autoi:»' d’eux, liront pas cessé d’interroger le grand chemin depuis midi.

Les voilât dit le jeune Homain; et il court les annoncer à sa mère. Ëniiiie se mêle à la foule qui se promène sons les grands pins de l’Anio.

La marquise Piranese fait les bonneurs de sa villa aux deux belles étrangères et à Féliœ Mattéi qui les accompagne. Giampolo est venu rejoindre son ami.

— Oh I c’est foudroyant de beauté 1 s’est écrié l'ardent Ëknile en entraînant Piranese sur les bords soMtarires du ieu\«.

— Émile, dit Giampolo, le croiras-tu? j’ai voulu offrir le bras à la mère, ma parole est morte siur la lèvre, mon bras s’est brisé. Je me sois appuyé contre ufl arbre, j’ai vu danser, ies penpdiers autour de moi, j’ai douté un instant de ma raison. Oh ! laiase-mot renpirer! je suis fou... comme elle agrandi depuis l’autre jour I

— La«èi«?

— Que Ois-tu, la iBére ?-.. La mère est dqjà bien assez grande f

— Comte PirSy tes yeux to trahiseent... la fille a toujours sa taille d’enfant...

— Tu ne l’as pas' vue; tu n’as regardé que la raère.

— Comme tu voudras. Il faut avoir de la complai> sauce pour son ami.

— Oui, je conviens avec toi que Cécilia est une enfant; mais quand on a vu cette enfant, il faut jeter l’ancre et attendre qu’elle arrive; il faut lui servir d’ange gardien, de peur qu’elle ne heurte son joli pied contre le caillou du chemiiT; il faut veiller autour d’elle pour écarter les indignes; il faut suivre tous les développements de ce corps divin, jusqu’à ce que l’enfant disparaisse et que la fiancée se révèle. Alors, il faut lui donner son âme, sa vie, sa fortune, afin d’acheter à vil prix cette couronne de beauté que les femmes ceignent à quinze ans. Oui, je jure par mon ciel romain, par les saintes eaux de ce fieuve, par les mânes des héros païens, par les reliques des martyrs, par le temple de la sibylle, par la basilique de Saint-Paul, je jure que cette jeune fille ne sera qu’à moi, loreque Dieu et les dieux l’auront élevée jusqu’aux embrassements d’un époux f

— Comte Pira, voilà un serment parfait et surtout fort sérieux.

Oui, très-sérieux au fond, quoique la forme soit ridicule. Souvent rien n’est plus grave qu’une plai- I santerie. .

— Te voilà dans une singulière position. Chaque matin, en te levant, tu diras : Allons voir si je puis

commencer à devenir amoureux”; tu trouveras Côoilia comme tu l’auras laissée la veille, et tu rentreras chez toi, en disant : Je serai probablement amoureux demain ou après-demain, le plus tard à midi. Enfin viendra le jour où tu sortiras de ton palais, avec un cœur serein et tranquille ; Gécilia aura grandi à ton insu, dans la nuit, comme i’aloès : aussitôt ta passion éclatera comme un volcan, tu feras vingt sonnets, tu paieras des sérénades, tu brûleras le pavé de la place de Venise, tu donneras un bon coup d’épée à quelque rival, et pour finir le roman, tu te marieras, parce que tu n’es pas né séducteur.

— Je me marierai, n’en doute point.

— Quant à moi, je t’avoue, Giampolo, que je suis enchanté de tes plans ; voici pourquoi : tu m’abandonnes la belle veuve, et je m’en empare; elle ne sera qu’à moi, je le jure par le Blj-x* Celle-là est toute formée, c'est du bonheur à la minute. Nous l'inviterons, le dimanche, à la villa Piranese, jusqu’à l’accomplissement de mes vœux... Dans quelle espèce classes-tu le Felice Mattéi?

— C’est un vieux soldat qui s’est fait antiquaire, c’est un compagnon d’armes de Balma, c’est un rusé Calabrais qui, malgré sa finesse, a perdu la moitié de sa fortune avec de vieilles statues, et qui veut la rattraper par quelque coup de dés heureux.

— J’entends... S’il me gêne, je l’enterre dans une fouille. ‘

— Émite, mon ami, ne va pas me faire yaelqae folie à travers mes projets, entends-tn Ÿ

— Sois tranquille, je serai ton mentor.

Cependant les quadrilles tourbillonnaient dans le

quinconce sablé d'argent, au bruit de la musique, au murmure des hauts peupliers, des grands sapins et de l’Anio. Les arbres et le fleuve rafraîchissaient rirrilation haletante de tout ce monde en délire qui dansait en plein air. Là figurent les grands noms de l'aristocratie romaine, les Corsini, les Torlonia, les Pamése, les Rospigliosi, les Chighi, les Ludovisi, lea Barberini, les Borghèse, les Giustiniani, les Braschi, les Spa4a, tous les noms qui tirent leur noblesse d’une ruine antique, d’un champ de bataille, d’un patrimoine d’église ou de l’auréole d’un saint. Les femmes qui pw- | tent ces noms sont harmonieuses et rayonnantes ; elles ont des visages de saintes ou de déesses, elles ont des

pieds adorables qui sont à l’aise sur le tapis dit salon, sur le marbre de la basilique, sur le gazon d’un bal dV'té.

Au moment oü la comtesse Rosa Balma et sa fUle arrivaient à la danse, le dernier rayon horizontal, parti du couchant , lançait une gerbe d’or sous les branches -inclinées, et illuminait cette ébloui^ante constellation de danseuses romaines. On aurait ditquc le fils de Latone avait animé toutes tes statues de ses amantes du musée du Capitole, et qu’il leur envoyait son dernier sourire du jour, sous les arcs de triomphe

UN AUOUB DANS l’aVBNIR

des aqueducs romains. Un instant les quadrilles s'arrêtèrent et la musique cessa de taire violence aux pieds de la danseuse; on entendit un murmure d’adnüration prolongé, et la danse continua : c’était ainsi <pie le bal avait salué la belle comtesse et sa ravissante fuie. Elles priaient le môme costume, de sorte que la ûlle était la miniature exacte de sa mère : jamais robe blanche, relevée par un spencer de velours noir, n’avait passé avec plus dî bonheur de l'aiguille * de la Parisienne au gynécée de la Romaine française ; jamais costume aussi ne fut mieux inventé pour découvrir décemment le corps des belles femmes.

Au môme instant, deux nouveaux cavaliers entraient aux quadrilles, Émile et le comte Piranese ; Émile avec la comtesse, Giampolo avec Cécilia.

L’enfant dansait déjà comme une demoiselle qui sort du couvent, et il se faisait autour d’elle un concert de douces paroles qui l’environnaient comme une mélodie d’éloges; c’était de l’admiration mise en musique et chantée par les plus charmantes voix et la plus amoureuse langue du monde. Cet harmonieux hommage rendu par des femmes à des femmes remontait de la lUle à la mère, et leurs jeunes danseurs, ivres de joie, semblaient vouloir retenir pour eux quelque grains de cet' encens qui fumait aux pieds des deux déesses du bal. Au tomber du jour, une illumination écla*^ante et soudaine ramena le soleil sur l’horizon. La danse était arrivée à son délire sous la

’i4 ’:N AMOUn DANS^ f/A VENIR

mystérieuse influence de la nuit; les mains l'rénétiques serraient les mains langoureuses, les yeux italiens se croisaient comme des éclairs rames, le bruit sourd des pieds se mêlait au frôlement des robes ; les aspirations des poitrines ardentes accompagnaient la musique folle; les lèvres altérées de plaisir se ruaient dans l’air vide, pour saisir au vol les émanations voluptueuses que chaque femme laissait après elle en se déplaçant. Aux environs, tout respirait l’enchantement et la grâce. L’astre romain qui montait sur les collines deTivoli s’était caché dans la cime des chênes, comme aux veillées des fêtes de Vénus; le vent du fleuve apportait aux oreilles l’orchestre des cascades; une clarté molle faisait saillir la façade aérienne de la villa sur un fond noir de cyprès et de pins, l’arbre de la mort et l’arbre de la vie; un charme inexprimable coulait à flots sous ce grand ciel, et semblait rendre à ceux qui vivaient ce trésor de volupté puissante que les héros d’autrefois avaient laissé en réserve dans ces lieux, où passèrent tous ceux qui furent grands par l’amour.

Émile ne s’était jamais trouvé à pareille, fête; il ve* nait de se révéler à lui-même tout ce qu’ajoute à la furie du désir la musique d’un bal nocturne sous les pins de la campagne de Rome : ses mains étaient brûlantes de la sueur des mains de l’adorable comtesse; ses bras étaient brisés; ses joues seihblaient garder l’empreinte des boucles de cheveux qui flottaient aux

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joues de sa danseuse ; tout son corps gardait comme un souvenir de quelque divin pli de robe, qui l’avait effleuré en courant. La danse finie, on suivit la marquise Piranese sous la longue allée de peupliers qui descend à l’Ânio. Émile offrit son bras à la comtesse, qui tenait Cécilia par la main : il regarda cette femme un instant avec des yeux de devin, et elle lui parut vaincue par le délire du bai. Une pensée vint à l’esprit du jeune homme : — Boccace a raison, se dit-il, et j’ai tort; la femme est forte dans le foyer domestique, et pendant le jour; elle est faible la nuit, après un bai. Jusqu’à présent, je ne fus jamais qu’un grand sot et un maladroit.

Et il regarda très-attentivement la comtesse. La danse avait dévasté sa jolie robe et sa chevelure ; ses beaux yeux noirs mouraient de langueur; son teint semblait luire au feu d’une fièvre amoureuse, sa poitrine agitait le velours du spencer comme une petite vague d’azur; son corps fléchissait de faiblesse : oa eût dit qu’elle demandait grâce à un amant, et qu’elle le suppliait, dans un silence expressif, de ne pas user de sa puissance sur une pauvre femme abattue.

— il faut être très-banal dans mon début, pour ne pas l’elfrayer, dit Émile mentalement. Et il se raidit sur ses pieds pour se rassurer lui-méme. •

— Le bal a fatigué madome la comtesse, il me semble ?

— Moi, Monsieur ! Oh ! mon Dieu, Ron : je suis prèle

VN AXODR DANS l’aTENIR

à F^mmencer. J'aime beaucoup le bal. Un bal de nuit, sous les arbres, est délicieux, n’est-ee pas, monsieur ?

— Oh 1 adorable 1 ravissant !.. et quelle belle nuit f

quel beau pays ! quelle gracieuse campagne I Si Dieu était exilé du ciel, il viendrait habiter ici ; c’est bien te terre de Saturne c’est le Latium enchanté.

— N’aimez-vous pas mieux la France, monsieur ?

— Mais je crois que nous sommes en France, Madame, département du Tibre.

•— Oui, sur la carte de l’Empereut.

— Et ce sera, j’espère, une carte éternelle comme celle qui est incrustée sur la muraille de l’escalier du Capitole. Ainsi, j’ai l’honneur d’être votre compatriote, par la grâce de Ronulus et de Napoléon. Notre pays est fort beao.

En ce moment, la marquise Piranese, sui^ne d’une foule dedames, s’approcha de la comtesse Rosa Balma et lui dit : — Oh ! madame, nous raffolons de votre charmante fille; toutes ces dames veulent l’embrasser; nous vous l’enlevons...

— C’est une idée de Giampolo, pensa Émile ; il travaille pour lui et< pour moi.

Cécilia, riant avec une joie enfantine, se jeta dans les bras de la marquise. Émile et la comtesse restèrent seuls. La liberté romaine permet ces téte-â-tête, à la campagne, et personne ne les blâme, la première fois.

— Voilà donc l’Anio, dit 'Émile, prœceps Anioi

UN iLMOUR DANS L’AVENIR 47

«xcosez la citation^ madame, elle est courte et de eireonsËance; voilà doue cette poétique rivièi^eoii S3 sont abreuvés tant d’amoureux, depuis Horaœ, qui logeait par là, jusqu’à... jusqu’à moi !

Un moment de silence. Émile atteudait uoe parole de la comtesse ; elle ne dit rien.

— C’est ki, poursuivit Émile, qu’Horaee a fait celte ode qui oommeuce par ce vers : O mère pins belle que su fille t O mater ^Itd jm/eàftor 1 deux Romaines de ce temps; il me semble les voir là, sous ces arbres, dansant au clair de lune, imminente Imâ ; excuses encore cette citation. Madame, elle est d’Hoiace: heureux poète, domiciHé à Tibur, citoyen français t

— Y a-t~il longtemps que vous êtes sorti du Lycée impérial? demanda la comtesse d’un ton qui paraissait ironique.

Une sueur froide comme une vague de l’Anio courut subitement sur le corps d’Émile.

— J’ai vingt-deux ans, madame, répondit-il en sc redressant sur la pointe des pieds.

— Vous aimez l’Empereur, sans doute, puisque vous êtes rami du comte Pirunese ?

— L’Empereur est le bienteitenr de ma famiBc.

— Et vous n’êles pas à l’année t

Émile pôlit d’indignation.

•«•J’y serai quand l’Empereur m’appellera ) Je sais fils unique de veuve : mon père a été tué à la Imtaille navale d'Aboukir, sur le Tonnant, à côté de Dupolrt-

Thouars; mes deux oncles sont morts à Trafalgar, l’un sur le Platon, l’autre sur le Bmentaure. Je suis d’une race de héros, comme vous voyez, Madame ; je puis parler à la veuve de Balma. Excusez-moi, Madame, si je réveille de tristes souvenirs.

— Oh f monsieur, jé suis assez forte pour supporter des souvenirs; il y a toujours quelque chose de romain dans notre sang de femme. S’il y avait un escadron d’amazones, je ne danserais pas ce soir à la villa Piranese !

Émile bondit comme si la flèche d’Ântiope l’eût frappé au cœur.

— Madame, dit-il avec un sang-froid emprunté, si les paroles que vous venez de prononcer ont, dans votre intention, quelque chose d’offensant pour moi, je vais mesurer d’un bond la hauteur des cascades de Tivoli?

Et il flt un pas vers le fleuve.

— Pour vous, non, monsieur, mais pour un autre.

— Cet autre. Madame, est sans doute mon ami, le comte Piranese. Je suis aussi jaloux de son honneur que du mien.

— Calmez-vous, monsieur, et veuillez bien m’écoutér. 11 y a à la villa Reale de Naples un homme qui est plus qu’un roi, c’est un héros; c’est Joachim Murat. Il honore de son amitié le comte Giampolo Piranese, vous le savez. Comment répond-il à cette amitié, votre jeune comte I Le voici : il danse aux fêtes de la l'ilia Reale; il étale son luxe de grand seigneur à

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Chiaïa, à la rue de Tolède et à San- Carlo; et puis, quand le roi de Naples tire l’épce et va percer au cœur quelque ennemi au bout du monde, le comte Giampolo va ciseler de mauvaises statues dans un atelier de Florence ou de Rome ; passe encore si c’était un Michel-Ange ! Eh bien f moi, qui me suis condamnée à la retraite depuis la mort de mon mari, j’ai accepté l’invitation à cette fête; j’ai voulu voir le comte, j’ai voulu lui parler; il m’a toujours évitée, comme s’il eût pressenti ce que j’avais à lui dire ; il a dansé avec ma fille, avec une enfant, comme pour s’acquitter, de quelque manière, d’une politesse qu’il me doit. Vous ôtes jaloux, dites-vous, de l’honneur de votre ami, et moi, monsieur, je suis jalouse de l’honneur d’un compatriote, d’un noble romain. Voilà ce que j’avais à lui dire; je vous l’ai dit, à vous, monsieur, son ami ; j’espère que cela ne sera pas perdu.

La comtesse Rosa Raima fit une révérence, et laissa Émile pétrifié.

Lorsque la belle Romaine eut disparu derrière le massif d’arbres, le comte Giampolo tomba comme la foudre devant Émile.

— J’ai tout vu, dit le comte, tout I Tu es un étourdi, un fou ; tu me perds, tu brises mon avenir. Comment, malheureux ! à la première entrevue, tu brusques la déclaration avec une femme de cette trempe, ici, . à deux pas de tout ce monde f Tu as de singuliers moyens de séduction. Écolier maladroit!... Je crois

5Û CK AMOUR DANS L’avENIR

bien, maintenant, que toutes les femmes s’évapuron

entre tes bras, et qu’il n’y reste que les maris I

Émile, les bras croisés, un pied tendu en arrière, i’autre en avant, attendit la fin de cette mercuriale.

— Tu nous a donc vus? dit-il avec un îon d’ironie.

— Parbleu I si je vous ai vus ! j’étais à vingt pas, posé en espion.

— Nous as-tu entendus ?

— Entendus, non ; mais , à votre pantomime, je parierais d’avoir deviné toute votre conversation. Elle surtout, avec ses gestes romains dont j’ai l'habitude, aurait pu se dispenser de parler: c’était l’indignation de la fierté romaine outrageusement blessée; c’était Lucrèce moralisant Tarquin avant le coup de poignard... Àu reste, mon ami, brisons là; c’est encore une leçon que tu reçois; mais ne fais pfus le procès à Boccace dorénavant.

Émile se comporta généreusement; au ohangenfient qui s’opéra sur sa figure et dans son maintien, ü eût été facile de voir qu’il remettait au fourreau l'épée du sarcasme, déjà tirée à demi. 11 était sur les terres du comte; la joie d’une fête rayonnait partout; il pouvait, d’un mot, jeter la tristesse dans une nuit qui promettait encore tant de plaisir. Benvopom les choses sérieuses à demain , se dit-il à lui-mème , selon le précepte ancien ; et il prit joyeusement le bras de son ami. ~ — Oui, encore une folie , dit-il en riant ; pour con-, guérir une maîtresse, je me verrai contraint à me

UN AMOUK OA.NS L’aVENIR ë1

marier. Les femmes ne sont pas connues : elles valent mille fuis mieux que leur réputation.

— Crois bien, mon ami, que tu ignores les premiers éléments de la stratégie de la séduction. Tu aurais échoué devant Messaliue, là, sur cette même place, à dix heures du soir.

— Mais toi, voyons , loi, comte Pira, toi, mon maître, as-tu fait beaucoup de victimes?

— Moil... quelle question ?... moi... je m’occupe ^'art... moi , je ne fais pas métier de séduction... et puis... il faut être discret, jvois tu...

— ÂlloQs, tais-toi, fat ! tu es comme moi, et comme tant d’autres, tu es un Tantale de volupté.

— Mais ne m’as-tu pas dit toi-même qu’il y avait à Paris un acteur d’opéra qui recevait tous les jours une déclaration et un rendez-vous?

— Eh t mon Dieu I il y a dans notre Paris,.où il y a tout, il y a dix femmes vieilles et repeintes à neuf qui , depuis trente ans, écrivent des lettres d’amour aux grands acteurs, aux grands artistes, aux grands M-ateurs de la Constituante , de la Convention, du Direetoire : à Mirabeau, à Talma, à Louvet , à Lebrun- Pindare, à Elleviou, à l’empereur de Maroc... On ne montre que les lettres , on se garde bien de montrer les femmes ; les lettres sont toupmrs fraîches et sans rides Cela fait ébahir tous les badauds du foyer.

, — Très-bien, Émile ; je suis charme de voir que ta

crois à la vertu des femmes honnêtes.

5S UN AMOUR DANS L’aVENIR

— A la vertu ? oh I ceci nous mènerait trop loin. Ilentrons au salon ; le concert commence , j’enterïds la voix de Tacchinardi ; ne perdons pas Tacchinardi.

En ce moment , on entendit le roulement d’une voiture sur la voie publique et le grincement de la grille qui se refermait.

— Ah ! dit Giampolo, voilà des fugitifs...

— Au. moment où Tacchinardi chante !... Il n'y a qu’une femme... Il n’y a que...

— La belle veuve?... Crois-tu, Émile? Eh! courons à la grille... Grand Dieu ! quel scandale !...

— Courons... oh ! c’est elle; je reconnais le bruit des roues de la calèche d’azur.

— Émile, malheureux enfant, qu’as-tu fait? Demain nous serons la fable de Rome. Voilà mon do- | mestique Luigi qui s’en revient... Luigi... Luigi... quelles sont les personnes qui partent?... Ce sont elles ! malédiction !... Je n’entends plus Tacchinardi... i il s’est arrêté au milieu de l'air... Oh! que se passet-il au salon ?

— Écoute, Giampolo : que tout le scandale retombe sur moi; je pars... je vais à Rome... Nous nous verrons demain... je vais loger à l’hôtel de Paris, place du Peuplier...

— Attends, attends, questionnons quelqu’un... Et | Tacchinardi qui ne chante plus!.. Si ma mère se trouvait mal!., Luigi! Luigi!., arrive donc... iciici... sous les arbres... c’est moi.

CN AMOÜI» DANS L AVENHî 53

Le domestique obéit.

— Dis-moi, Luigi, que se passe-t-il au salon? Ya, ne crains rien , parle-moi franchement.

— Je ne sais pas bien , seigneur comte , dit le domestique; mais cette dame , et le petit monsieur laid , et la demoiselle, ont pris congé de madame la marquise. La belle dame avait l’air, d'être en colère, et elle a répondu fort sèchement à madame la marquise. Et puis, on disait...

— Voyons , que disait-on ?

— On disait que cette dame,., la belle dame... avait été insultée par votre ami... d’autres disaient que non... que c’était...

— Que c’était?..

— Que c’était une brouillerie d’amants... et que votre respectable mère, madame la marquise , avait pris par la main la petite demoiselle, pour laisser la mère toute seule... avec vous... d’autres disaient avec le seigneur votre ami... et on parlait beaucoup, et on n’écoutait pas le célèbre Tacchinardl... et le célèbre Tacchinardi, voyant qu’on ne l’écoutait pas, a dit : Voùsétes tous des brutes t et il a demandé son cheval. Et puis je ne sais plus rien. -

— Écoute, Luigi , sois discret , ne parle à personne; cours à la maison, rôde sur la terrasse, écoute, espionne, retiens, observe... je t’attends ici... demande des nouvelles de ma mère... vite, je t’attends f

Le domestique salua profondément et partit.

UN AXOCR DANS L’aVENIR

— Quelle fétel quelle nuit ! mon cher Émile... Oli ! je n’ai plus la force de te faire des reproches. Tu es assez puni, serre-moi la main, je ne l’en veux pas. Aussi, quel jeune homme ne s’y tromperait ? Elles étaient là, trente jolies femmes, à danser. .. bacchantes de hall Émile, je t’excuse... ce pauvre Émile!.. Embrasse-moi, je n’ai point de rancune , crois-le bien ; j’aurais été dupe comme toi. Uue si belle nuit I un gazon si doux ! des arbres si embaumés ! un Vésuve au cœur... Elle! elle I la belle Rosa I elle ressemblait à une place forte qui capitule. Dérision de la nature ! la belle Rosa ! Minerve en spencer I la Grande Armée passerait devant, et mourrait de désirs inassouvis... Tu as raison, Émile, nous donnons une fête à la villa ; le ciel donne fête à la terre... Que faire de cette double fête? Rien , rien, qu’un peu de bruit de musique et de pieds 1 C’est bien la peine d’être jeune , riche, fort, passionné; d’avoir une villa pleine de parfums et d’ombrages ! On vient danser chez vous, on vient vous incendier vivants, on vient vous empoisonner de tous les arômes de Vénus Aphrodite; et puis, on rentre calme chez soi, on défait sa robe, on pense à sa toi- * lette du lendemain, on se couche, on dort! Non, Émile, je neveux pas que tu quittes mon palais... tu resteras... on nous croirait brouillés pour cette femme... Voici Luigi !... Arrive... arrive... parle... ma mère? que fait ma mère?

— Votre respectable mèré, dit le domestique, se

UN AUOVR DANS l’avenir 5S

porte bien; mais je la crois un peu souffrante ; elle est pâle... un peu... Ëilc causait sur la terrasse avec la contessina Fiano; je lui ai offert de Vagro di cedro, et elle disait à la contessina... Je l’ai écrit au crayon, ce qu’elle disait... voici: «C’est quelque inconvenance de ce jeune Français, l’ami de mon fils; rien n’est sacré pour les Français. » Et la contessina disait: «Oh I que je les connais^ les Français I j’ai passé deux ans à Paris. Ils se sont perdus avec leurs opéras-comiques et les vaudevilles de Piis et Barré. » — Ensuite, tout le monde a demandé sa voiture. Le célèbre Taccbinardi, voyant que tout le monde partait, a dit qu’il resterait et qu’il chanterait ; on n’a pas fait attention à lui , parce qu’il est très-petit, ce grand Taccl^hrdi. Vous allez voir défiler toute la société dans un moment.

— C’est bien, Luigi ; retourne auprès de ma mère. Tu ne m’as pas vu, lune sais rien... Comprends-tn?... Sois intelligent et fidèle comme toujours.

Le domestique se retira.

— Allons, mon cher Émile, ne sois pas consterné comme cela, jamais je ne t’ai \ni si abattu... parle-moi donc on peu...

— Je te parlerai, je te parlerai demain I

— Grand Dieu 1 tu as pris un ton de sybille. Est-ce que tu me caches quelque chose aujourd’hui ?

— Demain, je te parlerai, te dis-je. Écoute un bon conseil : laisse-moi seul ; rends-toi auprès de ta mère

5»; UN AMOUn DANS l’avenir

montre un visage serein aux invités. Moi... net’iirquiête pas de moi ; je vais prendre un de tes chevaux et je vais coucher à la ville. Demain, à dix heures, je t’attends... Voyons... cherchons un endroit bien écarté... Je t’attends au cirque d’Antonin, sur la voie Appia... Nous causerons.

— C’est ton dernier mot? tu tiens à ton projet?

— J’y tiens. Adieu, comte Piranese. Si ce monde*là m’accuse, ne me justifie pas. Adieu.

Les deux amis se serrèrent la main et se séparèrent. Giampolo suivit la longue allée de peupliers, et, à mesure qu’il approchait de la maison, il voyait distinctement les groupes de cavaliers et de dames qui montaient en voiture, avec un empressement bien singulier dans une nuit de fête. En arrivant sur rasse, il tomba dans une bande de musiciens congédiés que Luigi noyait dans le champagne, pour acheter leur discrétion. Les lampions seuls persistaient dans leur joie : ils illuminaient toute cette tristesse avec une profusion de clarté digne de la luminare paschale.

Le comte remarqua que les dames avaient, en parlant, un visage morne et pincé, comme si elles eussent toutes été solidaires de quelque grand affront reçu dans la personne de la comtesse Rosa. Au salon du concert, Giampolo ne trouva que sa mère et quelques intimes : on lui fit un accueil très-froid.

La marquise prit son fils par la main et l’entraîna dans une pièce voisine.

— Comte Piranese, lui dit-elle, vous m’avez brouillée aujourd’hui avec la société de Rome; vous m’avez lait jouer un rôle indigne de moi. Vous vous êtes servi de votre mère pour attirer ici votre maîtresse ou la maitrcsse de votre ami, ou la maîtresse de tous deux : c’est horrible I

— Ma mère, dit Giampolo avec le plus grand calme, ce qu’il y a d’horrible, c’est une pareille calomnie. Je n'ai jamais parlé à la comtesse Rosa Raima, et mon ami lui a parlé ce soir pour la première fois. Elle n’est la maîtresse de personne ici; votre fils vous en donne sa parole de noble romain.

— Oui, moi, votre mère, j’aime à vous croire, et je vous crois ; mais la comtesse Rosa Raima n’en est pas moins perdue aux yeux d’un monde jaloux et méchant. On l’a vue arriver seule, le teint et les yeux animés ; elle a demandé sa fille ; elle a dit brusquement a Felice Mattéi : c Oonnez-moi votre bras; » elle m’a saluée à peine, et, aux premières notes de Tacchinardi, elle a disparu. Savez-vaus ce qu’on a dit alors? On a dit des choses affreuses; on a dit que vous avez voulu livrer cette femme à votre ami ; on a dit que cette fête n’était qu’un prétexte et un guet-apens illuminé; on a dit que vous avez été tous deux exilés de Florence pour une aventure semblable; on a dit des horreurs enfin...

— Et l’on a cru à ces horreurs ?

—La malice croit ou fait semblant de croire; qu’importe !

— Et quel est le noble cavalier qui, le premier, a répété ces infamies ?...

— Oh ! voilà un bel expédient powr réhabiliter une femme 1 Quand vous aurez tué dix hommes en duel, aurez- vous détruit la calomnie? N’a-t-on pas dit aussi que votre ami a toujours l’épée à la main pour épouvanter les maris et les frères des femmes qu’il a séduites !

— Eh I mon ami n’a jamais rien séduit de sa vie, ni moi non plus, hélas !

— Cependairt on dit...

— On dit est toujours la petite préface d’nne grande fausseté. Ma mère; vous savez le proverbe de netre maison : Jamais un Piranese n^a menti. Vmci toute l’histoire, en deux mots : Mon «mi a dansé avec ta comtesse Rosa Raima; c’est un jeiune facHnme fort étourdi qui parie lestement à tontes tes femmes; c’est an Français qui {M'end les vaudevilles au s^ieux ; il aura murmuré quelques paroles d’amour à l’oreille de la comtesse, et la belle dame s’en sera offensée avec trop d’éclat. Voyez maintenant comme elle est punie de sa susceptibilité? La malice a déjà fait un roman sur elle et sur nous. Au reste, j’irai demain chez la comtesse, et je demanderai une explicaition ; notre honneur est aussi com{M’onùs que le sian par toutes ces médisances. 11 faut que tout s’explique, tout s'expliquera.

La marquise donna un signe d’assentiment, et si:

UN AMOUR DANS l’avENIR

relira dans te fond du salon pour faire compagnie ù qoelqoes dames de son intimité. Le jeune comte demanda son cheval.

La terrasse éstait déserte et silencieuse ; il ne restait pins rien de la fête ; mais la nature avait continué la sienne. Les doux rayons de la lune illuminaient cette campagne; l’Ânio chantait son antique mélodie qu’il enseignait au poëte de Tibnr; les peupliers et les pins, mollement agités par le vent du fleuve, exécutaient cêtte symphonie étemelle que Virçile traduisit en harmonieux dactyles. Le ciel et la terre semblaient répéter à l’homme, dans la voix des arbres et dans les lettres d’or du firmament, les conseils voluptueux qo’Horace immortalisa par une ode. Le cyprès, immobile comme un obélisque de sépulcre, se levait comme un témoignage de la brièveté de la vie et nne excitation au plaisir; ^ cette foule inquiète et folle, qui tantôt déchirait le gazon avec ses danses, rentrait à la ville pour retrouver ses ennuis et son lourd sommeil.

Entrons dans cette immense ellipse de ruines qui fut le cirque d’Antonin Caracalla. Deux chevaux sont attachés aux racines qui pendent des carteres à la place mênm d’où les coursiers romains s’élançaient

vers la Borne. A rextrémité de l’Épine, et devant le mur qui porte l’inscription de Torlonia, deux jeunes gens sont assis et paraissent méditer sur la destinée des empires : ils méditent tout simplement sur euxmêmes, C’est Émile, c’est Giampolo. Le premier vient de faire à son ami une confidence promise la veille. Le comte Piranese est pâle et bouleversé ; il garde un silence morne; ses doigts convulsifs égrainent une brique rouge tombée de la Mêla,

— Voilà une singulière femme I dit-il en renouant la conversation. De quoi s’avise-t-elle à mon égard? Embaucher les Romains pour l’armée française... A son âge, avec sa beauté, avec sa fille, s’occuper d’autre chose que du plaisir I... sous prétexte qu’elle est Romaine... Émile, qu’en dis-tu?

— Oh ! tout bien réfléchi, il n’y a pas là de quoi se désespérer... Tu n’es pas obligé de partir subitement pour l’armée, parce qu’une jeune veuve a fait un article supplémentaire à la loi de la conscription. Le plus malheureux dans celte affaire, c’est moi : encore une femme qui m’échappe! encore une intrigue avortée I Je suis venu à Rome pour y mourir, comme saint Aquilée, chaste et martyr... Justement, voilà l’église de Saint-Aquilée, là-bas, sur le chemin.

— Ma position te parait donc plus belle aujourd’hui qu’hier, Émile?

— Oui; hier, cette femme avait pris des airs imposants, des airs de Cornélie, de Clélic, de Virginie, et

UN AMOUR DANS l’aVENIR 64

autres saintes du vieux calendrier romain. Et puis. Je t*avouerai qu’en te voyant si peu disposé à partir pour l’armée, je suis revenu de mes premières impressions. Au reste, si tu n'as pas le goût des armes, je ne vois pas qui peut t’obliger de te jeter à la suite de Joachim Murat; le faune de l’Ânio n’était pas dans l’état-major du dieu Mars.

— Oh 1 que dira cette femme? Comment pourraije me présenter à elle? Quelle estime aura-t-elle de moi?...

— Que t’importe? Aimes-tu cette femme?

— Non, je ne l’aime pas... mais j’aurais besoin de la voir, de la voir souvent, de lui parler... tu saisi...

— C’est là que je t’attends. Quand tu lui parleras, il est possible que tu l’admires, mais, à coup sûr, tu ne l’aimeras pas. Tu mettras sur le tapis les étoiles, la nature, les fleurs, le soleil, le printemps : elle le parlera de l’Empereur et du traité de Tilsilt; tu croiras entendre une Pallas des Tuileries. Quant à moi, je n’aime que les femmes qui sont de leur sexe. Les femmes viriles me font peur.

— Ainsi tu'ne me conseilles pas de partir?

— J’ai pour principe de ne donner à mes amis que les conseils qu’ils se sont déjà donnés eux-mémes. Ce matin, je t’aurais conseillé de partir. Après avoir vu tes hésitations, je te conseille de rester. Hier, la chose m’avait paru sérieuse au point que je t’avais assigné .rendez-vous ici, dans ces ruines, de peur qu’une in-

UN AMOUR DANS i/atBNIR

discrète muraiïle de ville ne noos écoutât. Aujourd’hui, je trouve que cela ne mérite pas tant de tère, et...

— Émile, dit Giampolo avec vivacité, Émile, tu ne parles pas franchement, tu gardes une arrière-pensée au fond du cœur... Au nom de Dieu, que ferais-tu à ma place? que ferais-tu, dis?

Bien, comte ï*ira, j’aime cette émotion... A ta place, Giampolo, je partirais...

— Nous partirons.

— A merveille I Quand? - ^

— Ce soir, pour Naplês.

— Non, pas ce soir... c’est hintile;.. D faut rendre une visite à la comtesse Rosa Balma et lui annoncer ton départ pour l’armée. TeWeilà tout réhabilité dans son esprit. Ensuite, nous faisons nos préparatifs. Sais-' tu, mon ami, que notre voyage sera probableinent fort long. Il parait que nous irons voir Saint-Pétersbourg, la Perse, la Chine et l’Inde. L’Empereur, m’at-on dit, n’étudic plus, depuis ^lelque temps, que des cartes de Russie et d’Asie. Songe donc -qu’avant de partir, tu dois mettre de l’ordre dans tes affaires de famille; un petit testament même ne seraU pas de trop, tu peux te trouver sur le passage d’un èeuiet... oh ! mon Dieu, 41 faut tout prévoir. La guerre est la pourvoyeuse des tombeaux. La localité m’inspire, je fais de la phil(»ophie antique.

— Oh f ÉinHe, garde la philosophie pour toi... Je .

UN A.1I0UH D>ANS L'aVUNIH 63

n’airae pes à me jeter daos ees idées... Qui sait... ie tüéàtved&la guerre est bien eloigxié... En arriviuit, nous tPouTeroQS peutfètre tout fini...

— Oiabiet cela ne serpit pas ton affaire. La comtesse Resa Raima exige que tu sois un héros et non pas un voyageur. li faut que tu moissonnes des lauriers en Russie et. que tu viennes les déposer à son Capètole; il faut que tu passes sur le pont triomphal comme un consul, en épaulettes et décoré^ il faut que tu traverses la voie Sacrée comme un centurion dé Paul-Émile. Jnstement, l’architecte Camporesi doit exhumer, au Forum, uo de ces jours, les trois colonnes de Jupiter Tonnant, pour les dédier au comte Piranese le. triomphateur. Cécilia sera grande ftlle ee jour-là, et belle comme Cécilia Metella, qui Rit ensevelie là-bas, dans ce tombeau...

— Quel diable de langage me tiens-to tà, mon bon amit^tafouf

Non, je suis clairvoyant, trop clairvoyant pour toi... Tu ne partiras pas... Rome t’enlace comme une maîtresse; tu es trop riche, trop sensuel, trop artiste pour être soldat; tuas vingt-quatre ans; ta villa est charmante, too pelais délicieux, ton atelier ravissant; si tous les soldats avaient ce que tu possèdes, la Grande Armée serait bien petite. Crois-tu que je t’ai deviné?

— A pe» près, dit Giampolo en souriant. Tu as ou- Mté une chose : je n’aime pas la guerre du tout; je

64 UN AUOUH DANS l’AVENIR

ne comprends pas cette folie de se battre qui s’est emparée du genre humain; je ne comprends pas que l’homme, dont la vie est déjà si courte, ait trouvé le secret de la raccourcir encore avec ses batailles éternelles. Ils disent qu’un besoin impérieux de gloire les pousse à se faire tuer, et qu’ils sont très-contents de mourir, parce qu’après leur mort ils vivront dans la mémoire de la postérité. Je ne comprends pas davantage cela. Nous voici dans une plaine qui a vu mourir tout ce qui a été vaillant au monde; nous voici dans le cimetière de l’univers. Chaque grain de poussière de ces ruines a été défendu par un héros et a sué sa goulte de sang. Eh bien I dans tout ce que je vois d’horizon autour de moi, depuis le mont Soracte jusqu’aux catacombes, et depuis la porte Gapène jusqu’à la tour de Gécilia Metella, un seul sépulcre a conservé un nom, et ce nom est celui d’une femme, d’une jeune épouse, qui vécut dans l’ombre du gynécée et qui fut aimée de son mari. Toute autre gloire est dans le néant. Â moins d’étre roi ou empereur, il ne faut pas compter sur l’éternité de son nom. C’est pourquoi je me soucie fort peu de la guerre... et puis, c’est atroce d’aller tuer des gens qu’on ne connaît pas...

— Ainsi, comte Pira, tu restes à Rome?

— Mon bon ami, on fait bien souvent, en ce monde, le contraire de sa volonté. Je ne m’appartiens pas... tout me retient à Rome... et cette jeune fille qui grau-

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ÜN AMOUR DANS l’aVENIR 0»

dirait loin de moi, qui n’attend que le souffle de rété pour dépouiller la robe de l’enfance 1 Moi, pauvre fou, j’irais en Russie, en Asie, en Chine, dans la lune, à la suite de l’Empereur; et à mon retour... si j’en reviens... je la retrouverais enchaînée au bras de quelque philosophe romain qui aura dédaigné la gloire pour cultiver l’hymenée. Ce serait absurde...

— Holà ! je t’arrête ; le caractère de la mère m’est bien connu : elle aimerait mieux marier sa fille avec le dernier chasseur de la garde impériale qu’avec le premier philosophe romain.

— Il faut donc partir?

— Ç’est inévitable, si tu Veux prendre pied dan^hi maison, si tu...

— A cheval, Émile ! Courons à la place de Venise: je veux parler à cette femme, et, après cinq minutes d’entretien, nous partons. Décidé! Ohl tu ne sais pas quel trésor de grâces j’ai découvert dans l’âme et le corps de cette enfant ! En dansant avec elle , il me semblait quelquefois qu’elle était la sœur de sa mère, et qu’il m’était déjà permis de l’aimér. Quand je lui parlais, sa figure rayonnait comme une étoile, soc jeune sein s’agitait d’une animation virginale ; ses yeux étaient humides d’une joie de femme; ses mains, en touchant les miennes, semblaient avoir une pensée et un bonheur. Elle avait quinze ans; elle dansait-^â sa noce ; elle était la jeune comtesse Piranese ouvrant son dernier bai de vierge. Elle était à moi I

s-* UN AMOL'R nANS L’ AVENIR

Le comte ouvrit son portefeuille, et montrant un portrait ravissant à Émile, il continua :

— Tiens, regarde, Émile , voilà mon ouvrage de nette nuit; mon crayon a changé l’enfant naïve en ieunc ûlle intelligente. Voilà Gécilia parée de ses f(uinze ans, je lui ai donné deu^ années en deux heures. Dis-moi, crois-tu que-je l’ai flattée? Crois-tu i|ue. j’ai trop présumé du pouvoir de Dieu, qui doit me la donner un jour aussi belle que je l’ai peinte sur ce papier ? Oui, c’est ainsi qu’elle sera, mon adorable Romaine i Elle aura ces yeux d’un bleu transparent et limpide, ce front si délié dans son contour, ce nez si iplicatement ciselé entre deux Joues savoureuses comme la pêche, ces lèvres qui aspirent l’amour et qui semblent dire : Viens I ce cou rond et pur comme une stalactite de la plus belle eau, ces épaules ouatées par un embonpoint modéré, comme eeUes de la déesse Hygie ; ces bras d’ivoire fluide^ comme Héhé les arrondit quand elle verse le nectar cette splendide iUumiaation de cheveux d'or qui jette tan>t de doux reflets sur une chair divine et donne à la fénune t’auréole de L’ange dans le ciel !

Piranese contempla amoureusement swi ouvrage ed lui donna un baiser.

— Il me semble, dit Émile, que l’éc^^ancc est arrivée avant la date.

— Non, non, tu te trompes, mon ami ; ec- ne sont ’îpe des arrbes queje donne. à l’avenir.

UN XMOVR DANS l'aVENIR 67

— A la bonne heure. Cependant, dès aujourd’hui, on peut juger de quelle espèce sera ton an^ur... un amour furieusement matériel.

— L’autre amour, mon. cher, n’est, je crois, qu’une troide plaisanterie de l’âme; j’ai l’amour d’un artiste, moi, l'amour des sens.

— A vingt-quatre ans, parler ainsi i... eh bien t je t’approuve, et puisque nous n’avons rien de mieux à faire, nous pouvons entamer une dissertation sur les diïïérentes espèces d'amour : voyons, comte Pira...

— Au diable ta dissertation ! remontons à cheval et courons à la place de Venise, au galop.

— A cheval ! je te suis.

— Tu m’accompagneras jusqu’à la porte du palais llalma. Nos domestiques garderont nos chevaux, et toi tu m’attendras vis-à-vis, dans l’église de Jésus. Si tu t’ennuies, tu examineras la cbapellede Saint-Ignace, que mon aïeul, le père Pozzi, a faite, et tu admireras le groupe de la Religion el l’Hérésie, qui est un chefd’œuvre de Le . Gros.

— Très-bien, voilà un plan. Est-ce tout?

— Si nous partons pour l’armée, je présume que tu seras obligé d’aller faire tes adieux à ta famille ?

— Sans doute. Pendant que tu règles tes affaires, que tu visites tes domaines, que tu prends les ordres du roi de Naples, moi, je cours à Paris, j’embrasse ma famille, et je vais t’atlendi-e sur la frontière...

— A Strasbourg.

<18 UN AMOUR DANS l’aVESIU

— Soit. Nous traverserons l’Allemagne à cause des Allemandes... Un voyage délicieux!

— Voilà mon plan. • ^

— Très-beau plan! approuvé.

— A cheval !

-- Nous mettons le pied à l’étrier pour le voj'age du monde. Saluons les augures. Voilà un aigle qui se pose sur la muraille aurélienne. Parlons, mon cher Pira !

Un tourbillon de poussière grise s’éleva sur la voie Appia et courut avec un bruit de pas de chevaux jusqu’à la pyramide de Caïus Sextus. Nos deux amis étaient rentrés en ville.

Le comte Piranese monta hardiment l’escalier du palais Balma.Un vieux domestique parut à la première antichambre.

— Madame la comtesse, dit Giampolo; et il fit signe d’annoncer.

— Madame la comtesse, répondit le domestique, est partie ce matin à l’aube, pour sa villa. Elle y passera toute la belle saison.

Le comte Piranese regarda le plafond, salua un portrait de famille, ramassa son chapeau qu’il avait laissé tomber, balbutia quelques paroles inintelligibles, et descendit lentement l’escalier.

UN AMOUR DANS l’AVENIR

Plusieurs mois se sont écoulés. Le comte Piraoese a fait un séjour plus long qu’il ne croyait à la villn Reale de Naples. Il s’est enrôlé comme simple soldai dans les légionnaires commandés par le brave San- Giovanni, et il s’est déjà distingué dans une courte campagne sur le littoral de la Calabre, où les Anglais ont été repoussés vaillamment et leurs embarcations foudroyées. Mais cette guerre obscure ne c*)nvient pas au jeune Romain, il veut se rapprocher de Joachim Murat qui, depuis le mois de juin, s’est fait le royal éclaireur de la Grande Armée sur la route de Moscou. Émile Dutretz s’ennuie à Strasbourg et jette tous les jours une lettre au courrier de Naples. Enfin Giampok) va rejoindre son ami. Il a demandé une dernière audience à la reine Caroline, et c’est en sortant du palais royal qu’il doit partir pour la France.

Caroline, cette femme que Dieu avait créée tout exprès pour le trône de Naples, remit au comte Piranese une lettre, et lui dit, avec sa grâce adorable de reine italienne : « Voici quelques lignes de nouvelles que j’envoie à mon mari ; le nom de la ville où vous le trouverez*n’est pas sur l’adresse, il est sur la carte du monde. Dites au roi que Naples et la reine sont bien tristes en son absence. Dites-lui aussi que Caro-

TO DM AUQL'it DAJ48 &’AME3StR

line le supplie de songer qu’il a une famille, un trône et une femme, «t qu’il ne doit exposer ses jours qu'à la rigueur de son devoir. Au reste, je lui fais, dans ma lettre , les mêmes recommandations ; j’en avais dit aussi deuKOSAts à Pignatelli, son aide de cam|>.'Mais n’est-ce pasv monsieur le comte, que j’ai raison de lui parler ainsi ? ülurat a prodigué sa vie en cent batatUes, depuis quinze ans : il a toujours entendu silllef la première et le dernière balle, dans tous les combats. Aujourd’hui, avec son titre de Mi^U peut, sans faire tort à sa gloire, renoncer à. ce rôle de soldat téméraire qui outrepasse les exigences du point d’honneur le plus scrupuleux. En quelque lieu que vous le rencontriez, diles-lui bien; de songer à sa femme et à ses «afanCs*. }>■

La reine dit ces paroles avec cet organe harmonieux qui enchante le eoeur et lesoreHles. Le comte Piranese resta muet sous le charme de cette vei<x céteate; il lui semblait que la sirène Parthénope chantait une strophe d’Anacréon à son golfe de Baïa;.

Ensuite elle secoua mélancoliquement la tète, et montra- d« doigt au comte le magnifique portraiit de H U rat, chef-d’œuvre de Gros, qui décorait le salon* .

Le grand artiste français, qui ôtait né peur peindw

1 . (.'auteur a eu le boubeur d'enteuJre r6|;éter «e&paroles l«urtiantes par la reine Caroliue, à Fiorenre, en 1835

2. Ce magnifique portrait équestre est aujnuriTliiii dans la galerie du palais d« madame la comtesse Lipoua, U Florence.

UN AMOtn DANS l’aVENIR 71

Jforat comme Phidias pour ciseler Achille, a jelé tout d'un bloc, sur celte toile, notre Achille de l’épopée napoléonienne. Le toi de Naples est représenté sur un cheval indomptable comme son cavalier: on dirait que ce nouveau fils de Thétis sort de la mer sur un coursier de Neptune, comme le héros de llliade. Au fend du tdbleau s’élève le Vésuve en flammes. Le peintre 'a mis dans le même cadre deux volcans.

Le comte Pîranese s’inclina de respect devanJ l’image éu héros.

— Monaieurle comte, lui dit la reine, ce n’est que son portrait, eh bien ! il me semble que ce tableau mort protège !e rojaume en l’absence du roi. Vous n’ignorez pas que nous sommes entourés d’ennemis 1 Stuart DOB3 menace du côté de Beggio, avec Aingt mille Anglais; Hudson-Lcwe s’est fart, avec son escadre, le geôlier de Naples; la dernière tentative que nous avons faite en Sicile, et qui a échoué par des fautes qui ne viennent pas de Joachim, a compromis la sécurité de nos côtes. Le roi est à. mille lieues d’ici; il combat peur la France et l’Empereur mon frère : c’est son devoir. Dieu veillera sur nous.

Le comte baisa la main charmante que la reine lui présentait, et H dit avec feu :

— Donnez ce portrait, en guise de bannière, ans braves légionnaires de San-Giovanni : il fera reculer les Anglais jusque dans leurs vaisseaux.

Ti UN AMOUn DANS l’aVENIU

— J’aurais plus de confiance en l’original, dit, la> reine avec un sourire divin.

Et elle fit un léger salut de la tète. Le comte Piranese s’inclina devant cette reine des femmes, et se relira lentement.

En traversant la galerie, il jeta un regard sur le golfe par les croisées largemeut ouvertes. Tout sur la montagne et la mer rayonnait des enchantements d’un beau soir d’été. Il semblait que quelque divinité du *‘iel allait descendre sur cette terre radieuse, pour en jouir, *en l’absence du roi de Naples, afin de ne pas konlrister la nature, qui faisait tant de dépense de bonheur au profit du néant.

Un sourire mélancolique courut sur le visage de P-iranese : — Naples, se dil-il à lui-même, Naples ressemble aujourd’hui à une belle femme qui n’a point d’amant. Que de tristesse au milieu de tant d’azur! qu’il est sombre, ce palais, loin de son royal locataire 1 et lui! lui ! ce héros qui pourrait avoir ici tant •le bonheur et de joie, où est-il ?... Au bout du monde... U forme, tout seul, l’avant-garde de l’armée; il défie en combat singulier un bataillon ennemi. Dévouement sublime ! Il n’y a pas assez de marbre à t’arrare pour la statue de Joaclii-tn Murat 1

Après cette dernière visite, le comte Piranese n’avait plus qu’un devoir à remplir, le devoir d’un lâis envers sa mère. Il partit pour Rome, et, à son arrivée, n’ayant pas rencontré la marquise à

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DN AUOUR DANS l’ AVENIR 73

son palais, il se rendit à la villa sans perdre un instant.

Quelle fut sa surprise de trouver là, causant avec sa mère, la belle comtesse Rosa Raima I Giampolo fut si troublé de cette rencontre inattendue, -qu’il ne put que balbutier des mots sans suite. Sa mère vit dans ce trouble l'indice d’un violent amour, et la belle comtesse l’interpréta de la même manière en sa faveur.

Giampolo embrassa tendrement sa mère et détourna la tète pour cacher des larmes.

— C’est donc bien décidé, dit la marquise, tu quittes

ta mère aujourd’hui ? ,

Le comte s’arma de toute sa fermeté, essuya furtivement ses pleurs, et répondit affirmativement par un signe de tête.

— Aujourd'hui! pousuivit la mère; et à quand le retour?... Dieu le sait...

— C’est une détermination qui honore monsieur le comte, dit ta belle comtesse avec un regard amical et significatif.*

— Trop heureux d’être approuvé par vous, madame, dit Giampolo.

— Mais je t’approuve aussi, moi, mon fils, dit la marquise; je comprends tes devoirs, et je vois avec orgueil que tu sais les remplir. Seulement, tu me permettras d’avoir la faiblesse d’une mère et de donner quelques larmes à ton départ.

it

UN AMOUR DANS l’aVENIR

— Ma mère, ne songez qu’à mon retour, l’espère que votre fils ne quittera pas l’année sans rapporter quelque gloire à votre maison.

— Voilà de nobles paroles, dit la comtesse Rosa, et je serais enchantée d’apprendre que je fusse pour quelque chose dans la détermination de monsieur le comte.

Le comte fit un signe de tête affirmatif.

— Je suis fière de cela, poursuivit la comtesse, et cela me dédommage bien des chagrins que m’a causés la dernière fête à cette villa. Car vous saurez, rae»sieur le comte, que j’ai été indignement caioniniée par deux ou trois chastes matrones de notre Rome chrétienne. On m’a écrit cela ; j’en ai eu des nouvcl4és à Tolentino, dans la Marche d’Ancône, oû je vivats dans la retraite, et je suis venue, en toute hâte, demander à madame Piranese si j’avais encore son estime.

Les deux dames se serrèrent affectueusement les mains.

— Que vous ôtes heureux, vous autres hommes, poursuivit-elle, de savoir vpus venger d’une calenuite en mettant la main à la garde de votre épée f Oh f si je pouvais faire accepter un cartel 1... mais il faut se soumettre à son rôle de femme, il faut avoir l’héroïsme de la résignation.

— Madame, dit le comte, si parmi toutes ces calomnies il en est une seule qui soit sortie de la bouche d’un homme, vous n’avez qu’à me citer un nom...»

ÜN AUOÜR DANS L’aVENIR 75

■ —Merci,' noble comte. 6a rtlcz votre courage et votre épée pour le service de Joachim Murat. J’ai fait la même réponse à Felice Mattéi, qui, malgré ses soixante ans, a mis son épée à mes ordres : il est parti pour rejoindre le roi, et c’est ainsi qu’il m’a obligée.

— Si je n’étais auprès de vous. Madame, et auprès de ma mère, je regretterais les précieux instants que je perds loin de l’armée.

— C’est une noble impatience, monsieur' le comte. Me permettez-vous de vous aider dans vos préparatifs?

— Tout est prêt, dit la marquise d’une voix émue. Je n’ai plus que quelques ordres à donner à Luigi ; vous m’excuserez de vous quitter un instant.

La comtesse se leva, comme pour accompagner la marquise jusqu’à la porte du salon, et elle entra dans le vestibule de marbre, avec une certaine intention, légèrement indiquée, de se faire suivre par le jeune comte.

— Il fait ici un frais délicieux, monsieur le comte, vous vous rappellerez ces beaux ombrages, quand vous traverserez la plaine brûlante de Ponte-Gentino à Radicoffani.

— ! Oui, madame; j’emporte bien des souvenirs avec moi !

— Savez- vous que madame votre mère m’a fait une offre charmante? Elle m’invite à passer six semaines à votre villa, avec ma fille.

76 UN AMOUR DANS l’aVENIR

— Mademoiselle votre fille ne vous a pas accompagnée?

— Mais, monsieur le comte, elle n’est pas encore d’âge à accompagner sa mère; je l’ai laissée à Tolentino avec ma famille... Elle s’est pourtant bien développée depuis votre bal... Elle me vieillit.

— Aujourd’hui elle est encore votre fille, demain elle sera votre sœur.

— Ah 1 monsieur le comte, c’est très-bien ; vous prenez les mœurs françaises; on ne dirait pas mieux à Paris.

En causant ainsi, la comtesse et Giampolo avaient descendu le perron, et ils entraient dans l’allée de peupliers qui mène à l’Anio. Le jeune homme jetait des regards mélancoliques autour de lui, comme pour faire des adieux, peut-être éternels, à l’arbre, aux fontaines, au fleuve, au gazon, à toute cette nature reposée et voluptueuse qui l’avait vu naître et qui semblait l’étreindre comme une seconde mère et le retenir sous le ciel de Tibur.

Devant ces doux aspects, le soldat redevenait sybarite. L’instinct viril de la volupté non satisfaite se réveillait en lui sous le luxurieux démon du Midi. C’était l’heure où la robe d’une femme glissant à travers les arbres éteint les yeux de l’homme et le brise de langueur. La rosee brûlante de l’amour descendait avec une lumière molle, tamisée par les feuilles; les oiseaux remplissaient l’air de notes claires et veloutées; le

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ÜN AMOUR DANS l’aVENIR 77

fleuve riail avec les iris et les joncs flottants, à ses petites anses recueillies; le soleil embrasait des cassolettes d’aromates sur la colline, comme pour parfumer le lit d’hyménée d’un roi invisible et heureux ; la cigale de Virgile proclamait sur les roseaux flétris la venue du solstice et les indomptables ardeurs du Lion. Le pin laissait tomber à ses pieds son édredon de feuilles sèches; il arrondissait sa tête comme un dôme nuptial et distillait ses perles de résine pour en courqnner l’épouse attendue. Tout ce qui chante dans le cieL dans les fleurs, sur les eaux, dans les bois, entonnait, avec des voix mystérieuses, l’épilhalame des fêtes de Vénus; un vent latin, léger et sonore, tout imprégné de dactyles virgiliens, arrivait de l’Anio et mêlait sa symphonie à ces chants du ciel, à ces voix de l’arbre, à ces parfums du soleil. <

En ce moment on entendit un grand bruit de chevaux et de roues sur le marbre de la terrasse. Le comte Pirancse tressaillit.

— Il faut donc partiel dit-il avec tristesse.

Jamais la comtesse Rosa Raima n’avait été plus

belle. On aurait cru voir Gécilia grandie et mariée; c’était une admirable ressemblance d’avenir. Lejeune Romain, en extase, adorait la flile dans la mère, et attachait sur elle des yeux humides et ardents.

— Il faut donc partir ! dit la comtesse Rosa; et deux larmes coulèrent sur ses joues écarlates.

— Partir I et l’on est si bien ici I... c’est le Thabor

Qù il faudrait planter trois tentes !... Aller eu Russie I au bout du monde!... chercher la gloirel... Oh !,je suis cloué par les pieds sur ce .gazon 1

— Votre mèrel votre mère! monsieur le comte... j’entends la voix de votre mère!... La chaise de poste est attelée... Adieul... Je vous admire... et je vous serre les mains avec bonne amitié.... Adieu l...

— Un instant, madame ; permettezTmoi de vous laisser un souvenir.

Le comte se dirigea lentement vers un petit temple de marbre bâti sur le bord de l’Anio, et, sur un mur luisant et poli comme une immense feuille de papier vélin, il écrivit au crayon les vers suivants, imités d’Horâce :

La rose au front et l’atnpbore à la main,

Horace a dit sur son morte romaiti :

Muitre d’une maison rtorce.

Un jour tu quitteras ces lieux, .

Tes jardins, la femme adorée.

Doux plaisirs de l’homme oublieux.

Cet beaux arbres que ta main planta Sans toi verront bien des hivers;

Tes ans sont courts, leur vie est lente,

Tu vieilliras, ils seront verts.

Sur ton cercueil que la mort plombe,

Iis te feront tous leurs adieux;

Nul né te suivra dans ta tombe.

Hormis le cyprès odieux!

Ln comtesse Raima suivait des yeux l’inscription à .Maosiirei qu’elle BÛssait sous le crayou du, jeune

UN XMOÜR DANS LAVENIR 7»

homme, et les larmes coulaient sur scs joues. Quand la dernière lettre fut tracée, elle secoua mélancoliqoement la tête et dit : — C’est bien triste, monsieur, ce que vous avez écrit làl... bien triste}... Je l’effacerai I

— Il y a dans ces vers, dit Giarapolo, trois cent suixauteKiiaq lettres; promettez-moi d’en effacer une chaque jour. JMon absence sera d’un an. Vous me donnerez ainsi un souvenir par jour, et vous ferez compa- ^ie à ma mère jusqu’à mon arrivée. Ce sera one consolation pour moi de penser que vous m’attendez ici, avec votre iUle, et que vous ne m’oubliez pas.

— Eh I noble soldat dé Murat, puis-je voua refuser quelque chose aujourd’hui!... Oui, nous voilà fixées à la villa Piranese pour trois cent soixante-cina jours ^ ayez foi en la sibylle de Tibur : à la dernière lettre, nous vous embrasserons toutes, glorieux et vivant!

— Songez, madame, que la dernière lettre de mon inscription, c’est l’X redoutable, c’est la lettré du destin, la lettre de l’inconnu!

— Mon noble soldat, la dernière lettre vous sera aussi douce que la première.

Et elle présenta gracieusement sa joue à Piranese. Le jeune homme embrassa vivement la comtesse.

— Tout est-il prêt? demanda-tdl ensuite à sa mère qui arrivait.

La marquise, s’armant d’une fermeté virile, dit à son fils :

— Tu n’as plus que ma bénédiction à recevoir, et

je te la donne : que Dieu veille sur mon fils bien-

aimét

Le comte s’élança dans la voiture en criant au postillon :

— Route de Sienne !

Le roulement des roues couvrit les adieux qui se croisaient dans l’air. A la grille de la villa, Giampolo se tourna et aperçut dans le lointain les deux dames qui agitaient leurs mouchoirs dans sa direction. Il coupa au vol deux rameaux de laurier-rose et les jeta sur l’allée. La comtesse Rosa Raima courut avec l’agilité de Camille l’amazone, mais la voiture tourna derrière un massif d’arbres, et Giampolo ne vit plus rien.

Nous nous transporterons maintenant bien loin de la villa Piranese. Le comte Giampolo a traversé avec une rapidité merveilleuse toute l’Italie et la moitié de' la France; il a retrouvé à Strasbourg son ami Émile qui dépérissait dans l’attente. Les deux jeunes gens ont passé le Rhin et se sont jetés sur la grande route qui mène à la Grande Armée. Émile a revêtu le gracieux uniforme des hussards qu’il porte aVec l’aisance d’un enfant de Rerchigny; il va s’enrôler voloutaire-

ment sous les ordres du brave Pajol. Giampolo. en mettant le pied sur la terre étrangère, a repris son uniforme de légionnaire napolitain. Nos deux soldats voyagent en grands seigneurs, semant l’or pour courir plus vite et crevant un cheval à chaque relais; le sommeil, cet ami du voyageur, leur abrège les ennuis de la route; ils ont traversé, en dormant, des cercles entiers d’Allemagne, des royaumes et des duchés; ils se sont réveillés, comme en continuant un rêve, dans Smolensk, la ville incendiée, et ils n’ont pu donner qu’un regard de pitié à cet énorme vestige de flammes que la Grande Armée a laissé en passant. Bientôt l'horizon s’agrandit devant eux, comme pour faire place au pied de l’Empereur sur la route de Moscou. La plaine se fait immense et solennelle, comme le digne péristyle du théâtre où la France va jouer quehjue drame inou'i, et d’innombrables sapins semblent courir vers le nord, comme des géants, pour assister au spectacle prodigieux que la terre annonce au ciel.

Nos deux soldats voyageurs ont dépassé Gulowitio etWaloniewa; le soleil du 7 septembre jette sur Borodino les teintes d’Austerlitz.

— La terre tremble, dit le comte Piranese.

— C’est la France qui passe, dit Émile.

— Cinquante napoléons pour tes deux chevaux ! dit Giampolo au cocher stupide, couvert d’un sarrau blanc, qui conduit la voiture.

— Accepté.

83 TIN ABtODB DANS L’aVENIR

Et nos deux amis volent comme deux.Mazeppas courbés sur le cou de leurs chevaux.

— Le ciel est serein sur nos télés, la tempête esti l’horizon, dit le jeune Romain.

— Deux mondes se batte u t, dit Émile ; place à nous ! un pied de terre pour nous !

Et les éperons sanglants s’émoussent.

Tous les volcans du monde se sont donné, rendezvous sur les rives de la Moskowa ; la terre semble se couper en deux parts. Les entrailles de la planète se déchirent; les racines des sapins se hérissent au dessus des gazons; l’air est plein d’échos .sublimes;, les nuages de la bataille obscurcissent le soleil, comme un voile jeté au ciel par la main de Napoléon ; — encore im élan de nos deux cavaliers, — voilà la grande bataille! elle couvre tout le terrain que l’œil peut embrasser. Ce fracas épouvantable, c’est la France qui frappe aux portes d’airain de Moscou, c’est le Midi qui brûle le Nord. Les deux peuples armés se sont pris aux dents; les deux aigles impériaux se percent de leurs becs d’airain ; tout atome est brûlé par une balle , tout sillon d’air est noirci par un boulet ; il, n’y a plus de place pour la vie, il ne reste qu’une fosse de quarante kilomètres pour la mort.

' — Le roi de Naples? Où est le roi de Naples?. s’écrie le comte Piranese.

— Partout 1 répondent le carabinier de Lepaultrc, l’artilleur de Sorbier, le hussard de Bruyères, le cui-

QN AMOUR DANS l’avENIR

rasBior de Saint-Germain et de Montbrun, le Polonais de Poniatowski, le grenadier du prince Eugène; — partout! partout!

C’est le moment où Joachim Murat va se mettre à la tête de la cavalerie et prendre la charge pour enfoncer ie centre de. Kutusoff.

Émile et Giampolo ont laissé leurs. chevaux à la lisière de la bataille ; ils sont entrés dans uo petit vallon où les balles et les boulets se croisent aivec tant de furie qu’il semble qu’on peut les voir passer. Là, se pavaoe, avec une fatuité sublime, un cùValier surhumain qui fait, piétiner son-cheval comme aux exercices de l’hippodrome; on croirait voir le représentant des âges héroïques, ressuscité en ce jour terrible, pour juger ai tes hommes n’ont pas dégénéré. 11 marche tranquillement à travers les feux amis et eimemis, n’ayant d’autre témoin que. Dieu qui le regarde et le couvre de l’ombre de sa main; le vent-des balles^ agite soa panache- superbe, et. rien dans tout ce qui déchire l’air n’ose toucher sa face de héros.

— 'Le voilât s’estécrié le comte Piraneee.

'Etlesîdeux amis tombent à. genoux devant ce dieu des batailles.

Un aouxire charmant anitna le visage de . Joachim Murat : il tendit ses mains aux jeunes gens et les serra.

— >£t d’au venez-vous, enfants? leur dit-ikd’oue voix assez forte pour se faire entendre dans le fracas del a bataille.

84 UN AMOUR DANS l’aVENIR

— De Naples! je viens de Naples I dit Giampolo les larmes aux yeux.

— Oh f laissez-moi vous serrer encore la main pour avoir prononcé ici ce nom adoré! Laissez-moi toucher vos cheveux qui sont encore parfumés du golfe de Baïa ! Vous venez de Naples ! et Caroline, ma chère Caroline ! vous l’avez vue? Oh ! Naples et Caroline ! tout ce qu’il y a de doux et de beau dans l’univers!

Le comte Piranese présenta la lettre de la reine à Joachim Murat.

Le roi prit Ta lettre avec la vivacité d’un amant, la couvrit de baisers, et la lut avec des larmes à la paupière.

■— Elle me recommande de ménager mes jours, ditil; et un sourire mélancolique contracta son visage; et il étendit ses mains vers les batteries russes et françaises qui dévastaient les sapins à cbté de lui.

— Que venez-vous faire ici, enfants? Repartez tout de suite; il y a des dangers aussi à Naples et de la gloire, et je n’y suis pas !

Le roi tira d’un fourreau de sa chabraque une feuille de papier et un crayon, et il écrivit à la hâte quelques lignes.

*— Voilà ce que j’écris à la reine, dit-il à Piranese; lisez :

« Le comte Piranese a été nommé capitaine dans > les légionnaires du roi de Naples, sur le champ de » bataille de la Moskowa. »

UN AHODR DANS l’ AVENIR 85

— Votre Majesté, dit Giam polo, a oublié designer.

— C’est Juste, mon ami, je vais signer.

Et le roi de Naples déploya la feuille et la tint suspendue par-dessus la tête de son cheval.

— La voilà signée, .dit-il en riant.

Trois balles avaient troué le papier.

— Vous, Émile, continua le roi, accompagnez votre ami; je songerai à vous. Voici, maintenant, une lettre pour la reine, je l’ai écrite hier soir, et une dépêche pour le brave San-Giovanni. Je ne puis choisir deux courriers plus agiles et plus dévoués. Suivez mes ordres poncluellemcnt... Adieu, mes enfants, donnezmoi vos mains; adieu, je vais battre Kutusofî.

Et il courut au grand galop vers les lignes françaises.

— Maintenant, dit Émile, ayons bien soin de ne pas nous faire tuer avec nos dépêches.

— Ce sera difücile, dit Giampolo; nous sommes dans la mort jusqu’au cou.

— Le roi de Naples ne doute de rien; nous n’avons pas été trempés dans le Styx de son royaume comme lui. A-t-on jamais compromis deux courriers de la sorte?

— Il faut nous cuirasser de ses lettres et côtoyer les balles avec précaution.

— En avant I à la garde de Dieu et de Murat!

En deux bonds, ils se trouvèrent au plus fort de la bataille, au pied de la grande redoute, colline de feu, inabordable comme le cratère de l’Étna en éruption.

86 ÜW AUODR DA^S l’aV£N1A

Les clairons des cuirassiers se faisaient encore entendre dans'le fracas des batteries ; la charge soenait, le premier escadron s’élançait de la plaine sur la redoute avec une furie d’assaut irrésistible. 11 y avait là des chevaux sans maître qui couraient à l’aventure : nos deux jeunes gens, entraînés par le démon de la bataille, montèrent à cheval et se méléreat aux cuirassiers de Caulaincourt. En ce moment, il semblait que tous les tonnerres du ciel déracinaient la colline, les chevaux étaient lancés en avant par les convulsions du terrain plutôt que par l’éperon<de leurs maîtres. Les cavaliers, courbés sur les crinières, laissaient cou* 1er sur le.dos des cuirasses un fleuve de balles. Toutes ces armures luisantes au soleil s’agitaient comme des vagues d’argent, et leur ascension rapide était merveilleuse à voir. Ainsi tombèrent ces homuMes de fer, de bas en haut, sur les batteries aériennes; ils broyèrent les chevaux de frise, iis franchirent les fossés comme une cavalerie d’hippogriires,iks refoulèrent 1^ derniers boulets dans la gueule des canons, ils éteignirent le volcan.

Émile et son ami s’embrassèrent de joie au sommet delà redoute conquise.

Le jeune Romain avait pris un drapeau, et, dans l’ivresse de sa victoire, il ne s’apercevait pas qu’il avalt'roçuiun coup de feu à la tête.

— nMen amil s’écria Émile, ce n’est pas .du sang moscovitesqni coule de ton front ! tu es.blessé I

UN AUOUn DANS l’avENIR S7

Impossible! dit le comte en riant.

— Tu es blessé à la tète, te dis-je ; viens, courons à rambulance.

— Cest une cgratignure; ne t’alarme pas.

— Tu es couvert de sang I... Obéis-moi, au nom de ta mère, viens I

£n arrivant au pied de la redoute,' ils virent un ofGcier d’ordonnance qui descendait de cheval et examinait les uniformes des militaires de toute arme qui entouraient le cadavre du général Montbrun. L’aide de camp cherchait le comte Piranese.

— Capitaine, lui dit-il en le reconnaissant à peine sous la poussière et le sang qui le couvraient, capitaine, Sa Majesté le roi de Naples vous envoie aux arrêts. pour quinze jours au château de l’Œuf, et Sa Majesté l’Empereur vous donne la croix; la voici.

Et l’offlcier de Murat remonta brusquement à cheval et disparut.

Les deux amis gardèrent quelque temps un silence de stupéfaction.

— Nous voilà brouillés avec le roi I dit Émile.

— Il faut partir tout de suite.

— Et ta blessure?

— Je la guérirai au château de l’Œuf. Quel homme admirable ! quel roi I les arrêts et la croix d’honneur t C’est bien Achille avec sa lance qui blesse et guérit !.. Tiens, regarde, mon égratignure ne vaut pas le coup

88 tN AMOUR DANS L’aVENIR

d’œil d’un chirurgien. J’ai heurté de front une balle morte, c’est tout.

— Cue dis-tu, mon ami! Ton front est tout sillonné; tu as comme une ride horizontale de sang...

— Partons, te dis-je; il y a déjà bien assez d’une insubordination; cette fois, il faut obéir. NoiS avons des dépêches du roi ; nous avons une rude campagne à faire sur le littoral de l’Âdriatique et de la Méditerranée, et nous sommes encore à Moscou I

— Mais au moins fais-toi panser; crois-tu que tu guériras ta blessure en essuyant le sang avec les plis de ton drapeau russe?

— Les blessés font queue à l’ambulance, il n’y a * pas de place pour moi. Je vais me panser ; aide moi ; vite, ton îoulard, le mien, en double bandeau sur le front; en cinq minutes.le sang est étanché. Les blessures à la tète sont toujours insigniPiantes, quand elles ne tuent pas. A la première étape j’ôterai le premier appareil, et nous dînerons. Viens, allons reprendre nos chevaux.

La bataille rugissait toujours. D’immenses nuages de famée s’élevaient des plateaux oü les cavaliers de Grouchy et les Polonais de Poniatowski continuaient la victoire. Les canons de Lariboisière, de Forestier, de Sorbier, tonnaient comme une artillerie de fête pour célébrer le nouveau baptême militaire du prince de la Moskowa.

Nos deux amis ont repris la route de - Vilna. Fissent

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VN AMOUR DANS l’aVENIR 89

tout fiers d’avoir assisté à la grande bataille, et passent avec des airs de vainqueurs sur le territoire ennemi ; mais bientôt la gaieté de l’un fait défaut à la gaieté de l’autre. Le comte Piranese a lutté longtemps avec toute la puissance de sa raison et de sa jeunesse contre la blessure qu’il a reçue à la tête; une fièvre violente l’a saisi après quelques jours d’un voyage souffrant; sa pâleur et son abattement ont trabi le mal intérieur, et des paroles délirantes, tombées sourdement de sa bouche, alarment son ami, car elles semblent révéler une altération dans les facultés mentales du blessé.

Les deux voyageurs étaient porteurs de dépêches importantes'adressces au comte Daure, ministre de la guerre de Joachim Murat ; si l’un d’eux devait mourir, il fallait que l’autre arrivât : telles étaient les exigences du devoir. A Vilna, le comte Piranese se trouva dans l’impossibilité de continuer sa route. Émile fit appeler à l’auberge où ils étaient descendus deux médecins, les plus habiles qu’il put trouver, et leur confia son ami. ün jour de repos, quelques heures de sommeil et les soins de l’art chassèrent le délire du cerveau du malade. Émile eut la consolation d’apprendre que les jours du blessé n’étaient pas en péril.

— Je connais mon état mieux que les médecins, dit Giampolo à Émile : ce voyage brûlant depuis Borodino m’a fait plus de mal que le plomb russe ; il me faut du reoos. C’est à toi d’accomplir la mission dont j’étais

90 UN A.MOBR DAlNS L’ AVENIR

chargé. Pars, pars sur-le-champ; songe que nous avons peut-être commis un crime en perdant vingtquatre heures. Tu peux réparer ce retard forcé en CQuraut la poste nuit et jour, d’un train de roi. Ne fais qu’un bond d’ici à Naples. Quand tu auras rempli ton devoir, tu iras à Rome ; tu verras ma mère ; je n’aurai que la force de lui écrire deux lignes :.tu mettras cette concision cpistolaire sur le compte de la vie active des camps ; tu lui cacheras ma blessure, tu ne lui parleras que de ma croix d’honneur reçue. à la Moskowa. Voilà tout; embrasse-moi, et que Dieu te donne un voyage heureux I

Émile, debout devant le lit du malade, écoutait attentivement et semblait ne pouvoir consentir à une si cruelle séparation.

— C’est ainsi, mon cher ami, poursuivit Giampolo; il faut se résigner aux nécessités de la vie militaire. 11 n’y a pas à balancer un moment.

— Je partirai, dit Émile d’une voix faible et avec des yeux humides; je partirai,

•— Ne parle pas au futur, mon ami; toutes ces minutes perdues sont des fautes.

— Je voudrais consulter les médecins.

— Consulte ton devoir. Les médecins ont déclaré que je ne puis me remettre en route qu’après un mois de repos. Veux-tu m’attendre un mois?

— Impossible.

— Alors il n’y a pas à balancer.

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ON AMOUR DANS l’aVENIR

— Je le sens bien, mon ami.

— Tu n’as tlonc plus qu’à demander tes chevaux.

Émile se raidit convulsivement sur ses pieds comme .

pour appeler sa force physi(jue au secours de son moral défaillant, et dit.d’unc voix mouillée de larmes : — Je vais partir.

Le comte Plranesc tendit sa main vers la main de son ami.

— Tu es toujours brûlanl, mon cher Pira.

— Comment veux-tu que je sois? La fièvre n’a pas deux manières de s’exprimer.

— Souffres-tu beaucoup?

— Non, il est impossible de mieux se porter quand on est malade. La nuit, je fais des rêves délicieux. Hk dormant, je suis tout à fait en bonne santé. Je me promène sur Jes bords de l’Anio, sous mes beaux peupliers; je danse au son d’un orchestre de canons, avec unr- Cécilia de quinze ans; je vois la belle comtesse Rosa en amazone, l’épée à la main, emportant d'assaut la grande redoute, en me donnant un baiser sur le front. Émile, tu verras ces deux femmes charmantes avant mol. Que tues heureux!

Les deux amis se serrèrent fraternellement les mains, et, quelques minutes après, on entendit un grand bruit de dievaux et de roues dans la grande rue de Vilna.

Émile était parti.

UN AMOUR DANS l’AVENIR

De Ciampolo à Émile.

a Poseu, 40 janvier 4813.

» Mon cher Émile,

» i’aime à croire que tu as reçu mon billet de convalescence, daté deVilna, et deux lettres que je t’ai écrites à Rome, de Kœnigsberg et de Varsovie. Dans les grands désastres publics, il y a toujours quelques éclaboussures pour les hommes obscurs et isolés. Je suis aussi malheureux que la Grande Armée. Tu dois savoir que le roi de Naples m’avait fait à Vilna l’accueil le plus glacial. Le général Loison m’avait vivement conseillé d’attendre le roi pour me justifier devant lui de la double faute que j’avais commise en prenant un drapeau et en recevant une balle au front. Mon plaidoyer n’a pas été heureux. A Kœnigsberg et à Varsovie, j’ai recommencé à faire de nouveaux efforts pour rentrer en grâce. Joachim Murat, qui est si bon, s’est fait certainement violence pour continuer à garder envers moi le visage sévère d’un chef devant un soldat désobéissant. Je n’ai pu supporter plus longtemps cette disgrâce; j’ai mieux aimé rompre tout à fait, et j’ai écrit au roi une lettre respectueuse,

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mais ferme, dans laquelle j’ai donné ma démission. Je vais suivre l’armée en amateur jusqu’à Mayence, et, cette désastreuse campagne finie, je rentre dans ’ mon pays qui me parait si beau maintenant. Répondsmoi par duplicata à Leipsick et à Mayence; donnemti des nouvelles de ma mère et de tout le monde. Adieu.

» Comte PiR viNESE. >

D’Émile à Giampolo.

« Renie, I*' fôTrier t8<3.

« Les événements politiques se sont succédé rapidement depuis mon arrivée à Naples, où j’ai fait un assez long séjour. J’ai pris part à quelques opérations militaires, par ordre du comte Daure, sur le double littoral du royaume. Excuse-moi de passer sous silence mes quelques petits exploits particuliers. L’absence du roi se fait toujours vivement sentir ici. L’Angleterre bloque et menace, un pied sur l’escadre, l’autre suc le continent. De tous côtés on se demande où est Joachim Murat. Un seul cri d’Achille lancerait les ennemis sur leurs vaisseaux.

» Ta mère est fiére de toi, elle se réjouit de son fils; elle est calme et forte en ton absence, elle a le courage des femmes antiques. Ce noble caractère a séduit la comtesse Uosa Raima, noire Bdlone dalla piazzadi Ycnozia. Ces deux dames se sont liées de ramilie la

94 IFN AMOrn DANS L’AVETNtH

plus vive, elles ne se quittent plus. Tous les jours je les accompagne à la villa Piranese. La comtesse Rosa s’est soumise à ce pèlerinage quotidien, pour effacer une 'lettre, une. virgule ou un point de tes stances du pavillon de PAnio, Il y a encore beaucoup de lettres, de virgules efde points à effacer avant d’arriver à la lettre de l’inconnu, l’X final. Je soupçonne fort la comtesse d’avoir un faible pour un capitaine décoré. Aussi je la regarde respectueusement, cette adorable comtesse, et je ne lui parle, sous les arbres, que de la bataille de la Moscowa.

» Cccilia est un astre qui se lève sur l’Anio : c’est le soleil d’été à cinq heures du matin; encore quelques degrés d’ascension, et cette flamme de beauté embrasera tout. Tu ne saurais croire' avec quelle précaution je marche dans cette atmosphère dangereuse. Je garde à vue mes yeux, mon cœur, mes mains. A chaque instant je prononce les noms de Moscou et de Saint-Pétersbourg, afm de donner le change à quelque passion embusquée sous un pin de la villa et qui m’attend au passage, à midi, l’heure des incroyables désirs. Charybde etScylla se sont faits femmes, et je louvoie entre ces deux écueils, me préservant de l’un et de l’autre, en les regardant tous les deux à la fois. Tu me mettrais bien à l’aise si tu revenais avec quelque amour du Nord, quelque image blonde ciselée au cœnx et rapportée de Varsovie ou de Berlin. Mon Dieu! qu’il est aisé de vivre en paix avec ses sens du côté de

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UN AMOCR DA?rs l’aVEMR y5

la Russie! mais ta villa est inhabitable pour la vertu...

» Je comprends saint Jérôme maintenant, Reriensnous bien vite, mon cher Pira; je ferai un choix; je me résigne à aimer ce que tu n’aimeras pas. Reviens promptement ou j’expire de vertu.

» Émile Dotrett.

» P.-S. J’attends ici les ordres du roi, r

YIIl

Nous ne survrons pas le comte Piranese au milieu des désastres et des victoires de 1813. Ce n’est plus qu’un voyageur traversant silencieusement l’Alleinagne au bruit du canon et aux clartés des incendies. Le jeune philosophe romain a vu passer sous ses yeux cette histoire vivante d’un empire qui s’écroule; il rapporte à son pays un trésor d’expérience et, dégoûté du monde, il se retirerait volontiers au fond d’un cloître s’il ne sentait gronder en lui une tempête de passions charnelles qui l’entraînent vers un monde tout plein de voluptés.

Un matin du mois d’août, la grille de la villa Piranesc s’ouvrit devant un cavalier.

C'était un jeune homme de mêle et gracieuse tour-

96 UN AMOUR DANS l’AVENIR

nure militaire. Sa figure avait cette pâleur nerveuse que rehaussent si bien des boucles de cheveux noirs, et une moustache d'ébène finement ciselée. Il était vêtu d’une belle polonaise bleue à brandebourgs de soie, et le ruban négligemment noué sur le cœur complétait le costume et annonçait le soldat.

Le comte Piranese rentrait sur ses terres. Hélas! depuis le retour de Marcus Sextus à Rome, jamais la désolation extérieure ne peignit mieux la désolation du foyer domestique aux yeux du voyageur qui allait vers sa famille, après une longue course dans les pays lointains.

Le comte fut frappé de cette tristesse, et il s’arrêta au milieu de l’allée, jetant autour de lui des re.ards mélancoliques, et prêtant l’oreille à je ne sais quel vague murmure de pressentiments sinistres qui était dans les airs et dans lui.

Les croisées de la villa étaient fermées, comme en l’absence des maîtres. Sur la terrasse, l’herbe e: cadrait les dalles de marbre, et sur les allées il y avait du gazon abondant, comme la pelouse grasse d’un canipo santo, où personne ne passe plus par respect. Au parterre on remarquait un luxe effrayant de roses, d’œillets, de cassies, de jasmins d’Espagne, et, tout autour des petits arbustes, un' amas prodigieux de feuilles et de fleurs qui étaient mortes sur tige et tombées sans avoir passé par les lèvres d’une femme ou les vases odorants du salon. Une mousse épaisse

avait envahi les masques païens qui jetaient l’eau vive aux fontaines; on aurait dit que les naïades de l'xVnio, saisies de quelque grande douleur, s’étaient réfugiées au loin, en laissant sur les bassins verdâtres de la villa un long voile funéraire de feuilles de nénuphar.

Depuis longtemps le comte Piranese n’avait reçu des nouvelles de Rome, et il s’alarma de toute cette tristesse et de scs pressentiments.

Les âmes les mieux trempées n’osent souvent pas aborder de front une émotion trop forte qu’une cause inconnue leur prépare; elles ont besoin d’une sorte de noviciat qui donne le loisir d’appeler à l’aide toutes les ressources du cœur et de la raison.

Le comte Giampolo s’enfonça dans tes massifs d’arbres à droite, vers l’Anio, descendit de cheval, et marcha vers ce pavillon de marbre dont la comtesse - Rosa avait fait, l’an passé, un autre temple de la sybille.

Les marches de la rotonde étaient vertes de mousse naissante; on y remarquait pourtant la trace d’un pied divin qui avait conservé, sur un seul point, au marbre sa première blancheur.

— Toutes les lettres sont efîaeées, dit le comte, toutes!...

— Moins une ! dit une voix qui sembla sortir de r.\nio comme une plainte sybilline.

Giampolo recula comme le pasteur de Tibur devant

98 D« AMOÜR DANS L’ AVENIR

une froide couleuvre : le frisson l’avait glacé jusqu’à la moelle des os.

Une grande touffe de joncs à moitié flétris sembla se diviser d’elle-môme sur les bords du fleuve, et Giampolo vit se lever d’entre les rameaux une femme, une femme belle comme le fantôme de la Volupté qui se baigne à midi dans l’Ànio,

— C’est vous. Madame ! s’écria le jeune Romain, et il fléchit le genou devant la comtesse Rosa.

L’adorable femme avait les cheveux en désordre; sa toilette était bizarrement négligée, sa flgure était pâle, ses yeux étaient rouges, comme des yeux qui ont versé tontes leurs larmes et qui n'ont plus que du sang à donner aux extrêmes douleurs.

— Je suis prêt à entendre un malheur,' dit Giampolo haletant; parlez... ma mère?...

La comtesse prit lés mains du jeune'hcrmme, et secoua la tête.

— Votre mère est en pleine santé; ne vous alarmez pas, monsieur ; et quelle sera sa Joie de revoir son fils vivant I... C’est moi, monsieur, c’est une autre mère qu’il faut plaindre. Ma fille...

Les sanglots arrêtèrent la parole sur ses lèvres. Giampoh) agitait ses mains convulsives, et regardait la comtesse avec un visage fiévreux.

— Ma fille Cécilia I... pauvre enfant I...

— Morte ! s’écria le jeune homme.

— Non.,, non... elle vit... mais... sa rnère elle-

UH. AVOURi DirNS. l! AVENIR 99

même ne la Kooonait pas ! Une maladie aiTneuse me l’a dévoree, eu ne me laissant que son squelette! .. Et de plus... ma pauvre Gécilia est aveugle... scs beaux yeux se sont fermés !... C’est plus cruol. que la mort I cent Cois plus cruel 1 Vous pleurez, monsieur I... 0ht voilà des larmes qui me font un peu de ixten !... Je n’ai plus.de larmes, moi... laissee-moi pleurer aves les vôtres!... Et votre mère aussi a tant pleuré!... Quelle excellente femme! Venez, venez. Monsieur, venex lui donner .vite un peu de joie... Ah I il y a bien longtemps .que,' la joie est bannie de cette maison... Aussi, voyez... écoutez... quel silence partout! quel deuil partout! 11 n’y a plus d'oiseaux à Tibur depuis que ma fille ne chante plus!... Vous souvenez-vous de ce. bal, ici, sous les arbres. ?... Alors, comnte elle était belle, maCéciüa !... dites...

— O madame! un peu de pitié pour vous... et pour moi... vous me fendez le cœur!

— Que je voua rends grâces, monsieur, de ce tendre intérêt que vous portez à une pauvre.mèrel

Ah 1 madame... c’est que...

En ce moment, et comme ils arrivaient sur le perron, la persienne de la maison se leva, et la marquise Piranese se trouva dans les bras de son fils. Il y eut encore beaucoup de larmes versées. On entra au salon.

U, un spectacle affreux attendait le jeune comte.

Une < main de la comtesse, dont le regard n’osait suivre l’indication, s’étendit vers une chaise longne

40f UN AMOVB DANS L’ AVENIR

OÙ dormait Gécilia. La terrible maladie qui, à cette époque, frappait encore les enfants et les adolescents, avait impitoyablement dévasté la figure de la jeune fille, en la constellant de hideux bourgeons écarlates. Ce corps, autrefois si voluptueusement pressé par la mousseline, était aujourd’hui emmailloté comme une momie. Partout l’étoffe avait pris la place de cette chair savoureuse qui venait de se fondre dans tes ardeurs de la fièvre. Le squelette perçait à travers chaque pli ; deux muscles secs et violacés attachaient la tête aux épaules flétries, et remplaçaient ün cou divin ouaté par l’amour. Les bras de la jeune demoiselle, ^ étendus dans ta langueur du sommeil, paraissaient d’un jet démesuré, tant ils étaient raidis par la maigreur I Deux tumeurs d’un vif sanguinolent plombaient ^es paupières, en fermant à jamais les yeux au doux éclat du ciel romain. La maladie avait moissonné ses cheveux blonds, comme si les faucilles du mois d’août eussent passé dans les épis d’or qui couvraient la tête de la belle enfant.

C’était un tableau fort triste dans un encadrement bien gai. Les deux dames et Piranese, debout et silencieux, contemplaient Cécilia qndormie. Autour d’eux, sur les larges panneaux des murailles, illuminés par les atomes de feu qui jaillissaient d’une vitre, mille joyeuses figures de femmes, peintes à fresque par Luca Giordano, dansaient aux fêtes de Pan, aux noces de Vénus, au triomphe d’Amphitrite, et rappelaient

UN AMOUR DANS l’aVENIR 401

les plus charmantes scènes de l’Olympe, de la terre et de la mer.

Giampolo laissa tomber un regard mélancolique sur la comtesse Rosa, et témoigna par signes qu’il lui était impossible de supporter plus longtemps ce dou- ‘ loureux spectacle : il sortit du salon en marchant sur la pointe du pied, et alla s’enfermer dans son appartement.

La chambre de Giampolo était décorée d’un grand tableau de Louis Carrache , représentant le retour de Marcus Sextus dans ses foyers.

— Noble histoire! noble ville, dit-il en regardant ce tableau; il n’est pas une douleur humaine que Rome n’ait prévue! A quelque cri d’angoisse qui se fasse entendre autour d’elle, toujours elle peut répondre : f J’ai poussé ce cri avant toi i > La plainte semble interdite à l’homme sur cette vieille terre qui a épuisé la langue des lamentations.

Et brisé de fatigue, de douleur, d’émotion, il s’assit en face du tableau consolateur, resigné comme le dernier des stoïciens, et riant à son destin.

Alors commença dans la villa Piranese une série de jours lugubres, pleins d’ennuis intolérables, et qui ne laissaient entrevoir dans l’avenir que la répétition des mêmes tableaux désolants, des mêmes entretiens éplorés. Giampolo ne voyait sa mère et la comtesse qu’aux heures de réunion obligée; il évitait surtout la pauvre Cécilia, sans jamais oublier pourtant, chaque matin,

lôî ÜN AMOL.R DANS L’aVENIR

d'arrêter le médecin au, passage, pour s’informer de l’état de la malade. La réponse de l’homme de l’art ne donnait ni consolation ni espoir. Le médecin répétait saps cesse que la maladie s’était compliquée de la fièvre des marais Pontins; que le sang était en dissolution, et qu’up miracle seul pouvait, conserver la jeune fille, mais aveugle et rachitique.

Lecomte frappait son front avec violence, et regagnait sa chambre, où il se replongeait dans ses epnuis.

Un soir, comme il se promenait sous les peupliers, en donnant audience à une pensée singulière qui lui était venue à défaut de consolation, la comtesse Rosa l’aborda.

— Vous ne savez pas, monsieur, lui dit-elle, que je soulTre deux grandes douleurs. Vous connaissez la première; l’autre, la voici. Ma mauvaise étoile a voulu que je portasse la désolation dans votre maison : vous étiez si heureux autrefois dans votre beau palais de Rome et dans cette villa charmante; je suis venue, moi, vous visiter, et la tristesse est entrée dans vos demeures. Vos amis, trompés par d’absurdes calomnies, se sont éloignés de vous à cause de moi, comme si les mœurs italiennes étaient encore celles du bon temps virginal de Saturne et de Rhée. Mes conseils ont séparé le fils de la mère pendant une année moins un jour. Ma pauvre fille, en venant de Tolentino à Rome, a gagné la fièvre des maremmes, et en arrivant ici, elle a été saisie par une autre maladie bien plus

UN. AJttOUR DANS l’aVENIWI 103

cruelle qui l’a dépouillée de la foriae humaine. C’est donc moi qui vous ai fait tout ce trouble, toulcebraiit de pleurs et de.souffrances autour de votre foyer. Gela est injuste, et* je dois y mettre un terme. 11 est de mon devoir de me révolter contre les bontés de madame votre mère;, je saurai prendre un parti.

— Le seul parti, madame, que vous puissiez avoir l’intention de prendre, je crois l’avoir deviné... Vous voulez quitter la villa Piranese ?

La comtesse fit un signe affirmatif.

— Et vous ave® compté, madame, que ma mère et moi nous consentirions à votre départ ?

— l’eapère, monsieur.

— Jamais,, madame. Ceux qui vous ont calomniée resteront chez eux et nous hotnoreront de leur absence; je ne les regrette pas. La villa Piranese sera l’infirmerie de votre fille, aujourd’hui ^et toujours ; Je serai le bâton de cette pauvre aveugle. Vous, madame, vous serez l’amie ^de. ma mère, et vous aurez toujours sa première caresse à son lever. Eh I mon Dieu I qu’avons-nous beeoio: de folle joie et d’éclats de gaieté pour vivre? Les chagrins incurables ont leur charme; nous prendrons la vie comme elle est, une énigme triste avec la, mort au bout. Nous laisserons le. soleil rire à. notre porte et le fleuve chantera nos arbres; nous aurons des larmes pour vous, madame, et nous ne vous consolerons pas.

Je m’attendais pas moins de votre noble, carac-

DN AMOUR DANS l’aVBNIR |0S

consommé, un seul rayon peut raviver une ùme, on ne peut le trouver que dans le regard des amis qui compatissent à nos douleurs.

Le comte Piranese serra les mains de Rosa Raima, et les mouilla de larmes. Il se releva pour parler, et ce qu’il allait dire lui coûtait tant d’efforts surnaturels, qu’il ne put trouver une tournure convenable; mais la comtesse osa remarquer, en elle-même, que ce trouble provenait d’un sentiment plus vif que l’amitié. Quelques scènes antérieures, toujours présentes à la mémoire de la belle comtesse, l’avaient d’ailleurs assez prédisposée à croire qu’elle interprétait, cette fois, à leur juste valeur, le silence expressif et la réserve du jeune Romain. Aussi, pour le mettre à l’aise et l'aban. donner à ses réflexions, elle prit un prétexte et le quitta sans ajouter un mot de plus.

C’est alors que Giampolo, isolé dans sa villa, aurait eu besoin d’un ami pour lui faire une singulière confldence, voir de quel œil elle serait reçue, et la juger ainsi au point de vue d’un indifferent : malheureusement, Émile Dutretz était bien loin. Une lettre du

jeune Français, reçue la veille, se terminait par ces mots desespérants :

« Le d*;i tiier décret du Sénat, qui n’est pas le Sénat » romain, appelle aux armes tous les Français de dix- » huit à soixante ans. J'entre avec l’épaulette d’offi- » cier dans les chasseurs de la garde. Quand nous re- » verrons-nous? Dieu lésait I Adieu. »

4Q6 AMPUfl QAN8 L’AViNI*

Ûlinile allait Jouer son i^ùle obscur dans ledénoûrnu^ sublime du drame impérial. Le comte Pi ranese n’avait pas d’aulre ami, et il se vit contraint dci ne prendre conseil que de lui-même dons la plus étrange circoos* ta.j\(}e de sa vie. Il y avait encore à la villa trop de fracas et d’cmotloa «autour de lui pour qu’il pdt réfléebir avec calme et arriver à une détermination par une longue pensée rccueilUc. Aussi, «pràs avoir parlé seu* lement à sa mère de quelques affaires d'inléirét qui l’attendaient à Rome, il quitta la campagne et se réfugia dans son palais désert.

La solitude est la sourde conseillère «des passions. Letjeuue homme qui s’environne de silence et d’isolement pour penser à une femme, la retrouve partout, et .mille fois plus dangereuse éloignée que présente. Le comte Piranese se refusait à l’idée. d’aimer Rosa Raima, lui qui était arrivé de l’armée tout brûlé d’amour, tout fiévreux de désirs pour Cécilia grandie. Parfois il croyait commettre une action déshonnête en abandonnant ainsi une jeune fille, coupable seulematU d’un malheur qui avait flétri sa beauté ; ensuite il s’accordait à lui-même un pardon facile, en songeant que ce bizarre amour, voué à l’avenir d’une belle enfant, avait été un secret pour elle et pour tout le mande, et qu’ainsi le scrupule le plus exigeant ne pouvait demander réparation d’un tort qui n’existait pas. De Cécilia, bélasl à jamais déshéritée de toute adoration, il remontait à l’éblouissante image de là

ÜW AHOtR DANS L’AtENfR i07

mère ; souvent, par nne de ces illusions qu’on aivrte à se créer dans une faute, il se persuadait que la comtesse Rosa avait toujours été l’unique objet de sa passion, et que cet impossible amour, qu’il croyait avoir mis sur la tête d’une enfant, avait été excité en lui par une divinité si majestueuse, qu’elle obligeait Tadorafeur à détourner les yeux et à chercher un objet terrestre dans le voisinage de son piédestal. Et quand il se rappelait le bal de la villa, où des bouches calomnieuses avaient osé flétrir l’honneur de cêtfe femme à cause de lui, oh f alors, il n’hésitait pas'â donner une réparation éclatante que le devoir fureUt dictée à défaut d’amour : il se disposait à offrir sa main à celle qni avait été soupçonnée dans sa vertu, en s’applaudissant d’agir en honnête homme bien plus qu’en homme passionné. Cette résolu lion prise, il sortait de son palais pour courir à la villa, et se mettre aux pieds de la comtesse; puis il s’arrêtait aux portes de Rome, épouvanté à l’idée de ce mariage 'improvisé^ de cette union indissoluble qui brisoit nn avenir de gtoire, de voyages, de plaisirs, d’ambition, qui l’enchaînait, à vingt-cinq ans et pour toujours, au bras d’une femme, et devant le fantôme de «eUo pauvre Cccilia sur laquelle il fallait pleurer éternellement.

Cette lutte intérieure de passion et de résistaiièe le suivait partout, et sans trêve.

L’ardent jeune homme cherchait en vain un remède

40S UN AMOUR DANS l’AVENIR

à l’énergie de son organisation; le démon des sens étouffait la sagesse de l’esprit. Il voyait toujours l’adorable comtesse dans ce rayonnement de beauté victorieuse qui éblouissait les yeux d’un homme et les éteignait de langueur; il s’arrêtait, croisant les bras, et lui souriant comme si elle eût été présente, et il frissonnait de joie en la retrouvant si radieuse avec ses grands yeux bleus sur un visage rose et sous des cheveux noirs, avec sa carnation exquise, sa taille charmante, sa robe indiscrète, son spencer plein de volupté. Une frénésie convulsive s’emparait de lui, et ses yeux lançaient des éclairs à l’air vide où il venait de placer un instant l’image d’une femme ; et puis il s’effrayait de lui-même et se jetait dans la foule, pour voir si parmi ceux qui passaient il s’en trouvait un seul qui parût dévoré des mêmes désirs.

La foule des villes est toujours faite de gens sereins et calmes. Le jeune Romain la regardait couler devant lui comme une rivière innocente que le moindre froid peut glacer.

Dans cette noble cité des distractions puissantes, il errait çà et là, demandant aux objets des pensées étrangères au tumulte de ses sens. Il se souvenait qu’il était artiste, et il montait au musée Capitolin, pour étudier les éternels modèles antiques exhumés des cimetières de Théodoric.

Ces asiles de silence,- de fraîcheur et d’ombre; ces cours intérieures, pleines do sarcophages et de hautes

UN AHOCtt DANS l’ AVENIR 109

herbes; ces jardins où pleure dans la mousse une naïade invisible, ces péristyles solitaires des musées romains sont plus dangereux à traverser que le Corso bruyant du peuple.

Dans ce mystérieux chaos de pierres saintes et de gazon vierge voués à l’oubli et à la solitude, il y a encore de charnelles pensées qui brûlent; il y a des atomes de feu qu’on aspire, et qui empoisonnent l’âme : c’est la fatale influence du désert, le grand désert qui se tait et s’incendie autour de vous, afln de mieux vous faire entendre la tempête intérieure de votre passion, mille fois plus ardente que l’atmosphère de midi.

Le jeune Romain montait ces escaliers sonores où chaque niche encadre le buste d’une femme qui, la tête penchee et le sein nu, sourit au passant, comme une courtisane au balcon ; il entrait dans les tranquilles salles où le bruit de ses pas semblait réveiller un peuple de statues, rangées sur deux (lies pour le regarder. Des cascades d’atomes lumineux pleuvant des hautes vitres inondaient ces images : on eût dit que le ciel romain leur envoyait le souille qui donne la vie et la parole, dans une pluie de langues de feu. Alors le gladiateur blessé semblait désigner avec son épée l’amphithéâtre de Titus, par dessus les ruines du forum voisin; Pompée semblait donner une larme à Jules-César tombé à ses pieds; Adrien regardait Antinous avec des yeux vivants; Marc-Aurèle, Septime-

44Û U>: AMOUR DA>'S I>’AV£N4<ft

Scvéce et Antonin semblaient faire entre euK un eutrelieu sublime sur la nature des choses et des dieiuL Devant ces héros et ces sages, Pirauese passait. avec un regard indifférent : en vain essayait-il de faire v:olence usa pensée pour la ramener aux études sérieuses de l'art et de l'histoire; il se laissait enchaîner, comme un esclave d'Âmathonte, au piédestal de la Vénus Capitoline, et bravait le regard austère de Marcus Brutus, debout à côté de la déesse et méditant sur La vertu. La diyûm.slaUie vivait sous son épiderme de marbre; à l’heure où les adorateurs arrivent, elle emprunte au soleil, son amant, toutes les nuances de la nudité; dans ce temple de jaspe et de porphyre, elle se pare de tous les rellets que le prisme de midi décompose sur ses formes célestes; elle se révèle duus toute sa grâce de lemme; elle sourit naïvement de se. voir si belle, comme une jeune fille sortant du bain ; elle secoue sa chevelure parfumée de uard et de cinuamome, comme une reine qui passe du gynécée au Ut nuptial. L’artiste romain, le noble Piranese, subjugué par une illusion délirante, mettait une autre femme sur ce piédestal, ilia regardait vivre, U écoutait son souffle, il respirait le parfum de ses cheveux, U souriait à son sourire, il suspendait sa levre à ses pieds divins. Puis, se réveillant comme après un rêve, dans un éclair de raison virile, il s’insurgeait contre lui-mérae, il appelait l’homme au secours de l’enfant, U. s’excusait de sa faiblesse devant cet Olympe de marbre, dont il

«N' AUOUB DANS l’avenir jj1

croyait entendre le murmure ironique, et il sur tait, le vertige au front, la flamme aux lèvres, la lièvre au cosur; il courait à travers la ville, cherchant quelque parcelle d’air où sa poitrine pût truuver un peu de fraîcheur, demandant cette atmosphère bienfaisante aux rues solitaires pavées de mousse, aux places où les fontaines marinvrent, aux portiques des temples romaios, aux nefs chrétiennes des basiliques, et trouvant partout cette soif de femme, cette volupté irritante et inexorable qui remplit toutes ces ehaudescités italiennes, voisiiics de deux mers et du soleU.

De méum qu’on ouvre un livre plein d’uni intérêt saisissant, pour faire diversion à quelque mortel ennui, il résolnt de feuilleter cette Rome prodigieuse qu’il avait sous les pieds, de dérouiller cette médaille immense que Mare-Aurèle ceignit d’un cordon de quatre-vingts kilomètres et qu’il frappa au coin de réternité.

c Voyons, sadisait-il, si cette absurde voix des sens ' ne se taira pas devant l’évocation funèbre que Je vais Caire sur le tombeau de l’ancien univers I »

El il se fit voyageur dans Rome, de lui à peine cour nue, parce qu’il y était né.

A chaque pas qu’il faisait sur ce soi historique, il rencontrait le fantôme d’une femme à toutes les époques décisives : Lucrèce tuant la royauté, Virginie les décemvirs, Cléopâtre la république. Devant lui,

dans toutes les ruines, tonnait un écho de quelque

41S VN AHOVR DANS L’aVENIR

puissante et immortelle passion. Quelquefois, il s’arrêtait dans cette campagne désolée que bornent les ruines du cirque de Salluste, des thermes de Dioclétien, et du camp des gardes prétoriennes, et il recueillait sur ce sol maudit les lamentations souterraines des jeunes vestales ensevelies pour crime d'amour. Quelquefois, assis sur les ruines du PonI il admirait le temple de Vesta, gracieux et arrondi comme le corps d’une jeune fille, ce monastère pa'ien autour duquel brûlèrent les amours inextinguibles de tant de patriciens du mont Palatin. Il se levait alors, et, par les hautes herbes de l’Arc de Janus, il s’enfonçait dans cette ellipse démesurée qui fut le grand Cirque, où cent mille femmes, les plus belles de Rome, venaient se faire adorer par la jeunesse des portiques, et embrasaient de volupté tout un monde de marbre et de spectateurs. Devant lui, par dessus des monceaux de lierre et de vignes, se dressaient les arceaux béants et rouges du palais impérial, dont la base était une montagne; et les voix de la solitude lui criaient que les torrents d’air Virginal qui coulent du ciel sur le Palatin depuis quinze siècles n’ont pas encore purifié ce lieu, triste témoin de toutes les violences, de tous les adultères, de toutes les prostitutions des Césars. Descendu dans la vallée du Forum, il rebâtissait les cinquante péristyles où les dames romaines, les bras rt le sein nus, se promenaient le soir, sous des feuillages de marbre et de porphyre, au milieu d’une fouie

ON AMOUR DANS l’ AVENIR 113

de jeunes gens perdus d’honneur, qui se flrent compiices de Catilina pour violer Rome entière dans une étreinte de sang et de feu. Devant les temples de la Concorde, de la Fortune, de Faustine, de Venus, de Junon, d’Octavi?, de Flore, il retrouvait la glorification de la femme, couronnée partout d'acanthe et de myrte; cette arène qu’il foulait tremblait encore sous les pieds de l’ardente bacchanale, la fête des mystères nocturnes, où, dans un prodigieux hyménée, la moitié de Rome embrassait l’autre moitié sur un lit de tbyrses et de pampres flétris. Et puis, du haut des jardins de Lucullusou de la fontaine du Janicuie, quand il regardait ce grand squelette et qi.’il comptait, un à un, tous ces ossements épars, les monuments d’Âdrien, d’Auguste, d’Octavie, d’Âgrippa, de Flaminius, enfouis au Champ de Mars ; les thermes de Titus et le cirque de Flore, au mont Quirinal; les collines de poussière qui, dans la région palatine, lurent le temple de Cybèle, de Bacchus, de Jupiter, d’Auguste, de Pallas, d’Apollon; la maison de Tibère, les jardins d’Adonis; quand il embrassait d’un rapide regard tout cet ensemble de colonnes isolées, de môles noircis, d’arcs de triomphe déshonorés, d’aqueducs rompus, de gigantesques pans de briques, de portiques sans temples, de temples décapités, de sépulcres béants, de cirques et d’amphithéâtres hachés à morceaux, toutes ces choses étendues au soleil depuis le pont d’Adrien jusqu’au tombeau de Cécilia, depuis les jar-

44; im AMOUR DANS L’AVerVIR

dins de Salluste jusqu’aux thermes d’Antoa in : alors, face à face avec cette incomparable dévastation, il assistait à la nuit suprême où des homoies au teint de cuivre, aux yeux de tison, au poil de fauve, aux mains de fer, des hommes qui sortaient des entrailles d’un volcan avec des casques d’airain, des toniques d’acier, des manteaux de tigre, se ruèrent ;sur les portes de Rome, réveillèrent en ^rsaut toutes ses femmes endormies, les saisirent échevelées et tremblantes, les dévorèrent sous leurs lèwes de feu anx clartés de l’incendie, et firent au ciel une si épouvantable insulte, que la terre trembla, que les sept Collines bondirent d’indignation sous icettc orgie des enfers. Oui, Tbistoire des plus impitoyables passions de l’homme est écrite en lettres de ruines sur ie sol de cette cité ; aussi l'air qui la eouronne a gardé quelques parcelles du souffle brûlant exhalé des poitrines d^AUila et de Théodorie, ces fléaux de Dieu et du démon !

Un soir, le jeune comte Piranese a^it visité l’église Sainte-Marie des Anges et ie cloître paisible où vivent les enfants de Saint Bruno. Debout sur la place s(ditaire de la magnifique Chartreuse, il se développait à lui-mème une réflexion inspirée par ce monument sublime sorti des mains de Buonarotti. — La pierre se transforme, disait-il avec on sourire mélancolique, et l’homme ne peut se renouveler. Les thermes de Titus deviennent le cloître de Saint-Bruno ; les*huit colonnes de la nymphée impudique soutiennent le dôme d’une

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«N AMOUR DANS L’aVENIR WÇ

Charlrousef La cuve du bain profane est aujourd’hui le bénitier chrétien ! L’homme seul est coodamnéà \ivrt avec scs passions. Rien ne peut oowverür an chaste pensée le mauvais levain qui est en nom.

Parlant ainsi, il n’avait pas remarqué un chartrem vénérable qui l*écoutait, derrière un pilier massif du cloHre : c’était le chef de ce magnifique menastère. Le vieillard lui donna un de ces calmes et profonds sourires qui en disent plus qn’iin livre de pMIosophte, et qoi annoncent un homme supérieur, par sa forte pensée, à toirtes les misérables vanités du monde. Piranese sentit la rougeur monter à son front, devaait celte sérénité patriarcale qui le terrassait.

Et le front baissé, le pied chancelant, notre jewie Romain, semblabie à un athlète vaincu, descendit du Quirinal et 'regagna son palais. Sa résohmion élaü prise : n’osant aborder la comtesse Rosa et lui offrir lui-même un époux, redoutant un ftl'us motivé sar des doolenrs domestiques trop justes, il écrh J à la marquise Piranese, sa mère, en la priant de servir d’interprète à son fils dans cette occasion solennelle.

Le lendemain, il reçut de la villa un billet ainsi conçu :

€ Madame la comtesse Rosa Pinarese attend son époux.

» Votre mère affectionnée.

UN AMOUR DANS l’aVENIR

Huit jours après, le mariage fut célébré à l’église de Jésus, place de Venise, à Rome. Ce fut une simple fête de famillo, à laquelle les amis ne furent point invités. Le malheur de Cécilia rendait impossible désormais toute manifestation de joie trop bruyante. Et pourtant ce mariage fut bien beau. Il y avait ce qui manque souvent aux plus somptueuses de ces solennités domestiques : une femme divine, entrée dans cet âge heureux où la passion est intelligente; un jeune époux dévoré de désirs inassouvis et arrivant avec des sens vierges à l’initiation de l’amour. Le bonheur aurait été complet à la villa Piranese, si le spectre de Cécilia n’eût jeté son ombre dans ce souriant horizon.

Le soir du mariage, la comtesse Itosa dit à son époux, en lui serrant les mains :

— Il ne me manque rien aujourd’hui, rien qu’un sourire de ma ^le I

Le jeune comte leva les yeux au ciel et ne répondit

pc.S.

Plusieurs mois se sont écoulés dans cette douce monotonie de bonheur conjugal, faite de jours qui se suivent et se ressemblent. Dans cet intervalle, le

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DfJ AMOUR DANS L’AVENIU H7

comte Piranese a reçu de son ami la lettre suivante :

« Paris, H avril (814.

» Mon cher Pira,

» Me voici rendu, par le malheur des temps, à la vie bourgeoise et facile. L’Empire est mort! fuit Trcjal Adieu la gloire I je deviens vieux, j’ai vingttrois ans aujourd'hui; je vais songer serieusement à m’amuser, pour me consoler de tout ce que j’ai vu de triste. La nouvelle de ton mariage m’a comblé de bonheur; je l’ai célébrée dans un déjeuner en téte-àtête avec moi, devant une glace de Venise, chez Corazza. Tu as joué finement ton jeu dans celte intrigue; mais crois bien que tu n’as jamais pu tromper un vieux diplomate comme moi, élevé à la cour de Florence, patrie de Machiavel. J’ai toujours compris que ta passion pour la petite Cécilia n’était qu’une teinte, et que tu te servais de l’enfant pour cacher la mère. Je te pardonne ta dissimulation, et d’autant plus volontiers que je n’en ai pas été dupe un seul instant.

» Que faire maintenant sans batailles? Le monde va retomber dans ses ennuis. Comment vivre sans Napoléon? C’était un hochet glorieux qui amusait l’éternelle enfance de ce vieil univers. Il n’y a plus que du vide autour de nous. La France bâille déjà

lis DN AMOUR DANS l’AVEMB

comme une veuve délaissée qui va s’endormit sous un

pâle olivier.

> » J’ai trouvé ta lettre de faire part un peu sèche et

assez triste; c’était un épilhalame écrit eu style d’épitaphe. Ta lune de miel s’est levée dans un horizon grave; il parait que la folie meurt avec le célibat. Quand je te rejoindrai, si cela est dans mon destin, j'adopterâi en bon ami les mœurs austères de ta position. Nous ferons de la philosophie ensemble, au soleil, comme les disciples de Socrate, et aux étoiles, comme les péripatéticiens; nous nous habillerons de couleur brune, comme les rhéteurs du Portique, et je forcerai mon visage à prendre le rire au sérieux. Quel malheur que le mariage ne soit pas dans mes goûts! Mais ne désespérons de rien. Mon horreur pour les flemmes faciles et mes stériles amours pour les femmes impossibles m’obligeront bien quelque j.our à prendre une maîtresse au pied des autels. Je réserve à mes trente ans cet acte de désespoir.

> Tu ne me dis pas un mot de Gécilia, ta fille; qu’elle doit être belle, le dimanche, à l’eglise Saintïgnacel... Mais brisoiis-Ià; il n’est plus permis de parler légèrement de ces choses depuis que ta sagesse a naturalisé le mariage dans la maison Balma.

» Adieu, mon ami; je me mets aux pieds de madame la comtesse Pirunese.

> iSlUlLE. »

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ON AHOÜB DANS L’aVENID !♦*

Le comle ?iranese n’avait point de réponse ô Taire à celle lellre, et, rien ne motivant une assiduité de correspondance, il se promit de n’écrire à son ami qu’à des intervalles assez éloignés.

Cécilià venait d*atteindre sa quatorzième année; la crise de fàge tiubile était redoutée par sa famille, car elle s’annonçait avec des symptômes alarmants, ta pauvre fille dépérissait de langueur; elle avait à piihw le sentiment de son existence, et depuis longtemps sa bouche ne s’était ouverte pour appeler sa mère. Ainsi privée de la vue et de la parole, Cécriia vivait dans la plus complète ignorance des événements domestiques qui se passaient autour d’elle. On lui avait même fait un mystère du mariage récent qui lui rendait un père et un protecteur., afin de lui épargner une émotkm de joie q^ii pouvait lui devenir funeste comme une émotion douioureuse. L’art intelligent qui veillait sur elle semblait infuser dans ce corps expirant une vie artificielle qui suffisait aux besoins de chaque jour.

Un matin, le oomte Piranese, selon son habitude, attendait le médecin après sa visite, pour lui faire te triste question, toujours suivie de la même réponse. L’homme de l’art sorlH, cette fois, avec un rayon de Joie snr sa figure, ^ serrant la main du comte, il lui cfit à voix basse : « C’est le moment critique; une heureuse révolution emportera le mal; ayez bon espoir; mais, de grâce, pas un mot à la mère : il serait trop

cruel de la tromper, car la crise qui sauve peut tuer;

cependant tout se présenté bien. » >

A cette nouvelle inattendue, le comte garda un silence singulier et ressentit une émotion dont il ne put s’expliquer la nature; surtout il s’étonnait de n’avoir pas trouvé un élan subit de joie dana rannonce de la guérison possible et prochaine de sa fille Cccilia. Ce fut aussi sans aucun elTort de discrétion qu'il ne redit pas à sa femme la confidence du médecin; il lui sembla que, si celte recommandation de prudence ne lui eût pas été faite, il aurait gardé la même réserve sans trop en approfondir les motifs.

Cependant le marasme qui minait lentement la jeune demoiselle avait fait place à l^énergique réaction du sang; la maladie prenait un caractère aigu qui annonçait une solution heureuse ou fatale. Habituée depuis longtemps à l’idée d’un grand malheur, la comtesse Piranese attendait la catastrophe avec une héroïque résignation.

Un matin, après une nuit d’angoisses, la pauvre mère de Cecilia s’etait retirée dans, son appartement pour prendre quelques heures de repos. Le comte, son mari, veillait seul au chevet de la malade.

La molle clarté du soleil levant se répandait dans la chambre, et la croisée du nord, toute large ouverte, laissait pénétrer dans l’alcôve fiévreuse le parfum des fleurs, la fraîcheur du matin, la brise du fleuve, les sourires du ciel. Piranese se pencha sur le visage de

UN AUOUR DANS l’avENIR

Cécilia, pour l’examiner de près avec une attonüon in« quiète. En ce moment, une transformalion vîainle s’opérait en elle; les teintes lourdes et enllamtiiees qui chartjeaient le front, les paupières et les joues, avaient disparu; une pâleur tranquille et légèrement nuancée de rose ranfenait la sérénité sur la ligure de Cécilia. Le mal venait d’être vaincu par la vigueur du sang romain et par ce merveilleux dictame aérien qui coule éternelletnent des montagnes de Tibur. La jeune demoiselle dormait de ce sommeil calme qui donne la force et la vie, et annonce le retour de la santé.

Un sourire de songe courut sur le visage de Cécilia. Piranese tressaillit : la jeune fille prononça quelques paroles confuses et se réveilla. Le comte recula comiue de terreur; il avait vu luire, dans un orbite à demi ouvert, un regard d’azur depuis longtemps éteint; il avait entendu un cri de surprise : il assistait à un mi* racle. Cécilia, éblouie par la clarté du jour, reh-i ma vivement ses yeux et mit ses mains sur ses paupières, comme pour les garantir du coup brûlant qu'elles venaient de recevoir.

— Ah ! mon Dieul dit-elle d’une voix sourde, est-ce encore un songe? ‘

Elle rouvrit ses yeux avec une précaution timide, jeta un rapide regard dans la chambre, et poussa un cri de frayeur et d’étonnement: elle était seule: le comte Piranese était sorti.

Ce fut la marquise Piranese qui, prévenue par son

42Î BN AMOUR »A?TS L’xVB'Nf»

fils, accourut au chevet de Géciiia pour lui donner

tous les soins qu’exigeait sa nouvelle position.

— Ma mère ! s’écria la jeune fille *n étendant ses bras vers la marquise qui entrait; et, reconnaissait tout de suite son erreur: — Ah ! c’est vous. Madame!... ma seconde mère!.,. Il y a bien ^longtemps que je ne vous ai vue... H me semble que je tessuscite... Ah! mon Dieu I

— Restez en repos, mon enfaTt, ^t la marquise, après avoir fermé la croisée et ménagé nu demi-jour; ayez encore un peu de patience; vôtre patronne du ciel vous a protégée parce que vous avez été résignée comme une sainte; elle vous a déjà rendu la vue, elle vous guérira tout à fait, ma belle enfant.

‘ — Et ma mère? Oh I je veux voir ma ittère... Où esl-eUe ? pourquoi n’est-elle pas ici ?

— Votre mère repose. Elle a veillé eette nuit auprès de vous.

— CH)! laissez-la dormir... j’attendrai... Bonne mère !... Cette nuit j’avais deux anges gardiens...

Cècilia se leva tout à coup sur son séant, et regarda du côté de !a porte.

— J’entends marcher ma mère dans le corridor, ditclle; je reconnais le bruit de ses pas eomrae le son de sa voix... C’est elle ! O’est ma méref

Ce n’était point le comte Piranese (foi avait annoncé l’heureuse nouvelle à la mère, c’était une de ces voix qui parlent dans les songes et qui viennent du ciel.

UN AMOUR DANS L’aVENIH 1*3

Elle s'était réveillée en sursaut, car elle avait vu en rêve sa fille, sa fille morte, et au cercueil, les mains jointes, les yeux ouverts et vitrés... et elle accourait auprès de Cécilia daq^ la furie du désespoir. Deux cris d’amour et de Joie, deux cris comme les femmes seules en trouvent dans le cœur, retentirent dans cette al- 'c6ve si longtemps désolée ; les lèvres étaient sur les lèvres, les yeux sur les ^-eux, les larmes sur les larmes; la mère et la fille ne formaient qu’un corps et n’avaient qu’une àmc, comme au jour de la conception. ■

La comtesse Piranese, ivre de joie, s’arracha aux caresses de sa fille, et, pressant vivement les mains de sa belle-mère :

— Madame, lui dit-elle, au nom de Dieu, lancez votre plus agile coureur sur la route de Tolentino ; il trouvera six chandeliers d’argent massif dans la chapelle de mon château ; il les portera au trésorier de Notre-Dame de'Lorette, la patronne de Tolentino, pour cent messes. C’est un vœu... Moi, je monterai, pieds nus, à Lorette, et je couvrirai d’or la nappe de son autel 1

La marquise Piranese sortit pour obéir à l’ordre sacré de sa belle-fille.

La mère, au comble de l’exaltation, s’assit sur le lit de Cécilia, et elle ne pouvait se lasser de regarder la jeune ressuscitee qui lui souriait de toute la douceur aur;élique doses beaux yeux d’azur. Ces deux femmes

424 UN AMOUR DANS l’aVENIR

échangèrent longtemps entre elles des murmures d’amour qui ressemblaient à des roucoulements de colombes, et qui exprimaient toutes les tendresses du cœur; les paroles ne leur auraient pas sufli pour se prodiguer, dans un instant, tous ces élans de passion maternelle et liliale qu’elles avaient en reserve ; aussi, quand elles se parlèrent, elles s’étaient déjà tout dit, dans la langue de l’âme, des caresses et des regards.

Pourtant, ce fut un enchantement ineffable à l’oreille de la mère lorsqu’elle entendit, comme pour la première fois, l’accent virginal qui sortait de la bouche adorée de sa Pille, et qui résonna dans l’alcôve, comme le prélude d’une mélodie italienne.

— Ma bonne mère, disait Cécilia, dis-moi si Je me trompe : il me semble que, ce matin, en me reveillant, j’ai vu, là, devant moi, ce beau jeune homme qui a dansé avec moi... oh I il y a bien longtemps I... le comte Piranese...

— Le comte Piranese ? dit la mère; et un sentiment qu’elle n’aurait pu définir fit trembler ce nom sur ses lèvres.

— Oui, dit Cécilia en couvrant son front de sa main comme pour en retirer un souvenir; oui, ma bonne i^ère... le comte Piranese... j’ai cru le voir, là, près de mon lit, son visage sur le mien; il me regardait avec des yeux tristes... Mais c’est peut-être un rêve encore... Je l’ai vu si souvent dans mes songes... Embrasse-moi, ma bonne mère...

ON AUODR DANS l’avENIR i. !R.

La comtesse Rosa Piranese écoutait sa fille avec une sorte d’effroi, comme si elle eût entendu une épouvantable révélation, à laquelle rien ne l’avait prépar ; elle embrassa froidement Cécilia, et lui dit : — üi;l, mon ange, c’est le comte Piranese qui veillait ce matin auprès de ton lit; tu as oublié, sans doute, que nous sommes chez lui ?

— Oui, oui, dit Cécilia avec une joyeuse inflexion de voix, je sais que nous sommes à la villa Piranese... On est mieux ici qu’à Tolentino... n’est-ce pas, ma bonne mère?

— Et pourquoi est-on mieux ici, ma fille?

Cécilia hésita pour répondre.

— Tolentind est triste, ma bonne mère; les environs du château sont sauvages et inspirent la mélancolie. Ici, quelle différence! comme tout est riant f... Tantôt, lorsque j’ai ouvert les yeux, oh I que de gaieté j’ai vu dans l’air, dans la cime des arbres, dans le sommet des collines, dans le ciel, partout... Non, tu ne sais pas combien j’ai souffert! combien j’ai besoin de gaiete I 11 me semble que je ressuscite après dix ans passés dans un tombeau, demi-morte, avec un sileiice affreux autour de moi ou des pamlcs confuses, comme si des ombres eussent murmuré à mes oreilles... J'ai fait un long rêve... Il me semble que j’ai entendu dire que le comte Piranese s’etait marié?

— Cécilia, mon enfant, tu oublies que ton état demande les plus grands soins... Tu as déjà beaucoup

42G VN AMOUR DA1«S l’aTENIR

trop parlé pour une convalescente de quebines’beures.. Encore un peu de patience, ma fille. . . Résigne-toi encore à quelques jours de repos...

— Des siècles, mon Dieu ! des siècles I #e sens que je puis supporter la lumière... Un peu de Jour, au nom de Dieu! je veux voir le ciel ! je veux voir le soleil.,. ilâ bonne mère, je ne suis que faible ; je sens que le mal n’est plus chez moi... Il y a bien du silence dans la maison... Pourquoi ne fait-on pas de la musique ?... Oh ! j’ai besoin d’air... j’êtouffe dans cette alcôve... Je crois que j’aurai assez de force pour descendre au salon...

Cécilia lit un mouvement pour se lever; sa mère la serra dans ses bras en pleurant et la retint.

— Pourquoi pleures-tu, ma bonne mère 9 dit Géeilia dans une attitude de résignation. Pardonne-mm, si je contrarie tes volontés; tu ne sais pas oon^ien cette vie muette et aveugle que j’ai subie si longlemps m'a donné d’ennuis mortels t Oh! si Dieu m’avait privéo aussi de la pensee t mais, dans le délire de la fièvre comme dans le calme de mes esprits, ÿ’ai toujours ea là, dans i)e front, une pensée, un souvenir, nn nom, vne fête... Cette maudite fièvre, ce défire brûlant, s’acharnent sur une seule «dée et vous la représentent toujours... Impossilde de la chasser... La sainte Vierge le sait bien ! Oh ! que dclois je l’ai priée I que de fins j’ai voolu placer un autre nom, um autre souvenir dans CO fr >ni !.. Tiens, nu. botUK mère... je sens que

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DH AMOUR DAK8 L'ATBMrR 1S7

je serai phis oaloie quand j’aurai tout dit... Celte pensée, ce nom, ce sou>%nir, cette belle fête...

—-N'achève pasi s’écria la comtesse,' lesdoigts dans ses cheveux et pâle comme la mort ; n’acbève pas^ ma (ille!

CecUia étendit convulsivement les mains vers la perte d’eotr^, poussa un cri et s’évanouit.

Le comte Piranese et le médecin entraient dans la chambre de la jeune malade.

Le comte s’arrêta brusquement sur le seuil de la perte ; le médecin courut au lit, d’un pas délibéré, en disant :

•— Ce n’est nen, rien ! madame, ne vous alarmez pas... Donnez un peu d'air... c’est une faiblesse... la fièvre est éteinte tout à fait... Madame, ce sera, j'espère, votre dernier tourment maternel ..

>La comtesse Rosa était anéantie. Sa flgnre pâle, ses yeux ouverts et fixes, sa chevelure désordonnée, annonçaient pins de désespoir que la circonstance n’en devait exciter an cœur d’une mère; et lorsque le cimite, son mari, penché sur elle, lui dit : « Ma bonne

amie, ce n’est qu’un évanouissement » unragard

douloureux et un exi sourd parti de là poitrine annun- •^rent à Piranese iqu'ou n’acceptait pas c^te consolation, et que la crise de ce moment avait en elle un mystère que nulle intelligence ne pouvait comprendre, que nulle bouche ne pouvait expliquer.

Le iflcdeetA, ipréoocupé seulement de d’état de

4SS DN AHOOB DANS l’aTENIR

la malade, disait à voix basse, sans regarder la mère : •

— Voyez, madame, ça n’a pas été long; elle reprend connaissance; le teint est superbe... Quelle cure merveilleuse la nature a faite là t... Je m’engage * è lui donner le bras, dans huit jours, sous ces peupliers... La voilà revenue tout à fait... elle a ouvert les yeux... elle s’est retournée vivement du côte de la ruelle pour ne pas voir le grand jour... Laissons-la tranquillement reposer^ elle va s’endormir. A son réveil, vous commencerez à lui faire suivre un bon ré-

gime sagement gradué de nourriture fortiflant^. C’est ({u’il y a tant de vigueur déjà dans cette jeune demoiselle I Portez le moindre secours à cette nature puissante. vous la délivrerez de tout mauvais levain, vous l’éleverez d’un seul coup de la convalescence à la santé... Comte Piranese, traitez-moi toujours en voisin de campagne; vous êtes venu m’appeler pour constater le mieux le plus satisfaisant : eh bien I mal* grc cette crise, je suis heureux de vous dire que ce mieux dépasse mes espérances... Allons, madame, bon courage^ ne vous laissez pas abattre par la joie; vous avez montré plus de fermeté dans le maliieur.

La comtesse laissa échapper un mouvement d’inquiétude, et le médecin regarda flxement Piranese, comme pour lui demander ce qu’il fallait faire. Le jeune homme, tout bouleversé par ses réflexions et comprenant que sa femme était sous l’obsession de

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ON AMOUR DANS l’aVBNIR

quelque chagrin extraordinaire, dont il était, lui, peut-être, la cause première, tendit nonchalamment la main au médecin et le conduisit sur l’escalier : là, il balbutia quelques paroles à peu près dépourvues de * sens, entremêla des remerciments et des adieux, et rentra seul, armé de toute sa fermeté, dans la chambre de Gécilia.

A son arrivée, Kosa se leva et lui dit à voix basse :

— Êtes- vous seul ?

^ Oui, répondit Giampolo; et un frisson glacial couvrit son corps.

La comtesse l’entraîna dans la pièce voisine.

— Giampolo, lui dit-elle, vous m’aimez toujours bien, n’est-ce pas?

— Moi 1 si je vous aime toujours, dit le comte les larmes aux yeux; toujours, ma bonne amie, comme la veille de notre mariage.

— Eh bien ! vous allez me le prouver...

— Exigez tout ; je suis prêt à tout.

— Vous allez quitter la villa sur-le-champ, il le faut... Ne m’interrogez pas! ne m’interrogez pasl... Vous partirez, vous prendrez un prétexte auprès de votre mère. Mes lettres vous arriveront à votre palais, à Rome ; vous ne quitterez pas Rome ; cet éloignement suffit. J’espère que notre séparation ne sera pas longue; croyez qu’elle me sera cruelle autant qu’à vous...

— Une seule question, ma chère Rosa...

UN AMOUR PANS l’aVENIR

— Point de question I

— Ëht-il me serait trop cruel de penser que votre amour...

— Mon amour ne s’est pas démenti, mon cher Pira, dit la comtesse en sanglotant et les bras jetés autour du cou de son époux ; oui, vous avez encore tout mon amour ; mais, au nom de Dieu et de cet amour, ne m’interrogez pas plus, et partez. Vous êtes un homme, appelez à votre aide toutes les facultés de votre organisation virile , pour vous élever au-dessus d’un^ femme et pour sortir d’ici l’œil sec, la bouche muette et sans.regarder derrière vous.

— Rosa, vous allez voir si je vous aime t

Le comte embrassa tendrement sa femme et des- • cendit chez sa mère pour faire ses préparatifs de départ. La comtesse vint se placer au chevet de sa ftllc. Gécilia dormait de ce sommeil léger qui livre souvent à l’alcôve les confidences des songes. Les lèvres de la mère effleuraient les lèvres de la fille, comme pour recueillir au passage la moindre parole délatrice, la plus subtile indiscrétion de la demoiselle endormie.

Dans chaque soupir inarticulé qui s’exhalait de la poitrine de Gécilia, la malheureuse mère croyait surprendre la révélation de cet amour étrange qui était né dans les ennuis et le délire de la fièvre, qui s’ctait nourri de mystère et de silence, et qui avait éclaté en plaintes vagues et inquiètes, à la première aurore de le ri^surrection du corps. Mais , en ce moment les

UN AMOUR DANS l’aVENIH 1 M

rêves gardaient leurs secrets au fund de l’àme; à peine si des éclairs d’un calme sourire, animant par intervalles le visage de Cécilia, trahissaient quoique sentiment de joie intérieure; la comtesse Rosa n’entendit point de ces paroles qu’elle redoutait, en les épiant sur les lèvres. Insensiblement elle se rassura, comme si le silence de ce sommeil avait pu détruire de trop claires et de trop récentes révélations que l'instinct de la femme et de la mère avait, hélas I si bien comprises Dans les grands malheurs, la moindre illusion sereine est embrassée comme une consolante réalité. Après quelques heures do repos, Cécilia se réveilla dans les caresses de sa mère et de la marquise Piranese; elle fut souriante et gaie, elle s’abandonna sans réserve au bonheur de voir l'éclat de la campagne à travers Les vitres de sa croisée. Elle paraissait inondée de cette joie ineffable que donne la convalescence ; on aurait dit que, dans sa légèreté d’enfant, elle avait oublié tout ee qu’elle avait révélé le matin, ou bien que les paroles qui brisaient le cœur de sa mère devaient être regardées comme la continuation délirante d’un mauvais songe, et qu’elles n’avaient aucun sens applicable à la vie réelle. La comtesse Rosa s’empara de cette dernière idée pour savourer au nmins un jour de bonheur maternel sans mélange devant sa fille ressuscitée ; elle fit une sorte de trêve avec le désespoir et l’ajourna au lendemain.

 Rome, le soir du même jour, Piranese, reqtré

dans son palais, demandait à tous les génies de l’air le mot de cette énigme qui l’exilait du foyer domestique ; sa tête, où tourbillonnaient les conjectures, brûlait comme dans un accès de fièvre, et il n’y avait déjà plus de place pour la réflexion calme. Celte exaltation s’aggravait encore de la sérénité des objets extérieurs et de cette quiétude des galeries solitaires et des frais jardins où marchait le jeune homme en délire; il s’irritait de voir cette nature insouciante et tranquille dont il était environné, cette dérision aérienne de bonheur qui descendait mollement sur les corniches lumineuses du palais et sur les grands arbres de l’allée. Aux autels, dans les grottes, devant les fontaines, sur les piédestaux, les dieux et les déesses donnaient leur sourire éternel au maître de ce domaine, et pas une plainte n’arrivait à son cœur, pas une réponse d’oracle ne sortait de ces temples sibyllins qui expliquaient autrefois aux hommes les secrets de la vie et de la mort. La nuit tombée, Piranese, assis sur un chapiteau dévasté, attendait encore que le ciel intelligent de son pays illuminât son âme d’un rayon ; immobile et silencieux, il ressemblait à cet homme dont parle Ovide, cet homme qui, touché par la foudre^ vit encore, sans se douter de son existence. Enfin, il se leva, vaincu par la fièvre; il appela le plus üdéle de ses serviteurs, le Romain Luigi, et il monta l’escalier de ses appartements, précédé d’un flambeau, comme Caïus Duilius, et salué à son pas-

sage, par tous les personnages consulaires inclinés aux niçhes des murailles. Le premier objet qui le frappa dans son alcôve, fut la lettre que Joachim Murat avait écrite à Émile Dutretz, et qui était suspendue, là, dans son cadre, comme une relique d’amitié. Piranese, isolé dans Home et privé de conseils, reporta sa pensée sur son camarade de Florence et de la Moskowa ; aussitôt, sans s’inquiéter des lenteurs et de l’éloignement, il écrivit cette lettre à son ami :

« Mon cher Émile,

* Un jour, à Florence, tu m’ordonnas de partir sur l’heure pour RadicolTani. J’étais heureux à Florence, Je partis avec ton épée, sans regarder derrière moi ; j’étais novice dans les armes, je trouvai sur mon chemin un tueur d’hommes qui cherchait la poitrine, il ne trouva que la mienne, et je remerciai le ciel.

» Aujourd’hui, c’est moi qui te dis : Pars sur l’heure, je t’attends au palais Piranese, à Rome I...

» Ton malheureux ami,

, » GiAMI'OI.O. »

La lettre écrite, il lui sembla qu’Émile était déjà sur les Apennins; cette pensée consolante, faisant diversion à l’événement du jour, donna un peu de calme à ses esprits et lui versa par intervalles le baume du sommeil. Luigi veillait prés de son maître et priait Dieu pour lui.

AabOBR DANS L’AV£.n(tK

Ce n’est point un vain caprice ou le hasard du choix qui a poussé vers cette noble ville de Rome tous ceux qui ont été brisés par un grand revers et obligés de se surxdvre à eux-mêmes. Il y a dans ce cmn de terre, sinon des remèdes aux maux incurables de l’àme, du moins des adoucissements et des consolations que le reste du monde n’offre pas. Â ceux qui souffrent, Rome étale ses cicatrices ; à ceux qui ont perdu une couronne, elle montre son front dévasté ; à ceux qui attendent quelque soulagement de l’avenir, elle donne de la patience, parce qu’elle est, sur la terre, le symbole de la patiente éternité. Il y a dans cette merveilleuse atmosphère quelque chose qui émousse l’aiguillon de la douleur : aussi, jamais l’homme au désespoir n’y tourne contre lui des mains violentes; la résignation lui arrive de partout, comme une rosée qui rafraîchit Tâme et dont la source est au ciel romain.

Cette > muette consolation, qui descend sur ce sol béni, n’a pas été faite seulement pour les rois et les princes découronnés ; elle réserve encore ses plus intimes douceurs aux humbles infortunes domestiques; c’est UH divin remède où chacun trouve sa part versée, quel que soit le nom qui le recommande à la sollici-

U1<( AMOUR DANS l’aVBNIR 43S

tiRie de rinvisiWe consoteteur. Ainsi, ne vous, étonnez pas de retrouver, dans son palais, après quelques semaines, le comte Piranese, calme et résigné, bien qu’il soit encore entouré de mystère, de silence, de solitude ; cette philosophie, il ne se l’est pas donnée à force de raisonnements laborieux ; il l’a puisée dans cet air romain tout imprégné de stoïcisme païen et de soumission chrétienne, tout rempli de cette poussière qui monte des lieux dévastés où souttrireirt les sages et les saints. En aucun autre lieu du monde, l’aitdent et jeune Italien n’aurait pu subir la cuueUe épreuve qui l’exilait loin de toutes ses afièetions, sans qu’il pùt soulever un coin du voile dé cette é®igme étrange apportée de la villa de Tibur. Dans tous tes bruits du dehors qui venaient, à de longs intervaltes, troubler le silenee de son jardin, il croyait reconnaître le messager attendu ; ces bruits passaient et allaieut mourir dans les solitudes du palais Coloima et sur la lisière du Campo~V«teoino; il n’entendait phis qaiü le murmure sourd et lointain de reauétemelte qui tombe à Trévi, comme un fleuve dans un lit da marbre, au pied du mont Quirinal.

C'est quand on cesse d'attendre que l’attendu arrive, ün matin, à son lever, Piranese fut véolemmont détourné de ses pensées d’^hebitude par une nouwlle foudroyante ; son domestique Luigi, en l'babïllaat, lui demanda la permission de le questionner. Piranese fit avec nonchalance un signe de tête de consentemeiit.

— Votre Excellence ne sait pas la nouvelb?dit Luigi.

— Quelle nouvelle ?

— Ah I sainte Vierge ! Votre Excellence ne la sait pas!... Elle est arrivée ce matin.

— Comment veux-tu que je sache alors? Voyons, parle, dis -moi ta nouvelle.

— Voici. J’étais assis, selon vos ordres, sur uu banc du café du Lis d’or, au coin de la place Antonine et du Corso, pour voir si quelque chaise de poste n’arrivait pas de la via Cassia, route de France, lorsque deux domestiques du cardinal Somaglia, que je connais, ont passé, avec des figures pâles comme vos statues ; je connais Constantini, le plus jeune des * deux; il m’a abordé un instant et m’a dit à l’oreille : — Napoléon-Satan s’est échappé de file d’Elbe et a débarqué en France !

Piranese sourit et haussa les épaules.

— J’ai poussé un cri de joie, poursuivit Luigi ; que Votre Seigneurie me pardonne cette imprudence, je n’ai pu retenir ce cri, et je suis entré au café pour entendre parler les vieux qui déjeunent avec des verres d’eau. Moi, j’ai demandé du chocolat, comme un grand seigneur, et l’on m’a fait place avec respect. 11 y avait un vieux, fort en colère contre Napoléon, et il disait aux autres de se lever et de marcher à la frontière romaine de Ponte Centino, pour repousser les armées de l’Empereur; et dans tous

UN AMOUR DANS L’aVENIR 437

les groupes, on ne parlait que du débarquement; et tous les vieillards, qui boivent le soleil sur la place Antonine et à Monte-Ci lorio, agitaient leurs cannes et menaçaient l’Empereur. Sur la porte des boutiqu s, depuis la Curia iiinocemiana jusqu’à via Snn-RomoalJo, il y avait des groupes effrayés qui se tournaient du côté de Monte-Pincio, croyant voir arriver les Français. C’est une épouvante generale; les cavaliers pontificaux font des patrouilles, et la milice urbaine va prendre les armes à midi... Il me semble que Votre Excellence ne croit pas beaucoup à la nouvelle que j’ai l’honneur de lui donner.

— Et pourquoi n’y croirais-je pas? dit le comte en' souriant, 'fa nouvelle n’est-elle pas impossible?

— Impossible ! c’est ,1e mot.

— Eh bien, tu vois donc que j’y crois. Avec l’Empereur, on n’en connaît pas d’autres. Seulement, tu me permettras d’attendre la confirmation de ta nouvelle pour me réjouir.

En ce moment, le marteau de bronze retentit sur

la porte du palais, en réveillant les échos du vestibule et des galeries, Piranese tressaillit, et, par un signe, il ordonna à son domestique d’ouvrir.

— C’est la confirmation de ma nouvelle I dit Luigi en courant à l’e^alier.

Piranese, convulsif d’émotion, attendait son avenir (le ce coup de marteau.

Il n’attendit pas longtemps. La porte s’ouvrit; l’es-

CN AWOUR DANS l’aVENIR

<iaUer fut brûlé sous des pas agiles, le corridor fut sillonné par le bruit d’une respiration épuisée ; un jeune

bomme, couvert de poussière et balebant, tomba dans les bras de Piranese.

— Émile i Émile f s’écria le comte ; et ensuite il ne sut que pleurer.

Degiagé d’entre les bras de son ami» Émile sur le parquet une épée de combat.

•— J’arrive, dil-il, comme l’ami du Monomotafia dont parle La Fontaine; je n’ai, moi, ni bourse ni maibrosse à t’offrir; je œ t’apporte que mou épée.

— Émile, dit Piranese en secouant la tète avec tristesse, ce n’est point pour te faire partager un péril que je t’appelle.

— J’entends... tu as des chagrins de ménage, tu os ici en garçon..^, tu es brouillé awcta femme?...

— Nom., nous nous aimons toujours comme deux amants.

—• Tu as pcMrdu ta fortune... Non plus?... Voyons, je grille d’impatience... Tu soiuffrcs! quelle est la cause de tes tourments? -

— Émile, je ne la connais pas.

, — Un mabd’imagiaation... tu es jatouxil

— Figure-toi que ma femme m’a exilé ici, et que jf attends son invitation poar rentrer ai ma vUfa.

— El pourquoi t’a-t elle exilé?

— Ah ! voilà’ ppécisomooit œ que jlignore.

UN AMaUR DANtS L’AVeNIft f3i9

C’est étrangetneHt singulier ! Coroment, feu l’es laissé exiler uovune cela ?

— Oui, Émile.

— Comme Ovide, avec oti mystère aux trousses et une onigine devant. Vraiment, depuis Ovule, le cas ne s’était pas représenté. Il faut être à Rome pour voir ces choses-là I Et depuis la sentence d’exiJ, personne n’est venu de la vifela Pirauese ?

•>- Forsottne.

— C’est un défi jeté à l’imaginalio»... à propos, l’Empereur a débarque en France, tu dois le savoir.

— Vrai t bien vrai ? s’écria le comte en joignant les mains.

— Oh f tout ce qu’il y a de plus vrai... Mais nous parlerons de l’Empereur plus tard ; parions de toi maintenant.

— Debarquoien France?

— Et en route sur Paris... Maisfeu n'as pas interrogé ta femme pour connaître?...

— Elle m’a- défendu, avec uae caresse béen tendire, de l’interroger... Et on route sur i'arisil

— Avec six cents tiommesl... Aii! c’est, une -femme qui assassine avec un- baiser t

— Oh 1 mon ami, crois bien qu’eUe asoiAffertautoot que moi... L’Empereur avec six cenls hommes»!

— Pas davantage. L’aigle, a-t-il dit, volera ie docher en clocher, jusque sur les tours Notre-Dame.... y.a dis qu’elle a souffert, ta femme, autanfeqne loi?...

UO ON AUODR DANS l’AVENIR

— Plus que moi, peut-être. Si tu ta connaissais!... un ange! un ange I... et toute l’énergie de ’hornme I

— Effectivement, il parait qu’elle a de l’énergie 1... Diable I exiler son mari !... Mais tu n’as pas quelque soupçon ?

— Aucun.

— La sentence est tombée comme de coup foudre.

— Comme un coup de foudre sans un éclair charitable de préparation,?

— O.ii.

— Cela me passe. Mon cher Pira, tu es patient comme saint Alexis sous son escalier, toil Rome donne toutes les vertus 1 Moi, qui suis Parisien, j’ai déjà perdu patience, en cinq minutes, avec cette énigme de Damoclès suspendue sur ma tête. Voici le conseil que je te donne : il faut rompre ton ban, et nous courrons ensemble à ta villa.

— Oh ! impossible ! J’ai juré d’attendre.

— Mon arrivée à Rome te servira de prétexte.

— Il n’y a pas de prétexte ; j’ai promis.

— Pourquoi m’as-tu donc fait venir à Rome?

— Ch I mon ami, à qui veux-tu que je confie ces étranges choses, si ce n’est à toi? As-tu du regret d’étre venu pour si peu?

— Tais-loi, Pira, tu m’insultes... Ta femme neconnait pas mon arrivée ?

— Non. Je ne lui ai jamais écrit.

ON AHOOR DANS l’ AVENIR 144

— Bien! Voici une idée, je crois. J’ai laissé ma chaise au coin de via delle Murate;v\\& est aiielée, elle a toute sa poussière et sa sueur de voyage. Moi, je ne suis pas exilé par ta femme : en vingt bonds, je tombe à ta villa ; j’entre étourdiment, comme un homme qui ne sait rien ; je demande mon ami, les bras ouverts; que diable ! on ne me chassera pas ! S'il y a quelque mystère d’intérieur à prendre sur le fait, je le saisis au vol. Je parle à ta femme, j’interroge son visage; je fais deux tours d’allée avec ta mère qui ne doit rien ignorer; enfin, j’espionne, j’écoute, je furette, je fais de la diplomatie, et si, ce soir, je ne te rapporte pas le mot de l’enigme, j’aurai au moins la première lettre : c’est beaucoup pour deux hommes intelligents.

Piranese, après avoir réfléchi quelques minutes dans l’attitude de l’hésitation, donna son consentement au projet d’Émile.

— Il me semble, dit-il, que c’est agir dans les limites de mon droit ; c’est une détermination raisonnable.

— Très- raisonnable, mon cher Pira. Peux-tu vivre ainsi plus longtemps? impossible. Ta position n’est pas tenable; il faut déchirer le nuage et voir clair dans ton horizon. Cela dit, je pars.

— Harassé de fatigue comme tu l'est repose-toi, déjeune, reprends des forces...

— Bah I je suis aussi dispos qu’à mon départ de la rue du Heldcr ; et puis, en bon diplomate, il faut que j’apparaiâse à la villa dans toute l’auréole poudreuse

44Î UN AMWJa DANS L’AVBNtB

d’un voyageur affamé... A propos, tu ne m’aspas^dit

un mot de Cé... de mademoiselle Cécilia.

— Oui... CécUia... elle a été malade... Elle est mieux... beauaoinp mieux... Au reste, tu vas la voir.

— Je me mettrai à 'ses pieds, je me mettrai aux pfeds de toutle monde. Tu seras content de moi. Veuxtu m’aceompagner jusqu’à ma chaise ?

— Non, je suis incrusté dans le palais, et c’est ici que je t’attends. Point d’imprudence, surtout, mon bon Émile, entends- tu ?

— Compte sur 'le vertueux machiavélisme de iywo amitié. Adieu.

— Adieu, Émile; je vais additionner les moments.

Émile courut à sa chaise de poste, et Piranese descendit au jardin pour être plus à Taise dans ses ennais.

Cependant la ville était dans une grande agitation, et le retontissemeot de la plæe publique arrivait, pardessus les murs du jardin, aux oreilles de Piranese. Luigi sortait et rentrait, apportant, après chaque course, quelque nouvelle de la marche triomphale de l’Er’pereur. Ce qui n’était le matin qu’une vague rumeur était devenu de l’histoire. On donnait des détails préi'.ta, avec tous tes caractère de l’autheatieité. Luigi, qui avait des intelligenoes dans la domesticité des grandes maisons, vint annoncer à son maître que le comte de Baufremont, aide de camp de Murat, avait été expédié en France, pour donner l’assurance à

BI« AMdtJR DANS l’aVBNHI 4 43

l'Empereur lie la coopération du rot de Naples, et qu’en traversant Rome, rapidement et incognito, il avait demandé la demeure du comte Piranese à des personnes qui ne la connaissaient pas. Le comte tressaillit et frappa son front. — noble Joachim, dit-il, il ne m’a pas oublié t il a pensé à moi à l’heure décisive ! Et moi I moi I je suis enseveli dans l’ignominie des lâchetés domestiques ! Je suis revêtu de la robe de brocart comme l’esclave favori d’un satrape 1 C’est pour moi que Métastase a écrit ces deux vers dans son Achille à Scyros :

M'nvtliscc io queske spo;;^1io Il pctttr di due pupille,

Et je n’ose lyouter ;

Ma io lo 80 ebo sono Acliilli B mi seuto Achille in seo I

Oh I que dira-t-on à la cour de Naples, dans cet Olympe de héros, lorsqu’on saura que le comte Piranese a laissé passer la terrible guerre qui va venir, en faisant un roman bourgeois entre deux femmes !... Oh ! mon Dieu! ma tête brûle!... Qui me donnera, là-haut, une inspiration? De quel côté faut-il courir?

Il rappela Luigi.

— Luigi, cours au palais de Felice Mattm, et de-

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4 44 ON AMOUR DANS l’ AVENIR

mande, avec la plus grande précaution, si le comte de Baufremont ne s’est pas arrêté chez lui.

— J’ai eû l’honneur de dire à Votre Excellence que M. de Baufremont a traversé le Corso comme un éclair; le cocher de la marquise de Velletri l’a vu passer à Ponle-Mole. Nous connaissons tous M. de Baufremont.

— C’est bien ; ne sors pas, puisque c’est inutile... Laissez-moi seuL

Piranese, immobile sur la terrasse de son jardin, prêtait l’oreille au tressaillement de la ville, à la chute du jour il semblait que Rome saluait déjà son jeune roi, fils de son grand Empereur. Le miracle du débarquement de Napoléon étonnait la cité des miracles ; jamais le sol italien ne fut si profondément ébranlé sous les populations émues, depuis le jour qui jeta sur les places publiques de la Péninsule cette nouvelle: Un monde a été découvert par Colomb le Génois!

Il était nuit close quand Émile Dutretz arriva de son expédition à la villa. Les deux amis se rencontrèrent sur l’escalier. Ils étaient tous deux pâles et défaits : Piranese interrogeait par son silence; Émile, ému et embarrassé, cherchait une tournure d’introduction. Ils s’assirent dans un corridor, et ce fut un long soupir qui servit de préambule à cette phrase d’Émile:

— Nous avions une énigme à deviner ce matin, n’est-ce pas?

— Oui, dit Giampolo d’une voix éteinte

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UN AMOUH DANS l’aVKNIR lift

— Eh bien ! ce soir nous en avons deux. Summesnons seuls?

— Seuls. '

— Voici le bulletin de campagne : En arrivant à ■la villa, j’ai laissé ma chaise à la grille, pour ne pas faire sensation et ne pas donner le temps aux gens de la maison d’organiser un plan de défense. J’ai pris le sentier à droite, le sentier qui mène aux graiids arbres, pour' ne pas être découvert sur l’allée nue du château. J’ai marché, dans la nuit des pins et des cyprès, jusqu’au quinconce des bals d’été, oû le gazon est aujourd’hui très-haut et atteste qu’on n’a pas dansé depuis longtemps. Avançant ainsi, me faisant toujours éclipser par un arbre, j’ai aperçu, dans les ténèbres élyséennes du bosquet, deux dames assises sur une banquette : elles m’avaient vu, il m’était impossible de reculer. < C’est madame la marquise Piranese, me suis-je dit, et madame la comtesse : ta mère et ta femme. En avant donc. » — Parole d’honneur; j’étais troublé; je frissonnais de peur. Un terrible moment 1 Je faisais des pas d’un pouce, afin

de me préparer à l’abordage, et je marchai droit à

ta mère, comme à la moins redoutable. À miyi approche, ces dames ne se sont pas levées. Je me suis incliné de toute la profondeur possible, et j’ai dit à ta mère, avec un ton d’assurance artificielle : — J’ai l’honneur de saluer mesdames Piranese; je crois que jû n’ai pas le bonheur d’être reconnu dans la villa de

UG tIN AMOUR DANS L* AVENIR

mon ami. Ta mère m‘a regardé fixement, et m’a dit : — Ah t c’est M. Émile Dutretz ! et elle a paru embarrassée, et a balbutié quelques mots que je n’ai pas compris. Alors, je me suis raidi sur mes jambes, et j’al âjbüté : Je ft’ai pas vii mon ami Piranese depuis

qu’il a épousé la belle comtesse Rosa Raima ; et en disant céia, je me détournai, de ta mère et je m’inclinai devant l’àutré dame. Comme je me relevàis, j’ai senti le pied de ta ihêrè sur mon pied ; et‘ j’ai vu sbr le visagé de Tatitrè ürié' pâleur épouvantable et des yeux égarés. ~ (Jne Witès-votis là. Monsieur ! àrt-elle dit d* une voix fetouflféè ;'lé comte Piranese a épousé... Èt lumèré lui a coupéla vblx.’ ’ ■ ' ■ ■

kon chapèàii ést tombé de mes mains.

J’al jeté* rapidement un coup d’œU'sur ta mère; ta' mère'së penchait eri arrière, mé regardait avëé diês yèux enfladimés, et croisait ses lèvres 0^0 son doi^, comme' là déesse Mütâ. Jugé dé mes perplexités, mon cher Pira. ConçOis-tu mon embarras devant ces énigmes en action ? J’aurais donné mille louis pour

ciré une des. statues de marbre qui riaient autour de nous. Après üu long voyage, ühe longue insomnie, uné dicté forcée, il y a du vidé et de là Tolie dans notre cerveau ; j’ai cru que je faisais ùti songe et que je me promenais dons les Champs Élyséens, où les femmes iiüus regarucnt de travers^ selon Viigile.

— Mais quel étrange récit me fais-tu là? s’écria PlraneW, les bras levés et raidis par-dessus sa tête.

— Laisse-moi achever, mon cher Pira... Mes regards étaient attachés sur ta mère, et j’attendais qu’elle ’ parlât : — Monsieur, ra’ a-t-elle dit tout bas et à l’écart, Giampolo, mon fils, votre ami intime, serait bien étonné s’il savait que vous n’avez pas reconnu, dans Mademoiselle, la fille de madame Piranese; il est vrai cjue, [depuis son heureux rétablissement, mademoiselle Cécilia n’a fait que croître et embellir ; elle continue sa mère...

jun cri sourd roula dans ma poitrine, et j’arrêtai violemment Son explosion sur mes lèvres. Pendant que ta" mère me parlait, je regardais celle que j’avais prisé, dans l’ombre épaisse des arbres, pour ta femme. Oh ! qui ne sè serait Worapé comme moi ! î^îon, jamais la Vénus de la villâ d’Adrien n’excità plus^d’admiratïon dans lé coeur d’un artisie, le jour qu’elle sortit des

fouilles, après quinze siècles d’inhumation. Moi, j’étais devant elle, muet, l’œil fixe, convulsif, échevelé, comme le saint Jean-l3aptiste de la vierge dé Foligno,

Elle, Cécilia, cette blonde enfant du Monte-Pincw, se révélait subitement à moi dans tous les enchantements de la femme, dans toutes les grâces savoureuses de ses quinze ans. Mais quel prestige infernal ou divin est donc attaché aii front d’une jeune femme! Moi, qui n’ai pas tremblé sur le tremblement de terre do la Moskowa, jt sentais mes jambes défaillir et mon cœur battre, dans cette scène pleine de mystère, de confusion, d’ombres, de lumière, d’éblo uissements. Rien de

DN AMOÜR DANS i/aVENI»

ce qui m’entourait n’appartenait à la vie réelle; nous parlions*, nous nous taisions, nousnousregardionsavec eflfroi, sans nous comprendre, comme dans les mauvais rêves ; et, à chaque instant, j’oubliais l’inconcevable étrangeté de cette .situation pour m’abandonner à la contemplation deCécilia, dont le visage illuminait le bosquet sombre, comme une étoile vivante, et j’éprouvais le besoin de- lui dire, comme l’amant du Temple de Gnide : « O femme, laisse tomber tes voiles, et demande des autels I » Tout à coup Gécilia s’est levée, la Qgure voilée par ses mains, la démarche chancelante, et j’ai entendu des sanglots qui sortaient de sa poitrine. Mes yeux la suivaient avec inquiétude, lorsque ta mère s’est levée aussi, et m’a dit en secouant la tête : — Ah 1 Monsieur, qu’êtes-vous venu faire ici... — Madame, me suis-je écrié, pardonnezmoi ! Ta mère ne m’a rien répondu ; elle a couru à Gécilia, elle a jeté son bras droit autour de sa taille, elle s’est penchée à son oreille, comme pour liii adresser des paroles de consolation. Elles n’ont été visibles qu’un instant ; elles se sont perdues dans les grands massifs d’arbres, vers l’Ânio. Que pouvais-je faire alors ? J’ai marché droit à la maison, pour saluer ta femme, et obtenir d’elle quelques explications, à la suite d’un entretien adroitement engagé. — Madame la comtesse ne reçoit personne, m’a dit un domestique dans le vestibule, et il m’a tourné le dos. J’ai fait cinq ou^six tours sur moi-mcmc, comme si une main invi-

ON ANOOR DANS l'aVENIR 4 49

Bible m’avait fait pirouetter, et n’imaginant rien pour continuer mesexplorationsdans ce chaosourdi par trois femmes, je suis remonté en voilure, pour te rejoindre, et mettre mes efforts de pensée en commun avec les tiens, afin d’arriver à une solution.

Émile avait parlé avec tant de feu, qu’il n’avait pas suivi la gradation de teintes qui s’opérait sur le visage de Firanese ; à la fin du récit, la flgure du jeune Romain était sombre comme le masque tragique du Désespoir. Un long silence suivit cette scène. Émile se promenait dans la galerie, les bras croisés, la tête inclinée ; son ami, toujours assis, soutenait son front avec ses deux mains et appelait toute sa raison pour combattre la tempête qui s’élevait dans son sein; car un coin du voile se levait, pour lui seul, sur les mystères de la villa ; le récit d’Émile lui donnait l’explication de la conduite de sa femme, et cette explication, la seule qui ftU admissible et qui répondît à tout, était affreuse ; elle brisait le cœur. Il était donc aimé f ' aimé innocemment de cette jeune Cécilia, aujourd’hui plus belle que jamais par un miracle de la nature et une Intention cruelle du destin; et. c’était sa femme qui avait reçu l’épouvantable confidence 1 et elle avait caché à sa fille (qui le soupçonnait peutêtre) quel lien sacré l’unissait au comte Firanese I et l’arrivée étourdie d’Émile avait, en quelques mots, tout appris à l’infortunée Cécilia t Ohl la tête d’un homme n’était pas assez forte pour soutenir le poids

430 UN AMOUR DANS l’aVENIR

d’une pareille révélation ! Piranese, anéanti, n’entindait pas la voix de Luigi qui accourait vers son maître, ne sentait' pas la main d’Émile qui s’efforcait de l’arracher à sa rêverie. Enfin, il ouvrit les yeux et leva la tête, comme s’il^ reprenait ses sens après liii évanouissement, et regarda Luigi en'lui faisant signe

de parler. i ,i , i , - !

— Le seigneur Felice Mattel demande si votre Excellence peut le recevoir? dit Luigi.

— Felice Mattéi l.,.,Ah!..., il est fort tard pour recevoir... Que me veut Felice Mattéi, à cette heure ?

— C’est, dit-il, pour une affaire de la plus haute importance.

— Fais monter... On ne peut pas éconduire Felice Mattéi... Émile, reste avec moi ; l’importun nous quittera plus tôt... Je suis brisé I... ô mon Dieu 1

Felice Mattéi,- que nous avons connu au commencement de cette histoire, fut introduit dans la galerie où étaient les deux jeunes gens. Piranese reprit ses manières aisées et pleines d’élégance pour le recevoir. Mattéi |parut d’abord embarrassé de la présence d’Èmile, mais Piranese lui dit : — Ce n’est point un étranger, c’est mon seul et intime ami ; vous pouvez parler sans contrainte devant lui : c’est un autre moi-méme. Je n’ai point de sécrets pour lui.

Les trois acteurs de cette scène s’assirent, et Felice Mattéi parla ainsi :

— J’étais à Naples depuis fort longtemps, faisant

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üN AMOUR DANS R’aVF.NIR

mon service auprès du roi, lursquc, ces jouis derniers, je regus de madame la comlesse j*ivane0e une lettre portant invitation de me rendre auprès d’elle, à sa villa de Tibur. Vous connaisse? mon dévouement

pour cette noble femme; son second mariage, quoique contracté à mon insu, n’a pas altéré l’atTecUon que je portais à la veuve de mon ami, rbéroiqup Balma. Aussi, à son premier appel, je me suis rendu auprès d’elle. Nous avons passé quelques jours ensemble, nous entretenant de choses asspz indifférentes ; elle paraissait obsédée d’un violent chagrin, elle me disait qu’en l’absence de son mari elle avait songé à moi» son ancien tuteur, pour puiser dans la conversation d’un homme un peu de cette force morale dont elle avait besoin, Je me dispenserai donc de vous répéter ici toutes les paroles échangées entr|^ nous pendant ces journées oisives. J’arrive à l’essentiel. Ce soir, cpmme nous nous promenions sur le bord de l’Anio, elle aperçut sa fille Cécilia, solitairement assise sous un arbre et daqs une sombre attitude de méditation. Madame la comtesse Piranese poussa un long soupir, et me dit :

— Ma pauvre fille a pris dans les

de sa dernière maladie des idées romanesques et un caractère sombre qui ra’aliligent. Le médecin m’à dit ; — il y a deux remèdes à cela : le mariage et les voyages. Certes, il m’en coûterait de me séparer de ma /

fille, et pourtant je donnerais toute ma fortune à

48Î ÜN AMODR DANS L’aVENIR

l’homme qui épouserait Cécilia et qui voyagerait trois ou quatre ans avec elle.

~ Trois ou quatre ans ! ai-je dit ? vous consentiriez...

— Èlle m'a interrompu vivement.

— Oui, Mattéi, m’a-t-elle dit, je consens à tout pour le bonheur de ma fllle. Écoutez, puisque les mariages de convenance sont à la mode, ne pourrionsnous pas en arranger un ici, en causant ?

— Voyons, madame.

— Votre neveu, Giuseppe Mattéi, est un jeune et noble seigneur auquel il ne manque rien qu’une fortune. Si quatre cent mille écus de dot et la main d’une demoiselle comme Cécilia peuvent...

— Pardon, monsieur, dit le comte Piranese en interrompant Mattéi, pardon, si je vous arrête... c’est que nous étotffons dans cette galerie... exposée au midi... nous sommes aux premiers jours du printemps... La chaleur se fait sentir... Voulez-vous que nous descendions au jardin ?

— Oui, descendons au jardin, dit Mattéi.

Piranese tremblait de fièvre, son visage était horrible à voir^ heureusement, la nuit protégeait son affreuse émotion.

Au jardin, Mattéi continua son récit :

— Au reste, ajouta madame Piranese, en donnant ma fille et une fortune à votre neveu, je ne ferais que seconder lès intentions du père de Cécilia, de mon

premier mnri ; vous savez qu’il désirait tout ce qui pouvait resserrer l’union entre votre maison et la sienne.

— Oh t madame, me suis-je écrié avec un accent, qui partait du cœur, quel noble seigneur italien ne serait fier et heureux d’une pareille alliance I Votre fille est déjà un si rare trésor, que les yeux d’un fiancé se ferment sur la fortune offerte avec elle. Mon neveu est à Naples ; il est encore à l’âge où le cœur est libre : il a vingt ans. Je réponds de lui ; et puisque vous demandez que votre fille voyage, je mets mon expérience au service des jeunes époux, et je voyagerai avec eux.

— Et moi je réponds de Cécilia, m’a dit votre femme ep me serrant les .mains avec émotion ; je réponds d’elle, il n’est pas au monde de fille plus soumise... Ah!... si vous saviez!... Maintenant, Mattéi, il me reste un devoir à remplir. Mon mari est retequ à Rome pour des affaires : il faut que vous fassiez une démarche pour là forme; pour la forme, entendez-vous f II faut que vous lui demandiez son consentement, qu’il ne refusera pas, à coup sûr. Allez, de ce pas, au palais Piranese, et rapportez-moi promptement sa réponse ; je vous attends. — Comte Piranese, voilà ce qui m’amène si tard dans votre palais.

Piranese garda le silence; il était bouleversé; sa tête ne paraissait plus appartenir à son corps, il était décapité moralement ; il avait oublié son mariage; le

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<54 UN AMOUn DANS I-’aVENIR

>>cul objet qui apparût dans son imagination, c’clait Céeilia, la plus belle des vierges, la femme autrefois •

tant aimée, lorsqu’elle était une enfant, et qui, sur un seul mot de lui, allait enchanter l’existence d’un autre homme et vivre dans ses bras. Il y avait, dans cette pensée, un poison à tuer sur place, un coup de foudre à briser un front d’airain. Le voile de la nuit et des arbres dérobait à Mattéi la convulsive agitation du jeune Komain.

— Cela vous donne à réfléchir, n’est-ce pas? dit MatteL 11 y a donc quelque obstacle imprévu?

— Mattéi, dit Piranese les larmes aux yeuç, Mattéi, je vous remercie; vous êtes un digne ami.^

— Ainsi, je puis repartir pour la villa, êt annoncer

— Attendez , Mattéi... attendez... encore un instant...

— C’est que je ne vous ai pas dit, comte Piranese...

— Ah I... eh bien, achevez... dites tout.

— J’ai reçu ce matin, de Naples, un édit de grâce pour vos quinze jours d’arrêt au château de l’Œuf. Vous vous rappelez cette punition que vous avez esquivée... Et le même pli royal contient un brevet d’aide de camp qui vous attache à la personne de Joachim Murat. J’ai déjà montré cela à madame la comtesse Piranese... Vous voyez donc bien, Mattéi, m’a-t-elle dit, qu’il faut que ce mariage se fasse promptement : voilà la guerre allumée f>ar le débarquement de Napoléon; mon mari partira pour l’armée... Qui

UN AMOUn DANS L’aVENIB 455

connaît la durée de la guerre qui va s’ouvrir ? Au moins, ma fdle aura uu protecteur. C’est un mariage de nécessité... •— Comte Piranese, voilà le pli du roi Murat.

Piranese prit le précieux papier et le baisa respectueusement.

— Vous voyez bien, seigneur Mattel, dit-il, que

tout m’arrive à la fuis... Les affaires politiques, les alfaires de famille sé croisent dans mon cerveau... vraiment, je suis obsède par la circonstance... C’est passer du calme à la tempête, sans transition... Ma tète brûle... ,

— Parlez-moi franchement, comte Piranese. Auriez-vous quelque grave motif de vous opposer au mariage projeté !

— Oui, seigneur Mattéi.

Mattel recula d’étonnement.

— Oui, dites-vous, comte Piranese?

— Sans doute... J’ai un grave motif. '.

— Vous verriez avec peine une alliance avec ma famille ?

— Ohl non, certainement, seigneur Mattel.

— Eh bien?

•— Eh bien!... ce mariage ne peut se faire,

— C’est votre dernier niot?

— Oui.

Piranese se promenait à grands pas an travers d’une ailée, comme s’il eût altehdu qu’un expédient

<66 tIN AMOUR DANS l’ATENIR

jaillît de l’excitation de son corps. Tout à coup il s’arrêta, leva les yeux au ciel, marcha droit à Mattéi, et lui dit :

— Seigneur Mattel, l’obstacle, le voici. Émile Dutretz, mon intime ami, qui nous écoute en silence, mais non pas sans émotion, est arrivé ce matin de Paris pour demander en mariage Cécilia qu’il connaît depuis longtemps et de laquelle, peuWtre, il est aimé. Aujourd’hui, Émile s’est rendu à ma villa, pour déclarer ses intentions à -madame Piranese, ma femme; il n’a pas été reçu; il sera reçu demain probablement, et j’espère que tout se terminera. Vous voyez, seigneur Mattéi, qu'il m’est impossible de favoriser votre neveu au préjudice de mon ami.

— Je vais donc rapporter cette réponse à madame Piranese?

— Certainement.

— Au reste, en l’état où se trouvent les choses, U n’y a rien de désespérant pour personne de ma famille: à peine les négociations sont entamées, et le plus intéressé dans l’affaire n’est encore instruit de rien. Nous verrons maintenant de quel côté penchera la prédilection de madame Piranese; car, en pareille occasion, l’avis d’une mère n’est pas à dédaigner.

— Dieu me préserve, seigneur Mattéi, de faire obstacle, moi, à la volonté d’une mère! Seulement, je vous ferai remarquer que, ce matin, raadame;Piranese n’avait pas de choix à faire, point de préférence à ao

UN AMOUR DANS L’avENIR <87

corder, et que, demain, votre neveu aura un concurrent digne de quelque considération aux yeux d'une mère. Émile Dutretz aime Cécilia depuis trois ans : je ne veux pas faire son éloge devant lui; je me contenterai de dire qu’il est militaire français, que son nom a été cité dans les bulletins de Napoléon ; qu’il peut s’élever, par son courage, aux grades les plus éminents dans la guerre prochaine. 'Vous savez aussi bien que moi, seigneur Mattéi, combien madame Piranese apprécie ces qualités, combien son âme virile se passionne pour la gloire militaire! Si la mère de Cécilia avait pu se façonner un gendre à sa fantaisie, elle l’aurait fait à l’image d’Émile, mon ami. Maintenant, nous attendons votre neveu.

Felice Mattéi, piqué au vif, ne répondit rien ; il salua froidement les deux jeunes gens et sortit d’un pas résolu.

Dès que la porte se fut refermée sur Mattéi, Émile, qui s’était contenu avec peine, sauta au cou de son ami, en s’écriant :

— Bravo! bravo! "Voilà une inspiration! voilà comme il fallait se débarrasser de cette race des Mattéi !

— Émile, dit Giatiapolo, tu le vois, j’ai voulu gagner du temps; tu me pardonneras ce subterfuge. J’abhorre les Mattéi, moi! j’abhorre les neveux de vingt ans. Nous nous tirerons d’embarras comme nous le pourrons.

458 VN AMOUR DANS l’aVENIR

— Que dis-tu donc, mon cher Pira-/ J’accepte mon rôle jusqu’au bout; parole d’honneur 1 foi de soldat français! j’épouse Cécilia.

Ce fut le dernier coup de foudre qui tomba ce jourlà sur le front de Piranese. Au comble de sa joie, Émile ne remarqua pas le mouvement de stupéfaction et la teinte de terreur qui coururent sur le visage de son ami.

— Oh ! je l’épouse I c’est décidé. Ton consentement, je l’ai; demain je m’habille de toutes mes séductions, et je cours, avec mes épaulettes et ma croix d'îjonneur, me jeter aux pieds de madame Piranese. C’est que le terrain brûle sous nos pieds; il faut précipiter les événements, comme au dernipr acte d’une tragédie; il faut faire marcher de front l’amour, le mariage, le contrat, la guerre, Napoléon, Joachim Murat, Félice Mattéi et l’anéantissement de son neveir. J’épouse Cécilia demain ou après-demain au plus tard; avec des flots d’argent nous aplanirons tous les obstacles à l’état-civil de l’Église romaine. Oh f que je t’embrasse encore, mon cher Pira, pour ton inspiration I Avoue que tu ne t’attendais pas à me voir prendre la chose au sérieux. Je suis ainsi fait, moi. Mon pauvre ami, cette journée t’a démoralisé, je le vois. Tu meurs de fatigue et de sommeil. Tiens, séparons-nous; il est trop tard; demain nous aurons une journée fraîche et pleine. Ton Luigi rôde là-bas, un flambeau à la main, il va me conduire à ma chambre; j’ai bien besoin de

ÜN AMOim DANS L’a VENIR 4S9

repos, moi aussi. Bonne nuit, Bira; ta main dans ma main; adieu. Demain, le premier debout reveillera > l’autre. Adieu.

Piranese reçut l’adieu de son ami avec une indifférence stupide. Pendant cette journée, il s’était galvanisé tant de fois, pour répondré en homme à de terribles exigences de situation, qu’il ne lui resta plus, cette fois, assez de force pour supporter une dernière crise; immobile et .silencieux, il suivifd’un regard hébété le fougueux Èipile qui s’élança vers l’escalier et disparut. . ^

La nuit était tiède et parfumée des exhalaisons du printemps; les fontaines du jardin pleuraient dans la mousse et les coquillages, avec cette harmonie dolente qui conseille le sommeil. Piranese se laissa tomber sur un lit de gazon opaque et, .aux premières lueurs de l’aube, n’ayant plus d’énergie dans le cerveau et dans le corps, il s’endormit.

Midi sonnait à la tour du Campidoglio lorsque Piranese se réveilla. Eu face de lui, son domestique s’etait assis et attendait.

— Luigi, lui ditril, va voir si Émile est levé.

— 11 était debout à six heures; à sept, il est sorti.

<60 DN AMOUn DANS L’ AVENIR ^

— Et il n’ost pas renlté?

— Non, monsieur le corate,

— Voilà qui est fort singulier.

— J’ai passé toute la matinée sur la porte du pa-

lais, à causer avec les domestiques du voisinage, et je n’ai vu rentrer personne. Votre Seigneurie peut se lier à moi. . .

— Il n’est pas rentré... c’est étonnant!,

— Je pense que M. Émile est allé à Bon Governo, pour se mettre en règle; il y a loin d'ici à Piazza Madama.

— Oh! non... non... je ne crois pas... Ceci devient inquiétant.

— Il est allé prendre ses lettres...

— Encore moins; il faut dix minutes pour courir à Piazzn Antonina et en revenir.

— Une autre idée... Il cause politique avec quelque ancienne connaissance. C’est que cela chauffe à l’heure qu’il est. L’Empereur est entré à Grenoble, où il a été reçu avec enthousiasme ; de Grenoble, il a marché sur Lyon; il a passé trois jours à Lyon et s’est mis en route pour Paris. Croiriez-vous, monsieur le comte, qu’on n’a pas brûlé une amorce sur tout le chemin, Partout l’empereur ne rencontre que des populations amies; c’est un triomphe continuel I II faut voir comme on lui répond chez nous ron dit que le roi de Naples va se mettre à la tête de son armée, pour soutenir la cause de son beau-frère; il y en a même qui disent

que Joachim Murat est «ur le point d’envahir la Toscane. Enfin, tout le monde fait sa nouvelle. Ce qu’on rapporte de plus certain, c’est la marche de l’Empereur : on assure qu'à cette heure il est à Paris.

— El^moi, je suis encore à Rome ! s’écria Piranese en se frappant au front. Ohl cette position est intolérable; il faut en sortir à tout prixi... Et je n’ai pas même écrit une lettre de reconnaissance au roi... à ce bon Joachim! une seule lettre!... Une minute de retard de plus serait un crime... Luigi, attends-moi ici; je vais t’envoyer à franc étrier au palais ou à la tente du roi de Naples; tu te feras indiquer le chemin qu’il a pris et tu lui remettras une lettre.

— Je vais commander un cheval de poste.

— Deux chevaux; il te faut un piqueur pour courir ^ en avant; ne ménage pas les pourboire.

— Je prie Votre Seigneurie de songer à moi, si le roi de Naples demande un bon soldat de plus.

-- Très-bien, Luigi.

— C’est que je rappellerai à Votre Seigneurie qu’elle m’avait oublié pour sa campagne de Moscou.

— Cette fois, je ne t’oublie’rai pas; sois tranquille.

— Je cours exécuter les ordres de mon seigneur et maître.

Piranese ouvrit la porte de son atelier, attenant au jardin; là était aussi le cabinet de travail. Depuis bien longtemps cette partie du palais n’avait reçu la visite du maître. Les joies et les douleurs de la villa

(le l’Anio avaient distrait le jeune Ronjain de ses passions d’artiste. Tout se ressentait de ce long abandon. Un désordre triste régnait devant les statues, les blocs ébauchés., les inacjuèttes, les pupitres, les bureaux, les bibUotbécjues : c’était un chaos à ne plus se reconnaître. Là, clia(iue objet rappelait à Piranese l’époque tranquille de sa vie, où il ressentait au fond de Tàme quelque chose de calme et de serein qui, dans un passé lointain, ressemble à ce qu’on appelle le bonheur, et qui n’est simplement que l’absence d’une passion ou d’une infortune.

Le noble artiste fut ému aux larmes en retrouvant, parmi les bustes païens, ouvrages classiques de son adolescence, la statue inachevée de sainte Cécile, cette image divine pour laquelle il avait, cherché un modèle terrestre digne de l’habitante du ciel.

— Oh! c’est maintenant, se dit-il à lui-même, que je ferais mon œuvre en artiste inspiré, si la jeune vierge de l’Anio consentait à poser devant moi ! ,

Et Piranese poussa un soupir qui, répété par l’écho de l’atelier solitaire, ressemblait à une plainte de la statue adorée. '

Piranese n’avait respiré qu’un instant l’air de ce réduit plein de quiétude, et il était revenu, à son insu, aux premières impressions de sa vie, par l’influence des objets extérieurs qui réveillaient en lui tant de périlleux souvenirs.

Il songeait à cette radieuse Cécilia, l’enfant de ses

UN AUOUR DANS l’aVEMR

radieuses amours; *à cette fleur vivante qu’aucune lèvre profane n’avait souillée; à cet ange de la terre, qui avait passé par le sépulcre pour arriver à une merveilleuse transflguralion; qui avait échangé le suaire contre la robe éclatante de l’épouse, le rameau de cyprès contre le lis royal. Bien plus, le hasard tourna les yeux de l’artiste sur des ébauches de peinture qui gisaient dans une poussière de marbre, et ses doigts, eu efleuiliant avec nonchalance cet album de feuilles éparses, se crispèrent convulsifs sur le portrait de la Gécilia de quinze ans.

— Non, dit-il, l’avenir n’a pas menti au pas#. Mon amour avait deviné la femme dans la jeune fille I... Et cet ange de mon espoir, en qui j’avais placé toutes mes complaisances, cette vierge exquise serait jetée aux bras du premier Mattéi venu!... Et c’est moi qui la livrerais à la brutalité légitime d’un mariage improvisé! Ohl que plutôt les poutres de mon palais s’écroulent sur mon front! « Que feraient de plus cruel * les ennemis dans une ville prise d’assaut!...» comme dit le poëte romain.

Le jeune homme tenait à deux mains le portrait de Cécilia, et lui donnait des sourires mélancoliques. — Non, non t dit-il d’une voix sourde et tremblante, lu ne seras pas à un Mattéi ! tu ne seras à personne, tant que je vivrai... à personne !... Puisque la Fatalité, cette divinité de Rome, l’a voulu ainsi, tu iras , sur la montagne, comme la fille de Jephté, mais tu

n’en descendras pas pour te suspendre aux lèvres d’un époux, quel qu’il soit; je mets ta Virginité sous l’égide de mon bras et de mon épée, ô sœur angélique des séraphins t

Et il colla ses lèvres sur l’image froide ; et, la laissant tomber, il se couvrit le visage de ses mains, rougissant de lui-même comme s’il eût commis un adultère incestueux.

Sourd aux bruits extérieurs, il ne vit pas la porte qui s’ouvrait devant Émile... L’embrassement de son ami le fit tressaillir.

— Où diable as-tu passé ce matin? s’écria le jeune Françtis avec son étourderie habituelle. Je me suis réveillé, à six heures, dans un palais désert. Luigi, qui causait politique dans la rue, m’a dit que tu étais probablement occupé, en ville, à courir après les nouvelles.

— Moi, j’ai sellé un de tes chevaux et j’ai couru à Tibur pour avancer les affaires...

— Tu viens de la villa ? dit Piranese tremblant.

— Oui, dit Émile en serrant les mains de son ami ; je suis parti, ce matin, le meilleur de tes amis, je reviens avec le titre et le cœur de ton fils.

— Que dis-tu, Émile, s’écria Piranese; et il s’assit défaillant sur le rebord d’un socle de bois.

Je savais, mon cher Pira, que cette nouvelle allait te foudroyer de joie ; mais je t’ai cru assez fort , pour m’épargner les ménagements d’un préambule.

DN AMOUB DANS L’aVBNIR 165

J’épouse Cécilia dans huit jours. Oh! ma poitrine se gonfle de bonheur f Enfin, j’aurai une femme I... et quelle femme !...

Piranese soutint son front avec ses mains, et ne répondit pas.

— Je me mets à ta place, poursuivit Émile ; je me figure mes transports si tu épousais ma fille ; si tu recevais ainsi, dans un jour, les deux noms les plus saints qui soient dans la nature. Oh I recevoir une ^nme des mains de son meilleur ami I Je conçois ton saisissement... Allons, Pira, regarde-paoi donc en face.

Et, comme il faisait un pas vers Piranese, il aperçut le portrait de Cécilia sur le parquet.

— Ah f je le reconnais t je le reconnais! s’écria-t-il ; tu as fait ce portrait il y a bien longtemps, lorsque tu me cachais ton amour pour la mère, par dévouement d’amitié ; car tu croyais que j’étais fou de la comtesse Rosa... O mon amij, tes prévisions sur la beauté de Cécilia ont été en défaut! ce portrait est un mensonge au crayon ; c’est l’ombre de ce soleil qui luit à Tibur.

Un éclat de sanglots que Piranese ne put comprimer fit reculer Émile de stupéfaction.

— Ah ! mon Dieu I ditr-il, les mains jointes, qu’astu donc, Piranese? Si ce sont des pleurs de joie que tu verses, ils me contristent comme des larmes de douleur... Parle, parle-moi, mon ami.

Et il s’approcha de Giampolo, et saisit ses mains vivement, pour les détacher du front qu’elles voilaient.

Pirancsc céda, par lassitude, à celte violence de l’amitié. Il découvrit son visage et laissa voir une pà- . leur de cire sur des joues sillonnées par des pleurs.

Sa poitrine haletait comme après une course au vol, de la base au sommet d’une montagne ; il y avait, dans ce noble sein,'le volcan d^iine passion qui fendait l*épiderme pour s’ouvrir un cratère;' scs yeux fixes épolivantaient Émile, comme des yeux vivants souS le front d’un cadavre galvanisé. Les mains des deux ami^e serrèrent dans un double élan spontané, les deux bouches mêlèrent leur souffle. Un frémissement convulsif de Piranesè 'annonça qu’un siiprôtne effort se faisait en lui pour une terrible révélation : il essaya ses lèvres aux preînièrés syllabes de là confidence ; puis, au moment de parler, il reculà devant la chose résolue, et transforma son discours.

— Émile, dit-il avec un accent plein de mélancolie, Émile, mon bon ami, te rappelles-tu, les paroles que tu m’as apportées, un jour, dans les ruines du cirque d’Antonin ? A cette époque, tu prenais souci de la gloire et de l’honneur de ton ami; tu trouvas dans ton esprit des formes de reproche, couvertes d’un voile amical, pour m’exciter à courir auprès de Joachim Murat; et tu m’aurais renié, peul-ctre, si je me fusse lâchement enseveli vivant sous les dentelles d’une femme... tu t’en souviens?

VS AMOUR DANS L’aVRNIR 4P)7

Ên^ile fît un signe de tête anirmatif.

-- Comment veux -tu donc qu’aujourd’hui je puisse te voir, sans être ému aux larmes, te voir, toi, Émile, quand la patrie aiguise son épée, déserter à l’ennemi, c’est-à-dire à la volupté déshonorante; oublier les devoirs de soldat, fermer l’oreille à ce grand cri de guerre impérial qui s’élève du golfe Juan? Et moi aussi, j’ai une femme charmante ; j’ai une existence d’or, et tu me vois tout absorbé par les préparatifs d’un départ qui sera peut-être sans retour ! Quelle douleur si j’étais obligé dé laisser mon compagnon d’armes sur son lit de roses, quand je vais dormir sous ia tente ! Oh ! mon émotion t’en dira plus qu’un long discours, Émile...

Piranese détourna la tête; il était honteux de ce subterfuge; il lui semblait que son visage n’élail pas en harmonie d’expression et de’ pensée avec ses paroles, et que son abattement, son désespoir, ses larmes, attestant une blessure trop profonde^ allaient le trahir aux yeux de son ami, qui ne pourrait concilier la légèreté de la faute avec la solennité de l’accusation. Il avait trop présumé de la sagacité d’Émile ; l^étourdi jeune homme ajouta foi à la sincérité de ces reproches ; l’amitié souvent est aveugle et conliantc

comme l’amour.

— Mon cher Pira, dit-il avec calme et en souriant, il est des circonstances, rares fort heureusement, où je m’aperçois que nous appartenons, toi et moi, à deux

nations différentes. Chez nous, on ne traite pas si gra vement ia guerre : nous ferions l’amour entre dous batteries allumées nous signerions un contrat df mariage sur l’affût d’un canon 1 Ne sais-tu pas quf notre brave général Joubert se maria dans une maison de la Chaussée-d’Antin, à Paris, partit le lendemain de ses noces, en habit de bal, et se fit tuer quelques jours après, à la bataille de Novi, au promici quartier de sa lune de miel ?

— Que veut dire cela ? dit Giampolo d’un air consterné.

— Cela veut dire, mon cher Pira, que j’épouse e» que je pars, et que je me soucie d’une balle ou d’un boulet autrichien comme d’une bulle de savon. Si tu lie m’avais pas coupé la parole un peu brusquement, tu saurais déjà que je viens de signifier absolument la même chose à Felice Mattéi. Il me faisait des objections, il prétendait qu’il me serait impossible de sortir d’Italie et de rejoindre la Grande Armée : * Seigneur Mattéi, lui ai-je répondu, vous n’êtes pas fort en stratégie. La Grande Armée est partout. Joachim Murat est à quelques lieues d’ici ; si je ne puis atteindre l’Empereur des Français, je me replierai sur le roi de Naples : c’est toujours le même drapeau. > Et mon Mattéi m’a salué avec une politesse maligne, et il a disparu. Je t’aurais conté tout cela, mon cher camarade, mais tu m’as jeté dans les divagations; tu me fais commencer mon récit par la fin; maintenant tout

est interverti. Je devais te dire, pour mon début, (jue la comtesse Piranese, ta femme , m’a reçu avec enthousiasme ; parole d’honneur I c’est le mot. Elle avait déjà connu tes intentions et les miennes de la bouche de Felice Mattéi. Ainsi ma demande en mariage n’a pas eu besoin d'être formulée. Quelle économie de protocoles ! « Monsieur, m’a dit ta charmante femme avec sa grâce romaine, monsieur, vous avez fait un véritable trait de chevalier français : vous venez de Paris pour me demander ma tille, à travers tous ces bruits de guerre ; je me félicite de n’avoir pris aucun engagement sérieux pour Géciiia. Vous savez que j’aime les Français. Mon désir a toujours été d’avoir un Français pour gendre : soyez donc le bienvenu, monsieur. » A ces paroles, j’ai sauté de joie, comme un enfant... Que regardes-tu donc dans le jardin?... Tu es distrait, mon ami.

— C’est que j’ai envoyé Luigi en ville... et il n’est pas de retour... Cela m’inquiète.

— Veux-tu me laisser continuer ?

— Oui... oui... continue... Je vais voir si Luigi...

— Eh bien, je t’attends.

> — Non... je reste... C’est que cette lettre à Joachim Murat... ^

— Tout aura son temps, mon cher Pira ; un dirait que tu as des tisons ardents sous la plante des pieds.

— Moi 1... eh 1... c’est l’impatience de connaître la

'<70 UN AMOUR DANS l’avenir

fin de.... cette campagne si aventnrenso... Lnigi ne revient pas... Voyons, comment tout cela s’est-il terminé à la villa ?

- Piranese croisa fortement ses bras sur sa poitrine comme pour l’étançonner; il se raidit sur! ses pieds avec une énergie d’emprunt, et trouva même sur la (jgure une contraction gracieuse qui ressemblait à un sourire.

— Alors ta femme, poursuivit Émile, m’a longuement parlé de Cécilia ; elle m’a raconté sa longue maladie ; elle m’a dit que vous lui aviez laissé ignorer jusqu’à présent votre mariage, pour lui épargner une émotion : c’est ce qui m’a explique le cri d’étonnement de Cécilia, hier, lorsqueje parlai étourdiment de votre mariage devant elle. Il est vrai que je n’ai aucune crainte sur les suites de mon étourderie ; car ta fille est aujourd’hui, grâce à Dieu, d’une santé florissante à l’épreuve des émotions. Vous aviez poussé les ménagements à l’excès. Madame la comtesse Piranese insiste vivement pour me décider à partir pour Paris avec ma femme ; elle veut que Cécilia voyage plusieurs années; le médecin a dit qu’il fallait lui procurer de longues distractions pour la délivrer d’un fond de mélancolie que la maladie lui a laissé. Je ne demande pas mieiLx que^e voyager avec Cécilia ; j’irai au bout du monde, s’il le faut. » Je l’eusse mariée avec beaucoup de répugnance à un Romain, m’a dit ta femme; les gens de notre pays sont sédentaires, et ma fille

UN AMOUB DANS l/ AVENIR Mi'

u’auraU pas bougù de notre château, avec un Mattéi, par exemple... un enfant 1 Je veux que ma fille coure le monde, et qu’elle se forme aux belles manières de la société de Paris... » Alors, mon cher Pira, je me suis permis deux observations respectueuses ; * Madame, ai-je dit à ta femme, il ne manque donc plps à notre heureuse affaire que deux choses, le congé de Mattéi et le consentement de Cécilia? — Il ne manque . rien, m’a-t-elle répondu ; Mattéi, en m’apportant hier soir lui-même vos intentions et celles de mon mari, m’a apporté son congé; au reste, il s’est exécuté d’assez bonne grâce : vous lui avez paru un rivai trop dangereux pour son neveu. Quant au consentement de Cécilia, vous pouvez être tranquille sur ce point. Ma fille est un ange de srfumission ; je réponds d’elle ; et quelle répugnance, d’ailleurs, pourrait avoir une jeune personne devant un mariage qui lui donne un époux jeune et riche ; un officier français, décoré par l’Empereur sur le champ de bataille I... Allez à Rome, a-t-elle ajouté ; dites à mon mari que ses intentions sont remplies; qu’il s’occupe, lui, activement, deux ou trois jours, en ville, des préliminaires prosaïques de ce mariage, et qu’il nous revienne, à Tibur, avec le contrat. » Puis, avec un charmant sourire, elle a dit : Je rappelle mon cher Piranese de son exil. J’avais voulu agir dans toute ma liberté de mère pour marier ma fille. J’étais souveraine, et j’appelais au château toutes les personnes qui pouvaient être

{ 1 % ÜN AMOUR DANS l'AVKNIR

utiles à mes projets; de ce nombre était Felice Mattéi, quejen^eusse jamais mandé auprès de moi pour le mettre en face de mon mari qui le déteste... Concluons enfin, Cécilia est prête à recevoir un époux de la main de sa mère, et à partir avec lui. » Je me suis levé ; j’ai baisé la belle main de ta femme, qui m’a dit gracieusement : • Adieu, mon cher fils... » et je ne me suis arrêté qu’un instant, à la grille de la villa, pour échanger quelques paroles avec Felice Mattéi qui m’attendait, probablement pour me féliciter du bout des lèvres et me maudire du 'fond du cœur. M est reparti pour Naples ce matin.

Luigi entra, et interrompit un entretien, qui était devenu intolérable à l’oreille et au cœur de Piranese.

— Je viens rappeler à Votre Seigneurie, dit le domestique, qu’il y a deux chevaux de poste dans la rue depuis.une heure.

Piranese profita de la diversion amenée par cet incident, et dérobant son visage bouleversé aux regards d’Émile, qui se faisait observateur lorsqu’il ne parlait pas, il se tourna vers Lui^i et dit :

— Oui, c’est juste ; les deux chevaux attendent... Ma lettre n’est pas faite... Ah ! mon- Dieu 1...

— Je puis parler devant Monsieur, puisque c’est l’ami de monsieur le comte ?

— Oui, certainement, parle... voyons.

— Voici la nouvelle du moment... Le roi de Naples

ÜN AMODR DANS L*AVENIR 473

a quitté la villa Reale; il s’est mis à la tête de son armée, et il a pris la route de Rimini.

— Joachim^Mura est entré en campagne 1 s’écria Piranese ; malédiction t et nous sommes ici à faire le trousseau d’une mariée I Ce n’est plus une lettre qu’il faut envoyer au roi ; il faut nous porter nous-mêmes à ses pieds. A cheval i à cheval t Luigi, prends de l’or i flots ; attelle ces chevaux à ma berline de voyage ; prends mes armes et mon uniforme... tous mes effets de campagne, et en route sur Rimini !

Luigi sortit pour exécuter ces ordres ; Piranese se promenait à grands pas dans l’atelier.

— Je pense bien, dit Émile, que tu feras tes adieux à ta famille?

Piranese hésita quelques instants pour répondre.

— Oui, nous nous arrêterons un quart d’heure à la villa.

' —• A la bonne heure 1... D’ailleurs, nous avons du temps plus qu’il n’en faut pour joindre l’armée.

■— Que dis-tu, Émile? Je donnerais ma fortune pour être, en ce moment, à cheval à côté du roi !,

— Eh I les Autrichiens sont encore en Lombardie 1 Pourvu que nous arrivions au premier coup de canon.

— Sérieusement, Émile, est-ce que tu penses à te marier dans la huitaine?

— Très-sérieusement. Mais est-ce qu’il y a quelque obstacle ?

174 UN AMOUR DANS I/aVëNIR

— Tu n’épouserais pas, cependant, une Jeune fille contre sotl gré?

-- Dieu m’eri garde !... Que diable vas-tn jne,dire là I Tu sais bien qu’ob lie fera pas violence à ta Ulle, et Qu’elle se résignera facilement à m’épouper.

— Oui, on se flatte toujours ainsi. Enfin, nous al-

lons voir... Écoute, Émile, écoute: si la fille de madame Piranese témoignait la moindre répugnance, tu me promets... ,

— Mon cher Pira, me prends-tu pour un père de comédie ? Me crois-tu assez fou pour faire violence à la vocation ou à la fantaisie d’ilne jeune fille ? Il me faut un bon oui, bien net, bien décidé ; à la moindre hésitation Je file retire.

— Yoili pàHeh loyalement.

— C’est que, tout bien réfléchi, je suis assez malhéürèiix efi âmotir pour ëchoüer encore cette fois.

— Éifiilé; dvëC lès femmes, il ne faut jurer de rien ; il fàiit s’attendre & tout.

— bdns ütië heure, je conhaitrai mon sort I Voilà Liligi (Jui me fait signe que tout est prêt.

— je ifiontë â Cheval, moi, et je prends les élevants.

— Nous allons brûler le chemin t

Un instant après, berline et cavalier couraient sur la route de Tivoli.

Piranese, rendu à ses réflexions, essaya d’arrêter un plan de conduite; mais ses actions, dans l’avenir,

ÜN AMOUn DANS I/AVKNIR -175

étant subordonnées aux actions des autres, il se vit encore contraint à s’inspirer de la circonstance, et il ne t>rit aucune décision.

Li’élan et le fracas de la voiture, le trouble orageux de son esprit, la flamme allumée dans ses artères, toutes ées excitations physiques et morales brisaient, à chaque chaînon, la série de ses pensées. Il se sentait emporté, comme par un démon, vers quelque chose de fatalement Inévitable, qui allait prendre un corps et se matérialiser à scs yeux. G’ést eh face de rim> pMvu révélé qüé Plranese comptait saisir au vol une résolution.

Émile arriva un quart d’heure avant la berlinéi et annonça son ami. La famille était réunie dans le SS'lon lorsque Piranese entra d’ün pas artillciellement résolu. Il fut accueilli par les embrassements et les jpleurs de sa mère et de sa femme.

^ Eh bien, tu né dis rien à Cécilia 1 dit la marquise à son fils ; et elle se plaça devant Émile, pour lui dé^ rober une séëile përilloiise.

Là éomtesse plongeà dés regards dominateurs dans les yeux de Cécllla.

Pllrahese, du dernier biot de sa mère, se retourna vers la jeune deriioisélle; et l’embrassa stupidement et à la hâte, sans lui parler, sans la voir.

Cécilia, maîtresse de son émotion, à force de dévouement à sa ihère, ne laissa rien apercevoir qui pût la distinguer de toute autre jeune fille modeste et ti-

UN AMOUn DANS L’AVENID <77

La réponse à ces paroles fut un regard vers le ciel et un soupir.

— Hier, dit ensuite la comtesse à haute voix et avec un accent plein de| calme, hier j'ai fait mes invitations; j’ai prié peu de monde, quelques familles de nos intimes et de nos alliés : les Velletri, les Spada, les Ludovisi, les Braschi. J’ai envoyé mes ordres à madame Lefèvre, la bonne faiseuse de Paris, pour le trousseau ; elle vient aujourd’hui se concerter avec nous, et en six jours elle livrera le plus indispensable de la toilette; c’est convenu...

— Pardon, ma chère amie, dit Piranese en interrompant sa femme, vous avez donc fixé le jour?

— Sans doute, mon ami; nous faisons la noce jeudi prochain, dans huit jours; c’est arrêté avec votre mère.

— Tout le monde a consenti?

— Tout le monde. Voulez-vous recueillir les voix? Vous d’abord, mon cher Piranese, vous avez consenti, cela va sans dire. M. Émile Dutretz...

— Oh! Madame, je voudrais retrancher sept jours! dit Émile avec feu.

— Madame Piranese...

— Puisque vous me donnez voix délibérative, je ‘ donne mon consentement de tout mon cœur, dit la marquise.

— Et toi, ma bonne Cécilia, dit la comtesse avec une lermcté d’organe qu’un homme eût enviée dans

UN AMOÜH DANS l’aVENIR

pareillu situation, et toi, ma fille, acceptes-tu la noce dans huit jours?

.1 . > , , Piranesf* s’arrêta derrière le fauteuil d’Emile et ap-

puy,a for liment ses mains sur le boi^, ^

Une voix musipale et veloutée moiifa dans le salon, comme un accord de mélodie; c’était la voix de Cécilia qui répondait : • i i , .

— Oui,, ma mère ; j’accepte volontiers tout ce qui vient de votre cœur et de votre main,

Piranese cette fois ne fut pas maître de ses yeux ; U regarda Cécilia, et ses mains convulsives ébranlèrent le fauteuil de son ami. Ce coup d’œil donné à la jeune fille fut court, mais aurait-il été suivi d’une longue contemplation d’amour, il ,n’eùt pas j^puleversé da>» vantage l’infortuné jeune homme. Cette irradiatwn de beauté qui jaillit du visage et 4u corps de Cécilia porta le dernier coup à Piranese; il sentit s’échapper sa raison... il ressemblait au voyageur quç le soleil de la zone torride frappe de délire à midi. Dès ce moment, ses paroles et ses actions ne lui appartenaient plus; cette noble intelligence, dominée par une passion, était abandonnée au hasard.

L’homme atteint de folie subite vit quelque temps sous l’empire des idées qui ont accompagné les derniers instants de sa raison, et répète obstinément les mêmes phrases qu’il prononçait alors; c’est un mécanisme de lèvres qui fonçtioniie sans le secours du cerveau. Piranese frappa du pied le parquet, marcha

ÜN AMOUn DANS L*AVENI« <79

droit vers sa mère et sa femme, avec un sourire d’a- |iéné, en disant :

— Ma berline est là, Madame; le service du roi avant tout!... A cheval! à clieval! en route sur Ri-

mini !

Les dames et Émil^ ^e Içvèreiit, tous agités en sens divers, selon le degré de leur pénétration; mais pcrsonné pourtant ne comprit à quel degré d egarenient le jeune comte était arrivé. ’

— Mon cher ami, lui dit la comtesse avec une voix

^ •• O *: ) ..J i ! ’TÏOK-Î f: iV • •

caressante* non, non, vous ne partirez pas ainsi.

^ • ■ '1',. il"'!*/ ‘ * - -

— Oh ! Matjame ! le service du roi avant tout 1.,. A cheval ! route de Uimini !

fini t

Mais la guerre n’est pas commencée, mon cher Çiampolo; allez à |\imini, à la bonne heure; allez faire une visite au roi de Naples, et soyez de retour dans huit jours. Vous repartirez après la noce.

— Ah ! voilà qui est raisonnable ! dit Éhiilc.

— Très-raisonnable ! dit Piranese comme un écho;

très-raisonnable ! te service du roi avant tout. Luigi !

Luigi ! à cheval ! à cheval !... Joachim Murat est entré . V.-' !•> i cr;, ' e ..1

en campagne, et nous sommes occupes ici a faire le trousseau d’une mariée! En avant!... roiitc de Ri 7

I* :>V. t .îuM ^

mini !

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