‹ Un amour en LaponieChapitre 1 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

« Elphége !

— Henrick !

— Est-ce que tu t'amuses beaucoup ici? Moi, je m'ennuie à mourir !

— Je m'amuse toujours quand je travaille.

— Je t'en fais mon compliment : mais tu ne travailles pas toujours ! Décidément la Laponie n'est pas gaie, et tu m'as fait un grand sacrifice, en quittant Stockholm, pour me suivre au bout du monde.

— Pas si grand que tu veux bien le croire ! J'y ai trouvé mon compte; mon dévouement n'est que de l'égoïsme bien entendu ! Après tout, qu'est-ce qu'il me faut à moi? Des bonshommes drôles et un joli cadre pour les mettre : on est artiste ou on ne l'est pas! peuxtu me plaindre, quand je vois en face de moi un spectacle comme celui-ci? »

Tout en parlant, celui de nos deux interlocuteurs que son camarade venait d'appeler Elphége, fit quelques pas dans la tente de vadmel 1 qui les abritait tous deux, et,

1. Espèce de drap ou plutôt de feutre au tissu serré, fort en usage en Laponie.

posant une main sur l'épaule de Henrick, il étendit l'autre du côté de la portière relevée, comme pour lui montrer le paysage qui se déroulait devant eux.

C'était un site sauvage, mais qui ne manquait ni de beauté ni de grandeur. Le sol, renflé circulairement, formait à distance, par ses inégalités, une chaîne de petites collines assez basses, dont les unes étaient complètement dépouillées, et les autres, au contraire, parées d'une verdure épaisse et sombre; capricieusement soudées les unes aux autres, ces collines arrondissaient l'enceinte presque régulière d'un vaste cirque. De grandes roches grises, semées comme au hasard, tantôt nues, tantôt couvertes de lichens, dressaient leur masse rude au milieu des bouleaux nains, des myrtils, des airelles sauvages, des laryx et des noirs épicéas.

Le long d'un ruisseau qui roulait ses ondes argentées entre deux rives bordées de fontinales, de cressons et de mousses, sept ou huit tentes, dont l'architecte avait suivi un alignement de fantaisie, étaient groupées dans un désordre des plus pittoresques. Ces tentes n'avaient ni les dimensions ni la richesse de celles que le voyageur rencontre parfois dans les déserts de sable • de l'Orient : elles étaient petites, simples de forme, de couleur terne. On voyait bien qu'elles n'avaient exigé ni beaucoup de matériaux ni beaucoup d'art. On n'avait eu besoin pour leur construction que de sept ou huit perches plantées en cercle, réunies en faisceau par leur extrémité, et retenues ensemble par des liens de cuir tordu et des chevilles, qui servaient en même temps à rattacher les draperies de la tente, d'une étoffe brune et grossière, que deux ou trois couches d'huile de poisson rendaient en même temps imperméable et brillante.

Autour de ces tentes, on voyait suspendus à des

pieux des ustensiles de toutes sortes, mais presque tous d'aspect assez bizarre, et dont l'usage ne se révélait pas toujours au premier coup d'œil : il y avait des instruments de chasse et de pêche, des filets, des arcs, des fusils, des arbalètes, mêlés à des vêtements en peau de renne, à des fourrures de loup, de renard ou d'ours marin, à des marmites de fer et à des écuelles de bois. Tout cela était arrangé, disposé, groupé dans une confusion charmante, à souhait pour le plaisir des veux : le tableau était tout fait; il n'y avait plus qu'à le peindre.

Au milieu de ces tentes, on en distinguait une beaucoup plus grande, d'une construction plus savante, et qui semblait dominer toutes les autres. Pour celle-la, le bois était son principal élément; de grandes planches de sapin, assez mal rabotées, lui servaient de murailles; son toit était fait de branches d'arbre et d'écorces de bouleau, que l'on avait recouvertes sur les bords de cuirs tannés et de peaux d'animaux sauvages, et, au milieu, d'une couche légère de gazon sec. A chaque angle, une énorme pierre semblait posée là tout exprès pour retenir ce toit trop léger, que pouvait enlever le premier coup de vent.

De toutes ces tentes s'échappaient de grosses colonnes de fiunée que sillonnaient ça et là des flammèches et des étincelles pétillantes. Mais la hutte en bois, par un rare privilège, avait un tuyau de cheminée comme une maison de Ghristiana ou de Stockholm. On voyait même briller de loin les vitres de deux petites fenêtres, les seules peut être qui existassent dans toute la Laponie : les tentes environnantes ne recevaient l'air et la lumière que par l'ouverture du toit, qui pouvait en même temps leur verser la pluie et le froid.

Çà et là, aux endroits où le cirque s'cntr'ouvrait, on

apercevait de petits ravins pleins de fraîcheur et de verdure, avec de grands arbres, au pied desquels s épanouissaient de gros bouquets d'anémones et des touffes de gentiane parfumée.

Il pouvait être dix heures du soir, et le soleil, encore assez haut dans le ciel, frappait de ses rayons obliques la cime des rochers qui fermaient le petit cirque, et les illuminait de lueurs roses, rouges ou jaunes, qui avaient l'éclat métallique des flammes du Bengale. Au loin, majestueuse limite de l'horizon, le Kilpis, la plus noble montagne de toute la Laponie, et que les Lapons adorent comme le séjour sacré de leurs anciens dieux, dressait ses immenses cônes de granit et de basalte. Rien n'égale la grandeur et la beauté des aspects de cette montagne. Tantôt ce sont des gorges âpres, remplies de grands bois, avec des eaux bruyantes au fond, tantôt des fentes nues, arides, désolées, sombres, presque noires, comme si la flamme dévorante les avait touchées; tantôt des plateaux immenses, couverts de pierres énormes, dont les teintes rouillées font songer à de vieilles cuirasses de fer ; tantôt des masses gigantesques, jaillissant d'un océan de ruines et de décombres.

Les neiges, en ce moment, couronnaient sa tête d'un diadème d'argent, et les glaciers jetaient sur ses brunes épaules leurs pierreries étincelantes. A Parrièreplan du tableau magique, la montagne développait ses lignes sans fin, et, les uns au-dessus des autres, à des hauteurs inégales, où l'œil ne pouvait les suivre, ses sommets, comme s'ils eussent voulu escalader le ciel, disparaissaient dans les vapeurs et dans l'ombre.

« Oui, j'avoue que c'est beau ! dit Henrick, qui avait suivi son ami jusque sur le seuil de la tente; mais c'est toujours beau de la même manière, et, depuis deux

mois que je contemple les mêmes, merveilles, j'ai eu le temps de m'en lasser, et je voudrais autre chose !

— La vie t'a gâté, dit Elphége, et je crois que tu auras maintenant bien de la peine à être heureux ! »

Tout en causant ainsi, les deux amis rentrèrent dans leur tente, dont le milieu était occupé par trois grandes planches de sapin, dégrossies tant bien que mal et posées sur deux troncs de bouleau, sciés à des hauteurs à peu près égales, qui servaient de pieds à cette table primitive. Elle était couverte de papiers épars, de cartes et de plans faits à la main, que Henrick consultait souvent, et qu'il semblait reporter et mettre au net avec un soin extrême sur une large feuille teintée de diverses couleurs.

Ce jeune homme, qui pouvait avoir de vingt-sept a vingt-huit ans, était grand, mince, élancé : il portait une petite moustache assez fièrement relevée; ses cheveux châtain clair, coupés court, bouclaient sur un iront blanc comme celui d'une femme, où se retrouvaient tous les indices de l'intelligence et de la volonté; son œil, dont l'iris semblait flotter du bleu au gris, avait la flamme vive et Tardent rayonnement qui semble particulier aux races Scandinaves; ces yeux-là percent tout autant qu'ils regardent. Son costume était moitié civil et moitié militaire : une tunique verte, en drap de Lincoln, boutonnée jusqu'au menton, et fixée a la hanche par un ceinturon en peau de daim, où l'on voyait la boucle et l'agrafe, qui, d'ordinaire, retenaient son épée; il avait déposé sur la table, à côté de lui, une sorte de petit képi en cuir verni, orné d'une aigrette en plumes d'aigle : la plume d'aigle ne semblait pas d'ordonnance.

Henrick Steinborg, c'était le nom de notre héros, appartenait à cette partie très-instruite et très-distin-

guée de Tannée suédoise, qui correspond chez nous au Génie; il passait pour un des officiers les plus capables de son corps, et il avait été détaché en Laponie pour faire des études topographiques qui pussent enfin permettre au gouvernement central de dresser la carte officielle d'un pays jusqu'ici peu connu.

Il n'était pas besoin de regarder à deux fois son compagnon pour voir qu'il ne faisait pas partie du même monde. La fantaisie, légèrement excentrique, qui régnait dans son costume, indiquait un artiste, aussi clairement que la palette et les pinceaux placés tout près de lui.

Elphége Sturlessen était peintre. Il donnait même d'assez belles espérances. L'Académie royale de Stockholm l'avait envoyé à Dùsseldorff, puisa Paris, où deux expositions l'avaient fait remarquer. De retour dans son pays, — il avait senti, et c'était la preuve de son intelligence, non moins que de son goût, — il avait senti le besoin de retremper sa fibre aux sources de l'inspiration nationale.

Il s'était donc hâté d'oublier les Romains de Dusseldorff et les Grecs de Paris, pour ne plus peindre que des Suédois ou des Norvégiens. Ami intime de Steinborg, il l'avait accompagné, autant pour ne pas lui laisser entreprendre seul une expédition où il y avait peut-être quelques dangers, et à coup sûr beaucoup d'ennuis, que pour faire une excursion pleine d'intérêt. Suivant en cela ses instincts d'artiste, il avait largement sacrifié dans son costume à ce qu'il appelait les exigences de la couleur locale ; aussi, quoiqu'on fût alors au cœur de l'été, sous prétexte qu'il se trouvait chez les Lapons, il se donnait le luxe d'un large pantalon en peau de renne et d'une veste de vadmel gris, avec un parement de fourrure, large d'un revers de main, et

EN LAPOXIE.

dont le poil se confondait avec sa barbe longue, rude et hérissée.

L'amour du beau, chez ce brave Elphége, ne pouvait point passer pour de l'amour- pro pre ; s'il eût eu la moindre vanité masculine, les profils de l'Apollon et de l'Antinous auraient dû le mortifier singulièrement, car il avait bien les lignes les moins classiques qu'un caricaturiste en belle humeur ait jamais charbonnées sur les murs pour faire grimacer un masque humain. Ses oreilles de chauve-souris, grandes, épaisses, larges, charnues, détachées de la tête, et son nez , qui se relevait brusquement vers le ciel par une oblique provoquante, excitaient généralement à la gaieté : une barbe touffue comme celle de Polyphème cachait presque entièrement son visage, et ne laissait voir, outre ce nez original, que deux pommettes saillantes et hautes en couleur, luisantes comme deux pommes d'api qui ont passé l'hiver sur la paille. Elphége était, du reste, le meilleur et le plus joyeux compagnon du monde, bon vivant, s'il en fut, obligeant comme pas un, riant de lui-même tout le premier, avec autant de gaieté que d'esprit, et faisant cordialement les honneurs de sa drolatique personne.

Au moment où Henrick se remit à ses cartes et à ses plans, Elphége reprit sa palette et ses pinceaux, et continua de peindre un très-piquant tableau d'intérieur lapon, avec les mille objets plus ou moins jolis, mais assez singuliers, qui constituent le bien-être ou le luxe de ces naïfs enfants de la nature.

« Avances-tu? dit Henrick en se penchant vers son ami.

— N'approche pas ! » répondit celui-ci.

Et, d'un geste rapide, il étendit entre eux deux son appuie- mains comme un obstacle que le jeune officier ne devait pas franchir.

« Oh ! quel mystère !

— Je t'ai dit que tu ne la verrais point avant qu'elle ne fût achevée....

— Et faudra-t-il attendre bien longtemps?

— Jusqu'à demain.... si tu me laisses travailler.

— A Dieu ne plaise que je t'empêche de faire un chef-d'œuvre....

— Eh mais ! si la copie ressemble à l'original....

— Prends garde, Pygmalion !

— Ah ! si ma Galatée s'animait jamais, je craindrais fort que ce ne fût pas pour moi, » répondit l'artiste avec un demi-soupir....

Puis il recula de deux pas pour mieux juger de son œuvre, et, revenant à sa toile, du bout de son pinceau et par d'heureuses retouches, il caressa délicatement le seul personnage qui l'animât.

C'était une toute jeune fille, qu'il n'était pas nécessaire de regarder à deux fois pour reconnaître en elle tous les signes distinctifs de la race laponne.

Elle n'était pas grande ; mais sa taille semblait parfaitement prise, et l'on n'admirait pas moins sa cambrure hardie que la finesse de ses membres mignons et bien attachés. Sa tête eût paru trop petite, sans l'abondante chevelure, d'un noir à reflets, bleue comme l'aile du corbeau, dont elle s'efforçait en vain de coller à ses tempes les bandeaux rebelles, et qui se relevait sur sa nuque en deux longues nattes entrelacées d'une façon bizarre, et rattachées par un nœud de ruban d'un rouge vif.

Son visage n'avait pas l'ovale élégant de la beauté grecque; les pommettes accentuaient trop fortement leur saillie sur les joues, et la courbe un peu brusque de son menton eût gagné peut-être à s'arrondir davantage; mais le regard s'arrêtait avec plaisir sur son front

d'un modelé charmant, et sur ses yeux, dans lesquels on devinait une grande douceur, au fond d'une grande mélancolie. — J'ai rencontré plus d'une fois ces yeuxlà dans le Nord. — Chez une autre femme le bistre du teint eût paru trop foncé; mais on trouvait qu'il se mariait bien chez la jeune Laponne au sombre éclat de ses yeux, de ses cheveux et de ses sourcils ; aussi l'ensemble de cette petite personne formait un tout, à la fois étrange et gracieux.

Le costume était digne par sa recherche et sa richesse de celle qui le portait. Une robe de laine bleue, courte comme une tunique, coquettement bordée d'incarnat, serrait sa taille, dessinait le contour de ses épaules et laissait deviner la perfection de ses formes naissantes ; une écharpe rouge, légère comme un de ces nuages d'or que traverse un rayon de soleil couchant, flottait autour de son corps. La tunique s'arrêtait aux genoux ; mais un pantalon blanc descendait jusqu'à ses chevilles, découvrant ses brodequins de cuir de renne , dont l'unique couture était placée sur le pied même — un pied étroit, long, ne posant à terre que par l'orteil et le talon, comme il convenait à la fille d'une race voyageuse, qui s'arrête parfois, mais ne se fixe jamais. Des cordons de diverses couleurs rattachaient cette chaussure et la maintenaient sur la jambe, comme les bandelettes du cothurne antique ; un petit sac tout garni de plumes de sarcelles , d'eiders et de canards sauvages , étincelantes comme des émeraudes et des rubis, pendait de sa ceinture, à la place qu'occupe chez nous le tablier.

Sa tête était nue ; l'artiste avait compris qu'aucun ornement n'eût valu la parure que lui faisaient ses beaux cheveux : mais elle portait au cou un collier de perles de Laponie, trouvées dans certains coquillages que roulent les ondes de ses rivières : elles n'avaient, sans

doute, ni l'eau ni l'orient des perles d'Asie, nées dans une mer que le soleil échauffe , et toutes brillantes du reflet de sa lumière ; mais leur éclat humide et un peu voilé allait bien à la peau brunie de celle qui s'en était parée. De petites chaînes, qui s'entre-croisàient sur sa poitrine comme les brandebourgs d'une redingote polonaise, étaient chargées de médailles de diverses époques, de topazes trop blanches, d'améthystes trop pâles et d'autres pierres dures d'une jolie nuance blond cendré, recueillies dans les cavernes du mont Kilpis.

Notre peintre avait particulièrement soigné cette partie de son, tableau. Tout le personnage vivait. Il se . détachait du fond par un relief vigoureux, et semblait prêt à sortir du cadre et à marcher. Ses grands yeux bruns, qui avaient l'air de vous suivre partout, éclairaient autour d'elle.

Il était impossible, quand on avait vu cette tête, de ne pas la regarder pour la voir encore.

« Je crois que c'est cela! » fit Elphége tout pensif.

Henrick quitta sa carte, déposa sur un bout de la table l'encre de Chine et la sépia, et alla se poser devant la toile de son ami.

« Voilà ton chef-d'œuvre! lui dit-il au bout d'un instant de muette contemplation; ce tableau te fera honneur, ou je ne m'y connais pas.... Elle est vraiment charmante, cette petite Norra ! Et dire que la Laponie cache un pareil trésor, et que sans nous il eût été perdu pour le monde!... car enfin, c'est nous, Elphége, qui l'avons découverte.

— Elle est encore meilleure qu'elle n'est belle, répondit l'artiste ; sais-tu vraiment tout ce qu'elle vaut?

— J'ose le croire, dit l'officier, et il n'y a pas grand mérite à cela. »

Elphége regarda Henrick, et un nuage qui passa sur son front l'assombrit un instant.

« Pauvre fille! murmura-t-il entre ses dents, mais de manière toutefois à ce que son ami ne pût l'entendre.

— Voilà les rennes qui reviennent! » fit Henrick en s'avançant jusqu'au seuil de la tente.

On entendait au loin le tintement des clochettes mélodieuses, et les aboiements sonores des chiens, auxquels se mêlaient des rires et des chansons , de temps en temps entrecoupés par de plaintifs bramements.

C'étaient les rennes de la tribu, qui revenaient en effet du pâturage.

Chaque bande d'environ soixante # était conduite par trois ou quatre hommes. Les rennes marchaient assez lentement, comme nos bœufs quand ils regagnent rétable à regret ; les uns s'attardaient pour brouter les jeunes pousses des bouleaux ; les autres s'écartaient pour vagabonder dans les rochers. Mais, au coup de sifflet des bergers, de grands chiens bruns, à la peau fourrée comme des ours, au long museau, fin et pointu comme des renards, s'élançaient derrière les fugitifs et les ramenaient à leur rang par un vigoureux coup de dent.

Bientôt le troupeau tout entier se précipita dans l'étroit ravin qui conduisait au camp. Ils se pressaient les uns contre les autres, se culbutant, se serrant, se montant sur les épaules ; par moments on ne voyait plus qu'une forêt de cornes mouvantes. Quelques minutes après, ils passaient devant les jeunes gens, faisant craquer sous leur trot sec et brusque les osselets de leurs pieds et les articulations de leurs jarrets, comme si leurs jointures se fussent déboitées à chaque mouve-

ment. Un de ceux qui conduisaient le troupeau poussa un cri aigu; les enfants et les femmes sortirent des ' tentes et ouvrirent les barrières de l'enclos, dont le pourtour était fait de branchages et de planches de sapin.

Bien qu'ils eussent vu ce spectacle vingt fois, les deux amis s'approchèrent pour contempler de plus près la scène animée. Les jeunes bêtes bondissaient joyeusement autour de leurs mères ; les anciens, plus sérieux, grattaient la terre du pied et cherchaient la place favorable au repos de la nuit. Tantôt les femelles venaient complaisamment au-devant des mains qui devaient les traire; d'autres, plus farouches, échappaient par une fuite rapide, jusqu'à ce que les pasteurs eussent jeté, d'un bras sûr, la corde à nœud coulant qui s'embarrassait dans leur bois : l'animal était pris; on passait cette corde deux fois autour de son mufle et on la rattachait à son jarret; — alors il restait paisible; — bientôt le lait épais tombait, fumant et retentissant, dans des marmites de fer ou des jattes de bois. Dès qu'on sentait la mamelle prête à tarir, on enlevait prestement la corde, et Tanimal délivré s'éloignait d'un bond sauvage au milieu des rires et des cris des femmes, des enfants et des hommes.

« Et voilà à quoi se passe l'existence de ces malheureux! fit Henrick, en haussant les épaules assez dédaigneusement.

— Crois-tu qu'il y en ait beaucoup chez nous qui vivent mieux? reprit Elphége, non sans quelque vivacité. Ils demeurent sur de durs rochers, souvent au milieu de la neige ; mais ils ne sont point amollis par nos fausses jouissances; ils trouvent le vrai bonheur dans la satisfaction des vrais besoins, et ce qui nous semblerait la misère à nous autres, qu'on élève dans du coton, leur

parait le comble de la félicité. Tâchons seulement de ne pas leur donner des idées au-dessus de leur position, et sous prétexte de leur faire connaître un bonheur chimérique, ne les privons pas du bonheur réel que la destinée leur accorde. Crois-tu, d'ailleurs, qu'ils soient si à plaindre, et que j'aie grande pitié de cette existence, qui s'écoule paisiblement sous l'œil de Dieu, n'attendant rien des hommes, et ne leur demandant rien? Ils simplifient leurs besoins; c'est autant de tourments qu'ils s'épargnent. Ils sont heureux du strict nécessaire qu'ils ont, tandis que nous souffrons du superflu qui nous manque. Au lieu de s'enfermer comme nous dans l'enceinte de maisons étroites, ils voient se dérouler devant eux les changeantes perspectives, le vaste horizon et l'espace infini. Leur part vaut bien la nôtre !

— Et cette part-là, tu ne demanderais pas mieux que de la partager avec le modèle qui t'a inspiré ce joli tableau?

— Avec elle, dit Elphége, — et un éclair d'enthousiasme illuminant tout à coup son visage sembla le transfigurer ; — avec elle je partagerais tout, richesse ou pauvreté, palais ou chaumière.... et, en donnant tout je croirais encore recevoir!

— Bonsoir, petits pères ! fit tout à coup derrière les deux jeunes gens une voix d'un timbre étrange, et dont il était difficile de dire si son accent exprimait le respect ou l'ironie; bonsoir, petits pères.... vous voilà encore dehors, à cette heure?

— Ah I c'est toi, vieux Peckel? dit Henrick en se retournant du côté de celui qui leur parlait; attends donc, pour nous envoyer dormir, que le soleil soit couché....

— La veillée sera longue ! riposta le nouveau venu

avec un ricanement moqueur ; le soleil ne tombera pas derrière le Kilpis avant trente-trois jours d'ici. Attendez-le, si vous voulez.... à votre aise, mes jeunes coqs de bruyère ! Pour moi, sans m'occuper de celui qui se promène là-haut, il faut qu'au moins une fois en vingt-quatre heures, j'étende mes vieux os sur la mousse.... »

Peckel, que la tribu des Kilpis reconnaissait pour chef, était un vert et vigoureux vieillard de soixantequinze ans dont l'âge n'avait pas courbé la taille : il se tenait droit comme le tronc d'un jeune sapin né dans un repli de la montagne et qu'aucun vent n'a ployé. Planté devant les deux jeunes gens, il appuyait ses deux mains fortes et noueuses sur la poignée en bec de corbin, taillée dans l'ivoire d'un morse, de son long bâton de frêne : trois grandes rides verticales sillonnaient son front, de la racine des cheveux jusqu'à la naissance du nez, et un réseau de plis fins entourait ses petits yeux rougis, clignotants, mobiles, à demi cachés sous d'épais sourcils; la vieillesse, si vaillamment portée, n'avait ni éclairci, ni blanchi ses cheveux. Ils s'étaient seulement décolorés, et, comme il arrive chez nous aux ci-devant jeunes gens qui se servent de mauvaise teinture, de noirs ils étaient devenus roux : il les portait longs, et ils s'échappaient en mèches irrégulières de dessous sa coiffure, et flottaient sur ses épaules. Cette coiffure était du reste la chose la plus singulière qui se pût voir : elle était formée de la peau, assez artistement préparée, d'une sorte de canard-eider, nommé loom, auquel on avait laissé la tête, les ailes et la queue. Cette queue descendait sur son cou, et s'y étalait en éventail, tandis que les ailes battaient sur ses deux larges oreilles, et que la tête, armée du bec, se balançait sur le front du vieillard. Sa robe de vadmel bleu, bordée d'une

frange grise, et son manteau de peau de renne qu'il portait à demi replié sur son bras, indiquaient un soin d'ajustement et une recherche de toilette qu'on était loin de retrouver chez les autres Lapons de la tribu. *

Sans l'expression par trop rusée de son sourire, par trop astucieuse de son regard, on eût aimé ce visage, qui ne manquait ni d'énergie ni d'intelligence. 11 n'y avait pas besoin d'un long examen pour deviner que Peckel devait être un des premiers parmi les siens. On voyait qu'il avait l'habitude du commandement, et que, s'il ployait devant le Suédois, c'était pour se relever bientôt devant les Lapons.

« Il faut avouer, reprit Henrick en le regardant d'un air qui ne dissimulait peut-être point assez la conscience superbe qu'il avait de sa propre supériorité, et cet orgueil de la race, toujours si prompt à s'éveiller au milieu d'une population étrangère, il faut avouer que vous êtes de singulières gens et que vous habitez un singulier pays.

— Cependant, fit le Lapon, tel qu'il est, ce pays nous convient. Nous n'en sortons point pour en voir de plus beaux ; nous n'allons point chez les autres, et les autres viennent chez nous.

— Eh mais ! voilà qui n'est pas trop mal répondu, dit Elphége, en riant et à demi-voix. Il t'a rivé ton clou, ou je ne m'y connais pas !

— Oh! j'ai toujours pensé que le vieux singe était moins bête que méchant, mais je donnerais assez volontiers tous ses traits d'esprit pour un bon souper.

— Tu n'es pas difficile ! mais nous ne sommes pas ici à Stockholm, chez Hans-Bamberg, dans la rue de la Reine. A la guerre comme a la guerre! Voyons ce que Merlingue nous, aura fricassé. .

Les deux jeunes gens rentrèrent dans leur tente, où nul préparatif n'indiquait que Ton se fût le moins du monde préoccupé de leur repas. Henrick, que la faim rendait impatient, prit son bâton et frappa à coups redoublés sur une grappe de gâteaux secs, enfflés à une corde et suspendus aux piquets qui soutenaient leurs murailles d'étoffe.

c Voilà une manière de couper son pain !» fit gaiement le jeune peintre en ramassant les morceaux tombés à terre.

Il parlait encore, quand on entendit comme un léger grattement sur le seuil de la tente.

Bientôt la portière s'entrouvrit; une tête cornue apparut; deux grands yeux bruns, intelligents et doux, qui brillaient dans l'ombre, allèrent de l'un des jeunes gens à l'autre ; puis, tout à coup, la tête s'abaissa ; les longues ramures s'infléchirent sur les épaules, et un beau renne, blanc comme la neige, marchant lentement et posant ses pieds avec précaution sur le sol, entra dans la tente.

« Ici, Snalla ! » fit le peintre en étendant sa main, que le nouvel arrivant vint lécher avec l'empressement affectueux d'un animal familier.

Le renne joue plus d'un rôle dans l'économie domestique du Lapon. C'est le chameau du Nord. Il est même pour son maître plus encore que le chameau pour l'Arabe : il est sa vache, son mouton, son cheval ; il le nourrit de sa chair et de son lait ; il l'habi le de sa peau ; il le porte ou le traîne ; on coud avec ses tendons, comme avec un fil solide ; on façonne avec son bois toutes sortes de petits objets utiles ou précieux. Mais si le renne est bon, il n'est pas beau : on ne peut pas tout avoir! Le renne est au cerf ce qu'est un lourd paysan à un homme de race : il a le corps gros, bas et

trapu ; ses jambes sont courtes et massives, ses pieds larges, son poil épais, fauve et rude.

Snalla, au contraire, était d'une entière blancheur; ses formes étaient élégantes, ses mouvements gracieux, et il y avait dans tout son être je ne sais quoi de mignon, de délicat et de charmant ; comme tous les animaux qui se sentent aimés, choyés, gâlés, il ne craignait pas l'homme avec lequel il se montrait doux et câlin. Cependant, au fond de sa douceur même, on devinait encore je ne sais quoi de sauvage et d'effarouché, comme s'il se fût toujours souvenu des grands bois dans lesquels il était né, et où il avait longtemps vécu. Il portait h son cou un large collier en cuir rouge, brodé de dessins et de passe-poils en fil d'étain de diverses couleurs, et formant des dessins capricieux; une grappe de clochettes pendait sur sa poitrine, et, s'agitant à chaque mouvement qu'il faisait , rendait un son argentin et mélodieux.

Snalla, — c'était, nous l'avons dit, le nom du renne blanc, — promena un moment sur les deux amis ses grands yeux calmes, mélancoliques et rêveurs, qu'on eût dit humides de larmes comme des yeux humains; puis, après quelques secondes de réflexion, ce fut vers le peintre qu'il se dirigea.

« Qui m'aime, mon renne le sait! » dit en riant le jeune officier.

L'artiste haussa les épaules, et, sans rien répondre, tira d'un petit sac qu'il avait près de lui, un morceau de sucre qu'il présenta à l'intelligent animal. Celui-ci le prit délicàtement du bout des lèvres, et sortit de la tente à reculons, comme eût fait dans un cirque un cheval dressé à la voltige en liberté. Une fois dehors, il s'élança dans l'espace avec un bond joyeux et disparut.

« Nous avons vu l'ambassadeur, fit Henrick, nous ne tarderons pas à voir la princesse. »

Il parlait encore, quand une jeune fille parut sur le seuil de latente.

Il suffisait d'un regard pour reconnaître dans cette jeune fille l'original du personnage que l'artiste achevait de peindre. C'est assez dire qu'elle était extrêmement jolie. A Paris, on l'eût peut-être trouvée un peu trop brune ; mais ce brun était mat, velouté, pour ainsi dire, et aussi doux au regard qu'au toucher ; comme chez tous les descendants des Mogols, les yeux se relevaient aux coins, par une oblique trop sensible; mais ils étaient si grands, si noirs et si brillants, et ombragés de si longs cils, visiblement recourbés à leur l'extrémité, que l'on oubliait l'étrangeté de leur forme pour admirer leur éclat; son front n avait pas sans doute le développement que recherche la phrénologie moderne : mais il était modelé avec tant d'intelligence, qu'il semblait pétri de pensées; ses sourcils, déliés, fins, presque droits, lui donnaient tout à la fois un air de fermeté et de mutinerie dont l'assemblage ne laissait point que d'être assez piquant. Une de ses mains, petite, mince, étroite, toute fluette, et trouée de légères fossettes, jouait avec le bout relevé de son tablier, tandis que l'autre s'enfonçait à demi dans sa poche , garnie d'une bordure de plumes aux vives couleurs. Sa toilette, sans être tout h

fait aussi recherchée que celle du portrait, n'en était pas moins assez élégante, et surtout fort pittoresque : quoiquau premier abord elle parût un peu théâtrale, la jeune fille la portait avec une aisance et une grâce parfaites. On eût dit une artiste pleine de goût qui avait trouvé le costume le plus propre à faire valoir sa tournure et sa physionomie, et qui, après en avoir essayé l'effet à la scène, le gardait à la ville. Mais cette aimable créature n'attirait pas seulement, elle retenait. Pour étrange qu elle fût, sa beauté n'en était pas moins sympathique.

En entrant dans la tente, elle fit aux deux jeunes gens une révérence un peu moqueuse et leur souhaita le bonsoir dans un suédois assez pur, bien qu'elle le parlât avec une certaine lenteur qui ne laissait pas .que de faire contraste avec la vivacité de ses allures et de sa personne.

« Bonsoir, seigneurs, dit-elle à nos amis ; prenez patience, on pense à vous. »

Et s'approchant de la table, en femme qui se sentait chez elle, elle jeta un regard sur la grande carte étendue devant Henrick.

« J'aurai beau faire, dit-elle avec un léger mouvement d'épaules, je ne me reconnaîtrai jamais dans toutes ces lignes vertes, rouges et bleues.

— Je m'en doute bien répliqua l'officier : aussi je suis sûr que tu préfères les jolis bonshommes de mon ami Elphége. »

La jeune fille le regarda fixement, mais ne répondit rien.

« Voyons, belle princesse, continua-t-il en pinçant légèrement le bord nacré de son oreille rose et blanche, à demi cachée sous ses cheveux, ne te fâche point d'une innocente plaisanterie, et surtout ne me con-

EN LÀPONIE.

damne point à mourir de faim , parce que je n'aurai pas eu comme mon ami l'habileté de reproduire tes jolis traits sur la toile. Mais qu'importe , petite Norra, pourvu que je les aie gravés ici et là? continua-t-il, en portant l'index de sa main droite tour à tour à sa poitrine et à son front.

— Tais-toi, langue dorée! répondit la jeune fille, non, sans quelque vivacité ; tu sais bien que je ne te crois pas ! Vous autres, gens du Sud, vous netes point avares de belles paroles, et vous savez mieux promettre que tenir.

— Ce que tu en dis n'est pas pour moi, j'imagine, reprit Henrick, car je ne me rappelle point t'avoir jamais rien promis.

— Tu t'en serais bien gardé ! » dit Norra.

Et, dans cette simple réponse, elle mit je ne sais quel accent de fierté, de tristesse et de défi, qui fit relever la tête à l'artiste , toujours penché sur son tableau.

Pendant que Henrick cherchait sa réplique, Norra tira de la poche de son tablier et porta à ses lèvres un petit sifflet de plomb ; puis, retournant au seuil de la tente, elle fit entendre un son prolongé, qu'elle modula sur les notes aiguës.

Au même instant, deux ou trois Lapons parurent, et déposèrent sur un coin de la table deux paniers en branches de bouleau, tellement bourrés de provisions, qu'ils menaçaient de rompre sous leur poids. Ces Lapons, qui n'occupaient dans la tribu qu'une place tout à fait inférieure, s'approchèrent des jeunes Suédois avec un air de feinte humilité, penchant la tête de côté, regardant de coin, timidement, et glissant l'œil en coulisse. Norra, dont ils semblaient attendre les ordres en silence, leur fit un signe de la main , et ils se reti-

rèrent aussitôt. Les deux amis ne dédaignèrent point de mettre leur couvert, ce qu'ils firent même assez gaiement, et la jeune fille déposa successivement sur la table un rôt fumant de renne, un énorme brochet bouilli et une pleine jatte de lait, dont les gouttes épaisses comme de l'huile et légèrement bleuâtres, exhalaient une senteur aromatique et parfumée ; deux tiges dangélique, de grosses mûres noires, des baies de myrtil et des airelles sauvages, à la fois piquantes et sucrées, renfermées dans un coffin de feuilles artistement enchevêtrées les unes dans les autres, de manière à former une sorte de corbeille flexible, complétèrent ce menu que Ton chercherait vainement sur la carte du café Anglais.

« Même du desserti Rien ne nous manque! s'écria l'officier, rien qu'un verre de boisson potable , car sous ce rapport nous ne sommes pas gâtés, et avec toi, noble souveraine du Kilpis, nous n'avons guère que de l'eau à boire !

— C'est ce qui te trompe, dit la jeune fille en retirant des profondeurs de son panier un flacon au ventre rebondi, et voici une bouteille de mjod 1 comme la meilleure hôtesse d'Upsala n'en a jamais préparé pour fêter le retour de ses étudiants.

— Alors, ditElphége, nous boirons le premier verre à ta santé. »

Et faisant légèrement sauter le bouchon du breuvage écumant, il en remplit un gobelet de corne, cerclé d'argent, qu'il présenta à la jeune Laponne. Celle-ci le porta à peine à ses lèvres et le replaça sur la table à côté d'un gâteau chaud et doré, à la confection

1. Sorte d'hydromel, composé de beurre et de miel, fort en usage en Suède.

duquel il était permis de supppser que ses mains habiles n'étaient point restées étrangères, car il dépassait de beaucoup la capacité culinaire des artistes de Laponie.

Les deux jeunes amis s'assirent en face l'un de l'autre, sur deux billots de sapin, coupés à la hauteur convenable, et qui étaient les seuls sièges de cette demeure primitive. Pendant qu'ils soupaient du meilleur appétit, — l'appétit de la jeunesse, du travail et de la gaieté, — Norra allait et venait autour d'eux, se glissant à travers la tente, avec l'indolente souplesse et le vif frétillement de la couleuvre. C'est à peine si Ton entendait sous ses pieds légers l'imperceptible craquement des tiges de lavande et des rameaux de sapin semés çà et là sur le sol. Elle allait et venait, s'occupant de tout, touchant à tout, remettant chaque chose à sa place, — malgré les recommandations de ne pas trop ranger, — qu'on avait grand soin de lui faire, causant familièrement avec ses hôtes, vive à l'attaque, prompte à la riposte, refusant de s'asseoir à table, mais grignotant du bout des dents des miettes de gâteau; trempant un morceau de biscuit dans une tasse de lait, ou picorant des airelles et des rayrtils dans un grand plat de terre rouge qui occupait le milieu de leur surtout d'argile. Eux la regardaient et l'écoutaient en riant, applaudissaient à ses saillies et la traitaient un peu comme on traite un enfant que l'on aime.... et que l'on gâte.

Bien que la jeune Laponne fût aussi prévenante pour l'un des amis que pour l'autre, et pour tous les deux également attentive, il était facile de s'apercevoir qu'elle avait pour l'officier une secrète préférence.

L'artiste était trop fin observateur pour ne l'avoir pas depuis longtemps remarqué ; mais il en avait pris

son parti, et il était impossible d'observer entre les deux compagnons la moindre nuance de jalousie.

« Qu'allons-nous faire à présent? demanda Henrick, après avoir offert à la jeune fille un verre d'eau-de-vie blanche, qu'elle repoussa avec un geste superbe.

— Pas possible d'aller se promener à Djurgaard *, répondit l'artiste.

— C'est malheureusement vrai! reprit Henrick en allumant son cigare : en fait de plaisirs, nous n'avons pas ici l'embarras du choix.

— Si nous allions voir traire les rennes?

— Voilà sans doute qui est du dernier galant! Mais spectacle pour spectacle, j'avoue que j'aimerais mieux une stalle à l'Opéra.

— Le soir où Jenny Lind chanterait? fit l'espiègle Norra qui s'était glissée entre les deux amis.

— Ah! friponne, tu es partout, tu enteads tout, tu vois tout. »»

* Norra ne répondit rien ; mais comme elle savait qu'en toute saison les nuits de la Laponie sont assez froides, elle prit dans un bahut une chaude et moelleuse pelisse de laine, et, sans mot dire, la jeta sur les épaules du jeune officier.

« Bonne créature ! » fit Henrick en se retournant vers elle ; et, avec une expression de reconnaissance et d'affectueuse tendresse, il effleura de la main la joue brune de Norra.

La petite Laponne rejeta la tête en arrière assez vivement pour éviter le contact de cette main caressante ; on eût pu remarquer en même temps qu'elle pâlissait sous le bistre. L'artiste se retourna; il aperçut le geste de son ami, et devina l'émotion de la jeune fille.

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