‹ Un amour en LaponieChapitre 2 sur 7 · Le bois de Boulogne de Stockholm · texte numérisé non relu

Le bois de Boulogne de Stockholm

« Toi, dit-elle alors, il ne faut pas sortir la tête nue : il va tomber une petite rosée ; tu tousserais demain. »

Et, tout en parlant, elle lui tendit sa cape en peau de renard, qui se rabattait sur les oreilles et sur le cou. Elphége la prit, remercia d'un sourire, et passa son bras sous la bras de son ami.

Tous deux quittèrent la tente.

Norra, demeurée seule, souleva la portière qui venait de retomber, et tant qu'elle put les voir, suivit de l'œil les deux jeunes Suédois. Bientôt un détour de chemin les déroba ; pendant qu'ils gagnaient la lisière d'un bois de sapins, qui dominait le campement des Lapons, elle rentra dans la tente.

L'histoire de Norra n'était pas moins singulière que sa personne.

Sa mère, restée veuve de bonne heure, en proie à cette incurable mélancolie qui parfois s'empare de l'âme rêveuse des races du Nord, avait touché par sa tristesse et charmé par sa grâce une noble famille suédoise, alors en voyage dans le Finmark.

M. et Mme de Bunsen lui avaient offert de l'emmener avec eux, et comme la pauvre créature se trouvait si malheureuse que pour elle tout changement devait être un bien, elle accepta et les suivit, emmenant avec elle la petite Norra, alors âgée de sept ans. Elles en passèrent huit à Stockholm. Puis tout à coup, la veuve . inconsolée se sentit au cœur l'ardent amour et. l'amer regret du pays qu'elle avait quitté. Elle se jeta en pleurant aux pieds de son protecteur.

« Pardonne-moi, lui dit-elle, tu as été bon comme un père ; tu ni'as comblée de tes bienfaits; jamais je ne les oublierai.... Mais il faut maintenant que je mange de la mousse et que je couche dans la neige. Adieu! »

Et elle partit.

Norra suivit sa mère.

Mais le séjour de Stockholm devait laisser des traces profondes dans 1 'âme de la jeune fille. Elle avait reçu dans la capitale de la Suède une éducation qui ne se pouvait en rien comparer à celle qui l'attendait en Laponie, où, en général, on laisse pousser les enfants comme les plantes. D'abord il n'y a point de maître, et personne ne sait; puis, s'il faut tout dire, la science qu'on leur donnerait ne leur servirait point à grand'chose : à quoi bon les charger d'un bagage inutile? Il est plus simple de ne rien apprendre que d'avoir à oublier. Norra, au contraire, dont les gentilles façons et le vif esprit avaient plu à tout le monde, et qui avait été élevée avec les filles de son généreux patron, douée d'ailleurs de merveilleuses aptitudes, avait, sans peine et sans effort, si bien profité des leçons des meilleurs maîtres de Stockholm, que, lorsqu'elle reprit à qiùnze ans le chemin de ses grands déserts, elle savait tout ce que peut savoir une jeune Suédoise appartenant aux premières familles de son pays. Sans doute elle n'aurait jamais l'occasion de tirer parti de tous ses talents; mais on ne peut point, du jour au lendemain, se débarrasser de ce que l'on a si péniblement acquis, et il faut garder toujours l'éducation dont on ne profitera jamais.

Norra, qui n'avait que sept ans au moment où elle quittait son pays, n'en avait pu conserver un bien vif souvenir; elle eût donc assez vivement regretté Stockholm, si l'insouciante jeunesse n'était de sa nature assez amie du changement, et toujours portée à croire ce qu'elle aura meilleur que ce qu'elle a. Ce fut donc le cœur joyeux et le pied léger qu'elle reprit le chemin du fleuve Alten et des monts Kilpis.

Cependant une grande déception l'attendait parmi les siens.

Le Lapon n'est point voyageur de sa nature; il ne quitte jamais son pays, et il ne comprend guère ceux qui agissent autrement. Gomme tous les ignorants il est orgueilleux, et pense que ce qu'il fait est ce que Ton doit faire ! Dieu a voulu, d'ailleurs, que chacun aimât le pays où il est né, et ceux-là même qu'il a le moins bien partagés sont ceux qui s'attachent davantage à leur triste lot.

On avait donc vu d'assez mauvais œil le départ de la mère de Norra ; son retour ne fut pas beaucoup mieux accueilli. Ce peuple, jaloux de son indépendance, ne pouvait se défendre d'une certaine rancune contre deux femmes qui venaient de vivre chez ses maîtres, — c'est-à-dire chez ses ennemis. Norra et sa mère leur furent bientôt suspectes. Il est vrai què la jeune fille ne faisait rien pour ramener à elle ceux qui croyaient avoir tant de raisons de s'éloigner. Tout, dans ses manières, dans ses allures, et jusque dans son costume, faisait trop clairement allusion à son séjour chez l'étranger; on eût dit qu'elle tenait à rappeler à chacun ce qu'elle eût dû, au contraire, s'efforcer de faire oublier à tous. Elle avait rapporté des livres de Stockholm, et elle lisait ! Depuis Torneo jusqu'à Hammerfest, jamais peut-être une Laponne n'avait lu et surtout n'avait lu de livres suédois : les plussavants se contentent d'épeler la Bible et l'Evangile traduits en leur langue. La jeune fiile, chez laquelle un naïf instinct de coquetterie, encore développé par l'exemple des belles demoiselles de Stockholm, avait devancé les années, prenait un soin minutieux de sa toilette. Elle avait dû quitter, et elle avait, en effet, quitté les vêtements suédois; mais elle avait modifié pour son usage, et de la façon la plus heureuse, le costume pittoresque des femmes de sa nation, et elle en avait tiré un si habile parti, qu'il semblait vraiment fait pour

rehausser toutes les grâces de sa gentille personne. Mais de tels soins et une si constante recherche étaient tellement opposés aux usages, aux mœurs et aux coutumes des gens au milieu de qui elle vivait, qu'elle se fût aliéné complètement leurs sentiments si la position de sa famille n'eût été pour elle une sauvegarde et une protection. Elle n'était point, du reste, de ces natures qui ploient et qui cèdent; tout au contraire, elle se raidissait et résistait. Mais cette lutte sourde, cette hostilité latente lui faisaient une assez triste vie au milieu des siens. Aussi, de même que la mère, en Suède, avait eu la nostalgie de la Laponie, de même la fille eut-elle, en Laponie, la nostalgie de la Suède.

L'étrange maladie dura bien deux ans. La mère mourut. Il se fit alors un revirement dans l'esprit de Norra. L'orpheline fut obligée de quitter la lente vide et d'aller habiter près de son grand-père, qui, avec un cousin, plus âgé qu'elle de cinq ou six ans, était désormais le seul parent qui lui restât. Ce grand-père n'était autre que le vieux Peckel, le chef de la tribu laponne des Kilps, dans laquelle nous venons d'introduire le lecteur.

Les Lapons seront peut-être le dernier peuple de l'Europe chez lequel on retrouvera quelques vestiges de cette ancienne vie patriarcale qui fut, à un moment donné, la vie du monde, et qui, aujourd'hui encore, est restée pour quelques-uns un idéal de civilisation. La tribune laponne, en effet, est organisée comme le clan écossais : le chef est en quelque sorte le père de son peuple, et le lien du sang tempère et adoucit celui du pouvoir : la tendresse commande et l'amour obéit. Connaissez-vous des nœuds plus forts et une autorité à la fois plus puissante, plus respectable et plus sainte? Les traditions de la tribu faisaient voir à tous ses membres, 3?9 3

dans Peckel, le représentant en ligne très-directe d'une famille de ces chefs sous la conduite desquels leurs ancêtres étaient venus s'établir dans la partie septentrionale de la grande péninsule Scandinave. Ces familles, chacune dans sa tribu, avaient conservé une autorité que ne leur donnait aucune loi écrite, mais que reconnaissait le consentement unanime de la nation, plus fort que toutes les lois. En l'absence de tout pouvoir régulier, de toute hiérarchie religieuse exerçant sur eux une influence directe, réelle et continue, les Kilps s'étaient accoutumés peu à peu à voir dans Peckel la réunion de tous les attributs qui composent ailleurs le formidable ensemble de l'autocratie la plus absolue. Il était tout à la fois pouvoir législatif, exécutif et judiciaire : rien ne lui manquait, pas même la suprématie religieuse ; il est vrai qu'au lieu de l'exercer d'une façon régulière, il faisait une large part à la fantaisie, car, sous le prétexte assez spécieux qu'autrefois, avant l'introduction du christianisme en Laponie, — qui ne remonte pas à plus de trois ou quatre siècles, — ses ancêtres avaient rempli des fonctions sacerdotales, au nombre desquelles il fallait placer le sortilège et la divination, Peckel était resté, parmi les Lapons, sorcier et diseur de bonne aventure, aussi bien gouverneur du spirituel que du temporel. Le pauvre ministre suédois qui, une ou deux fois par année, venait faire sa tournée dans la tribu, était loin de pouvoir balancer son influence.

Ce vieux Peckel, parmi d'assez nombreux défauts, avait du moins quelques qualités : le respect de la race et l'orgueil du sang, qui tiennent souvent lieu de vertus à ceux qui n'en ont pas d'autres, s'exaltaient singulièrement dans son âme ; il aimait ses enfants pour eux et pour lui. On le savait.

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Bien accueillie sous sa tente, vivant près de lui, entourée des marques visibles de son affection, Norra reconquit bientôt dans la faveur de ce peuple mobile la place qu'elle avait perdue. On lui fit un mérite, après lui en avoir fait un crime, de la recherche de sa tenue et de l'élégance de sa mise; ceux-là Baêmes, ainsi qu'il arrive souvent, dit-on, qui l'avaient Je plus amèrement critiquée, furent désormais les plus ardents à la louer. Elle ne regagna point seulement ce qu'elle avait perdu, elle se vit au contraire entourée d'un prestige qu'elle n'avait jamais ni espéré ni désiré. Le Lapon, toujours jeune comme les peuples qui vivent encore dans le sein de la nature, s'enthousiasme aisément. Norra devint en peu de temps l'idole de sa tribu : on s'accoutuma à voir en elle un être supérieur. Peckel ne demandait pas mieux que d'accréditer cette idée, qui donnait un nouvel éclat à la gloire de sa famille ; il disait à qui voulait l'entendre que la jeune fille lisait l'avenir aussi bien que lui dans les signes du tambour sacré, et qu'elle était capable de jeter un sort ou de conjurer un maléfice comme jamais homme ne l'avait su faire. Ainsi, jeune, jolie, relativement instruite, d'un esprit dont la vivacité eût été remarquée partout, Norra passait pour une créature supérieure, un être à part; et à ceux mêmes auxquels sa jeunesse et sa bonté n'eussent pas inspiré l'affection,' ses talents reconnus et proclamés par tous eussent du moins commandé le respect. Mais de tels sentiments ont-ils jamais suffi à faire le bonheur d'une femme? On ne l'eût pas cru, sans doute, en regardant le front triste et l'œil rêveur de la jeune Laponne. Elle avait un cœur, et ce cœur s'ennuyait. Elle éprouvait un besoin que ne connaissent guère, dans ses exigences et sa délicatesse, les femmes de sa race : je veux dire le besoin d'aimer; mais l'éducation qu'elle avait reçue

jadis, trop supérieure à sa position présente, et les dangereuses comparaisons qu'elle pouvait faire entre ce qu'elle avait vu et ce qu'elle voyait, rendaient son choix, exigeant et sa préférence difficile; aussi n'avait- elle encore ni préféré ni choisi.

Il fallait bien; d'ailleurs, le dire à la louange des hommes de sa tribu : presque tous semblaient se rendre justice, et, satisfaits de conquêtes plus faciles, n'aspiraient point à la main de la petite-fille de leur chef.

Norra, en personne de bon sens qu'elle était, comprit bien que la Suède était désormais perdue pour elle, et qu'elle ne reverrait jamais Stockholm : après les premiers regrets passés, elle prit donc son parti de bonne grâce et songea bien moins à ce qu'elle avait perdu qu'à ce qu'elle allait retrouver. Sans doute, c'était là le parti le plus sage; mais il est des résolutions plus difficiles à tenir qu'à prendre, et notre héroïne devait bientôt s'en apercevoir. De son séjour à Stockholm il lui était resté plus d'idées qu'il n'en tient d'ordinaire dans la tête d'une Laponne ; ce voyage en lointain pays avait été pour elle comme une fenêtre ouverte sur un monde inconnu aux siens; elle en avait gardé pour toujours sur eux l'avantage qu'auront jusqu'à la fin des siècles ceux qui savent sur ceux qui ne savent point. Les Lapons sont, d'ordinaire, gens assez rusés, et l'on ne saurait sans injustice leur reprocher de manquer de finesse ; mais eurs finesses sont un peu de celles que le peuple a ugées et critiquées quand il a dit quelles sont cousues e fil blanc. Norra, au contraire, à la finesse qu'elle partageait avec eux, ajoutait cette habileté dans la conduite de la vie qui vient de la réflexion éclairée; aussi elle exerça bientôt sur tout le monde autour d'elle un ascendant dont ne se doutaient même pas la plupart de ceux qui le subissaient.

Elle parvint donc en très-peu de temps à endormir toutes les défiances et à faire accepter son empire.

Mais le ciel a voulu que les femmes fussent plus heureuses par la fascination qu'elles subissent que par celle qu'elles exercent ; le prestige qui rayonnait autour de Norra ne pouvait rien pour son bonheur ; et quand, blasée sur ses triomphes faciles et sans prix, la pauvre créature rentrait en elle-même, elle n'y trouvait que la solitude, le vide et la tristesse.

Cependant on parlait beaucoup sous les tentes de ce cousin, petit-fils, comme elle, du chef de la tribu, et qu'elle n'avait point encore vu : il était absent lorsque Norra vint s'établir chez Peckel. Les uns disaient qu'il était allé faire une chasse jusque dans les forêts de la Suède ; les autres assuraient qu'il était sur les côtes du Nordland, où il s'était montré plus d'une fois à pareille époque pour trafiquer avec des matelots finlandais, auxquels il vendait les peaux et ks fourrures des bêtes qu'il avait tuées.

On l'appelait Nepto, et on l'avait tant de fois vanté devant la jeune fille, qu'elle attendait son arrivée dans une préoccupation d'esprit singulière.

Soit qu'il eût un talent naturel de mise en scène, soit que le hasard l'eût servi, un soir quelle était seule sous la tente, Nepto se présenta devant elle comme une apparition. Plus grand que ne le sont d'ordinaire les Lapons, il portait une tunique courte qui s'arrêtait au-dessus du genou, et qui, serrée à la taille et prise juste aux épaules, laissait toute leur valeur à des formes annonçant la souplesse et la vigueur; son cou, jeune, nerveux, plus blanc que son visage et soutenant une tête

- élégamment attachée, n'était point emprisonné dans une cravate : il restait toujours libre et nu. Le hâle de la brise, le soleil et l'air des montagnes avaient bronzé son teint ; mais ses dents blanches, tranchantes, et qu'il montrait souvent, quand il mordait sa lèvre, ainsi qu'il arrive aux gens naturellement impatients, semblaient illuminer le bas de son visage, tandis que Tardent éclair de ses yeux noirs achevait l'expression fière et hardie d'une physionomie originale. Une petite toque en peau de castor, sans aucune sorte de visière, sur le bord de laquelle on avait planté en aigrette deux plumes de héron, était, pour ainsi dire, repoussée de sa tête, par une épaisse chevelure longue et noire. Ses bottes russes, collant sur le mollet, montant jusqu'à mi-jambe et brodées de fils de couleur, formant des dessins capricieux, complétaient ce costume, que le jeune homme portait avec une certaine grâce. Il tenait d'une main un beau fusil à deux coups, et de l'autre flattait un grand chien fauve qui était entré dans la tente en montrant les crocs.

Le hardi chasseur regarda la jeune fille avec des yeux qui ne prenaient point la peine de dissimuler leur curiosité, et comme le cérémonial n'est pas encore fort usité en Laponie et qu'il n'y avait là, du reste, personne pour l'introduire :

« Je suisNepto, dit-il, sans rien ajouter à ce nom, qui, dans son orgueilleuse pensée, valait à lui seul tout un long discours... Et toi, — car je connais toutes les femmes qui habitent sous nos tentes et cependant je suis certain de ne t'avoir jamais vue, — qui donc es-tu?

— Môi, je suisNorra, la petite-fille de ton grand-père.

— Par Jubinal, notre dieu! tu es ma cousine alors, et, vrai, j'en suis bien aise, fit- il d'un air do franchise et de bonne humeur. »

Et, s'approchant de la jeune fille, sans lui en demander la permission, et avant qu'elle eût le temps de s'en défendre, il l'embrassa joyeusement sur les deux joues.

« Très-bien, mes enfants, fit au même instant le vieux Peckel qui paraissait a l'entrée de la tente ; je vois que vous n'avez pas été longtemps à faire connaissance, et, par le diable ! tant mieux ! n'êtes-vous pas cousin cousine, après tout, et mieux encore quand vous voudrez? »

Norra, malgré ces paroles, ne regretta point la bienvenue qu'elle avait laissé prendre au nouvel arrivant : il allait peut-être apporter dans sa vie ce qui lui avait manqué jusque-là. Une sorte d'intimité s'établit bientôt entre les deux jeunes gens. Nepto avait un entrain et une verve qui faisaient faire à tout le monde les premiers pas, et s'il eût voulu rester, avec Norra, à l'amitié sans prétention, rien n'eût gâté la douceur de leur commerce. Norra ne se faisait point scrupule de s'avouer à elle-même que, depuis qu'il était là, sa vie était moins monotone et plus gaie. Mais le bouillant Nepto n'était point homme à se contenter de si peu : il lui fallait des avantages marqués, et il lui semblait n'avoir rien obtenu tant qu'il lui restait encore quelque chose à souhaiter. L'amitié de Norra lui parut bientôt trop ou trop peu, et il laissa parler clairement ses désirs, en toute franchise d'ailleurs, et en tout honneur comme un homme qui sent son prix, qui sait ce qu'il vaut, et qui ne demande beaucoup que parce qu'il est certain de pouvoir aussi beaucoup donner. Il voulait faire sa femme de Norra; et comme après tout leur race et leur fortune étaient égales, son ambition n'avait certes rien d'exagéré. Norra, en disant oui, eût d'ailleurs comblé les vœux secrets de son grand-père, qui ne désirait rien au monde plus que ce mariage.

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Elle dit non.

Ce refus étonna tout le monde, et, plus que tout le monde, celui qui en était l'objet. Gomme il ne pouvait supposer que Norra voulût épouser un autre homme qu'un Lapon, et qu'il se savait le plus riche, se croyait le plus spirituel et se jugeait le plus beau de sa tribu, il se déclara bientôt à lui-même que la résolution de sa cousine était inexplicable, et que les femmes étaient incompréhensibles : ce qui , pour un Lapon , ne me semble pas trop mal raisonné.

Il crut d'abord à un caprice de jeune fille, quoiqu en général les jeunes filles eussent eu jusqu'ici des caprices plutôt pour lui que contre lui : « Cela se passera, dit-il ; attendons ! » Il attendit, puis se lassa d attendre. Il était de sa nature violent et mal endurant, et ne reculait d'ordinaire devant aucun moyen, si énergique qu'il fût, d'écarter l'obstacle qui le séparait du but. Mais ici, par malheur, l'obstacle se confondait tellement avec le but, que le pauvre Nepto se sentait fort empêché ; et, comme ces chevaux dressés que l'éperon tourmente et que la bride retient, il rongeait son frein sans se cabrer.

Une fille n'est jamais mieux gardée que par un amant malheureux. Nepto avait établi une sorte de blocus autour de sa cousine.

Du reste, cette surveillance active et inquiète était pour le moins inutile. Les hommes de la tribu, un peu effrayés de son esprit et découragés par ses airs superbes, ne songeaient guères à braver les dédains de Norra : pour eux, son voyage en avait fai^une Suédoise.... et ils se tenaient respectueusement à distance. Il ne manquait point cependant de jolis garçons autour d'elle!... surtout l'été ! Je conviens que l'hiver, avec leurs habits de peaux de renne, leurs coiffures hérissées, leurs yeux rouges, leur face tannée et enfumée, les Lapons pou-

vaient bien manquer d'attrait pour une petite personne aussi délicate que Norra. Mais ils prenaient leur revanche avec les beaux jours. L'été, ils portent de fines tuniques de laine grise ou bleue, avec d'éclatantes broderies et des ornements singuliers; l'été, ils se livrent devant les femmes à toutes sortes d'exercices qui leur permettent de montrer leur souplesse et leur force, et ils déploient dans leurs chasses ce courage et cette audace qui partout charment et séduisent le cœur du sexe faible. Je sais bien qu'ils ne sont pas grands, mais leur taille est proportionnée à celle de leurs femmes : d'ailleurs on n'est grand ou petit que par comparaison, et je suis bien certain que si les Patagons venaient à Paris pour écrire leurs impressions de voyages , ils nous traiteraient, sans aucune révérence, d'avortons et de pygmées. Quoi qu'il en soit, et si avantageuse opinion qu'ils eussent d'eux-mêmes, les jeunes Lapons qui vivaient sous la houlette pastorale de Peckel regardaient Norra de loin, comme Adam et Ève faisaient du fruit défendu, avant les perfides conseils du serpent. Personne n'osa donc marcher sur les brisées de Nepto, et il resta maître absolu du terrain; s'il ne fit point de progrès dans le cœur de sa cousine, il ne put s'en prendre qu'à lui..., et peut-être à elle. Dans un cas comme dans l'autre, la vengeance n'était pas possible; elle eût frappé sur de trop chers objets pour qu'il se permît d'y songer : il n'y songea point. Une fois passée la première colère, comme sa passion était vraie, il résolut de prendre, pour atteindre son but, les seuls moyens qu'il crut propres à l'y conduire. Il fit à Norra la cour à sa façon : il essaya de la toucher par ses prévenances, ou de la gagner par ses présents. Pour elle, il alla dénicher, sur la cime escarpée des rocs, le fin duvet des eiders ; pour elle, il arracha à l'aigle marin les plus longues

pennes de ses ailes ; il passa deux mois dans une forêt pour doubler sa pelisse d'une fourrure de petit gris ; la peau d'un ours blanc, tué sur les îles de glace qui flottent autour du cap Nord, étendit sous ses pieds un tapis blanc et chaud, comme n'en foulent point toutes les reines. Il avait une adresse de mains singulière : personne ne savait mieux que lui broder avec des fils de cuivre ou d'étain, ceux-ci blancs comme l'argent et ceux-la jaunes comme l'or, des arabesques capricieuses et des dessins d'une bizarrerie charmante, pour égayer les tissus de vadmel dont elle faisait ses robes. Cet art sauvage a parfois des grâces singulières, et les machines les plus perfectionnées de notre civilisation ne produisent point de plus curieux effets que la main à demibarbare de ces naïfs ouvriers perdus dans les dernières brumes du Nord, et qui n'ont même point conscience des merveilles qu'ils enfantent.

Norra était donc la plus belle à ces foires de septembre où se réunissent pour les approvisionnements de l'automne les Suédois, les Quènes, les Norvégiens, les Russes, les Finlandais et les Lapons ; elle se parait sans scrupule de tous les dons de son cousin : elle lui eût fait tant de peine en les refusant ! C'était Nepto qui avait façonné le beau collier rouge dont la nuance éclatante rehaussait si bien le cou de neige de Snalla; c'était lui qui avait brodé avec les plumes changeantes de tous les oiseaux de son pays le petit sac pendu à la ceinture de Norra, et dans lequel la jeune fille portait son argent, ses ciseaux et son couteau. Un marchand de Drontheim en avait offert deux cents francs. ... Mais Nepto se trouvait mieux payé avec un sourire de sa cousine.

Cependant le pauvre garçon semblait jusqu'ici perdre ses soins et sa peine. Norra se montrait pour lui une sœur, une amie, une aimable et bonne camarade, rien

de plus. On eût dit qu'elle craignait surtout de s'engager vis-à-vis de lui et qu'elle saisissait précisément l'occasion de chaque nouveau présent qu'elle avait reçu pour faire aussitôt preuve d'indépendance : elle ne voulait point qu'il pût jamais se croire aucun droit, et elle s'arrangeait de façon à ne lui point laisser d'espéraDce ; il fallait qu'il sût bien que ses présents ne tiraient point à conséquence, et qu'elle ne les recevait pas comme les arrhes d'un marché. Aussi, c'était précisément quand il avait le plus donné que Nepto se voyait le moins bien traité. Si, de la part de la jeune fille, cette conduite était quelque peu cruelle , elle était du moins loyale et franche, et elle ne modifiait en rien celle du jeuue homme. Sans avoir précisément la finesse d'un roué, et elle est aussi inutile qu'impossible à celui qui a dans le cœur un amour vrai, Nepto avait la perspicacité de tout être qui aime. Rien de ce qui se passait dans l'âme de Norra n'échappait à son clair regard ; mais comme c'était, après tout, un être plus passionné que sentimental, et qu'il espérait bien, un jour ou l'autre, arracher à sa cousine, par lassitude, sinon par tendresse, le mot qui la ferait sienne, il s'exhortait au calme et se résignait à l'attente; plus tard, quand elle serait sa femme, si elle l'avait fait par trop souffrir.... mais ce temps-là n'était pas encore venu ; il ne fallait point prévoir les choses de si loin! se disait-il quelquefois, et alors un demisourire, peu rassurant pour sa future, plissait ses lèvres minces.

L'arrivée des deux jeunes Suédois au camp de son grand-père donna un accès d'humeur à Nepto. Il avait du sang mogol dans les veines, et il ne voyait point sans une secrète et amère irritation l'influence toujours croissante sur sa nation de celui qu'il appelait assez dé-

daigneusement le roi de Stockholm. Nepto était le dernier des patriotes lapons. Il s'indignait de la présence des deux étrangers dans la tribu : ils n'y pouvaient venir, pensait-il, qu'avec des intentions mauvaises; jamais un Suédois ne s'était approché d'eux sans qu'il en résultât aussitôt quelque malheur. Que leur voulait-on encore ? N'étaient-ils point déjà trop esclaves? pourquoi cette surveillance continue ? A quoi bon ces nouveaux plans que l'on se mettait en peine de dresser? Qui donc avait besoin d'une carte de Laponie? Les Lapons la connaissaient assez, et les autres n'avaient point besoin de la connaître : il faudrait bientôt numéroter les arbres de leurs forêts et marquer la croupe de leurs rennes !

Mais, au milieu de ces ennuis, Nepto avait du moins le bonheur de n'être pas jaloux des nouveaux' venus. Il savait trop quelles haines profondes, des haines de races, séparent les Suédois et les Lapons ; il connaissait trop ces antipathies séculaires, que rien n'a calmées, pour ne point regarder comme une impossibilité monstrueuse toute union de l'une avec l'autre. Cette conviction, si sûre d'elle-même qu'elle pût être, ne le dispensait point, d'ailleurs, d'une active surveillance : « Qui bien se garde, bien se trouve!... » c'est là un proverbe à l'usage des amoureux de tous les pays.

Pendant les premiers temps, Nepto n'avait donc rien observé de suspect. Elphége s'occupait autant de rennes que des femmes, et il était facile de voir que Lapons et Laponnes n'étaient pour lui rien autre chose que des modèles. D'ailleurs, ce garçon jovial et laid ne semblait point avoir en lui l'étoffe d'un amoureux. Depuis qu'il était triste, Nepto avait un profond mépris pour les gens trop gais; il ne s'imaginait pas qu'un homme qui riait toujours pût jamais être un rival dangereux; il regardait la passion comme chose plus sé-

rieuse que ne le font d'ordinaire les hommes de son âge et de son pays, et il ne pouvait point, sous son apparente légèreté, deviner 1 anie de l'artiste.

Quant à Henrick, l'orgueil qu'il laissait voir, le sentiment de sa propre supériorité, qu'il ne prenait même pas la peine de cacher, son dédain pour la race si souvent humiliée des Lapons, ne lui semblaient point des moyens particulièrement propres à gagner au jeune officier le cœur d une fille aussi fière que Norra. Le naïf enfant des déserts, qui n'avait étudié le monde que dans la tente de son grand-père ou sous les huttes de Kautokeino 1 , ne savait point que les difficultés attirent souvent l'amour, qu'il aime les contrastes, et que les obstacles, par l'espérance qu'il a de les vaincre, ne font qu'irriter son ardeur. Nous devons cependant convenir que rien ne pouvait faire supposer chez Henrick la moindre arrière-pensée dont Norra fût l'objet. C'est à peine si, dans les premiers temps, il avait seulement pris garde à elle ; si plus tard il s'était montré envers la jeune fille poli, prévenant, presque affectueux, ces attentions n'avaient rien de compromettant — Nepto, d'ailleurs, n'en avait pas été témoin. Henrick était vis-à-vis d'elle absolument ce qu'il eût été pour une jolie enfant ou pour un bel animal, gracieux favori de son maître. Il n'y avait là rien qui fût de nature à troubler les plus délicates susceptibilités d'un rival éconduit. D'ailleurs, Nepto, qui avait pour principe que tout était de bonne guerre en amour, ne s'était pas privé du plaisir de jeter un coup d'œil plus ou moins discret dans les cartons de l'officier, et il y avait découvert, non sans un secret plaisir, un portrait de femme, ne ressemblant en rien à : celui que l'ami Elphége fai-

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