Vikings
naviguer sur nos lacs, ils effleurent jour et nuit les plus redoutables écueils, et affrontent les plus terribles tempêtes.
Assise à côté de son grand-père, Norra, en les voyant venir, sentit que sa poitrine battait plus vite. Notre cœur est toujours là où est notre amour. Depuis que Henrick avait mis la mer entre elle et lui, la pensée de la pauvre fille était devenue voyageuse. Ce n'était plus les bergers ni les chasseurs qui Pintéressaient. Elle eût donné son troupeau pour une barque ! N'était-ce point avec les barques que Ton franchissait les détroits, et que Ton abordait à ces îles, gardées par les flotsjaloux, qui lui dérobaient son trésor?
Elle fit donc aux deux matelots le plus aimable accueil; les engagea cordialement à s'asseoir, et leur laissa entendre qu'elle parlerait pour eux à son grandpère.
Les deux matelots se disposaient à faire un voyage aux îles Lpffoden, où se trouvaient des pêcheurs russes, auxquels ils voulaient porter de la viande fraîche et des fourrures. Mais la distance était grande et leur barque petite, le passage difficile et l'équipage peu nombreux. Ils venaient . donc prier le vieillard, dont la réputation de sorcier était établie solidement à plus de vingt milles à la ronde, de leur accorder des vents favorables.
« Eh mais ! où voulez-vous que j'en prenne? murmura Peckel, d'un air de mauvaise humeur, beaucoup moins réelle qu'apparente, car, au fond, il ne laissait point que d'être assez flatté du cas que l'on semblait faire de sa science : croyez-vous, ajouta-t-il, que j'en tienne des provisions, et que j'en aie de rechange dans mes coffres?
— Père, répondit un des Lapons, dont le regard à la fois caressant et fin annonçait un véritable diplomate
en herbe, nous savons que tu peux tout ce que tu veux, % et nous ne te demandons presque rien.
— Eh bien! parlez, que vous faut-il?
— Le vent d'est, pour nous pousser de terre jusqu'aux îles, le vent d'ouest, pour nous ramener des îles vers la terre. »
Tout en parlant ainsi, le Lapon avait tiré de son sac deux pièces d'argent qu'il plaça sur la table à côté du vieillard. Peckel s'en empara et les fit disparaître avec l'habilité du plus merveilleux prestidigitateur.
« Je ne sais, dit le patriarche des Kilps, après toutefois qu'il eut encaissé la monnaie, je ne sais si je devrais vous accorder ce que vous me demandez là. Les gens du roi n'aiment pas que Ton ait commerce avec les esprits, et ils mettent assez volontiers leurs agents à la poursuite de nos dieux. Qui me dit que vous n'êtes pas des espions envoyés par eux pour me trahir I
— Peckel, fit l'autre pécheur, celui qui n'avait pas encore pris la parole, quand donc as^-tu vu qu'un Lapon ait jamais été trahi par un Lapon? Nos dieux sont tes dieux ! Laisse là les chrétiens, leurs prêtres et leurs bourreaux : ils ne viendront jamais te chercher jusqu'ici. ... Et s'ils y venaient ils nous trouveraient sur leur chemin.... Prends donc cette pièce encore! elle a été frappée à la monnaie de cette noble ville deNidaros, qu'ils appellent Drontheim; elle est de pur argent. Donne-nous des enchantements d'aussi bon aloi.
— Père, fit Norra, qui connaissait assez son aïeul pour savoir que son intervention n'était point nécessaire, et que la demande des deux Lapons était accordée d'avance, mais qui voulait se concilier leurs bonnes grâces, père, exauce la prière de ces amis ; ils sont assez malheureux ceux qui s'en vont sur la mer! ajouta-t-elle avec une nuance d'attendrissement dans la voix que l'o-
reille de son grand-père eût pu noter, si elle eût encore été sensible à autre chose qu'au son métallique des écus.
— C'est bien! dit-il, puisque ma petite fille intercède pour vous, je vais prier le dieu des tempêtes, et vous composer un charme : sortez , cependant, que je puisse prononcer les formules magiques; allez vous asseoir à l'entrée de ma tente ; quand tout sera préparé, on vous fera prévenir. »
Les deux jeunes Lapons obéirent sans répliquer. Une fois resté seul avec Norra, qui ne se permit point de le regarder, Peckel fouilla dans un grand coffre, caché sous un amas de fourrures et de vêtements, et il en retira une corde de la grosseur du petit doigt, tout hérissée de nœuds de différentes formes et de diverses dimensions. Il coupa deux de ces nœuds, et les remettant à sa petite fille :
« Va, dit-il; porte-leur ce qu'ils attendent : ce sont des charmes tout-puissants; qu'ils partent, et qu'ils reviennent en joie ! S'ils ajoutent un spécies de plus, tu sais, petite, que c'est à moi qu'il revient. »
Norra s'éloigna à grands pas; mais elle fit ce que d'ordinaire on appelle au théâtre une fausse sortie, et, une fois arrivée sur le seuil, au lieu de le franchir, elle se retourna, curieuse comme une fille d'Eve, pour voir ce que faisait son grand-père.
Peckel, qui ne se croyait point observé, remit la corde magique sous une des peaux qui lui servaient de couverture, puis il s'en alla, tout trébuchant, dans un autre coin de sa tente , ou il s'agenouilla devant un coffre que fermait une énorme serrure, et avant d'y enfermer les deux spêcies dont il allait grossir son trésor, comme un enfant ou comme un avare, il prit plaisir à les faire sonner l'un contre l'autre.
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Norra, le voyant si profondément absorbé dans cette occupation grave, crut qu'elle pouvait tenter un coup hardi; rapidement, sur la pointe des pieds, retenant son souffle, elle revint vers le lit, et s'einparant , à son tour, de la corde, elle en coupa deux nœuds : elle les enveloppa dans un morceau d'étoffe, puis les enferma dans un petit sac de cuir.
Quand ce fut fait, elle sortit de la tente et alla trouver les deux marins , qui fumaient k l'entrée avec cette nonchalante et paisible indifférence de gens dont la vie est plus longue que la tâche, et qui auront toujours du temps de reste.
« Tenez! leur dit-elle, voici ce que vous avez demandé à mon grand-père ; ce charme est un des meilleurs qu'il ait jamais composés : il vous conduira où vous voulez aller; il vous ramènera ici. »
Les deux marins, remerciant la jeune fille, se levèrent pour partir.
« Attendez! vous savez que c'est grâce k moi que vous avez obtenu votre demande : il s'agit maintenant de me rendre à votre retour un léger service.
— Parle !
— Eh bien! fit la petite Laponne, k voix basse et très-rapidement, bien loin d'ici, dans quelque île, sur votre route, je ne saurais dire laquelle, vous rencontrerez peut-être un jeune officier suédois : c'est un ami des Lapons ; il m'a arrachée aux mains des Quènes ! Sans rien lui dire, vous lui remettrez ce petit sac; ou je me trompe fort, ou il saura de quelle part il lui vient. Et maintenant, continua-t-elle , comme si elle eût déjk voulu savoir son talisman entre les mains qui lui étaient chères , partez sur-le-champ ; profitez de la mer et du soleil, et revenez avant les mauvais jours. »
Les deux Lapons promirent tout ce que Ton voulut
et partirent. Rassurée, le cœur presque joyeux, Norra rentra dans sa tente. La petite Laponne, qui avait toujours écouté avec autant d'attention que de respect les instructions du ministre, et qui, au jugement même de Johansen, était la meilleure chrétienne de sa tribu, n'en accordait pas moins une efficacité toute puissante aux sortilèges , aux charmes et aux enchantements de son grand-père.
C'est que la surnaturelle et divine lumière de la religion révélée n'a pas encore éclairé l'âme tout entière des Lapons ; presque toujours il reste en eux quelque recoin obscur, où la superstition règne encore, et où, malgré les efforts des missionnaires, la foi ne pénètre pas. Ces derniers vestiges d'un paganisme séculaire dans des intelligences à peine sorties des limbes de l'idolâtrie, résistent à tous les efforts. Vous croyez avoir arraché la plante maudite : tout à coup les racines rejettent et l'on voit paraître des pousses nouvelles. Dans ces âmes naïves, auxquelles il sera sans doute peu demandé parce qu'elles ont peu reçu, et qui trouveront Dieu clément, vous rencontrez souvent un bizarre mélange de vérités et d'erreurs. Norra était sincère quand elle s'agenouillait au fond de sa tente pour adorer Jésus et prier Marie; elle était sincère quand elle envoyait a Henrick le talisman qui devait conjurer les tempêtes et enchaîner les vents.
Séparés du reste du monde, les Lapons n'ont point, même entre eux, de communications régulières. L'usage des lettres leur est à peu près complètement inconnu et les facteurs de k poste ne soulèvent jamais la portière de leur tente.
Ils n'en sont pas moins assez promptement informés de tout ce qui se passe dans leur pays. Les nouvelles
semblent courir toutes seules sur la terre sonore, et passer d'une tribu à l'autre avec une incroyable rapidité. Trois semaines après que Norra avait envoyé à Henrick un bout de la corde enchantée, elle apprit qu'il était revenu sur le continent. Elle en fut heureuse, quoique la nouvelle résidence de l'officier fût encore plus éloignée de la sienne ; mais elle avait une façon à elle de compter les distances : deux lieues en mer lui paraissaient plus redoutables que vingt sur le plancher des rennes.
Sur ces entrefaites, un homme que l'on n'attendait point de sitôt se présenta dans la tribu : c'était le ministre Olaf Johansen, dont le retour devançait l'époque ordinaire de sa venue.
Olaf avait toujours eu dans la famille de Peckel une influence ou, pour mieux dire, une autorité qu'on ne lui avait accordée dans aucune tribu. Le missionnaire reconnaissait cette confiance, qui était presque de la soumission, par une affection véritable et un intérêt sincère. Quand il eut appris par les uns et par les autres ce qui s'était passé cette année-là chez le patriarche et parmi les siens, — depuis qu'il les connaissait, jamais tant d'événements ni de plus graves ne s'étaient accumulés sur leur tête, — le vertueux ministre ne put s'empêcher de frémir à la pensée des dangers de toule sorte qui avaient menacé ses amis : il blâma sévèrement le duel de Nepto avec Mickaël ; il fronça le sourcil quand il sut que la jeune fille avait passé près d'un mois loin des siens, en plein gaard norvégien, et que, sous prétexte d'aller reconduire Elphége, elle s'était, en réalité, lancée à la poursuite de Henrick : la chose lui parut monstrueuse ; le digne prêtre, qui jugeait les choses à son point de vue, n'eût jamais pu s'imaginer que sa petite Norra fût capable de se permettre une si grosse irrégularité — le bon Olaf ne trouvait pas un autre mot. — Grâce à Dieu il lut si clairement dans les
yeux de cette fille de la nature tous les signes de la conscience honnête, qu'il comprit, quand il n'était pas encore trop tard, qu'elle n'avait pas même l'idée du mal.... et il s'arrêta avant d'avoir prononcé d'imprudentes paroles qui eussent porté dans cette jeune âme le trouble avec la lumière ; il comprit que ce n'était point d'après les règles convenues et acceptées qu'il fallait juger cette enfant à demi sauvage, qui suivait toujours, sans trop s'en rendre compte à elle-même, les violentes impulsions de son cœur.
Quant à Nepto, Olaf n'avait rien à lui dire : Nepto était sans doute moins superstitieux que la plupart des hommes de sa tribu; mais il avait un autre défaut, qui le rendait peut-être plus inaccessible aux exhortations et aux conseils du missionnaire : Nepto était légèrement esprit fort ; il ne croyait guère qu'à ce qu'il voyait. C'est là l'espèce d'hommes qu'aiment le moins les prêtres, à quelque religion qu'ils appartiennent, sans doute parce qu'ils savent que ce sont précisément ceux sur lesquels ils ont le moins d'empire. Du reste, depuis la mort de Mickaël, on peut dire que la conduite de Nopto l'avait rais à l'abri de tout reproche; il avait montré {put à coup une dignité et une réserve que Ton ne pouvait assez louer, pour peu que Ton voulût bien songer à ce qu'avait été sa vie jusque-là.
La longue présence des deux Suédois, leur contact journalier avec lui, l'étude de leurs façons, si différentes des siennes, cette exaltation contenue, mais réelle, qui se trouve tpujours au fond d'une grande passion, tout cela avait sensiblement modifié la manière d'être du jeune Lapon; mais, en même temps, tout cela semblait avoir enlevé au missionnaire ses moyens ordinaires d'influence et d'action. C'est ce qu'il devina tout de
suite ; aussi ne voulut-il rien tenter. Il est vrai que, même le pouvant, il n'eôt pas eu beaucoup à réformer. Nepto ne parlait jamais de Henrick; si par hasard son nom arrivait dans la causerie, il ne fronçait plus comme autrefois son noir sourcil ; il n'adressait presque jamais la parole à Norra, et en toute circonstance il était avec elle ce qu'il devait être. En un mot, tout chez lui annonçait l'intention fermement arrêtée de lui prouver qu'il entendait désormais rester étranger à sa vie.
Le vieux Peckel, épuisé parles fatigues, l'inquiétude et le chagrin de ses dernières épreuves, bien plus encore que par lage, — car la vieillesse des Lapons, assez pareille aux belles journées de leur été, se prolonge en un crépuscule serein que rien n'abrège et que rien n'altère, — le vieux Peckel, aprèè avoir lutté quelque temps contre le mal, tomba tout à coup.
Il n'avait pas encore quatre-vingts ans. En Laponie, où il y a plus de centenaires que partout ailleurs, on peut dire que c'est là une jeunesse relative.
Le patriarche des Kilps sentait ses forces sensiblement décroître; ses petits - enfants le voyaient pencher sur son déclin rapide ; l'illusion ne leur était déjà plus permise. Apportée^ par une voie sûre à Johansen, alors en tournée dans une tribu voisine, ces nouvelles avaient hâté sa venue. Il était accouru près de lui, attiré non pas seulement par ce zèle de la maison de Dieu qui dévore les vrais serviteurs, non pas seulement par le désir très-sincère de ramener une âme égarée. La conversion définitive de Peckel avait pour le missionnaire un tout autre intérêt.
Le vieillard, en effet, quoique le plus souvent soumis en apparence, s'était cependant montré parfois assez hostile aux idées que représentait le missionnaire; il lui avait fait, en plus dune rencontre, une
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sourde opposition; parfois même il s'était posé, vis-à- Vis du prêtre chrétien, sur un pied d'égalité, ou dans une sorte d'antagonisme que celui-ci ne pouvait point admettre. On eût dit que le Lapon, parlant au nom de ses dieux, comme Olaf au nom du Christ, menaçait à chaque instant d'élever autel contre autel. Ce n'était point qu'il fût systématiquement ennemi des dogmes chrétiens : il leur était tout simplement indifférent ; mais, par malheur, il avait trop d'intérêt à leur faire une secrète opposition. On connaît l'âme crédule et l'esprit superstitieux de cette race ignorante des Lapons qui trouvent moins aisé de croire à Dieu qu'au diable.
La Laponie a été le dernier pays de l'Europe où les idoles aient trouvé des adorateurs : aujourd'hui encore, elle s'incline devant les images taillées de ses mains dans le bois ou dans la pierre. Elle entoure ses devins et ses sorciers d'une confiance qui va jusqu'à la foi, d'une vénération voisine du culte. A l'exemple de ce qui arriva jadis dans les grandes familles du patriciat romain, oii c'étaient les plus vieux noms et les plus illustres personnages qui prenaient les titres et remplissaient les fonctions d'augure, pour enlacer et retenir leurs humbles clients dans des liens sacrés, de même, en Laponie, ce sont presque toujours les chefs de tribus qui se réservent le lucratif privilège d'exercer la divination et de pratiquer la magie. C'était là tout à la fois une source de considération et une source de revenus ; aussi , poussés par ces deux grands mobiles : la considération et l'intérêt, l'honneur et l'argent, qui s'attaquent à deux formes différentes d'une seule et même chose, — l'égoïsme, — c'est-à-dire au plus fort comme au plus universel des sentiments humains, les chefs lapons, rusés et avides, n'avaient garde de renoncer à tant d'avantages à la fois; on comprend donc que, sans
lutter ouvertement contre les prêtres, qui avaient pour eux l'appui trop souvent décisif du pouvoir central (car, en plus d'une occasion, on a essayé de convertir par la force, et trop souvent ceux qui tenaient la croix d'une main montraient de l'autre une épée) , ils y faisaient une opposition prudente mais énergique, et ils maintenaient ainsi dans un antagonisme qui, pour être caché, n'en était peut-être que plus dangereux, les vieilles doctrines en face des nouvelles. De tous ces chefs de tribus qui, en s'unissant, auraient pu former une confédération si puissante, le vieux Peckel était certainement le plus intelligent et le plus habile. On pourrait peut-être ajouter avec non moins de vérité qu'il était aussi le plus avide.
Olaf Johansen ne s'y était pas plus trompé que ses prédécesseurs. Aussi, malgré l'ardeur sincère de son prosélytisme , avait-il fini par renoncer à l'espérance de jamais amener ce rusé personnage à quitter les pratiques grossières dont il se trouvait si bien. Il avait essayé vainement des conseils et des prières : tout avait échoué sur un homme qui trouvait trop d'avantages à ne se laisser ni toucher, ni convaincre. Sans doute Olaf eût pu comme d'autres suppléer à la persuasion par la force ; mais de telles extrémités répugnaient à celte âme douce et tendre, vraiment chrétienne. Olaf était de ceux qui ne veulent, sous aucun prétexte, que 1 apôtre soit doublé d'un bourreau; il savait que Dieu n'aime point les conversions violentes, et que le ciel ne se complaît qu'au don des cœurs libres. Il rendait cette justice au Lapon, qu'il ne s'était jamais montré méchant envers lui; il avait toujours laissé les siens parfaitement libres d'accomplir leurs devoirs religieux : ses ■enfants étaient baptisés; il avait même, à chacun de ses voyages, accueilli Johansen avec déférence et res-
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pect; jamais il ne s'était refusé à payer les dîmes fixées par les ordonnances royales, et, quand l'occasion s'en était présentée, il avait toujours pris soin d'y ajouter quelque surcroît, peu important sans doute, mais qui prouvait du moins son bon vouloir. Il est vrai, qu'en l'absence d'Olaf, Peckel avait plus d'une fois remplacé les cérémonies chrétiennes par des rites payens ; qu'il avait prétendu enterrer les morts à sa manière, et qu'il assurait que l'on était tout aussi bien marié par lui que par un autre ; plus d'une fois, à la suite des exorcismes par lesquels le missionnaire avait chassé les démons, il avait essayé par des incantations de rappeler aussitôt ceux qu'il nommait avec une certaine emphase « les dieux de ses pères. »
Johansen avait compté que le temps apporterait quelque remède à une situation qui lui semblait déplorable ; il espérait des années ce qu'il ne pouvait obtenir de ses efforts. Mais quand il eut appris la maladie aussi grave que soudaine du chef des Kilps, il comprit toute l'importance qu'il y aurait pour lui à le réconcilier, au moment de la mort, avec l'Église officielle. A aucun prix, il n'eût voulu le laisser périr dans l'impénitence finale : il ne s'agissait pas seulement d'une âme, mais d'une race à sauver. Le missionnaire résolut donc de consacrer tous ses soins à cette difficile conversion.
Quand il arriva dans la tribu, il y avait déjà huit jours que le vieillard ne se levait plus; il y en avait quinze qu'il n'avait paru au seuil de sa tente.
L/agitation qui régnait parmi les Kilps eût suffi à faire voir quelle grande place il tenait chez eux, et à quel point tout ce qui le regardait intéressait, passionnait la foule. Ce ne pouvait être là pour notre apôtre qu'une raison de plus de travailler activement, ardemment, h la grande œuvre qu'il avait entreprise.
Quand les Lapons aperçurent le ministre, qui s'avançait vers eux sur la crête des grands rochers surplombants le fjord, ils coururent au devant de lui, et lui crièrent de loin : « Viens vite, car notre père va mourir! »
Se pressant autour de lui , comme les brebis autour du chef de leur troupeau, ils firent tous ensemble dans leur camp une entrée quelque peu tumultueuse : bien^ tôt tout le monde se trouva devant la tente de Peckel. Ils voulaient tous y pénétrer avec lui, et ce fut à grand' peine qu'Olaf parvint à les retenir et à les arrêter sur le seuil.
Quand il entra dans la tente, il trouva le vieillard étendu sur ses fourrures, au milieu de son habitation; il avait quitté son lit pour laisser les siens circuler autour de lui plus facilement. Ses deux enfants se tenaient à son chevet; Nepto d'un côté, Norra de l'autre . Il était facile de voir que sa faiblesse était extrême. De temps en temps il murmurait quelques paroles ; puis, comme accablé, il retombait dans de longs silences. En voyant entrer le ministre, il se souleva sur son coude et le regarda fixement ; puis il se retourna vers Nepto, en lui disant :
« C'est toi qui Tas fait venir? Je ne suis pas encore mort ! »
r— Ce n'est pas moi, répondit Nepto.
— Eh bien ! oui, dit Peckel en se tournant brusque-? ment vers le ministre, je vais mourir!
— Quand il plaira à Dieu, qui a compté tous les cheveux de nos têtes! répondit Johansen : l'important est de bien mourir! »
Le vieux Lapon hocha la tête sans rien répondre ; mais, pour un physionomiste tant soit peu exercé, l'expression de son visage signifiait assez clairement
que l'important pour lui eût été de ne pas mourir du tout.
« J'espère, poursuivit Olaf, que tu vas mourir en chrétien.
— Comme j 'ai vécu ! »
La réponse ne parut point trop rassurante au missionnaire; mais il ne lit rien voir de son inquiétude. Il s'assit au chevet du lit, tout près du moribond. Nepto et Norra Estaient discrètement mis à l'écart pour laisser une liberté plus grande à l'entretien suprême. Olaf, en ce moment, avec une onction touchante, commença de lui parler des grandes vérités du dogme chrétien, et lui fit entendre ces paroles pleines de consolation et d'espérance, qui tant de fois aidèrent les âmes à partir.
Mais il s'en fallait que ce pieux dictame ramenât la paix dans la conscience troublée du vieux pécheur, car il continuait de s'agiter sur sa couche, se tournant d'un côté et de l'autre, et ne répondant aux exhortations pieuses que par des grognements confus ou des interjections impatientes. Tout à coup, il fit un grand effort, et élevant la voix :
« Nepto, mon fils Nepto, porte-moi dehors; je mourrai plus doucement au grand air, et avec la lumière du soleil, pour réjouir mes yeux éteints. »
Si Johansen eût été complètement rassuré sur les dispositions religieuses et morales de celui qu'il assistait avec un zèle si louable, il eût été très-heureux de lui entendre exprimer un tel désir, qui pouvait peutêtre amener la rétractation publique des erreurs trop longtemps et trop chèrement entretenues par le chef de la tribu.
Malheureusement il n'avait pas assez de confiance dans les dispositions intérieures de Peckel, pour se croire certain de cet heureux résultat.
Ce ne fut donc point sans une certaine inquiétude qu'il vit Nepto faire signe à cinq ou six hommes, et prendre avec eux les peaux et les tapis qui servaient de couche funèbre à son aïeul, pour le transporter à l'entrée de sa tente. Il n'osa cependant faire aucune objection : il savait trop bien qu'il n'avait pas la moindre chance d'être écouté.
Peckel, une fois dehors, éprouva tout d'abord comme un sentiment de bien-être, en aspirant la fraîcheur de la brise marine qui soufflait du fjord; mais ses yeux fatigués ne purent supporter l'éclat de la vive lumière; il les couvrit de sa main tremblante.
« Mon fils, dit-il encore à Nepto, tourne-moi du côté de la montagne. »
On sait que toutes les races du Nord attachent des idées religieuses d'une nature particulière au spectacle des hauts lieux: souvent les montagnes furent pour eux comme les autels de la nature, appelant leur culte, et préparés d'avance pour leurs sacrifices. Plus d'une fois, même en ces derniers temps, — Olaf le savait, — les Lapons s'étaient réunis sur les montagnes pour y adorer — dans des enceintes de pierres assez pareilles aux cromlechs druidiques, et auxquelles ils donnent le nom de Seitlie --. leurs principales divinités : le grand dieu Jumala, souveràin du ciel, représenté sous la figure d'un homme portant une couronne de verroterie, un collier de clinquant, et une tasse d'argent sur ses genoux; Aijecke, personnification de la force et de la bonté, qui n'a pour image qu'un tronc de bouleau, grossièrement façonné, dont la racine représente sa tête; Stoura-Passe, qui tient sous son pouvoir les oiseaux du ciel, les poissons de la mer, les bêtes de la terre, et Sarakka qui préside aux enfantements, et Jabbe-Àkka, déesse de la mort.
Cette première demande sembla donc au missionnaire d'un assez fâcheux augure, car il devina tout de suite dans quelle disposition d'esprit devait être le malade qui la faisait. Il comprit immédiatement qu'une lutte allait être inévitable et qu'il aurait affaire à forte partie ; mais il jugeait trop bien les choses pour ne pas voir que cette lutte il lui serait impossible de ne la point accepter; il ne lui restait donc plus qu'une ressource : c'était de la faire tourner à l'avantage de l'âme qu'il voulait sauver et de la foule trop nombreuse qu'elle allait avoir pour témoin. Il n'y avait plus à reculer maintenant; tout un peuple l'écoutait.
a Peckel, demanda-t-il au mourant d'une voix forte, crois-tu au Christ ?
— Je crois en tous les dieux, répondit le Lapon.
— Il n'y a qu'un seul Dieu, dit le missionnaire d'un ton ferme.
• — G'est-a-dire que tu n'en connais qu'un, riposta le moribond, -décidé à se défendre pied à pied, avec une obstination qui parut au pauvre prêtre un des plus épouvantables artifices dont le malin esprit se pût servir pour perdre une âme et en égarer bien d'autres; tu n'en connais qu'un, et il est l'ennemi des nôtres : avant votre arrivée dans nos pays, nous adorions, nous aimions tous les dieux de nos pères, et ils nous protégeaient et ils nous rendaient heureux ; qu'a donc fait de plus pour nous le tien, que tu dis si grand ?
— Il vous a délivrés de l'erreur !
— Il eût mieux fait de nous délivrer de l'impôt. »
Le prêtre commença de soupçonner qu'il n'aurait point si aisément raison de cet aveuglement volontaire, plus dangereux cent fois qu'une naïve ignorance.
— Peckel, reprit-il d'un ton grave et triste, je regrette l'obstination coupable avec laquelle tu résistes à
Di
la grâce de Dieu, que je viens Rapporter. Ta vie a été longue et nombreuses sont tes fautes ; tâche d'en diminuer le poids par la sincérité de ton repentir et de tes aveux; déclare devant tous ces hommes, si malheureusement trompés par toi, déclare que tu ne orois ni au sortilège, ni à la magie, ni aux charmes.
— Eh ! comment veux-tu que je ne croie point à ce que j'ai pratiqué toute ma vie ? Demande à ceux à qui j'ai prédit l'avenir, à qui j'ai donné, selon leur désir, ou le beau temps ou la pluie, ou le calme ou la tempête; oui, demande-leur si mes sortilèges sont des mensonges, mes charmes une imposture ! »
Le vieux Peckel parlait encore, quand une épouvantable quinte de toux vint ébranler sa frêle careasse, comme un vent d'orage une maison en ruine.
On crut qu'il allait passer.
Norra s'approcha de lui, essuya la sueur de son front, et lui présenta une infusion de feuilles d'angélique.
« Non! de l'eau-de-vie ! * murmura le vieillard.
Cette demande pouvait paraître étrange de la part d'un mourant; mais, pendant toute sa maladie, le Lapon n'avait point voulu d'autre remède que ce terrible excitant, qui, dans sa position critique, pouvait devenir un toxique mortel.
Norra fit ce que lui demandait son grand-père. Peckel trempa ses lèvres dans le breuvage ardent ; une rougeur faible, indécise, revint d'abord à ses pommettes, qu'envahit bientôt une nouvelle pâleur.
Tout le monde comprit que c'en était fait de lui, et le ministre, voulant au moins que le dernier moment signalât un retour à la vérité, et, selon la belle parole de l'Écriture, « qu'il mourût dans le Seigneur ! * lui dit en se penchant vers lui :
«Peckel, tu vas mourir; recommande ton âme au Christ !
— Au Christ et à Jumala ! » murmura le vieillard, d'une voix faible comme un soupir.
Ce fut la dernière parole qu'il prononça en ce monde. Une minute après, il fut pris d'une agitation convulsive ; de longs frissons passèrent sur lui et le secouèrent ; un soubresaut violent le fit bondir à moitié hors de sa couche, sur laquelle il retomba lourdement. Il ouvrit tout grands ses yeux que depuis longtemps il tenait à demi fermés; il regarda le soleil, alors au dessus de sa tête , au milieu de sa carrière céleste, et chercha la cime de la montagne, étincelant sous son diadème de neige argentée ; puis les muscles de sa poitrine se gonflèrent, il voulut aspirer une bouffée d'air pur ; mais l'air même ne pouvait plus passer à travers sa gorge crispée, le souffle manqua à ses poumons, et il demeura un moment comme pâmé.
Il revint cependant à lui.
Olaf s'était reculé de quelques jpas, recueilli dans sa prière. Il comprenait qu'une plus longue persistance était inutile, et que ces exhortations mal venues auraient un résultat tout contraire à celui qu'il se proposait, c'est-à-dire qu'il ne ferait qu'irriter davantage cette âme aveuglée par le préjugé* et obscurcie jusqu'à l'heure suprême par des pensées terrestres. Il se borna donc à invoquer pour lui, dans une prière silencieuse, la source éternelle de toute miséricorde et de tout pardon.
Cependant une faible étincelle se ralluma dans l'œil éteint ; le patriarche des Kilps tendit une de ses mains vers Nepto, l'autre vers Norra: il essaya de les réunir; mais avant que de chaque côté ces deux mains se fussent touchées >■ les siennes avaient perdu la force d etreindre....
Norra s'agenouilla près de lui ferma ses yeux et baisa pieusement son front que l'ombre sinistre envahissait déjà. Aussitôt les Lapons, qui se trouvaient au bord de la tente , commencèrent à pousser des cris plaintifs et des lamentations funèbres. Cependant Johansen leur imposa silence, et, par quelques paroles émues , il s'efforça d'atténuer le mauvais effet qu'avait pu produire sur les assistants la regrettable opiniâtreté du vieux chef.
Les deux jours suivants furent consacrés à ses funérailles. Il était assez rare qu'un Lapon mourût juste à point pour se faire enterrer pendant que le ministre était de passage dans la tribu. Le plus souvent, il n'arrivait que longtemps après le décès, et quand il allait murmurer des prières sur la tombe, le gazon et les fleurs la couvraient déjà; quelques brins de mousse avaient fait oublier le défunt. Olaf eut donc raison de prétexter le rang que Peckel avait occupé parmi les siens pour lui faire de solennelles funérailles. Il ne put pas s'opposer tout à fait à certaines pratiques, souvenir des vieilles coutumes laponnes; il ne put pas empêcher que le mort, revêtu de ses habits préférés, ne fût placé dans son traîneau, comme autrefois les rois de la mer dans leur barque favorite, et déposé dans une caverne dont on ferma l'entrée avec des quartiers de roches; il fallut bien qu'il laissât mettre près du mort sa hache, son briquet et une pierre à feu pour subvenir à ses premiers besoins dans l'autre monde. Mais sa présence eut du moins pour effet d'atténuer un peu ce qu'il y eût eu peut-être de trop dangereux pour la foi toujours fragile de la tribu dans ces cérémonies qui rappelaient les plus mauvaises époques de la Laponie, et il put du moins y superposer les rites chrétiens et revendiquer les droits d'une religion si facile à oublier.
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Le missionnaire demeura quelques jours encore dans la tribu ; il voulait voir comment s'arrangeraient les affaires de la succession ; il voulait surtout assister Norra de ses conseils; il espérait qu'elle écouterait ses avis avant de prendre un parti décisif; il pensait, du reste, que la gravité des circonstances, non moins que la communauté plus étroite encore de leurs intérêts, rapprocherait la jeune fille de son cousin. Le ministre luthérien, qui n'avait jamais confessé, ne connaissait pas le cœur des femmes. Nepto pritj sans aucune opposition, la direction de la tribu que son grand-père avait conservée jusqu'au dernier jour; il lui succéda comme se succèdent tous les princes que Ton appelle légitimes.
« Le roi est mort, vive le roi ! »
Entre le nouveau chef et la jeune fille il n'y eut aucune espèce de partage ; celui-ci montra autant de générosité que celle-là de désintéressement. Jamais héritiers n'avaient fait preuve d'une pareille indifférence. Chez Norra, cette indifférence était sincère; peut-être chez Nepto n'était-ce que Te résultat d'un habile calcul; peut-être se disait-il que l'avenir réaliserait un jour les rêvés du passé ; à quoi bon alors diviser ce qu'il faudrait un jour réunir? Quoi qu'il en fût, rien, ni dans sa parole ni dans sa conduite, ne pouvait porter le moindre ombrage aux susceptibilités les plus délicates de la jeune fille.
Il vivait près d'elle, comme il eût vécu près d'une sœur. Norra eût bien voulu quitter la tribu : elle éprouvait un besoin ardent de solitude ; elle ne trouvait pas la Laponie assez déserte; elle eût voulu fuir, bien loin, bien loin, de l'autre côté de la vie. Mais elle était si jeune encore ! Le suicide n'est pas inconnu en Norvège. On se tue dans ce pays-là, comme ailleurs, non par
spleen concentré, ou par rage de passion désespérée! Mais on arrive peu à peu, lentement, et comme par l'effet du climat, à une intensité de mélancolie telle que la vie n'est plus supportable : il faut mourir !... Grâce à Dieu, cette maladie du suicide, toujours terrible, parfois contagieuse, n'a pas encore pénétré en Laponie. Les Lapons ont peut-être trop de maux réels à souffrir pour s'en créer d'imaginaires, et la Providence donne à l'homme plus de force pour supporter les épreuves qu'elle lui envoie que pour lutter contre les fantaisies volontaires d'une imagination égarée. Norra fit donc appel à son énergie morale, et quoiqu'elle n'eût plus le moindre intérêt dans la vie, bien que ce monde lui semblât vide, elle mit son courage dans la patience, et, ne se permettant plus d'espérer, elle résolut pourtant d'attendre.
Cependant la mort de Mager, dont ils avaient ignoré la véritable cause et les diverses circonstances, aussi bien que la disparition de Mickaël, avaient causé chez les Quènes un étonnement qui se changea bientôt en irritation, puis en fureur. Dans ces deux morts violentes, ils virent la main des Lapons : aussi s'alluma-t-il chez eux un désir de vengeance qui ne devait plus s'éteindre que dans le sang de leurs ennemis. Mager, avec sa tête fracassée, avait été exposé pendant deux jours à la porte de sa maison, et ce spectacle avait excité une profonde horreur dans tout le village. L'enlèvement de Norra et la disparition de Mickaël, que rien n'avait encore expliquée, mais dont les circonstances, par cela même qu'on les ignorait réellement, paraissaient mystérieuses et terribles, avaient achevé de porter à son comble la haine et l'exaspération d'une race contre l'autre.
Ce fut bien pire encore, lorsqu'un pêcheur, tendant ses filets dans le torrent sur les bords duquel avait eu lieu le duel du Quène et du Lapon, eut trouvé le corps de Mickaël flottant à la dérive au milieu des sapins. Il parvint à l'arrêter au passage et à le saisir.
Abandonnant la capture inoins importante de la truite et du brochet , il alla dans un gaard voisin prendre un chariot découvert; il y plaça le cadavre et arriva bientôt à l'entrée du village, encore sous le coup de Timpression douloureuse causée par la mort de Mager.
Sans rien répondre à ceux qui l'interrogeaient, grave, recueilli, l'œil triste et le front austère, passant devant toutes les portes sans s'arrêter, il arriva jusqu'à la petite place, encadrée dans une bordure de sapins et de bouleaux, qui était comme le Forum et l'Agora du village. Puis, tout à coup, il découvrit le chariot, et, avec un geste superbe, il leur montra le cadavre de leur frère. Il était effrayant à voir, avec cette pâleur livide et glauque, particulière aux noyés; son corps s'était gonflé comme un ballon sous l'action de l'eau qui lavait pénétré; ses membres mêmes, déjà déformés, avaient pris des proportions énormes ; l'affreuse blessure que le pêcheur étalait semblait crier vengeance. Le premier moment fut donné tout entier à une sorte de stupeur muette; puis la colère éclata; bientôt tous ces hommes ne semblèrent plus vivre que pour la vengeance. Les chefs des Quènes la voulaient terrible et sûre.
Le petit noyau de familles groupé de manière à former le village n'était pas très-considérable; mais il y avait dans les environs un assez grand nombre d'hommes faisant partie de la même tribu, et dont le concours
était assuré à l'heure du péril : il ne s'agissait que de les faire prévenir.
Les Quènes n'ont pas, comme nous, ppur porter au
loin leurs volontés, cette vive étincelle traversant l'Océan
sans que ses flots puissent l'éteindre, et faisant, en
quelques secondes, resplendir la pensée de l'Europe
aux yeux de l'Amérique étonnée ; ils n'ont pas, comme les cheiks du Liban, ces grands feux allumés sur les hautes cimes des montagnes, pareils à des incendies célestes, messagers resplendissants qui promènent à travers la nuit la nouvelle attendue, et la font voler, pour ainsi dire, d'une tribu à l'autre, franchissant les distances et les abîmes sur des ailes de flammes. Mais ils ne sont pas pour cela privés de moyens de communication prompte et rapide. Leur télégraphe, qui s'appelle bud-stick (traduisez le bâton messager), date des temps les plus reculés. C'est, en effet, un petit bâton qui, pour la grandeur et pour la forme, rappelle celui des constables anglais. Il est creux; une de ses extrémités s'aiguise en pointe de fer ; l'autre est une tête à pas de vis, qui s'enlève pour laisser pénétrer dans le creux du stick, le papier contenant toutes les indications que l'on veut faire parvenir 1 .
Le premier messager remet le stick à son plus proche voisin, qui le fait passer lui-même à un autre, et ainsi jusqu'à ce qu'il ait touché le dernier but; si le porteur ne trouve point le destinataire à domicile, il dépose le bud-stick au coin du feu dans le fauteuil du père de famille; si la maison est fermée, à l'aide de la pointe de fer qui le termine, il fiche le bâton dans la porte.
Gomme toujours les Quènes s'empressèrent d'obéir.
Chaque jour, on voyait arriver quelque nouveau renfort au village. Tous ceux qui avaient reçu le bâton messager accouraient avec leurs fusils. Bientôt ils
1. Nous retrouvons l'analogue du bud-stick dans la croix rouge (red-hood) des Écossais, brûlée par un bout, et par l'autre trempée dans le sang, qui court entre les clans, de la vallée à la montagne , pour porter au Highiander les ordres toujours obéis de son chef.
furent assez nombreux pour tenter l'expédition projetée. Celui qui avait pris l'initiative du mouvement s'en déclara le chef ; il leur expliqua le but de l'entreprise, leur rappela, en les grossissant singulièrement, selon la méthode familière à tous les orateurs, les méfaits de leurs ennemis et leurs propres griefs; il fit du dernier attentat un tableau saisissant et dramatique, montra les Lapons toujours prêts à empiéter sur leurs droits, voisins incommodes, cousins du diable, sorciers, funeste engeance, dont on avait tout à craindre, voleurs, pillards, assassins, dont il fallait se défaire une fois pour toutes, si l'on ne voulait pas tomber un à un sous leurs coups.
Le murmure, ou plutôt le frémissement d'approbation par lequel, dit-on, les anciens Germains témoignaient leur faveur, suivirent ce discours, et, en se répétantplusieurs fois, prouvèrent à l'orateur qu'il avait touché le but, Il fut convenu que l'on attaquerait immédiatement les Lapons ; qu'on les traiterait avec toute la rigueur qu'ils avaient méritée et que l'on n'épargnerait pas plus leur vie que leurs biens.
Nepto, surtout, fut indiqué à la fureur des assaillants.
Le lendemain, les conjurés, se partageant en petites troupes de cinq ou six hommes, se rendirent au camp des Kilps.
C'était le soir, si l'on peut donner le nom de soir à un moment où la lumière du soleil, toujours sur l'horizon, est presque aussi éclatante qu'en plein midi. Les hommes rentraient avec leurs troupeaux, dont les femmes se préparaient à traire le lait. La tribu entière était réunie, ou, pour mieux dire, groupée, pressée en noyau serré. C'est ainsi que l'habile pêcheur pousse et rassemble dans quelque anse étroite du fleuve la troupe
des poissons qu'il veut faire tomber tout entière et d'un seul coup dans sa nasse.
Huit ou dix Quènes parurent inopinément sur le ro* cher du fjord qui dominait le camp, tandis que le reste de la troupe s'emparait de tous les passages qui abou* tissaient à la plaine, à la montagne ou à la mer; bientôt toutes les issues furent interceptées.
La présence inattendue de ces hommes armés, dont les intentions étaient pour le moins suspectes , effraya tout d'abord nos pauvres Lapons, gens de leur nature assez timides, et qui aiment mieux gagner pied que d'en venir aux mains. Ils montrèrent du reste, dans cette circonstance, une inintelligence complète des plus simples lois de la tactique militaire. Au lieu de profiter de tous les accidents de terrain, et de se disperser dans le camp, de manière à offrir le moins de prise possible aux coups de l'ennemi ; ils abandonné-* rent leurs rennes, et se groupèrent les uns contre les autres, tandis que l'un d'eux courait prévenir Nepto, tranquillement assis dans sa tente.
Une épouvantable détonation" retentit aussitôt : chaque coup, dirigé avec une justesse meurtrière, fit une victime; pas une balle ne fut perdue : une horrible trouée éclaircit tout à coup le groupe épais. De toutes les parties du camp s'éleva une clameur immense, mê-» lée de gémissements et de sanglots! Au premier bruit, Nepto s'élança de sa tente, le fusil à la main, et voyant ses ennemis postés sur un rocher complètement à pic et tout à fait inaccessible du côté du camp, il poussa un cri de fureur. Il mit cependant le fusil à l'épaule et fit feu. Un des assaillants, debout sur la crête la plus aiguë du rocher, ouvrit ses deux bras, laissa tomber son arme et roula comme une masse inerte jusqu'au milieu des Lapons. L'adroit chasseur lui avait logé une balle au
Di
milieu du front. Mais que pouvait donc faire un homme contre une troupe? Les Quènes avaient déjà rechargé leurs armes, et la pluie de balles, la pluie mortelle, recommençait à tomber. Nepto n'était pas atteint, mais on voyait bien qu'il était le point de mire de tous les tireurs; la terre soulevée volait en éclats autour de lui. Il comprit du premier coup d'oeil le danger de la situation et devina la seule chance de salut qui lui restait.
a La passe du fjord! » s'écria-t-il , et à sa suite il entraîna tout ce qui se trouvait autour de lui. Électrisés par son courage, guidés par son exemple, retrouvant peut-être quelque énergie, en présence de l'inévitable danger, les Lapons, s' armant de tout ce qui tombe sous leurs mains, s'élancent sur ses pas. Nepto, qui ne croyait avoir affaire qu'aux assaillants qu'il voyait en face de lui, avait pris le seul parti qui pût le sauver, et les siens avec lui : il voulait tourner le rocher, et attaquer les Quènes par derrière. Mais, arrivé à vingt pas du petit défilé qui, de ce côté, servait d'entrée à son camp, il vit tout à coup cinq ou six éclairs rouges briller, puis s'éteindre dans une fumée blanche au milieu des broussailles ; presque aussitôt une épouvantable explosion retentit; le jeune chef entendit de toutes parts des cris de rage et des cris de douleur, et en même temps il éprouva au côté comme une sensation aiguë de froid.
Les Quènes se levèrent aussitôt du milieu des buissons qui les avaient cachés, et, brandissant leurs armes déchargées, dont ils se servaient comme de massues, ils s'élancèrent au pas de course contre la troupe décimée des Kilps. Nepto comprit enfin que toute résistance était désormais impossible, toute lutte inutile : il ne devait plus maintenant songer qu'à sau-
ver la vie des siens; il fit donc volte-face et regagna l'intérieur du camp en bondissant à travers les rochers, comme un renne blessé.
«Jetez les armes, cria — t — il à ses malheureux compagnons et gagnez du côté de la plaine : nous sommes perdus ; il n'y a plus de salut que dans la fuite. »
Les Quènes continuaient leurs décharges à volonté du haut des rochers ; ils n'avaient pas encore osé descendre dans le camp.
Nepto appela deux ou trois fois Norra d'une voix retentissante, et, voyant qu'elle ne lui répondait point, il poussa devant lui les femmes et les enfants qui pleuraient et gémissaient.
Du côté de la plaine, l'accès était plus facile et plus large, et les Quènes, qui avaient plus d'un point a garder, ne l'avaient qu'imparfaitement défendu. Ils s'étaient cependant déployés en tirailleurs, de façon à faire le plus de mal possible à ceux qui voudraient forcer leur ligne. — Les Quènes, comme les .Norvégiens, sont de francs tireurs. — Les Lapons le virent bien. On traitait les pauvres fuyards comme les loups, que les rabatteurs font passer devant le front des chasseurs; ils voyaient devant eux le canon des fusils, menaçant, implacable : fous de terreur, emportés par ce vertige qui , à de certains moments, s'empare de nous et ne nous laisse ni la faculté de raisonner ni la force de vouloir, ils se précipitaient d'eux-mêmes vers la mort. La plupart des Quènes eurent le temps de tirer deux fois. Une traînée de sang et de cadavres marquait la route des fuyards. Nepto luimême, frappé en pleine poitrine, tomba pour ne plus se relever.
Maîtres du terrain, les Quènes ravagèrent le camp
de leurs ennemis, massacrèrent une partie de leurs troupeaux, emmenèrent le reste, prirent ce qu'ils voulurent et finirent par mettre le feu aux tentes.
La ruine des Kilps était complète.
Où donc était Norra?
Olaf Johansen, qui devait quitter la tribu le lendemain de ce jour fatal, avait voulu faire une dernière tentative pour amener à ses fins celle qu'il aimait comme une fille : il avait souhaité avec elle un entretien suprême, et, pour éviter le tumulte et le bruit du camp, il l'avait emmenée sur les hauteurs solitaires d une colline prochaine, qui dominait également et le fjord et les plaines environnantes et le camp des Lapons. Une fois arrivés au sommet, entraînés par leur conversation, ils étaient descendus , sans presque s'en apercevoir, jusqu'au bord d'un ruisseau qui arrosait le versant opposé. Olaf avait fait asseoir sa compagne, et là, seuls tous deux, loin des hommes, dans cette sereine et pure atmosphère qui environne les hauts lieux, il lui fit entendre tout ce que la raison la plus droite, l'esprit le plus juste, le cœur le plus ouvert aux chaudes et généreuses sympathies purent lui inspirer.
« Je comprends tout ce que tu me dis là, père, répondait Norra ; une autre à ma place t'obéirait tout de suite : mais moi je ne veux rien promettre que je ne sois capable de tenir. Donne-moi encore un peu de temps. En ce moment je suis bien malheureuse, et je
ne voudrais point apporter le malheur en dot à mon mari; ne me demande pas aujourd'hui plus que je ne puis faire; j'estime Nepto : je ne quitterai point la tribu ; je vivrai près de lui tant qu'il paraîtra attacher quelque prix à ma présence : n'est-ce pas bien, cela , père, et n'es-tu pas content ?
— Oui, mon enfant, répondit l'apôtre, je suis content, et je ne me sens pas le droit d'exiger davantage aujourd'hui ; je laisse faire le temps : songe seulement à tenir tes résolutions; ne cherche pas surtout à revoir Henrick : ce serait à coup sûr un danger pour l'un de vous; ce serait peut-être un ennui pour l'autre. »
Ce dernier mot était cruel ; il blessa la fierté de la jeune fille : mais elle courba la tête sans rien répondre, et le missionnaire continua comme s'il ne se fût pas même aperçu du mal qu'il lui avait fait :
« Voici deux fois en moins d'un an que je viens dans la tribu; je ne sais maintenant à quelle époque mes courses m'y ramèneront ; puissé-je y faire moins d'enterrements et plus de mariages ! Use pour le bien de l'influence que ton intelligence te donne sur ceux de ta nation. Éloigne-les du culte des idoles, où je les vois encore plongés ; par ton exemple, conduis-les au Christ; et toi, mon enfant, toi, à qui Dieu a donné une âme affectueuse et tendre, sois bonne; oh ! Norra, sois bonne pour être heureuse ! »
Le missionnaire avait fini de parler : il se leva, et après avoir contemplé une dernière fois le spectacle vraiment grandiose qui se déroulait devant ses yeux :
« Retournons aux tentes ! » dit-il à la jeune fille.
Plus agile que lui, Norra gravit la première l'escarpement des rochers.
« Dieu ! grand Dieu ! s'écria-t-elle en arrivant sur
la cime ; vois donc, père, cette fumée, ces flammes ! on dirait que le feu est au camp !
— Quelle folie ! s écria le missionnaire ; le feu au camp? C'est impossible ! »
Et il s'élança vers les dernières cimes. • A une distance qui répondait assez exactement à celle où se trouvait le camp des Kilps, on apercevait d'épaisses et hautes colonnes de fumée qui tournoyaient dans l'air. Gà et là d'ardentes et vives lueurs sillonnaient ces colonnes sombres, illuminant, embrasant l'horizon. Le missionnaire et la jeune fille s'arrêtèrent un instant, frappés de cette morne stupeur qui parfois . nous prend et paralyse tout a coup nos forces, juste au moment où nous aurions besoin de toute notre énergie, de toute notre activité.
« Oui, dit enfin le prêtre, en laissant tomber ses bras; oui, le feu est aux tentes? que Dieu vous protège î
— Ah ! répondit Norra d'une voix dont le calme étrange fit tressaillir le prêtre, avec ou sans lui nous sommes perdus ; ce feu est allumé par la main des Quènes.... Il ne s'éteindra que dans notre sang.... Ciel, Nepto ! et c'est pour moi qu'il s'est exposé à la vengeance de ces bandits ! »
Norra se jeta à terre sur ses genoux, en pressant son front dans ses deux mains. Puis elle se releva tout à coup en s'écriant :
« Viens donc, père, viens donc!... courons! »
Et, entraînant le missionnaire sur sa trace, elle s'élança vers les tentes. C'était à peine si Olaf, haletant, pouvait la suivre.
Enfin ils arrivèrent à l'entrée du camp.
Là, un horrible spectacle les attendait. Quand ils voulurent pénétrer par le passage qui longeait le fjord,
ils se trouvèrent en face de cinq ou six cadavres étendus sur le sol comme pour leur en défendre l'entrée ; un peu plus loin, c'étaient des rennes égorgés ou éventrés, traînant sur la mousse leurs entrailles répandues et pantelantes. Faute d'aliment, le feu s'était à peu près éteint ; çà et là, pourtant, fumaient encore les débris de quelques tentes renversées.
Norra éperdue, égarée, presque folle, allait du mort au mourant, relevant les cadavres, les regardant en face, sans crainte de leurs traits contractés, de leurs bouches muettes ou de leurs yeux sans regards. Elle cherchait Nepto partout, et ne le trouvait nulle part.... et, ne le trouvant pas, elle cherchait encore. Enfin, à la sortie du camp elle l'aperçut, étendu sur le dos, la tête sur une pierre nue, et baigné dans son sang. Elle se jeta sur lui, l'appela à deux reprises, essuya ses lèvres et ses yeux et versa quelques gouttes d'eau sur son visage. Nepto entr'ouvrit ses yeux, où s'éteignait déjà la lumière de la vie, et il regarda la jeune fille. Un pâle sourire qui glissa sur ses lèvres fit voir à Norra qu'elle était reconnue. Elle se mit à genoux près de lui, prit sa tête dans ses mains, et, à cette dernière minute, lui montra plus de tendresse qu'elle ne lui en avait témoigné dans toute sa vie.
« Trop tard ! » murmura le jeune chef.
Une légère pression de main fut son unique remerciment, et comme s'il n'eût attendu pour mourir que d'avoir revu celle qu'il avait tant aimée, il poussa un faible soupir, et, dans ce soupir, rendit l'àme.
Le prêtre accourut près de lui ; mais Norra ne tenait plus dans ses bras qu'un cadavre.
« Père, lui dit-elle, sans lever les yeux, me voici maintenant seule au monde.
— Avec Dieu, ma fille ! »
Norra laissa tomber dans ses mains sa tête échevelée et ne répondit rien.
Ce fut une triste nuit, celle qu'ils passèrent ensemble, le prêtre au cœur tendre et compatissant comme Jésus son maître, et la jeune fille, éprouvée déjà par tant de douleurs. Après avoir longtemps erré sur les ruines fumantes du camp, cherchant parmi les morts les blessés expirants, ils réunirent tous ces cadavres, et, dans le silence et dans les larmes, ils commencèrent la veillée funèbre.
Le lendemain matin, quelques Lapons, épargnés par la fureur des Quènes, et qui s'étaient réfugiés dans les cavernes environnantes, revinrent timidement rôder aux alentours du camp, comme pour voir s'il ne leur serait point possible de sauver les débris de leurs fortunes. En apercevant de loin Johansen et Norra, ils comprirent qu'ils pouvaient approcher et ils accoururent vers eux. Tous ensemble ils creusèrent, profonde et large, la fosse qui devait renfermer les victimes. Norra déposa de ses propres mains, sous l'abri du rocher, le corps de l'infortuné Nepto, qui, dans sa vie à la fois courte et remplie, avait connu les plus vives ardeurs de la passion, de rares plaisirs, et nul repos. Jamais plus simples funérailles ne s'accomplirent au milieu d'un deuil plus morne ; jamais les grandes pompes et les orgueilleuses solennités des morts riches et triomphantes n'avaient paru au missionnaire empreintes d'une majesté plus grande.
Dédaignant de recueillir les misérables débris de sa forlune, heureuse de sa pauvreté, et ne voulant plus désormais goûter d'autres joies que les joies amères si poétiquement appelées les joies de la douleur, Norra abandonna à ceux qui avaient avec elle enseveli Nepto • et ses compagnons, tout ce qu'avaient épargné le fer et ieieu.
a Tout n'est pas fini avec ces dénions, dit un des fugitifs en prenant congé de Norra.
— Eh ! que peuvent-ils vouloir encore? demanda le missionnaire, en levant les mains au ciel, avec un geste indigné.
— Ils assurent, fit le Lapon, qu'ils laisseront les balles dans leurs fusils jusqu'à ce qu'ils aient abattu le Suédois qui a sauvé Norra.
— Ah ! dit la jeune fille en se levant pâle et froide comme une statue de marbre, mais avec un éclair dans les yeux, je me trompais tout à l'heure : tout n'est pas fini pour moi ; il me reste encore un devoir à remplir.»
Le missionnaire regarda Norra, hocha la tête, et, sans rien dire, reprit son bâton de voyage.
Les voilà donc tous deux, le prêtre et la jeune fille, errant dans la solitude immense. Ils sont sans guide, sans appui, saris défenseur, le cœur en deuil, l'âme dévorée d'inquiétude, uniquement soutenus par le sentiment du bien qu'ils veulent faire, par la conscience du devoir qu'ils croient accomplir. En se dévouant au salut de celui qui l'avait sauvée, Norra n obéissait-elle point à la plus sainte, à la plus sacrée des lois ! Aussi, chez elle, nul trouble, nulle hésitalion. Elle était dans son rôle ; elle ne comprenait pas même qu'il lui eût été possible d'agir autrement qu'elle n'agissait. Peut-être le missionnaire n'était- il pas tout à fait aussi sûr de lui; peut-être se demandait-il parfois si c'était précisément pour courir avec une jeune fille à la recherche d'un jeune homme que ses supérieurs l'avaient envoyé de Suède en Laponie. Mais, pour se rassurer, il lui suffisait de se dire que ses intentions étaient droites, qu'il voulait le bien, et que Dieu, qui jugeait les cœurs, ne trouverait dans le sien que le plus sincère dévouement à ses frères, le plus ardent et le plus pur amour pour ceux qui étaient bons et malheureux. N'est-ce point là partout et toujours, la véritable mission du prêtre,
quel que soit le symbole qu'il récite, ou l'Évangile qu'il prêche.
Les tristes événements que nous avons racontés donnaient à Norra une gravité triste, qui contrastait singulièrement avec sa gaieté naturelle et la vivacité ordinaire de ses allures. Ces deux derniers mois l'avaient vieillie de dix ans : elle marchait à côté du missionnaire, pensive et sérieuse, n'échangeant avec lui que de rares paroles ; elle lavait bien dit : il lui restait un devoir à remplir! A ce devoir, si cher à son cœur, elle voulait consacrer tout ce qui lui restait encore de force et d'énergie.... Après cela, Dieu la tiendrait peut-être quitte de la vie, et lui permettrait d'aller retrouver les siens, et de chercher la paix dans la mort.
Olaf se gardait bien de troubler ses pensées ; il lisait trop clairement dans cette pauvre âme douloureuse, pour ne pas comprendre qu'avec elle toutes les exhortations étaient désormais inutiles, et toutes les consolations vaines. Ils cheminaient tous deux en silence, avec précaution, comme il convient à des gens qui se savent entourés d'ennemis ; traversant les bois, longeant la mer, s'abritant derrière les rochers, et parfois faisant de longs détours pour éviter un village de Quènes. Olaf, grâce à Dieu, connaissait assez cette partie de la Norvège pour ne s'aventurer jamais que dans des parages sûrs. Il savait bien qu'il n'avait rien à craindre pour lui : son caractère sacré l'aurait suffisamment défendu ; et d'ailleurs il avait la Suède armée derrière lui ; mais il savait aussi qu'il eût été impuissant à protéger la jeune fille contre ces populations grossières, violentes, irritées, chez lesquelles la haine de la race s'avivait encore de leurs griefs personnels.... et des crimes qu'ils venaient de commettre pour les venger.
Après dix jours d'une marche forcée, aussi pénible
que dangereuse, ils arrivèrent enfin à l'extrémité du fjord, où Henrick, — Olaf le savait — logé chez de simples paysans, terminait les travaux qu'il avait commencés dans les îles.
La vue de Norra, qu'il était si loin d'attendre, causa tout d'abord au jeune officier un sentiment de surprise pénible, dont il ne tarda pas à se reprocher amèrement l'injustice.
Il avait cru, en l'apercevant, à quelque nouvelle folie de cette pauvre âme obstinée, que rien jusqu'ici n'avait pu guérir de son inutile et déplorable amour ; il se disait qu'il fallait cependant en finir, et que ni pour Edwina, ni pour Norra, ni pour lui-même, une pareille position n'était tolérable. Cependant la présence d'Olaf, qui accompagnait la jeune fille, donna tout à coup une autre direction à ses idées. Il regarda plus attentivement la petite Laponne ; il fut frappé de l'expression de tristesse empreinte sur son visage, de la morne et sombre énergie de son regard : avant même qu'elle n'eût parlé, il comprit que de grandes et terribles choses avaient dû se passer sous les tentes. Norra s'était inclinée devant lui, et elle avait pris sa main sans rien dire. Ce fut Olaf qui parla. Il raconta avec une poignante éloquence la sanglante tragédie dont il avait vu le dernier acte s'accomplir sous ses yeux. Henrick l'écouta dans un silence farouche ; il se sentit saisi au cœur par une immense pitié ; ce furent des larmes sincères qu'il versa sur ces pauvres victimes. Il crut que Norra était venue chercher une protection et un asile auprès de lui.
« Ne crains rien, dit-il au missionnaire, je ferai tout pour la servir : je ne l'abandonnerai jamais.
— Elle n'a pas besoin de toi, répondit le ministre, et tu as besoin d'elle. Ne t'y trompe point : ce n'est pas
ta protection qu'elle vient chercher, c'est la sienne au contraire qu'elle t'apporte. »
Henrick ne comprenait pas.
Alors Johansen, après avoir esquissé les sombres tableaux des massacres, du pillage et de l'incendie qui avaient marqué le passage des Quènes dans la tribu, pour le mettre à même de mieux comprendre le généreux dévouement de Norra, lui fit connaître les menaces proférées contre lui, et les sinistres projets médités dans l'ombre par des hommes qui n'avaient jamais respecté la vie de leurs semblables. La petite -fille de Peckel s'était aussitôt mise à sa recherche pour le prévenir, le sauver..., ou mourir avec lui.
En écoutant les paroles du missionnaire; les sentiments du jeune officier étaient un singulier mélange de tendresse et de violence, de gratitude et de colère. Son orgueil s'irritait a la pensée de fuir, car c'était une fuite qu'on lui proposait, devant une poignée de misérables ; mais il n'était pas moins touché du dévouement si profond, du désintéressement si noble de cette courageuse enfant, qui, au milieu de tant de 'catastrophes et de malheurs, sous le coup de la ruine à peu près complète d'elle-même et des siens, s'oubliait pour ne plus songer qu'à lui. En la voyant prendre comme un secret plaisir à grossir ainsi chaque jour sa dette de reconnaissance, il était bien forcé de s'avouer à luimême qu'il ne saurait jamais l'acquitter. Norra mettait, du reste, tant de simplicité et tant de grâce dans le service rendu, elle avait l'air si heureux de ce que son ami lui permettait de faire , que c'était elle vraiment qui semblait l'obligée. Henrick fut touché, tout autant qu'il devait l'être. Il prit ses deux mains, qu'il serra dans les siennes avec une émotion profonde, en lui disant, avec cet accent pénétré que le cœur seul peut
donner à la voix : « Oh ! Norra, chère petite Norra ! tu es bien la meilleure créature du bon Dieu ! »
Deux grosses larmes brillèrent entre les cils de la jeune Laponne, et ce fut avec la plus ardente tendresse qu'elle lui répondit :
« C'est toi qui es bon de bien vouloir permettre que je te serve !
— Vous n'avez pas de temps a perdre ! murmura le missionnaire, qui ne savait trop quelle contenance garder devant ces témoignages à la fois chastes et passionnés d'un sentiment qu'il était forcé de condamner.... et qu'il eût voulu bénir. Vous n'avez pas de temps à perdre : les Quènes peuvent arriver d'un instant à l'autre ; ils sont peut-être sur nos traces ; il faut que nous quittions le pays avant qu'ils n'aient eu le temps de découvrir la retraite de Henrick et de lui couper tout chemin de retour vers les siens. »
A ces lointaines extrémités du royaume, l'action du pouvoir central n'a plus guère la force de se faire sentir. Une grande part est laissée à l'énergie individuelle ; là où l'Etat est peu de chose, l'individu doit être beaucoup, et chacun, en se sentant si peu protégé, comprend le besoin de se défendre soi-même.
« Où. veux-tu aller? f demanda la petite Laponne, qui savait bien que Henrick devait rejoindre Edwina, mais qui ne voulait point prononcer le nom de sa rivale.
— J'aurais besoin, répondit l'officier, d'être au cap Nord pour le 15 juillet.
— Le chemin est long et le temps est court, fit Norra ; nous partirons demain.*
Par bonheur, ce chemin, la tribu des Kilps l'avait plus- d'une fois parcouru. La jeune fille fut donc pour les deux Suédois un guide vraiment précieux, au milieu
de tous ces périls des marais de la Laponie, si dangereux et si perfides pour le voyageur qui ne les connaît pas.
Olaf se sentait de plus en plus détourné de sa mission ; mais c'était un homme de sens droit, un esprit pratique : il savait faire la part des circonstances ; ses devoirs n'étaient pas strictement déterminés, comme ceux d'un curé de village ; on laissait beaucoup à son intelligence et à sa spontanéité. Il comprenait qu'il ne devait pas quitter ces jeunes gens ; peut-être sa présence serait-elle utile à Henrick ; plus sûrement encore elle serait nécessaire à Norra. Si honnête que fût le caractère du jeune homme, si pures que fussent les intentions de la jeune fille, n'y avait-il point des dangers dans cette liberté de la solitude , rapprochant ainsi une créature passionnément éprise d'un sage de vingt-huit ans, qui, dans un moment d'oubli, pourrait se faire illusion à lui-même, et prendre sa reconnaissance pour de l'amour. Le bon prêtre résolut donc d'accompagner nos deux héros jusqu'au terme de leur voyage, et de ne les quitter qu'au moment où ils se sépareraient.
Ils marchèrent sans incident pendant quelques jours, logeaut tantôt chez les paysans, dont la maison s'ouvre toujours généreusement pour l'étranger; tantôt chez les prêtres de la côte, heureux S'accueillir un confrère en pèlerinage ; parfois chez les fonctionnaires publics, auxquels le titre de Henrick imposait un respect et commandait des égards dont ses deux compagnons profitaient comme lui. Mais, dans ces parages lointains, les gaards des paysans, les maisons des fonctionnaires, les presbytères des curés sont assez clair-semés, et, plus d'une fois nos amis, furent obligés de se contenter de quelque caverne dans les rochers, de quelque hutte abandonnée par des bergers errants. Souvent même il?
n'eurent d autre couche que la terre nue, d'autre abri que la voûte bleue là-haut. Ils se dirigeaient toujours vers le point de la côte où Henrick savait qu'il trouverait des barques de pêcheurs pour passer le détroit et aborder dans l'ile qui porte le cap Nord. Par malheur, les fjords innombrables qui pénètrent parfois si avant dans l'intérieur de la Norvège, et qu'aucun service de bâtiments ne traverse, ne leur permettaient point de suivre la ligne droite, et les condamnaient souvent à des détours aussi longs que pénibles. Ces caprices de la route n'avaient pas seulement l'inconvénient de les retarder beaucoup : ils les exposaient encore à rencontrer quelques villages ennemis. Les tribus quènes s'étendent en effet assez loin dans la direction du nord-ouest, et Norra, au fait de leurs usages, ne douta point que ces terribles ennemis n'eussent été prévenus du chemin qu'ils avaient pris. Leur rencontre en ce cas devait être singulièrement dangereuse, et il fallait l'éviter à toutprix. Norra, qui les connaissait mieux, était aussi celle qui les redoutait davantage. On comprendra dès lors avec quel effroi elle s'aperçut, la veille même du jour où elle croyait avoir atteint le terme de leur voyage, qu'ils se trouvaient précisément sur les limites du territoire interdit. Des espions, détachés à quelque distance en avant, se replièrent sur le village pour donner l'éveil, et nos trois fugitifs ne doutèrent plus qu'ils allaient être poursuivis. Il n'y avait point de quartier à espérer si la rencontre avait lieu. Quant à la résistance, il n'y fallait pas même songer. Que pouvaient faire deux hommes et une jeune fille contre une troupe? Norra, une lois de plus, fut la providence de nos amis. Elle se rappela qu'elle était venue dans les mêmes parages avec sa tribu, tt que le vieux Peckel lui avait montré un passade à travers la montagne, fréquenté jadis par les
Lapons, inconnu peut-être aux Quènes, et qui les mettrait, en quelques heures, hors de toute atteinte. L'entrée de ce passage se trouvait derrière de grands rochers, dans un bois de bouleaux, à quelques centaines de pas de la route. Déjà les Quènes en armes se montraient à Fentrée de leur village, quand Norra et ses compagnons disparurent dans l'épais fourré.
Après quelques instants de recherches, la jeune Laponne eut le bonheur de retrouver l'entrée du passage. Tous trois s'y engagèrent résolûment, et une heure après ils étaient sur les terres norvégiennes. Ils étaient sauvés. Johansen se jeta à terre sur ses genoux. Henrick et Norra l'imitèrent, et tous trois rendirent grâces à Dieu.
Ils se trouvaient à l'entrée d'une des plus belles vallées de toute la Norvège. Nulle part Henrick ne se rappelait avoir vu ni de plus grands rochers, ni de plus nobles arbres, ni des eaux plus abondantes. Au milieu de la vallée, un petit lac limpide, calme à force d'être profond, reflétait la scène charmante qui l'environnait, pour permettre au regard ravi de la contempler deux fois, et, inlidèle comme un poète, en la reproduisant il l'embellissait encore.
A l'extrémité de cette vallée, qui s'étendait jusqu'à la mer, s'ouvrait la baie profonde où s'abritaient les pêcheurs qui devaient prendre Henrick le lendemain pour le conduire au Gap!
Norra était donc arrivée au but de son voyage; elle avait noblement accompli sa lâche; elle avait conduit son ami là même où il voulait aller, sans qu'il y laissât un cheveu de sa tête ; elle l'avait lait passer à travers les mille dangers de la route.... et, maintenant c'était à peine si quelques heures les séparaient encore l'un et l'autre de l'adieu!
Cette perspective depuis si longtemps présente à sa
pensée, mais qu'elle écartait toujours, ne s'était jamais présentée avec tant de force à l'esprit de Norra, et si généreuse, si peu égoïste qu'elle fût, elle se défendait mal contre une secrète et involontaire amertume. Sans peut-être se Pavouer à elle-même, elle en arrivait à regretter jusqu'aux dangers qu'ils avaient courus ensemble ; elle eût voulu avoir à recommencer avec lui cette vie d'épreuves, où, sans doute, ils avaient tout à craindre, mais où, à côté de lui, elle se sentait la force de tout braver. Eh! qu'importe le péril près de ceux que l'on aime ! C'était maintenant qu'il fallait la plaindre, maintenant qu'il partait, maintenant qu'elle allait rester seule, — loin de lui.
Rien de ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille n'échappait à son compagnon. Il comprenait ses silencieuses angoisses : il y compatissait, et s'il ne lui avait pas exprimé jusqu'ici avec une ardeur plus vive toute la part qu'il y prenait, la faute n'en était pas à lui, mais bien plutôt à la présence parfois importune, à la surveillance toujours soupçonneuse du prêtre.
Quoiqu'il ne fût point très-défiant de sa nature, Johansen semblait se faire un devoir d'entouré ries derniers moments de ses inquiètes précautions. On eût dit qu'il enviait à la pauvre Norra jusqu'à ces amères délices des adieux, que Ton ne refuse pas même aux plus grands coupables, à la veille des séparations éternelles. C'en était plus peut-être qu'elle ne pouvait supporter, et il lui semblait que la fortune se montrait cruelle jusqu'à l'injustice. Mais c'était une de ces âmes nobles et fières qui souffrent sans se plaindre, et dont ceux-là seuls connaissent les douleurs, qui les savent deviner.
Ils n'avaient trouvé d'autre asile dans la vallée qu'un chalet norvégien, situé au milieu des pâturages des sœters, poétique habitation de l'été, que ses maîtres 379 24
abandonnent pour regagner le plaine à l'approche des mauvais jours. Quand les deux hommes se furent retirés dans une sorte de chambre d'honneur, située à l'unique étage de la maison, Norra quitta le chalet et alla s'asseoir aux bords du lac, comme pour s'y livrer tout entière à ses pensées.
Elle y était depuis quelques instants, quand elle entendit dans le lointain, les sons du luur, instrument de musique assez semblable à la corne des Alpes, fort en usage parmi les pasteurs des sœters, et dont le son est tout à la fois plus pénétrant et non moins doux que celui du cor anglais. On eût dit un concert rustique dont le silence était ravi, et que répétaient à l'envi les échos de la montagne.
Henrick, agité de mille pensées, et qui ne sentait pas plus que Norra le besoin de dormir, entendit au loin les appels de cette mélodie, tout à la fois sauvage et charmante. U se leva sans bruit, et, passant devant son compagnon accablé de fatigue, et moins poétique que lui, qui dormait de toutes ses forces, il s'élança dans le libre espace. Sa tête était en feu : les murs du chalet l'écrasaient , et il manquait d'air dans la chambre étroite ; il erra au hasard dans les environs, allant audevant du concert qui venait à lui.
Il le rencontra, et, comme ces enfants qui suivent les fanfares d'une troupe en marche, il accompagna les deux bergers qui se répondaient par notes alternées. Ils revenaient au bercail, et ils le ramenèrent ainsi, au son de leur musique, vers le lac près duquel Norra était venue elle-même chercher le calme et goûter la fraîcheur de la nuit. Il l'aperçut de loin, sans trop reconnaître d'abord la forme incertaine et vague de sa jeune amie, à demi cachée sous les longs plis de sa mante.
Assise sur le tronc d'un bouleau renversé par le
vent, les racines en l'air, et qui laissait tremper dans les eaux du lac sa chevelure argentée, Norra avait une de ces poses qu'un sculpteur eût voulu trouver pour exprimer la douleur de l'abandon.
Il la contempla un instant de loin, comme s'il eût hésité à s'approcher d'elle. Hélas! ne savait-il point que sa venue, au lieu de la consoler, ne ferait peutêtre qu'apporter un nouvel aliment à sa douleur? Cependant, à cette pitié profonde et douce succéda bientôt un sentiment plus âpre : l'homme voulut boire ces larmes qui coulaient pour lui.
Il fit donc le tour du lac, négligeant le sentier, et marchant sur la mousse qui amortissait le bruit de ses pas.
Sans avoir été vu, il arriva tout près d'elle, et lui toucha légèrement l'épaule.
Norra n'eut pas besoin de se retourner pour deviner sa présence, et, sans parler, elle se recula un peu, et lui fit place à ses côtés, sur le tronc du bouleau.
Henrick s'assit, prit sa main, et, malgré elle, écarta la mante dont elle avait enveloppé sa tête. Il aperçut alors son visage baigné de pleurs.
« 0 Norra! » mur mura- t-il.
Ce fut tout ce qu'il eût la force de lui dire, car la voix lui manquait, et il ne trouvait plus de paroles pour exprimer ses pensées tumultueuses. Il ne s'était point fait illusion sur la tristesse de sa compagne ; il savait, depuis longtemps, quelles puissantes attaches la liaient à lui; il avait vu quelle joie elle avait éprouvée, chaque fois que la destinée, se jouant en quelque sorte de ses intentions, les avait renouées malgré lui. Mais il ne s'était jamais trouvé en présence d'une telle douleur. Avant même qu'il n'eût prononcé une parole , Norra avait passé la main sur son visage et sur ses
UN AMOUK
yeux; elle avait, avec une souveraine énergie, comprimé les impétueux battements de son cœur, et, pour ainsi dire, à force de violence sur elle-même, reconquis son calme ; ses joues humides et sa poitrine émue pouvaient seules révéler ce qui venait de se passer en elle.
Henrick fut si surpris de cette soudaine métamorphose que , pendant quelques minutes, il resta silencieux devant elle.
« Norra, dit-il enfin, nous voici au terme de notre voyage, et nous allons nous, séparer.
— Je le sais bien, Henrick.
— Ce que tu ne sais pas, chère enfant, ce que tu ne sauras jamais, continua- 1— il, en s'animant plus peutêtre qu'il n'eût voulu, c'est le souvenir tendre et profond que je garderai toujours de toi, pour le dévouement que tu m'as montré.
— Oh ! ce dévouement, comme tu l'appelles, m'a rendue si heureuse !
— Ainsi, méchante créature, lu m'envieras jusqu'au plaisir de te remercier.
— Je ne t'envie rien, Henrick, et tu peux me remercier, si tu crois me devoir quelque chose.
— Ehi s'écria le jeune homme, emporté par un élan dont il ne fut pas le maître, et qu'il regretta bientôt, ne te devrai-je point une éternelle reconnaissance, puisque tu as été si bonne, si affectueuse, si tendre pour moi... puisque tu mas aimé? »
Norra pâlit, mit une main sur sa poitrine, et ne répondit rien tout d'abord ; mais bientôt, comme si elle eût été honteuse d'une faiblesse passagère :
a Ne trouves-tu point, lui demanda-t-elle avec une fermeté d'accent qui, chez elle, en ce moment, n'était peut-être pas sans mérite, ne trouves-tu point qu'il y a des choses dont il vaudrait mieux ne pas parler? Si je
t'ai aimé, continua- t-elle, ce fut un tort ou un malheur, et ton devoir, à présent, c'est de m'aider à l'oublier.
— Tu as raison, répondit Henrick, en laissant tomber sa tête sur sa poitrine, et j'ai tort, toujours tort ; pardonne-moi et oublie-moi.
— Eh bien non! s'écria tout à coup la jeune 611e en s'approchant de lui, — et, du tronc qui lui servait de siège, elle se laissa glisser sur la mousse comme si elle eût voulu se mettre à ses pieds... — Eh bien non! répéta-t-elle encore avec une exaltation croissante, ne me cache rien, dis-moi tout... et puisque je n'ai plus que quelques heures à vivre..., à vivre près de toi, Henrick, ajouta-t-élle en se reprenant, ces heures suprêmes, fais-les belles pour ta pauvre Norra, et donnelui des souvenirs. »
Henrick voulut parler : la voix mourut dans sa gorge desséchée.
Il prit dans ses mainsla belle tête pâle qui s'appuyait sur ses genoux, et, la ramenant jusqu'à sa poitrine, il baisa son front comme il eût fait à une enfant bienaimée.
Au lieu de fuir ses caresses, Norra renversa sa tête sur son épaule, et, toute frissonnante, se pressa contre lui....
Déjà les troupeaux mugissants qui revenaient des pâturages envahissaient la vallée : déjà, de toutes parts, sur les bords du petit lac, on apercevait des groupes de bergers qui rentraient. Norra ne semblait point y prendre garde : on eût dit qu'elle vivait déjà dans un autre monde. Le sourire qui errait sur ses lèvres n'était point de la terre où nous sommes, et les douces lueurs qui tremblaient dans ses yeux, étaient les lueurs de l'extase.
Henrick retrouva plustôt qu'elle le sentiment de la réalité :
• Viens ! il faut venir, lui dit-il k deux reprises : viens, viens ! »
Elle se leva, secoua la tête avec le geste effaré du dormeur qu'on réveille brusquement : puis, sans dire une parole, elle se leva et suivit le jeune homme qui marchait devant elle à grands pas.
Henrick comprenait trop le danger de pareilles scènes pour essayer de les prolonger.
Au moment de rentrer dans le chalet, Norra mit une main sur sa poitrine, leva au ciel ses yeux ardents, et dit tout bas :
« Merci, mon Dieu, je puis mourir car j'ai vécu ! »
Le lendemain, vers midi, Henrick s'embarquait sur le yacht d'un pêcheur nordlandais qui faisait voile vers le cap.
Les adieux furent calmes et dignes. Olaf Johansen s'était attendu à une scène de désolation, avec accompagnement de larmes et de sanglots : il fut tout étonné de l'impassible froideur de Norra. Le visage de la jeune fille, si mobile d'ordinaire, avait pris une inflexibilité marmoréenne; pas un muscle ne tressaillit, pas une larme ne mouilla ses paupières. Elle tendit sa main à Henrick, serra la sienne, le conduisit jusqu'au bateau qui allait l'emporter, et quand elle vit enlever la planche qui avait servi à l'embarquement, elle retourna vers le prêtre et lui dit d'une voix dont rien ne démentait le calme :
* Père, tout est fini! »
Elle suivit de l'œil, quelques instants encore, le lourd navire à la voile carrée, au mât cravaté de noir: ses lèvres étaient serrées, ses yeux fixes.
A quelque distance d'elle, les bras croisés sur sa poitrine, Olaf la regardait; il avait, dans son zèle pieux, préparé pour elle une belle harangue; mais il devinait
si bien dans son silence une de ces douleurs que Ton ne saurait consoler, qu'il baissa la tête et se tut luimême.
Quand le yacht eut disparu au loin dans les brumes de la mer immense, Norra se détourna brusquement du rivage et fit assez rapidement quelques pas.
« Que vas- tu devenir ? lui demanda le missionnaire, avec un tendre intérêt
— Je n'en sais rien! » répondit-elle en haussant les épaules avec un geste insouciant.
Olaf tira de sa poche une longue bourse de soie ; à travers les mailles du filet, on voyait briller des pièces d'or.
« Si tu n'étais pas une fille de sens, un esprit ferme et un cœur vaillant, dit le missionnaire, je serais peutêtre assez embarrassé de ce que j'ai à te dire; mais Norra, tu es de celles qui savent tout entendre.
— Oui, à présent, répondit la petite Laponne en cherchant son regard.
— Eh bien! tu sais que tu es pauvre!... et tu le seras jusqu'à ce que tu parviennes à retrouver les tré sors de tes aïeux et à rassembler les débris de tes troupeaux.
— Oh! père, ne t'embarrasse point de mon avenir.
— Je sais bien que, plus tard, justice vous sera faite à tous : notre glorieux monarque ne souffrira pas que de tels attentats contre ses sujets restent impunis; ce qui t'appartient te sera restitué....
— Bien ! bien ! fit Norra, non sans une visible impatience.
— Mais en attendant....
— Oh ! père, encore!
— Oui, encore! dit le missionnaire d'une voix ferme, M. Steinborg....
— M. Steinborg? » répéta la jeune fille comme un écho.
Ce mot lui semblait étrange à entendre; elle n'avait jamais dit autrement que Henrick.
« M. Steinborg, continua le missionnaire, n'a pas prétendu récompenser tes services; mais il se croit assez ton ami. ...
— Pas un mot de plus, père, pas un mot î » répéta la jeune fille.
Et elle repoussa de la main la bourse que lui tendait Johansen.
« De For ! de l'or ! lui à moi ! » fit-elle à deux reprises. Un frisson passa sur elle et fit trembler tout son corps.
« Oh! il n'avait pas ce droit-là! » dit-elle encore. Puis elle se ravisa :
« Donne! » et elle tendit la main ; elle prit la bourse, l'ouvrit, y puisa une pièce d'or, et la rendant au prêtre :
« Pour ceux, lui dit-elle avec un charmant sourire, qui ont encore moins que moi.
— Je ne puis pourtant pas te laisser seule ici, pauvre créature! poursuivit Olaff en reprenant la bourse; je voudrais du moins te ramener parmi les tiens.
— Les miens ne sont plus ! »
La réponse était si vraie que Johansen baissa la tête et ne répliqua rien.
« Mais que prétends-tu donc? lui demanda-t-il au bout d'un instant.
— Écoute, lui dit-elle ; je vais rester encore quelques jours chez ces pêcheurs. Tu sais qu'à cette époque de l'année, il vient ici un assez grand nombre de Lapons pour faire le commerce avec les Norvégiens et les Russes. Ils me prendront bien avec eux et me reconduiront sur la côte la plus voisine du Kilpis : là, je trouverai
sans doute quelque reste de ma tribu. Alors commencera pour moi une nouvelle vie.
— Et quelle vie! murmura le missionnaire enlevant ses mains et ses yeux vers le ciel.
— A la grâce de Dieu ! » répondit la jeune fille.
Le lendemain, Norra donnait à un pêcheur de harengs la pièce d'or qu'elle avait prise dans la bourse de Henrick, et elle obtint de lui qu'il la débarquât dans une des petites baies de l'île de Magéro.
« Tu sais qu'elle est à peu près inhabitée! dit le pêcheur ; que comptes-tu doué y faire ?
— Gela me regarde. Je ne te demande que de m'y conduire. »
La traversée dura tout un jour et toute une nuit ; mais elle fut du moins assez facile. La barque suivait pour ainsi dire le sillage tracé la veille par le yacht qui emportait Henrick. Immobile au. pied du mât, Norra ne prononça point une parole : tantôt, les yeux à demifermés, elle semblait dormir ou rêver; parfois aussi elle regardait les vagues d'émeraude qui déferlaient le long de la barque , ou plongeait du regard dans les abîmes de la mer profonde. Le soir même du 15 juillet, ils arrivèrent dans les eaux de l'île Maigre, et carguant la voile, la rame à la main, ils longèrent avec précaution ce grand rivage de rochers escarpés et âpres.
De temps en temps ces rochers s'entr 'ouvraient et laissaient voir de petites anses, resserrées entre des pics couverts de neige. De toutes parts des blocs sombres s'élevaient, grands comme des montagnes, formant entre eux les groupes les plus étranges ; presque toujours ces rochers entouraient de petits lacs, qui ne trouvaient d'issues qu'à travers des fissures et des crevasses. Cet
ensemble de bassins représentait assez bien une file de cratères alignés, — des cratères versant des flots au lieu de flammes. Un peu plus loin, les blocs brisés s'enlassaient comme un amas confus de ruines. On eût dit que la montagne s'était écroulée et que ses débris couvraient tout le rivage.
Tout à coup, la côte parut semblable à une haute muraille, formée de couches perpendiculaires; à la base, des brisants et des écueils; au sommet, une crête dentelée de pointes aiguës. Au milieu dç ce boulevard de rochers, Norra aperçut de loin une grande tour carrée faisant saillie, et flanquée de bastions épais.
C'était le cap Nord.
La masse énorme se dressait à pic du sein de la mer, sombre, morne, hautaine, inabordable, — immobile comme le contre-fort d'un continent, solide comme l'arcboutant d'un monde.
« C'est ici! » dit le pêcheur, et, mettant sa forte main sur la barre du gouvernail, il fit virer la barque dans une petite baie, creusée et arrondie par la nature au sein même de la montagne.
Le cap versait sur la mer son ombre immense.
Le pêcheur aborda, et posant comme un crampon son pied sur le roc, tandis que l'autre se fixait au fond de la barque frémissante, il prit la jeune fille dans ses bras robustes, et la déposa sur le rivage.
« C'est bien entendu? tu veux rester? »
Norra sentit sa voix s'arrêter dans sa gorge : elle ne répondit que par un signe de tête.
Le pêcheur, d'un coup de rame, repoussa le rivage, et la barque regagna le large.
Demeurée seule, Norra jeta de longs regards autour d'elle. Elle se trouvait au sein d'une solitude profonde.
Tout autour de la baie, des rochers noirs, s'émiettant comme des laves qu'un choc aurait broyées, dessinaient ses contours. L'impression de cette grande Dature saisit tout à coup la pauvre enfant; elle regarda devant elle, aperçut l'énorme bloc de granit, et frissonna. — Bientôt, cependant, elle reprit courage et commença de gravir la pente.
Entre la mer et les rochers, une bande de terre végétale se couvrait de gazons et de fleurs. Norra aimait les fleurs : elle cueillit des andromèdes, des renoncules, des géraniums sauvages, et des Yergiss-mein nichl, qui semblaient éclore en ces parages lointains pour rappeler un souvenir à l'âme oublieuse. Entre les flturs et les gazons, un petit ruisseau d'argent scintillait et murmurait. Norra s'assit au bord du ruisseau : elle ne se pressait point ; elle savait bien maintenant que le temps ne lui manquerait pas. Elle arrangea son bouquet et aspira le faible mais doux parfum de ces fleurs écloses sous la neige.
Puis elle recommença de monter.
Du côté de la mer, le cap Nord est coupé à pic. De toutes parts, il est presque inaccessible. Les pentes sont toujours escarpées et roides, souvent rendues glissantes par des bandes de mousse humide et courte, serrée, élastique, et repoussant le pied qui ne rencontre aucun appui. Plus d'une fois la pauvre fille glissa ; plus d'une fois elle tomba; mais, avec un indomptable courage, elle se relevait toujours, et ne s'arrêtait jamais. Souvent il lui fallait franchir des amas de pierres roulantes, qui se détachaient dès qu'elle les touchait et menaçaient de l'entraîner avec elle. Çà et là, dans les anfractuosités des rochers qui retenaient encore un peu de terre végétale, des bouleaux nains essayaient d'élever leur téte éplorée, et bientôt se recourbaient vers le sol pour y
végéter et y ramper. Norra s'asseyait sur leurs racines, essuyait la sueur de son front, et, dans un repos douloureux, reprenait de nouvelles forces et repartait. Tantôt les mouettes, perchées sur une pointe de rochers, la regardaient de leur œil clair et perçant, et, rassurées par son air pacifique, continuaient leur rêve; tantôt un pélican noir, debout sur un pied, le cou replié et la tête enfoncée dans le capuce de ses ailes, prenait, à sou approche, un essor pénible, s'enlevait d'une aile pesante, et la poursuivait de ses cris plaintifs; tantôt les corbeaux, croassant, rasaient le sol autour d'elle en sombres tourbillons, tandis que, dans le ciel éthéré, les faucons blancs et les aigles marins décrivaient leurs orbes immenses.
Enfin, après une longue et pénible marche, elle atteignit la dernière cime, que se disputaient des mousses et des lichens jaunâtres, au milieu desquels, sur des couches de granit sombre, rêtincelait çà et là la blancheur du quartz.
Norra, épuisée de fatigue, se laissa tomber sur le sol nu, et cacha sa tête dans ses mains; puis, elle se mit à genoux et, dans une fervente prière, éleva son âme vers le Dieu éternel et clément, père de toutes les créatures.
Elle promena ensuite de longs regards autour d'elle, et elle n'aperçut que la solitude. Elle écouta, et elle n'entendit que le silence. Elle était comme perdue au sein du plus affreux néant.
11 pouvait être minuit.
Le soleil était cependant tout entier au-dessus de l'horizon; c'était à peine si le bord inférieur de son disque effleurait la crête des flots empourprés ; il ne semblait plus ni monter ni descendre ; mais il suivait une ligne presque droite, détachant songlobu de feu sur
l'azur du ciel, comme un pendule d'or oscillant avec lenteur sur un globe de lapis. A mesure qu'il s'avançait dans sa gloire, k l'autre extrémité de l'horizon, belle dans sa pâleur rosée, la lune s'enfuyait et ne se laissait plus voir qu'à travers le voile diaphane et nacré des nuages.
Le souffle de juillet avait attiédi les glaciers du Spitzberg, et arraché à la baie de la Madeleine, comme des lambeaux de continent, les glaces accumulées par neuf mois d'hiver.
Pareilles à des îles flottantes qui, pour rivage, auraient eu des montagnes de cristal, ces glaces couvraient au loin la mer, éblouissantes dans leurs splendeurs immaculées. Sous la réverbération du soleil oblique, leurs masses, à demi submergées, ressemblaient à des rochers de pierres précieuses, où toutes les nuances délicates et vives s'unissaient sans se confondre, dans le plus radieux éclat.
Tandis que le flot minait leurs bases attendries par la chaleur, plus intense à mesure qu'elles dérivent vers le sud, ces grandes masses changeaient k chaque instant de formes et d'apparences, et variaient incessamment les styles de leur croulante architecture ; les aiguilles, les colonnes, les pyramides, les frontons gigantesques, les arcades colossales, apparaissaient un moment et retombaient bientôt dans l'abîme. Toute hérissée de leurs débris aigus, la mer les pressait les uns contre les autres et les poussait au rivage, où ils se brisaient avec un fracas de tonnerre, suivi de mugissements rauques. C'était lk un terrible mais sublime spectacle. La jeune fille , cependant, y demeurait insensible. Immobile au sommet du cap, elle laissait ses regards errer au loin sur la mer immense.
Tout à coup ils se fixèrent sur un point noir, qui devint bientôt distinct en s'approchant. C'était un navire. Les mâts, les cordages, la fine carène découpèrent bientôt leur silhouette sur le fond embrasé du ciel.
A l'arrière, appuyés l'un contre l'autre, on apercevait un jeune homme et une jeune femme. Au gréde la vague, lentement, avec de molles et douces ondulations, le vaisseau semblait les bercer dans les bras l'un de l'autre.
Ce vaisseau, c'était le Trolihœtla : ce couple heureux, c'était Edwina et Henrick. Norra les reconnut-elle, ou les devina-t-elle? Un long frémissement agita tout son corps; elle se retint d'une main crispée au rocher, con- . tre lequel ses reins s'appuyaient. Tout à coup la brise fraîchit, les voiles se tendirent et le navire disparut du côté du sud.
Norra pressa contre son cœur le bouquet d'andro mèdes et de renoncules qu'elle avait cueilli au pied de la montagne; ses lèvres murmuraient un nom....
Tout à coup elle ferma les yeux et prit son élan.... Mais une large main s'abattit sur son épaule et la fit fléchir, tandis qu'un bras robuste s'enlaçant autour de sa taille la retint vigoureusement.
Elle se retourna, et se trouva face à face avec Olal Johansen.
Il y avait dans les yeux du missionnaire une expression de pitié profonde, et beaucoup de tristesse sur son front.
« 0 Norra, mon enfant, qu'allais-tu faire ? Est-ce là le fruit de mes leçons.... Tu veux donc déshonorer une vie honnête par le plus grand des crimes, commettre une lâcheté, toi si courageuse, et perdre à jamais ton âme, rachetée du sang d'un Dieu ?
— 0 père ! je suis si malheureuse ! fit la pauvre fille en laissant couler ses larmes.
— Je le sais, mon enfant, et je te plains de tout mon cœur!... Mais, Celui qui est là-haut mesure le vent à la fourrure du renne et nos chagrins à nos forces. . . Les tiens sont grands.... tu pourras. cependant les porter, car tu es une brave fille.... 11 te reste d'ailleurs des devoirs à remplir ... Tu n'as pas le droit de mourir maintenant.... Ton dévouement pour Henrick ta fait oublier un moment ce que tu devais aux pauvres compagnons de tes malheurs — aux victimes de tes ennemis — à ceux qui souffrent à cause de toi.... Fille des vieux chefs, tu es aujourd'hui la dernière de leur sang ; toi seule peux avoir encore quelque autorité sur ceux de ta race : ne les abandonne pas au jour du malheur.... Celui qui nous impose la vie, et qui seul a le droit de nous la reprendre, celui-là te récompensera de ce que tu auras fait pour eux. Viens donc, noble cœur ! Dis un éternel adieu à ce passé fatal , et ne songe plus qu'à l'avenir. Il aura ses épreuves et ses douleurs; c'est le lot de la créature humaine : nous n'avons pas été mis sur cette terre pour être heureux.
— Je le sais bien, » dit Norra en relevant tête.
Johansen prit sa main et l'entraîna rapidement sur la pente opposée. Le cap dressa bientôt sa grande ombre entre elle et la mer, dont les flots roulants emportaient Henrick vers le Sud.
On a tout compris.
Olaf qui avait vu, la veille, un dessein luneste dans les yeux de Norra, n'eût pas voulu la livrer sans défense aux perfides suggestions de la t jlitude. En interrogeant les pêcheurs, après son départ, il ne lui avait
pas été difficile de savoir où elle était allée.... il avait suivi sa trace ; Dieu récompensa sa charité, en permettant qu'il arrivât assez tôt pour prévenir un malheur et un crime. Il n'abandonna pas celle qu'il avait sauvée; il voulut au contraire l'accompagner jusqu'à ce qu'elle eût rejoint les siens. Le voyage lui fut bon. Maintenant qu'elle ne voyait plus Henri, qu'elle était certaine de ne plus le voir, il était plus facile au missionnaire de détourner peu à peu sa pensée de celui qui en avait été le trop constant objet. Elle ne l'oublia jamais; mais un jour vint où elle put se le rappeler avec calme, et où le charme de son souvenir cessa d'être douloureux.
Si jamais un de nos lecteurs était tenté de prendre après nous la route du Nord et de ses lointains déserts, en marchant longtemps il finirait par arriver en Laponie. Là, suivant la saison, au pied des monts Kilpis, ou sur les bords du fleuve Alten, il trouverait une petite tribu, peu nombreuse et décimée — les blessures portées par la main des Quènes ont saigné longtemps ! — mais plus hospitalière que ses voisines, plus morale et déjà plus près de la civilisation véritable. Cette tribu, qui a longtemps pleuré ses chefs, obéit maintenant à une femme, et cette femme est plus respectée qu'une reine. Dans ces régions perdues, sous ce ciel inclément, elle est l'apôtre d'une religion pure et tendre, et elle a plus fait par ses exemples que tous les missionnaires par leurs paroles p w la conversion des peuples. Tous l'aiment. Mais elle ne semble point recevoir des autres le bonheur qu'elle leur donne : au fond de ses grands yeux noirs, on devine une secrète et immuable mélancolie.
Elle exerce sur tous ceux qui l'entourent l'ascendant d'une nature supérieure, et leur impose le respect de ses mystérieux chagrins. Elle n'en parle jamais, et ne cherche à se consoler du mal qu'on lui a fait qu'en faisant le bien.
Christiania, septembre 1857,