Nom de l'habitation laponne
EN LAPOXIE.
précédent, avait égayé les longues soirées de son babil joyeux, allongeait par-dessus la table son bâton, garni d'une corne d'élan, pour la toucher légèrement à l'épaule ; Nepto l'arrêtait en lui disant tout bas :
« Laisse-la, grand-père, c'est inutile ; tu vois qu'elle est bien loin de nous. »
Lui, pendant ce temps, assis en face d'elle, les coudes sur ses genoux, la tête dans sa main, singulièrement excité par sa continuelle présence et par cette résistance opiniâtre, fixait sur elle ses yeux noirs et pénétrants. «.
Parfois Norra relevait la tête en tressaillant, et tout à coup elle détournait ses regards des regards ardents du jeune homme, avec un mélange de confusion et de regret. Elle voyait si bien que l'on avait deviné sa pensée, et elle-même lisait si clairement dans la pensée de l'autre ! Du reste, Nepto ne se permettait plus ni plainte ni importunités ; on eût dit qu'il prenait enfin son parti de cette indifférence qu'il ne pouvait vaincre, et qu'il avait la tardive sagesse de renoncer à des prétentions malheureuses. Sa tristesse et son silence, voilà tout ce qui devait parler pour lui désormais.
C'est au milieu de telles préoccupations, et dans cette contrainte pénible, que leur hiver s'écoula, jour après jour, ou plutôt nuit après nuit.
Aussi les premières brises attiédies du printemps, qui leur permirent de sortir de cette contrainte de la vie commune et de retourner à la solitude et à l'isolement des montagnes, furent-elles accueillies par tous deux avec un sentiment de délivrance.
On raconte qu'à certaines époques de l'année, les rennes sauvages , pareils en cela aux touristes du inonde élégant, ont Phabitude de quitter les hauteurs et de descendre vers les rivages des grands fjords. Ce sont des animaux fashionables et qui sentent le besoin de prendre les eaux.
Je ne sais trop jusqu'à quel point l'histoire est vraie ; mais ce qu'il y a de certain, c est que, de temps en temps, les Lapons conduisent leurs troupeaux vers le rivage et qu'ils les font paître au milieu des herbages chargés des exhalaisons de la brise marine.
Cette année-là, Peckel, qui, en sa qualité de père de famille et de chef de tribu, réglait la marche des Kilps, décida que l'on irait planter ses tentes dans une des anses du Lyngen-Fjord.
Ce fjord présente aux voyageurs et à l'artiste un des plus beaux sites de toute la Norvège.
C'est un golfe immense, qui s'avance au loin dans les terres, pareil à un large fleuve qui pour rives aurait des montagnes. Comme pour aller chercher le tribut des eaux qu'il veut porter à la mer, il projette ses longs
bras dans toutes les directions. Tantôt il se resserre et bondit sur un lit de cailloux, ses Ilots verts se frangeant sur les bords d'une écume d'argent; tantôt il s'élargit comme un lac et s'endort, tandis que les immenses rochers qui le surplombent épanchent sur lui leur ombre épaisse. Au milieu, la lumière du ciel tombe et tremble dans la glauque transparence des eaux profondes. Approchez-vous des rives , vous croyez glisser sur les vagues noires du Gocyte. Des sentiers de chèvres côtoient les précipices. Des quartiers de roche semblent sortir des flancs de la montagne é ventrée ; leurs dents aiguës hérissent l'abîme; ça et là, dans les anfractuosités où s'amasse un peu de terre végétale, pousse un épicéa noir, ou un larix aux feuilles veloutées d'argent; ces tourbillons de plumes et de cris, ce sont les vautours et les aigles,^mi vont s'abattre sur le cadavre d'un renne ou d'un élan, brisé dans sa chute ; là-bas, tout au fond, cette tache de 'lumière humide et mouvante, c'est le torrent : il mugit ; mais si loin, que sa colère ne peut monter jusqu'à vous. Parfois on pénètre dans des gorges sauvages où toute trace de culture et de vie disparaît; tantôt la neige couvre les hauteurs; tantôt les sources cachées se répandent en larges nappes ou tombent en cascades dans le bassin étincelant des rochers. Ces chutes prennent d'énormes proportions ; on dirait des fleuves auxquels la terre a manqué tout à coup, et qui se précipitent de la cime des montagnes, roulant les pierres, déracinant les arbres, emportant les troupeaux.
Parfois aussi, le fjord vous offre des scènes d'une irrésistible mélancolie. De chaque côté, on voit jaillir à pic deux longues murailles de rochers, dont la base se noie dans les flots, dont le sommet se perd dans les nuages ; au-dessus de vos têtes, un épais brouillard que traverse avec peine un rayon blafard et terne, abaisse
Digi
sa voûte grise et cotonneuse : sous vos pieds l'abîme sombre, muet et béant. On se croirait enfermé dans une prison ténébreuse.
Ce n'étaitpoint, on le croira sans peine, Pappâtde ces grandeurs et de ces beautés de la nature alpestre qui avait déterminé le vieux Peckel ; mais il savait bien qu'il trouverait là une pâture abondante : de la mousse pour ses rennes et du poisson pour lui; c'était tout ce qu'il demandait au paysage.
Il était assez indifférent à Norra daller là ou ailleurs : où que ce fût qu'elle allât, elle n'était que trop certaine de ne point retrouver le seul être qui pût donner encore quelque intérêt aux actes monotones de sa vie. Elle fut cependant frappée de la grandeur et de la beauté du spectacle qui s'offrit tout à coup à ses yeux. Ses conversations avec les deux Suédois, les dessins <f Elphége, et bien plus encore les nouvelles idées et les sentiments nouveaux qui s'étaient développés en elle, sous l'influence de son amour, avaient en même temps développé l'instinct jusqu'alors endormi dans son âme des beautés de la nature.
Elle entrait pour ainsi dire dans un monde nouveau pour elle. Elle errait avec une sorte d'âpre et farouche plaisir le long de ces falaises aux flancs escarpés, s'aventurant avec l'audace des chèvres vagabondes sur les sentiers étroits, suspendus aux flancs des abîmes et d'où la moindre chute devait être mortelle ; elle s'enfonçait sous les grands bois touffus qui couronnaient leur cime pour écouter le murmure des rameaux et la plainte des vents, douce musique, à laquelle les Lapons ne prêtent point d'ordinaire une oreille bien attentive. Nepto de son côté, avait repris avec une certaine activité ses travaux accoutumés. Il avait organisé des pêcheries dans les divers ruisseaux qui aboutissaient au fjord ; il faisait la
chasse à toutes sortes d'animaux sur le bord du lac, et surtout il allait dans les îles qui avoisinent la cote, chercher le fin duvet dont les eiders tapissent les doux nids de leurs amours. Il pensait alors, assez tristement, qu'il en eût pu composer la couche de Norra, — la sienne — et qu'il en était réduit à le vendre aux marchands russes ou norvégiens.
Depuis leur retour à tous deux dans la tribu, il n'avait point fait devant Norra une seule allusion au passé, et cette discrétion, dont elle appréciait le bon goût, lui servait plus auprès de la jeune fille que toutes les plaintes et toutes les importunités d'une poursuite mai venue. A mesure qu elle le craignait moins, elle était plus affectueuse envers lui; elle ne reprenait point, peut-être ne reprèndrait-elle jamais son ancienne familiarité. Il y a dans la vie intime des choses qui deviennent si facilement irréparables 1 Mais elle avait du moins une égalité d'humeur et une facilité de relations auxquelles il n'était pins accoutumé : il était parfois tenté de la trouver trop bonne, parce que, se disait-il à lui-même, il ne pouvait plus la haïr, ce qui lui était pourtant plus facile que de rester indifférent auprès d'elle.
Combien de temps les choses eussent-elles duré dans cet état? C'est ce que personne n'eût pu dire. L'imprévu a toujours un si grand rôle toutes les fois que la passion est enjeu!
Quand les Lapons vivent seuls dans un canton, ils y sont d'ordinaire assez paisibles : leur naturel est généralement inoffensif; les seuls sujets de querelles qu'ils pourraient avoir, entre eux seraient relatifs au choix des pâturages ou à remplacement des tentes. Mais la Laponie est si vaste, et si abondants ses pâturages, que tout le monde a plus de nourriture et d'espace qu'il ne lui en faut. D'ailleurs, toutes ces questions sont réglées par des usages qui ont force de loi : les Lapons obéissent à leurs traditions comme à des décrets souverains.
Mais il n'en est plus ainsi, dès que les tribus se trouvent mises en contact avec les autres races qui se rencontrent sur leurs frontières. Presque toujours, dans ces circonstances , on voit éclater sous les plus futiles prétextes les haines profondes et séculaires qui divisent ces populations.
Les Lapons peuvent être accidentellement mêlés aux Russes, aux Norvégiens, aux Suédois et aux Quènes.
Sans être affectueuses, leurs relations avec les Russes □'offrent du moins aucun caractère d'hostilité. On cherche à se tromper réciproquement, ainsi, du reste, que
font trop souvent les négociants de tous les pays ; mais les choses ne vont jamais plus loin. La finesse des uns lutte sans trop de désavantage avec l'astuce des autres ; mais il est à peu près hors d'exemple qu'on passe de l'injure aux coups. Il n'en est pas toujours de même avec les Norvégiens et les Suédois : ici l'état de guerre semble être la condition normale ; la paix n'est connue que comme exception, et encore c'est la paix armée. Le soupçon réciproque est k Tordre du jour. Quand quelque larcin a été commis dans un gaard,
On ne va point s'en prendre aux gens du voisinage !
c'est un Lapon qui a tout fait.
Si, de son côté, un Lapon revient à ses tentes le bras en écharpe, traînant la jambe, les reins à demi cassés, le nez en capilotade, l'œil noir, ou une oreille de moins, on ne va point se plaindre au magistrat, qui prétendrait sans doute que ce ne sont point là ses affaires, et peutêtre même que le plaignant a eu tort.... mais on ne doute point que la pauvre victime ne sorte des mains par trop lourdes de quelque Norvégien.
Avec les Quènes, la position, pour parler le langage des diplomates, est encore plus tendue, les rapports plus difficiles et les scènes de violence plus fréquentes. Irrégulièrement répandus dans toute la partie nordouest de la péninsule Scandinave, les Quènes, malgré leur inimitié héréditaire, contre les Lapons, se trouvent assez souvent mêlés à eux — à peu près comme les Druses et les Maronites dans les villages mixtes du Liban.
Tout près du petit golfe sur les bords duquel les Lapons nos amis avaient planté leurs tentes, il se trouvait précisément une tribu de Quènes. Ceux-ci, c'est une justice que je me plais à leur rendre, ne virent point
d'un bon œil l'arrivée de Peckel et des siens, et s'il n'eût fallu qu'un coup de main pour les renvoyer dans • leurs montagnes ils eussent couru le risque de ne pas prendre trop longtemps le frais sur le rivage. Cependant ils se continrent tout d'abord.
Il est, en effet, reconnu comme le droit public dans cette partie de la Norvège que la terre , par cela même qu'elle n'est à personne, appartient à tout le monde, et que chacun, tant qu'il occupe, est le maître de ce qu'il occupe. Il ne fallait donc point songer à déposséder nos Lapons. Mais, avec un peu de bonne volonté, les questions de limites fournissent toujours autant d'occasions de disputes que peuvent en désirer des voisins bien intentionnés. Où commence le territoire d'une tribu, où finit celui d'une autre? C'est ce qu'il est toujours possible de discuter à coups de poing et de décider à coups de fusil.
Il n'y avait pas encore huit jours que les rennes des Lapons se baignaient dans les eaux du Lyngen-Fjord, que déjà de sourdes rumeurs circulaient d'une tribu à» l'autre. Les Quènes prétendaient que les femmes des Lapons allaient, pendant la nuit, traire le lait de leurs vaches. Les Lapons, qui ne voulaient point être en reste, prétendirent, de leur côté, que les chasseurs quènes prenaient volontiers les rennes privés pour des rennes sauvages, et que, depuis quelque temps, leurs troupeaux se trouvaient régulièrement décimés. Quand les choses en sont là, entre gens qui se détestent et qui ne demandent qu'une occasion pour se le prouver les uns aux autres, 1 occasion ne saurait longtemps se faire attendre.
Des rixes partielles avaient déjà ensanglanté les rivages du fjord ; si l'on n'avait point eu encore de victimes ni d'un côté ni de l'autre; si, jusqu'ici, la vie humaine
avait été respectée, ce n'était peut-être point aux parties belligérantes qu'il en fallait savoir gré, car, en tous cas, ce n'était ni la' bonne volonté ni l'envie de mal faire qui leur manquaient.
Nepto, dans toutes ces querelles, jouait un rôle à part et qui ne manquait certainement ni de grandeur ni d'habileté. Il se posait comme parfaitement indifférent pour son propre compte à tous les sujets de querelles qui pouvaient éclater entre ceux-ci ou ceux-là. On le savait assez riche pour ne pas se soucier beaucoup d'un renne de plus ou de moins dans ses troupeaux. Il était bien certain qu'il lui en resterait toujours assez. Quant aux pâturages, il pensait, et il le disait assez haut, que personne n'aurait le mauvais goût de venir chasser ses troupeaux de la place qu'il aurait choisie ; le reste lui importait peu ! Ce qui lui importait davantage, c'est qu'en aucun cas on ne fit tort aux gens de sa tribu ; c'est que l'on ne commît point de violences contre les personnes. Il regardait comme son devoir (il en arrivait peu à peu à remplacer son grand-père) de faire en sorte que les siens n'éprouvassent sous ses yeux ni injure ni dommage? Partout où un Lapon avait une querelle àvec un Quène, on était sûr de le voir arriver. On ne lui pouvait pas reprocher d'avoir jamais porté le premier coup : il était rare que le second ne fût pas appliqué de sa main. Une telle conduite avait le double avantage de donner un libre cours à une énergie qu'il contenait depuis trop longtemps, et de le poser parmi les siens comme le défenseur présent, comme le chef futur de sa tribu. Ces combats, que l'on s'efforçait de cacher au vieux Peckel, prenaient depuis quelque temps une fâcheuse importance : ils se renouvelaient beaucoup trop souvent; plusieurs fois déjà, ils s'étaient terminés par des morts d'homme. Une de ces
afiaires avait été assez cruelle. Les Lapons, sans leur nombre supérieur, eussent pu subir un rude échec ; mais, quoique plusieurs d'entre eux fussent restés sur le terrain, les Quènes avaient été cependant forcés de leur céder le champ de bataille. Us éprouvèrent une violente irritation de leur échec, et proférèrent en se retirant les plus horribles menaces.
Pendant quelques jours, les Lapons se tinrent sur leurs gardes, et comme ils savaient bien que la justice du pays ne leur était pas favorable , ils songèrent assez sérieusement à regagner les hauteurs, sans tenter de nouveau les chances si cruellement éprouvées des combats. Ce parti, s'il n'était pas le plus courageux, était, du moins, le plus prudent. Mais comme il avait le tort de contrarier les idées belliqueuses de Nepto ; comme le triste amoureux préférait cette vie d'aventures, qui faisait parler de lui sous les tentes, à l'oisiveté sans gloire à laquelle il était condamné dans les pâtures, il résista avec une tenace opiniâtreté, et s'opposa avec une rare énergie aux mesures dictées par une politique trop prudente. Cette fois encore, le parti le plus sage ne fut pas celui que l'on choisit, et la tribu écouta la voix de la passion avec plus de complaisance que celle de la raison.
Une sorte de trêve, grosse d'événements et pleine de menaces, suivit cette action meurtrière. Chacun s'observait, 6e tenait sur ses gardes et surveillait ses adversaires; mais personne n'agissait. Les Lapons, qui avaient eu tout à la fois les derniers torts et les derniers succès, n'auraient pas demandé mieux que de faire la paix. Mais il était assez probable que les Quènes, d'ordinaire assez jaloux de leur^renom, et impatients d'une injure jusqu'à ce qu'elle fût vengée, méditaient quelque combinaison qui payât avec usure
à leurs ennemis tout ce qu'ils en avaient reçu depuis quelque temps.
Cependant, comme ils se contenaient avec une merveilleuse résignation , les Lapons sentirent peu à peu leurs défiances s'endormir, et, parce qu'ils n'avaient pas envie de recommencer la lutte, ils crurent que leurs adversaires ne le désiraient pas plus qu'eux-mêmes.
Une nuit, tout reposait sous les tentes. La sécurité des Lapons, était si grande, qu'ils n'avaient pas même posé leurs vedettes, précaution qu'ils prenaient d'habitude, quand ils se sentaient entourés de périls. Vers une heure du matin, au moment où le sommeil est le plus profond, une petite troupe de huit à dix hommes pénétra dans leur camp, et s'introduisit, sans donner l'éveil, dans la demeure de Peckel ; ils espéraient y sur- . prendre Nepto, qu'ils regardaient comme l'auteur de leurs derniers revers : ils ne voulaient rien moins que le mettre à mort. Les haines s'exaltent aussi bien sous ces froides latitudes que dans les régions où le soleil semble donner au sang cette fièvre de passion qui fait les grands héros ou les grands criminels.
Nepto, par bonheur, ne se trouvait point cette nuitlà chez son grand-père : il avait quitté le camp le soir même.
Ils entrèrent l'un après l'autre dans la tente du vieux chef, le fusil à la main, le couteau à la ceinture, prêts à immoler tout ce qui leur ferait résistance : ils ne furent point obligés d'en venir à cette extrémité. La tente était à peu près déserte. Peckel dormait dans dans son cadre de bois blanc, sur un amas de mousse sèche; ils approchèrent de lui silencieusement, et contemplèrent un moment son sommeil troublé de rêves. De temps en temps il se soulevait à demi sur sa couche,
tordait ses bras, étendait ses mains, et faisait entendre des cris plaintifs, ou plutôt une sorte de râle inarticulé. Parfois on distinguait les deux noms de Noria et de Nepto. Ncpto et Norra n'étaient-ils point les deux plus constantes préoccupations de sa vie, et qu'y avait-il d'étonnant s'ils remplissaient son sommeil aussi bien que sa veille ?
« Oui, murmura un des Quènes, appelle Nepto!
Nous désirons sa venue aussi vivement que toi ; tâche donc qu'il t'entende et qu'il vienne !
— Eh ! quelle est cette autre qu'il appelle encore, cette Norra? fit le plus grand et le plus redoutable de ces bandits, un homme à la taille de géant, et dont les épaules d'Atlas semblaient de force à porter la moitié de la tribu.
— Norra ! répondit un troisième, c'est la petite -fille du vieux drôle, la cousine de Nepto, sa femme, peutêtre, une jolie créature, du moins à ce que l'on dit, car je ne l'ai jamais vue. Si nous ne pouvons avoir le garçon, enlevons du moins la fille, ce sera de bonne prise.
— Sans doute! fit un nouvel interlocuteur; mais où la trouver? qui peut savoir où elle est! Allons-nous fouiller toutes les tentes? Il suffirait qu'un de ces misérables se réveillât pour donner l'alarme et nous causer mille ennuis : ce ne serait pas drôle d'être pris les armes a la main dans le repaire de cette canaille ! Ils ne valent pas le mal qu'ils nous causeraient. Les gens du roi ne demanderaient peut-être pas mieux que d'avoir le prétexte de nous chagriner, et je ne me soucierais* pas de me faire pendre pour un Lapon.
— Niels, repartit le géant, tu as toujours peur, et je n'ai jamais fait une excursion avec toi sans te voir trembler : il vaudrait mieux rester dans ton trou !
— Ma foi ! répondit celui auquel ces paroles s'adressaient, je n'ai, Mickaël, ni tes épaules pour recevoir les coups, ni tes poings pour les rendre : il faut donc me pardonner si je prends mes précautions. Un homme bien frotté craint les raclées, et notre dernière excursion ne m'a pas porté bonheur. Ce Nepto cogne dur comme fer ! »
Les Quènes échangeaient ces mots à voix basse, en furetant à travers la tente, dans laquelle ils butinaient tout ce qui se trouvait à leur convenance. L'un d'eux se tenait en sentinelle sur le seuil, et, de temps en temps, il soulevait la portière, et, passant la tête à l'intérieur, il leur faisait signe que tout était tranquille au dehors et qu'ils pouvaient continuer leur petite exploration.
« Où donc est Mager? demanda celui que l'on avait appelé Mickaël, et dont Niels avait vanté les poings et les épaules.
— Me voici ! » répondit un des drôles, parlant à voix basse, un doigt sur ses lèvres minces et plissées, et faisant signe à ses compagnons de se taire. Il leur montra alors, à l'extrémité de la tente, un coin reculé, devant lequel un rideau de vadmel gris et bleu s'étendait pour le séparer d'avec le reste du logis, et de manière à former comme une petite tente dans la grande.
« Qu'est-ce? demanda Mickaël, plus encore du regard et du geste que de la voix.
— Leur sorcière, leur fée, la fille du vieux ! »
Et, tout en parlant ainsi, la figure de Magerprit une expression sinistre qui le rendit plus horrible à voir que le plus horrible monstre, tant il est vrai que la laideur morale, quand elle se traduit sur le visage, est plus affreuse cent fois que la laideur physique. Ce Mager avait la tête plate et fuyanîe de la vipère; son crâne, à demi dépouillé, ne montrait plus par places que quel-
ques cheveux d un blond déteint qui paraissaient verts; sés yeux, d'un bleu pâle, n'avaient ni éclair ni rayonnement, et ses mains, toujours inquiètes, semblaient comme un indice de la perpétuelle agitation de son âme. Son nom, qui, en norvégien, signifie maigre, eût pu au besoin lui servir de surnom, car l'homme semblait diaphane et tous les os de son corps ne demandaient qu'à percer sa peau.
Il y avait sur ses lèvres un si hideux sourire, que Mickaël ne put s'empêcher de lui dire :
« Pour que tu sois si laid, il faut que tu aies quelque bonne nouvelle à nous annoncer.
— Elle est là ! répondit Mager, sans paraître choqué le moins du monde de cette injurieuse boutade.
— Où donc ? »
Avec sa main fermée, dont le pouce seul restait ouvert, il fit un geste par-dessus son épaule.
Tous les Quènes voulurent se précipiter dans cette direction. Mais lui, posant l'index de sa main droite sur sa bouche qui ricanait, et, de l'autre main, leur montrant le vieillard toujours endormi, mais toujours agité :
* Il faudrait d'abord tranquilliser celui-ci, fit-il avec un geste dont la férocité trahissait sa pensée d'une façon assez claire.
— Pas de crime inutile! Le vieux n'est pas capable de nous faire grand mal.
— Tant que la tête n'est pas écrasée, le serpent a du venin, dit le féroce Mager.
— Bast! fit Mickaël, nous pouvons bien l'empêcher de nous nuire sans le tuer.
— Il n'y a que les morts qui ne reviennent point, continua Mager.
— Si l'on te laissait faire, dit Niels, il faudrait toujours tuer. >»
EN LAFONIE. 251
Mickaël les fit taire, et ramassant à terre des cordes qui avaient servi à quelque harnachement de renne, il les donna à deux de ses compagnons.
« Toi, les mains; toi, les pieds! »
Puis, tordant un morceau d'étoffe de manière à en former un bâillon, tous trois en même temps se jetèrent avec une violence inouïe sur le malheureux vieillard. Il ne poussa pas un seul cri, il ne fit pas un seul mouvement ; car, en un clin d'œil, il fut saisi, bâillonné, garrotté, lié : puis deux Quènes le prirent, l'un par les jambes, l'autre par la tête, tandis qu'un troisième, ouvrant un grand coffre qui se trouvait à côté du lit, fit signe aux bourreaux de le mettre dedans. Cet ordre muet fut exécuté sur-le-champ, et sans que le pauvre Peckel eût eu le temps de se reconnaître. Un des bandits s'assit sur le coffre, pour l'empêcher d'en sortir, et la troupe se vit désormais, et sans coup férir, maîtresse absolue de la game du chef de tribu.
Mager les conduisit alors dans le coin de la tente où Norra reposait.
Il voulut les arrêter à quelque distance du lit, en étendant ses bras comme un obstacle entre eux et elle.
Mais Mickaël, haussant dédaigneusement ses robustes épaules, le saisit par les vertèbres du col, le fit pirouetter sur ses talons, et, quand il eut accompli son évolution, le jeta à trois pas de lui contre les piquets de la tente, qu'il faillit renverser.
Les envahisseurs s'avancèrent alors jusqu'auprès du lit; puis, comme s'ils eussent, en voyant Norra, éprouvé pour cette jeunesse et cette beauté un sentiment de pitié qui peut-être était bien loin de leur cœur; comme s'ils eussent hésité avant de troubler ce sommeil de l'innocence.... ses rêves peut-être.... ils s'arrêtèrent un instant à la contempler.
Sans doute ils n'avaient jamais vu pareil spectacle, car un sentiment de naïve admiration se peignit sur le visage de quelques-uns d'entre eux.
Norma dormait : un de ses bras pendait hors de sa couche; l'autre était doucement replié sous sa tête, tout inondée de ses beaux cheveux noirs dénoués ; un aimable sourire reposait sur ses lèvres entr'ouvertes, comme un papillon sur une fleur, et le souffle égal de sa respiration soulevait légèrement sa poitrine, à temps égaux.
Les mille objets qui entouraient la jeune fille étaient d'une élégance et d'une recherche qui contrastaient singulièrement avec tout ce que les Quènes voyaient d'ordinaire chez eux, avec ce qu'ils avaient rencontré jusque-là dans la tente des Lapons. Ces charmants riens, dont les mains de Norra avaient fait des merveilles, étaient pour la plupart les petits présents que les deux Suédois lui avaient offerts en souvenir au moment de leur départ. La montre de Henrick était suspendue avec sa chaîne d'or à la tête du lit. S'il est vrai que les choses au milieu desquelles nous vivons prennent comme un reflet de nous, tout cet ensemble délicat, élégant, poétique devait donner la plus aimable idée de celle qui l'avait si ingénieusement disposé.
Mais nos héros n'étaient pas gens à perdre beaucoup de temps en contemplation, et Mickaël, qui paraissait le chef reconnu de l'aventureuse expédition, donna bientôt le signal d'agir, ou plutôt il résolut d'agir luimême, car il prit une couverture, qui était tombée à bas du lit, la mit sur un de ses bras, s'avança vers la jeune fille endormie, et se pencha sur elle pour l'enlacer. Mais, à peine eut-elle senti le contact d'une main étrangère, Norra, comme si elle eût été avertie par son instinct virginal, se réveilla en sursaut, et,
poussant un grand cri, elle appela par deux fois : « Henrick ! Henrick ! »
Dans la veille comme dans le sommeil ce nom-là n'é tait-il point sa plus chère et sa plus constante pensée, et n'était-ce point vers Henrick en effet quelle devait crier dans le danger?
Mais, hélas ! ce ne fut point Henrick, ce fut l'impitoyable éclat de rire des ravisseurs, qui répondit à ce cri d'angoisse. Gomme ils ne connaissaient point Henrick, ils crurent que c'était quelque autre Lapon qu elle appelait.
« Crie, crie, la belle ! dit Mickaël avec le gros rire de la bêtise ; crie assez fort pour qu'il vienne, et avec lui ton cousin Nepto : nous en avons autant d'envie que toi! »
Norra était maintenant complètement réveillée, et aux folles terreurs de son demi-sommeil avait succédé pour elle une sorte de crainte réfléchie et calme, si nous pouvons ainsi parler, qui ne lui ôtait point la lucidité de sa réflexion. Elle se demandait ce que signifiait cette brusque entrée dans la petite retraite, respectée de tout le monde, oii personne ne pénétrait jamais sans sa permission. Elle se voyait entourée d'une troupe d'hommes aux visages sinistres, qui ne pouvaient avoir que de mauvais desseins.
Cependant, comme elle ne se connaissait pas d'ennemis, et, comment donc en eût -elle eu, la pauvre âme, qui n'avait jamais fait de mal à qui que ce fût au monde ! elle crut qu'on venait tout simplement pour voler, et elle se calma bientôt. A l'exception de la montre de Henrick, elle ne tenait à rien, et elle eût- vu emporter la tente et tout ce qu'elle contenait, sans lui donner un regret. Seulemeut ces misérables qui venaient ainsi chez elle, violant sa solitude
Uigitized
et troublant son sommeil, lui inspiraient une sorte de dégoût qu'elle ne prenait pas même la peine de cacher; aussi, pour ne plus les voir, elle détourna la tête, et, pareille à une enfant boudeuse, qu'on éveille, et qui veut dormir encore, elle se cacha sous ses couvertures : elle savait que Nepto n'était pas là, et, pour la première fois peut-être, le pauvre garçon eut ce bonheur, dont il ne put pas jouir, que celle qu'il aimait regretta son absence. Ne voulant pas exposer son grandpère aux violences de ces malfaiteurs, elle avait pris le parti de les laisser faire et de ne point appeler. Cependant, Mickaèl et les autres, après avoir joui un instant de son embarras et suffisamment dévalisé la hutte, songèrent qu'il était temps d'en finir, avant qu'on ne se fut aperçu de leur présence dans le camp.
« Allons ! qu'on se lève ! » fit Mickaèl de sa voix la plus rude.
En même temps un autre de nos dignes personnages qui avait aperçu la chaîne et la montre d'or, avançait la main pour les saisir: Norra, qui tenait à son trésor, s'élança sur lui pour le reprendre.
<r Ah! ah! fit Mickaël, je croyais que nous allions trouver une petite chèvre blanche : il paraît que nous avons affaire à une louve de montagne.... tant mieux, pardieu ! j'aime les griffes, moi ! »
Et, tout en parlant, il avait pris par la taille Norra, qui s'était à demi soulevée du lit.
« Misérable ! tu oses me toucher, » s'écria la jeune fille, les yeux étincelants, et avec un accent d'indicible fierté.
« Oui, j'ose! ricana le bandit; habille-toi et taistoi. »
Mais Norra n'était point femme k céder à la menace, et elle se débattit sous l'étreinte avec l'énergie d'une
jeune lionne, serrée de près par les chasseurs. Que pouvait-elle faire cependant contre la force d'un colosse auquel trois ou quatre drôles, qui ne craignaient et ne respectaient rien, venaient encore prêter secours? Son énergie cependant ne l'abandonnait point encore, et, seule contre quatre, elle lutlait toujours.
Les grandes mains de Mickaël saisissant ses deux poignets, la meurtrireni et l'abattirent pantelante sur son lit.
Cependant, le géant poussa tout à coup un cri de douleur et lâcha prise.
Un nouveau combattant, sur lequel on ne comptait point, venait de se mêler à la lutte.
Snalla, couché dans un coin de la tente, tout près du lit de Norra, — c'était la place où il dormait chaque nuit, — s'était réveillé au bruit. Il n'avait tout d'abord rien compris à ce tumulte, et, comme il était de sa nature assez pacifique, il avait pris le parti de se recoucher paisiblement. Mais en entendant le cri d'angoisse poussé par Norra, il avait deviné que sa maîtresse bien-aimée appelait à son aide, et, avec l'instinct, le courage et la fidélité du chien qui meurt pour défendre celui qui le nourrit, — et qu'il aime, — il s élança contre les assaillants.
La diversion fut si brusque, si inattendue, et en même temps si violente, que Mickaël, ébranlé sous le choc, vaincu par la douleur, chancela du coup et lâcha prise. Cependant au milieu de ce groupe épais, Snalla, dont la rage semblait redoubler les forces, frappait de la tête et des pieds, du sabot et des cornes, se ruant tout entier dans la mêlée, et y produisant un véritable désordre et une inexprimable confusion. Norra profita habilement de cette diversion et gagna la porte. Mais Niels, qui s'était prudemment tenu à l'écart pendant a
lutte, lui barra le passage. La pauvre créature s'agenouilla deyant lui en joignant les mains : le Quène trouva plaisant de profiter de ce geste de prière pour lui passer aux poignets la courroie qu'il avait ramassée sur le sol, et tirant violemment une des extrémités, il emprisonna dans l'étreinte d'un inextricable nœud les deux petites mains suppliantes, maintenant captives.
Au même moment, Mager qui venait de tirer de sa gaine un long couteau étroit, tranchant, effilé comme un stylet sicilien, s'approcha traîtreusement du pauvre renne.
« Je savais bien, dit-il de cette voix doucereuse et cruelle, plus odieuse mille fois que les voix les plus rauques et les plus violentes, je savais bien qu'il faudrait toujours tuer quelqu'un.*
Et, tout en parlant, il enfonça l'arme terrible au défaut de l'épaule de Snalla.
Un flot de sang jaillit de la blessure et les couvrit tous; l'animal, frappé à mort par une main trop sûre, tomba sur ses genoux pour ne plus se relever ; il tourna vers sa maîtresse un dernier regard, tout plein de larmes, dans lequel il semblait lui dire : « Je t'aimais bien ! et je suis heureux de te donner ma vie. »
C'en était plus que la pauvre fille ne pouvait supporter ; elle s'évanouit, pendant que Snalla, son serviteur, son ami, s'affaissait sur son poitrail, agitait ses jambes roidies dans une convulsion suprême, renversait sa tête sur son col, son bois superbe sur ses reins, et remplissait la hutte de son grand cadavre.
Tous ces hommes violents et cruels, que le sang n'effrayait point, et qui, en venant dans le camp des Kilps, y méditaient la mort d'un homme, eurent comme un moment de trouble devant l'agonie d'un animal. Il
leur semblait à tous que Snalla mourant pour la fille des Kilps leur reprochait le crime qu'ils venaient de commettre contre elle. Mais de tels sentiments dans de telles âmes ne devaient point durer bien longtemps. Ils achevèrent leur pillage, et, enveloppant dans une peau de renne Norra toujours évanouie, que Mickaël chargea sur son épaule, ils sortirent du camp.
Ils marchèrent longtemps dans la campagne, toujours assez solitaire et plus déserte encore à cette heure, sans rencontrer personne. Enfin Norra poussa un léger cri de douleur et rouvrit les yeux, comme pour chercher à se retrouver elle-même et à reconnaître où elle était. Elle aperçut des rochers autour d'elle, des vagues au-dessous, et plus haut, du côté du ciel, de grands sapins ondoyants. Elle n'était jamais venue là, et ne savait point où elle se trouvait. :
Mickaël, qui la portait toujours, s'arrêta, et, d'une voix qu'il voulait rendre aimable : « Eh bien ! la belle, ui dit-il, comment nous trouvons-nous maintenant? »
Norra le regarda fièrement sans lui répondre.
« A ton aise, mignonne; aujourd'hui tu me méprises ; bientôt tu me prieras, ma belle dédaigneuse ! mais si tu voulais marcher un peu ! »
Il se baissa pour la mettre à terre ; mais, en entr'ouvrant la couverture dans laquelle il l'avait enveloppée au moment de partir, il s'aperçut qu'elle était à demi nue.
« Eh! èh! fit-il en se tournant vers ses compagnons, voici une toilette de voyage qui ne lui a pas coûté grand temps à faire. Holà! vous autres, qui donc s'est chargé de la garde-robe de la princesse? »
Niels s'approcha avec un paquet d'habits de toutes sortes qu'il avait trouvés sous la tente; il l'ouvrit devant
Uigitized
la jeune fille. Les Quènes se rangèrent en cercle autour d'elle, comme pour jouir méchamment de son embarras.
Norra s'assit à terre , s enveloppa dans la peau de renne, et, les regardant avec une résolution froide et ferme :
« Je ne m'habillerai point que vous ne m ayez laissée ! » leur dit-elle avec tant de fermeté qu'ils s'éloignèrent aussitôt.
Mickaél lui indiqua du geste une anfractuosité profonde derrière les rochers, où elle se trouverait à l'abri de leurs regards.
* Fais vite! lui dit-il, nous n'avons pas le temps d'attendre. »
Une fois seule, Norra jeta les yeux de tous côtés, cherchant si la fuite n'était point possible. Mais elle était complètement cernée : il fallait se résigner; il fallait céder à la dure nécessité. Elle essuya ses larmes d'un revers de main, s'habilla promptement et vint rejoindre ses compagnons.
« A la bonne heure! dit Mickaël, qui avait craint, sans doute, d'être obligé de l'attendre plus longtemps ; tu es une bonne fille, et je vois que nous pourrons nous entendre! »
Tout en parlant, il voulut prendre sa main pour la forcer à marcher près de lui : mais la jeune fille le repoussa du coude sans dire un mot.
« Oh! oh! lit le géant avec un gros rire, je vois que nous sommes farouche ! Mais nous t'apprivoiserons, ma fille, et ce sera peut-être moins long que tu ne penses. »
Vers midi, la petite caravane, qui avait presque toujours suivi une route impossible, taillée au-dessus des abîmes, dans les rochers du fjord, changea tout à coup
de direction et dirigea sa marche vers le nord-ouest. Une demi-heure après, elle s'engageait dans une sorte de tunnel qui traversait une colline, et dont un massif de bouleaux nains et de sapins rabougris masquait l'entrée k tous les yeux. En sortant de ce tunnel, ils pénétrèrent bientôt dans une vallée solitaire, au bout de laquelle une assez grande maison, formée de planches et d'arbres grossièrement équarris, se dressait sur la rive d'un petit lac solitaire. Une belle végétation l'entourait, et Ton voyait reparaître les arbres , qui d'ordinaire ne se retrouvent plus dans un voisinage si prochain du pôle. Les chênes s'y mariaient aux sapins, et les frênes y croissaient à côté des bouleaux. Cette retraite de brigands avait toutes les apparences d'une paisible et rustique demeure d'honnêtes gens. Un poète mélancolique l'eût choisie pour y placer le cadre de quelque souriante et sentimentale idylle.
« C'est lk que tu vivras ! est-ce que le pays aurait le bonheur de te plaire? demanda Mickaël en lui montrant le bois, le lac et la maison.
— Oui, si je ne t'y vois pas, répondit la jeune fille.
— Je te fais donc peur? »
Et le géant essaya un air de tête qu'il crut aimable.
« Peur? fit Norra, non, mais horreur ! »
Tous les Quènes, en l'entendant, partirent d'un éclat de rire qui ne sembla point du goût de Mickaêl, car il fit une méchante grimace en répondant à Norra :
« C'est bien, ma belle, nous verrons si tu seras toujours aussi dédaigneuse; prends seulement le temps de t'accoutumer à moi, et tu verras. »
Mickaël, tout en parlant, avait haussé le pas; il était arrivé en face du lac ; il modula une certaine interjection plus ou moins gutturale, en arrondissant ses deux mains autour de sa bouche. C'était un signal; car aus-
sitôt une barque, conduite par un seul rameur, se détacha de la rive opposée et vint à eux. Le lac fut bientôt passé, et une sorte de mégère , vieille et laide, dont les cheveux grisonnants s'échappaient d'une coiffe indescriptible en mèches désordonnées, vint au-devant de la petite troupe.
* Et la chasse? demanda-t-elle en promenant sur le groupe un regard inquisiteur.
— Voilà le gibier ! dit Mickaël en montrant Norra.
— Cela seulement? » fit la vieille avec une moue singulièrement dédaigneuse.
Vieille et laide , la ménagère d'Eystein-Gaard (tel était le nom de la résidence de Mickaël) avait, comme on voit, deux raisons de ne pas se montrer trop bienveillante à la jeunesse et à la beauté.
« Tu es bien difficile ! dit Mickaël en lui frappant amicalement sur Pépaule ; mais, quoi que tu penses de l'oiseau, fais bonne garde autour.
— Ne crains rien, fils ; il ne sortira pas d'ici sans ma permission , dussé-je lui couper les ailes. Je la tiens, et quand je tiens, je tiens bien. »
L'affreuse vieille avait en effet saisi dans ses doigts crochus la main effilée de la jeune Laponne, et l'entraînant à sa suite, elle la fit pénétrer dans l'intérieur du logis.
La petite troupe se tenait à quelque distance sur le
bord du lac.
Quand Norra et la mégère eurent disparu :
« Eh bien! qu'en ferons-nous? demanda Nielsà ses
compagnons.
— Tu pourrais bien me demander ce que j'en ferai, moi, dit Mickaël ; il me semble qu'elle est à moi! C'est moi qui l'ai prise; sans moi vous ne l'auriez jamais eue! »
Et tout en étalant ainsi l'insolence du pronom personnel, Mickaël promenait sur ses compagnons des regards qui semblaient les provoquer. Tous les Quènes se récrièrent; un sourd murmure courut dans leurs rangs. Mickaël se campa fièrement sur sa hanche, d'un air assez peu rassurant pour ceux qui auraient été tentés de nier le droit du plus fort.
« Dis-nous au moins comment tu prétends agir avec elle, fit Mager, qui, le plus faible de tous, était aussi le plus insolent.
— Gomme il me plaira! répondit Mickaël.
— Voilà qui n'est pas juste ! Nous avons tous pris part à l'expédition, nous devons avoir tous part aux profits ; nous étions au péril , nous devons être au partage.
— Faut-il la couper en six pour que vous en ayez chacun un morceau? demanda Mickaël avec un rire sinistre; je vous préviens qu elle n'est pas grosse, continua-t-il, et que les parts seront petites.
— On peut la tirer au sort! poursuivit l'intraitable Mager.
— Je plaindrais celui de vous qui la gagnerait, fit Mickaël avec sa hauteur insolente ; il n'aurait pas même de quoi la nourrir !
— Aussi nous ne la demandons point pour la garder.
— Et pourquoi la voulez-vous ?
— Pour la vendre.
— Et à qui? fit le Quène en ouvrant de grands yeux. '
— A son imbécile de père, qui est riche, et qui saignera à blanc ses vieux sacs d'écus pour racheter son enfant. »
Mickaël fut obligé de s'avouer à lui-même que ce scélérat de Mager n'avait pas tout à fait tort, et que le
vieux Lapon ne demanderait pas mieux, en effet, que de payer la rançon de la prisonnière. Mais, reprenant bientôt la confiance et l'aplomb d'un homme riche qui dispute avec des gueux :
a Combien crois-tu que le père donnerait pour qu'on lui rendît son enfant ?
— Au moins cent species (500 francs) !
— J'en doute! mais, enfin, mettons cent species. Nous étions sept; je fais les choses largement : je vous donne à chacun quinze species, et vous me laissez la fille. »
Les Quènes se regardèrent les uns et les autres : la facilité avec laquelle Mickaël acceptait les conditions proposées leur donnait à croire qu'ils avaient fait un marché de dupes ; mais, avec leur terrible ami, ils savaient bien qu'il fallait y regarder à deux fois avant de manquer à la parole donnée.
« Payes-tu en argent, dit Niels, comme pour tenter une deuxième chance, ou bien en papier?
— En argent de Christiania, répondit Mickaël, en belles pièces neuves, qui m'ont été données par un marchandée Hammerfest, lors de mon dernier voyage à Tromsô.
— Soit ! c'est marché fait. »
Le Quène rentra dans sa maison, dont il ressortit bientôt avec une sacoche gonflée. L'argent fut compté, les parts faites et distribuées à chacun en un clin d'œil.
« Et maintenant que vas-tu faire de la petite? demanda Niels en empochant son argent, qu'il venait de repasser, comme on dit, pour la seconde fois.
— Eh mais ! riposta Mickaël assez durement, il me semble que je t'ai payé tout exprès pour n'avoir pas à te le dire. »
Niels répondit par un geste insouciant, que l'on eût
pu traduire ainsi : Au fait, tu peux la pendre ou la rôtir, la chose m'est assez égale.
Les six hommes s'éloignèrent avec leur part de butin. Quelques-uns emportaient peut-être avec elle le remords du crime qu'ils venaient de commettre. On ne sait jamais ce qui se passe aux profonds replis des consciences, même dans les natures les plus perverses. Plus d'une fois, avant de s'éloigner, Mager retourna la tête du côté delà maison. Mickaèl, dans son regard faux et sinistre, eût pu lire toutes sortes de haineuses menaces auxquelles il ne dédaigna pas même prendre garde. Le géant avait trop de confiance dans sa force pour redouter un avorton chétif comme ce Mager.
Le Quène, en rentrant chez lui, trouva sa petite Laponne assise auprès de la fenêtre sur un escabeau de bois, le coude sur ses genoux, la tête dans sa main, silencieuse et farouche. A quelque distance d'elle, la vieille femme à laquelle il avait confié sa garde avait pris une attitude de défensive hargneuse. C'est ainsi que le chien prudent se tient à distance du gerfaut blessé, dont il vient d'éprouver le bec et les griffes.
Mickaël s'arrêta un moment sur le seuil, contemplant avec une attention défiante les deux personnages ennemis. Sans doute, il connaissait de longue date la dose de bienveillance dont la vieille était capable; car, sans même avoir interrogé sa captive, il lui suffit d'un seul coup d'œil pour se rendre assez exactement compte de la scène qui venait de se passer entre les deux femmes.
« Voyons, Hafig, ne tourmente pas cette enfant ; je sais que tu aimes d'ordinaire à arracher leurs plus belles plumes aux jolis oiseaux ; mais je te préviens, ma vieille fée, que cette petite n'est pas une victime que je t'amène, et que j'entends que tu la traites avec douceur et amitié.
a On ne sait jamais que faire pour te contenter! dit Hafig d'un ton de mauvaise humeur et en haussant les épaules ; tu cries toujours, et je crois maintenant qu'il est impossible de te plaire.
— Il en est pourtant à qui cela serait bien aisé, » murmura Mickaël à demi-voix en se tournant du côté de Norra, toujours immobile dans la profonde embrasure de la fenêtre, et dont l'attitude hautaine et l'immobilité de statue semblaient annoncer une résolution implacable. Elle paraissait profondément indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle, et elle avait écouté le dialogue de Mickaël et de Hafig, comme s'il se fût agi d'une autre que d'elle-même.
Sur un signe assez impérieux que lui fit son maître, la vieille femme quitta la pièce et disparut par une sorte de trou pratiqué dans la muraille entre deux troncs d'arbres que recouvrait un lambeau d'étoffe en guise de portière.
Quand il se vit seul avec Norra, le géant prit tout à coup une contenance presque embarrassée. Il était maintenant facile de voir qu'il jouait un rôle, et que ce rôle n'était pas positivement de son emploi. Ce fut donc à pas lents, et avec je ne sais quoi de circonspect dans l'allure, qu'il s'approcha de la jeune Laponne :
« Voyons, Norra, dit-il en lui tendant sa large patte, veut-tu faire la paix? En vérité, j'ai du regret à te voir fâchée, et je voudrais que nous fussions amis. »
Sa main tendue cherchait toujours celle de la jeune fille ; mais Norra tenait obstinément ses deux bras croisés sur sa poitrine, et elle ne semblait guère disposée à répondre aux avances du Quène, qui, de son côté, paraissait résigné à n'employer vis-à-vis de sa prisonnière que des moyens de douceur.
« Tu veux donc la guerre? » continua-t-il en se rap-
prochant d'elle, tandis que la jeune fille, traquée pour ainsi dire dans l'embrasure de la fenêtre et presque appuyée au mur, ne pouvait plus fuir.
Le silence de Norra était aussi dédaigneux, et peutêtre son attitude — car elle dissimulait habilement sa crainte — plus hautaine encore et plus superbe.
« Au moins, parle-moi! continua le géant, dont l'accent priait. Que veux-tu ? demande-moi ce que tu voudras, je te raccorderai.
— Eh bien ! reconduis-moi chez mon père.
— C'est la seule chose que je ne puisse faire.
— Alors va-t'en et laisse-moi. »
Il y avait une telle résolution et une telle énergie dans la voix, dans le geste, dans l'expression du visage de Norra, que Mickaël comprit tout de suite à quelle étrange nature il avait affaire. Il rencontrait d'habitude parmi les gens de sa tribu de petits courages dans de grands corps : cette fois, au contraire, il trouvait dans un petit corps un grand courage. Le contraste ne l'é tonnait pas seulement ; il lui plaisait, et le prestige que, tant de fois déjà, la jeune fille avait exercé autour d'elle, elle semblait devoir le retrouver vis-a-vis de lui ; il ne s'en irrita point, comme on l'eût pu croire ; il admira, au contraire, cette résistance, presque héroïque, qu'il eût pu écraser d'un geste. Ce Mickaël, malgré ses façons d'agir assez scélérates, n'était cependant pas, comme plusieurs de ses compagnons, une âme vile et tout à fait perdue. Il était en guerre ouverte avec les Lapons ; il se croyait donc le droit de leur faire des prisonniers ; mais malgré sa voix rude et ses sourcils froncés, il n'eût permis pour rien au monde que Ton fit tomber un cheveu de la tête de Norra. Il aimait l'énergie partout où il la rencontrait, et chez la jeune fille plus que partout. Ses sentiments s'agitaient tumul-
tueusement dans son cœur, et il eût été assez embarrassé d'expliquer lui-même ce qu'il éprouvait. La gentillesse, la grâce piquante de Norra agissaient-elles avec une force d'autant plus grande qu'elle était mieux cachée sur cette nature sauvage qui n'avait jamais vécu qu'avec des êtres vulgaires et grossiers? C'est ce qu'il eût peut-être été difficile de décider. Quoi qu'il en fût, il se sentait désarmé ; avec toute sa force, il tremblait devant cette faiblesse ; il lui eût suffi de fermer la main pour l'anéantir; et tandis qu elle était là devant lui, audacieuse, presque menaçante, il lui semblait qu'il avait peur d'elle. Il voyait bien qu ? il lui inspirait une sorte d'antipathie, et il en était malheureux; il la soupçonnait opiniâtre, il se disait que peut-être il ne parviendrait pas à la vaincre, et il en éprouvait une sorte de dépit d'autant plus insupportable qu'il ne lui était pas possible de le soulager par la colère. Il craignit de redoubler l'irritation de la jeune fille, en s'approchant d'elle ; il recula donc au lieu d'avancer, et il s'assit à quelque distance, bien résolu à n'avoir désormais recours qu'à la persuasion et à la douceur ; il essaya donc, sans plus tarder, d'entamer avec elle les négociations diplomatiques. Mais la finesse ne s'allie pas toujours à la force, et les héros du champ de bataille sont rarement d'adroits plénipotentiaires. Mickaèl devait en faire bientôt la cruelle expérience.
Pour la première fois de sa vie il s'aperçut qu'il n'était peut-être pas un grand clerc ; il eût donné la moitié de sa vigueur pour avoir un peu d'esprit, et il se dit qu'il était bien malheureux qu'on ne pût, pour de l'argent, apprendre du soir au matin à parler comme le ministre qui venait de temps en temps prêcher l'Évangile au bord du lac. La dernière fois, ledit ministre n'avait pas parlé moins d'une heure sans re-
UN AMOUH
prendre haleine! Pour une telle facilité et une si merveilleuse abondance, Mickaël eût cédé le plus fameux de ses exploits, sa grande victoire sur les matelots russes dont il avait culbuté une demi-douzaine à lui tout seul, sans autres armes que ses redoutables poings. Mais, en ce moment, les poings n'étaient plus de mise. C'était avec du miel qu'il fallait prendre cette fine mouche aux ailes brillantes.
a Allons! demande-moi tout autre chose! dit-il à la jeune fille, quand il se fut placé assez loin d'elle pour qu'elle ne pût éprouver aucun effroi.
— C'est la seule que je veuille de toi! » répondit Norra, avec non moins de hauteur que la première fois.
La conversation retomba de nouveau; le Quène chercha dans son épaisse cervelle une nouvelle entrée en matière plus opportune et plus favorable; mais il ne crut pas lui-même l'avoir trouvée, car ce fut d'une voix assez embarrassée qu'il dit à sa captive :
« Tu sais, petite Norra, que tu es ici maîtresse absolue.
— Je ne veux être maîtresse que de m'en aller.
— Je vois que nous aurons un peu de mal à nous entendre, fit le Quène en passant sa large main sur son visage; mais, peu importe, j'ai de la patience et j'y mettrai le temps.
— Le temps ne fera rien à la chose, » répondit Norra.
La netteté de sa parole et la fermeté de sa voix indiquaient assez a quel point sa résolution était arrêtée et inébranlable.
« C'est ce que nous verrons, ma belle ! »
Mickaël se leva, et, les mains derrière son dos, il commença d'arpenter en long et en large la grande
EN LÀPOXIE.
salle où il se trouvait, et dont le plancher de sapin retentissait sous ses pas. Après trois ou quatre tours d'une marche qui allait s'accélérant sans cesse , il s'arrêta tout à coup devant la jeune fillle, et la regardant fixement :
« Norra, lui dit-il, quoique Laponne, je sais que tu es une fille de sens et que Ton peut te parler raison. Tu es capable de prendre une résolution et de la tenir. Écoute bien mes paroles, et surtout sois persuadée qu'elles sont la vérité même et que tu devras désormais y conformer ta vie ! »
Mickaël n'avait peut-être jamais fait un aussi long discours; aussi, dans sa naïve admiration, jugeat-il à propos de s'arrêter, non pas seulement pour reprendre haleine, mais pour donner à Norra le temps de réfléchir suf son éloquence et de s'en bien pénétrer.
La jeune fille demeurait tellement impassible, qu'on eût pu croire qu'elle n'avait point compris, et que c'était à quelque autre qu'il s'adressait.
Il fit encore deux pas vers elle, et maintenant d'une voix plus basse et peut-être plus accentuée :
« Nous sommes ici au bout du monde, lui dit-il, ce coin de terre est à moi; il est inaccessible à tous, et personne n'entre dans mon gaard sans ma permission. J'ai décidé que tu n'en sortiras point. »
Ici Norra, si grande que fût la fermeté et la décision de son caractère, ne put s'empêcher d'éprouver un véritable sentiment d'effroi.
Un frisson courut sur tout son corps et agita convulsivement ses mains; elle pâlit; ses lèvres tremblèrent; mais elle ne releva point ses yeux, dont Mickaël épiait le regard et l'expression avec une sorte d'inquiétude, et elle garda toujours ce silence qui, après avoir
uigm
d'abord étonné le ravisseur, finissait par l'irriter un peu.
« Non, reprit-il, plus près d'elle encore, tu ne sortiras plus d'ici ; ces lieux, qui sont mon domaine, deviendront — tu peux choisir — ou ton royaume, ou ta prison !
— Tu n'es. donc pas un chrétien? » fit Norra. Le Quène éclata de rire.
« Tu es donc un scélérat, continua la jeune fille, un voleur de femmes?... »
Et elle fit un pas vers lui et le regarda de ses yeux étincelants.
« Tu es en mon pouvoir, reprit le géant, et tes injures ne sauraient m'atteindre : tu peux me les prodiguer à ton aise : si elles te soulagent , j'en serai ravi, car elles te font du bien sans me'faire de mal. »
Norra comprit qu'il disait vrai ; et comme elle ne voulait point lui donner le spectacle de sa colère impuissante, elle se tut.
« Je ne vois pas, reprit le Quène, ce que tu as tant à regretter lk-bas 1 Je te tire d'une misérable hutte pour te donner une des plus belles maisons de la Norvège ; tu étais pauvre, je te fais riche; tu vivais avec des Lapons, tu vivras avec des Quènes ! »
En prononçant ces dernières paroles, la voix du géant eut une expression d'emphase naïve, qui prouvait assez le cas qu'il faisait de sa race et les sentiments d'orgueil qu'il éprouvait en contemplant son arbre généalogique.
Sans doute Norra ne partageait pas ses idées et ses sentiments à ce sujet, car elle haussa les épaules et répondit assez fièrement :
« Ces Lapons, que tu semblés dédaigner, sont honnêtes et bons; ils sont mes pères et mes frères; et toi,
EN LAPOXIE.
méchant, toi qui es venu dans ma lente comme un brigand, la nuit, avec tes misérables complices, tu es mon ravisseur et mon bourreau.
— Folie que tout cela ! s' écria le Quène en l'interrompant, mais non pas cette fois sans une certaine violence ; depuis que ta tribu mécréante est dans ce pays, elle n'a cessé d'y commettre des méfaits de toutes sortes ; ton cousin, ton frère ou ton amant, Nepto, comme je crois qu'on l'appelle, tire sur nous comme sur des loups enragés : trois hommes des nôtres sont déjà tombés sous vos coups ; vous pillez, vous rançonnez, vous ravagez partout où vous êtes.... Nous avions le droit de nous venger, et nous ne faisons que nous défendre. Quand je suis entré dans ta tente, rien ne m'eût empêché d'immoler ton grand-père.... et il vit encore; mes hommes voulaient te tuer.... je t'ai sauvée.
— Il faut peut-être que je te remercie! dit Norra avec une ironie amère.
— Tu peux ne pas me remercier; mais tâche du moins de m'obéir.
— Et que commandes-tu?
— Tu le sauras plus tard, » fit Mickaël, qui jugeait sans doule que pour une première fois il avait poussé les choses assez loin.
Il voyait sur les traits de Norra une telle décision et une si puissante énergie, qu'il ne se méprenait pas sur le caractère de la jeune fille ; il était maintenant certain de ne pouvoir emporter la position de haute lutte, et il craignait, en lui dévoilant tout à coup ses projets, de ne faire autre chose que de l'irriter davantage.
«Tu es une petite folle! dit- il en souriant et d'une voix déjà radoucie; mais n'importe! fais ce que tu voudras; à ton aise! tu me plais ainsi. Seulement, bel oiseau, il est inutile de déployer tes ailes,
car tu es en cage, et je te préviens que la porte est fermée. »
Et, comme s'il eût trouvé sa plaisanterie du meilleur goût, Mickaél se mit à rire, de ce rire épais de la sottise, auquel Norra ne se sentait point le moins du monde envie de faire écho. Elle ne put s'empêcher de le regarder d'un air d'étonnement naïf, comme si elle se fût demandé ce qu'il voulait dire, et vraiment elle ne comprenait pas encore ses desseins.
Mickaël, à qui les préoccupations que lui donnait Norra ne faisaient point sans doute oublier les soucis d'un autre genre, se souvint qu'il était sur ses jambes depuis la veille au soir; que le soleil montait toujours dans le ciel et qu'il n'avait point encore déjeuné. Il appela Hafig, et la vieille femme, sans doute bien au fait des habitudes de son maître, entra aussitôt, portant un plateau couvert de viandes chaudes, d'une appétissante odeur, qu'elle déposa sur une table auprès de la cheminée, avec un broc de bière et un flacon d'eau-de-vie récemment acheté à bord d'un brick russe, qui avait mouillé non loin de là.
Hafig, qui regardait toujours Norra avec cet œil prêté jadis à l'Envie par les poètes classiques, n'avait mis qu'un seul couvert.
Mickaël s'approcha de la table sans faire aucune observation.
Les grandes commotions ne font point perdre l'appétit à la jeunesse; on dirait plutôt qu'elles l'excitent. Ed dépit de ses inquiétudes, de ses tristesses et des secousses multipliées qu'elle avait subies depuis la veille, notre petite héroïne mourait de faim. Ceci n'est pas une image de rhétorique, mais une très-exacte et très-prosaïque réalité. Il ne fallait rien moins pour la soutenir que son incroyable force d'âme et sa toute-puissante
énergie morale ; mais ses jambes commençaient à se dérober sous elle, et une livide pâleur envahissait ses joues et ses lèvres décolorées. La vue des aliments donna quelque chose de plus pressant encore et de plus violent à cette sensation intense qu'elle n'avait jamais connue. Mickaël, qui l'observait sans trop de pitié pour cette torture, se mit à table, et affectant de ne plus prendre garde à elle, mangea gloutonnement devant sa faim.
L'instinct de la nature, qui se fait entendre parfois avec une irrésistible violence, poussait la pauvre affamée vers cette table appétissante; un mouvement plus fort que sa volonté lui fit tendre la main.... Ce ne fut qu'une rapide et passagère faiblesse ; la volonté reprit enfin son empire, et triompha. Norra fit taire le cri de ses entrailles, et se retourna brusquement vers la fenêtre.
Elle avait vaincu le désir, elle avait vaincu le besoin, elle avait vaincu la faim.
Le géant, témoin de cette lutte si vaillamment soutenue, en éprouva pour la jeune fille une sorte d'admiration, telle du moins qu'il était capable de la ressentir.
« Méchante! dit-il, qui serait capable de se laisser mourir plutôt que de tendre la main....
— A un ennemi? oui, sans doute, » fit Norra, appelant à son aide tout ce qui lui restait de forces.
Mickaël alla au dressoir, en relira un grand verre allemand, orné de devises et de ligures peintes, une large assiette à fleurs, un couteau, une fourchette et une cuiller, dont le manche était en corne de renne, et il plaça le tout, avec assez de symétrie, en face de sa propre place.
Puis il revint à Norra, et la soulevant comme une plume, et son escabeau avec elle, il l'assit à table.
La pauvre fille se laissa faire, et le géant la servit avec le soin minutieux et la complaisance attentive d'un soupirant impatient qui dîne pour la première fois en tête-à-tête avec sa belle.
Pendant tout le repas, il eut la discrétion de ne pas lui adresser un seul mot : il se contenta de la regarder beaucoup.
Mais quand elle eut fini, il lui tendit la main en lui disant :
« Eh bien ! faisons-nous la paix?
— La paix ! je la signerai avec toi sous la tente de mon grand-père, » répondit Norra sans paraître remarquer son geste.
Le front du Quène se rembrunit ; il retira la main qu'il avait offerte et que Ton ne prenait point; il plaça ses deux coudes sur la table comme un homme qui veut avoir toutes ses aises pour se livrer à une occupation qui doit durer longtèmps, et il se mit à contempler Norra.
L'impatiente vivacité de la jeune fille contrastait assez singulièrement avec le calme et le flegme de son tyran. Elle se leva bientôt, et commença de se promener de long en large dans la salle, en jetant de temps en temps des yeux inquiets sur les portes et les fenêtres.
« Oh ! tout est solidement fermé ! » dit Mickaël, qui, tournant lentement la tête, suivait du regard tous ses mouvements.
Il disait vrai : Eystein-Gaard était défendu comme une citadelle.
h Tu n'es pas prisonnière dans cette salle. Si tu veux sortir, dit le géant en prenant la jeune fille par la main, comme il eût fait d'un enfant, tu le peux; » et il ouvrit la porte, dont le loquet, à son usage personnel, était placé si haut que Norra, même en se haussant sur
la pointe du pied, n'y pouvait atteindre ; il la conduisit ensuite dans l'espèce de verger qui entourait la maison, en ayant soin de lui montrer que le petit lac demi-circulaire qui venait aboutir par chacune de ses extrémités à une enceinte de rochers à pic, véritablement infranchissables, était un obstacle assez sérieux entre elle et la liberté.
La barque qui avait amené Norra et ses redoutables compagnons à la porte du gaard était solidement amarrée à un pieu et retenue au rivage par un anneau dans lequel sa chaîne était fixée par un gros cadenas.
Norra, sans rien dire, observait tout cela avec l'œil sérieux et réfléchi du captif qui inspecte sa prison.... Et quel captif ne commence pas par méditer une évasion 7 Le Quène, à qui ce petit manège ne pouvait échapper, haussa tranquillement les épaules, en disant à la pauvre fille :
« Oh! je t'avais bien prévenue; tu ne t'en iras pas d'ici !
— A moins qu'il ne me pousse des ailes! fit Norra, qui n'était que trop convaincue de la vérité de ce qu'il lui disait, mais dont le courage naturel et l'humeur vive mettaient une sorte de point d'honneur à le narguer jusqu'au bout.
— Alors, prends patience jusque-là, » fit le Quène avec de gros éclats de rire, dont les rochers lui envoyèrent joyeusement les échos.
Et comme pour mieux prouver à sa captive qu'il n'avait rien à craindre en la laissant seule, il rentra dans la maison.
Norra fit le tour du petit enclos.
Ce n'était pas un jardin anglais : la nature s'était chargée de tous les frais, et aucun dessinateur n'en avait dressé le plan; il n'en était peut-être que plus
charmant; admirablement mélange d'eaux, de verdure, d'arbres et de rochers, le terrain ondoyait avec les mouvements les plus souples et les lignes les plus harmonieuses. C'était un paradis, dont on avait fait une prison. Deux beaux rennes et une petite vache qui paissaient en liberté s'approchèrent de la promeneuse, et mangèrent dans sa main l'herbe qu'elle leur tendit. Il semblait à cette âme douce et tendre, qui avait besoin d'aimer, qu'elle s'attachait déjà aux compagnons de ses ennuis.
Elle alla s'asseoir à l'extrémité du petit lac, sur une roche couverte de mousse et, tout en regardant l'eau qui frémissait à ses pieds, elle s'abandonnait à des pensées tristes. Elle repassait dans son souvenir les divers événements qui venaient en quelques mois de bouleverser sa vie ; elle revoyait Henrick arrivant au camp de la tribu des Kilps; elle se rappelait l'impression étrange que lui avait faite sa première vue ; elle se rappelait la bonne grâce du jeune homme ; elle se rappelait aussi son cœur à elle, glissant vers lui par une pente d'abord insensible, bientôt rapide, et enfin se donnant tout entier à ce beau dédaigneux, qui n'en voulait point ; c'était dans une enceinte de rochers pareille à celle-ci — on eût dit que la même cascade tombait des mêmes sommets avec la même écume et le même murmure — qu'il lui avait demandé si elle voulait épouser Nepto; l'ingrat ne savait même pas qu'il était aimé!... puis, revenait aussi la scène déchirante des adieux, et la solitude profonde, désolée, qui avait suivi son départ.... elle le retrouvait en Norvège, sur la lisière du petit bois de sapins, avec sa belle Edwina. Oh I comme du premier regard elle avait bien compris que c'était celle-là qu'il devait aimer! Elle revivait encore ces jours si amers et si douloureux dans la grande salle d'Harald*
Gaard, toujours auprès d'eux, œil impassible, cœur désolé, muet témoin de leur belle et réciproque tendresse ; elle assistait encore à cette poétique et touchante cérémonie des fiançailles.... elle sentait encore sur ses lèvres l'impression du baiser qu'elle avait donné aux blanches mains de la fiancée.... Comprenant enfin les angoisses de son âme, Henrick avait pâli en la voyant s'approcher d'eux.... elle voyait encore sa pâleur!... Puis elle recommençait sa course folle sur la plaine couverte de neige, éclairée par les lueurs étranges de l'aurore boréale.... Mais ces souvenirs semblaient s'arrêter là : elle croyait n'avoir pas vécu davantage!... A partir de ce moment, tout en elle devenait confus, obscur, incertain, et il lui semblait qu'elle courait a la suite de ses pensées sans pouvoir les rejoindre, les réunir, les coordonner.
Elle était plongée dans ce désordre, dans ce chaos, où elle essayait vainement de se reconnaître, quand une main lourde se posant sur son épaule et une voix rude retentissant a ses oreilles vinrent lui rappeler assez durement la réalité présente, l'avertissant en même temps qu'elle n'avait même plus la liberté de se livrer à ses chères rêveries.
La main la secouait rudement, et la voix impérieuse et brusque lui disait : « Vas- tu donc passer la journée à te mirer dans le lac, païenne maudite ? C'est bien assez que je sois obligée de te garder dans la maison, sans me forcer encore à te suivre sur ces rochers, où une chrétienne ne peut s'aventurer sans risquer cent fois de se rompre le coup.
— Qui t'oblige d'y venir ? fit Norra sans se retourner vers Hafig, dont elle avait déjà reconnu la voix.
— Celui qui commande ici, répondit la mégère, et qui est ton maître comme le mien.
Digiti
— Je n'ai pas de maître, répondit fièrement la fille des Kilps.
— Il faut pourtant que tu obéisses, grogna la vieille en poussant devant elle la petite Laponne ; allons, marchons, et vite au gaard ! »
Cette femme était si dure, elle avait l'air si méchant, que Mickaël, en comparaison, semblait le meilleur des hommes. Aussi en rentrant dans la salle elle ne put s'empêcher de le chercher du regard, et elle regretta presque de ne le trouver point.
Elle ne l'aperçut pas davantage le lendemain ni les deux jours qui suivirent. Toujours en présence de l'horrible vieille, dont le plus cher bonheur était de la persécuter, elle tomba bientôt dans un immense ennui. Elle ne savait rien des secrets de l'homme au pouvoir duquel les événements l'avait mise ; elle voyait bien qu'il avait une vie mystérieuse ; mais il lui était impossible de deviner quel sort il lui réservait.... Il ne lui semblait pas possible qu'il voulût la retenir à tout jamais prisonnière ; elle eût du moins voulu savoir à quelles conditions il consentirait à lui rendre sa liberté. Elle n'ignorait point qu'il y avait eu plus d'une querelle entre sa tribu et les Quènes : elle ne s'était jamais demandé lesquels avaient tort, lesquels avaient raison ; elle savait seulement qu'ils étaient profondément irrités les uns contre les autres ; mais elle se disait que s'ils ne l'avaient pas tuée le premier jour, c'était à coup sûr qu'ils n'avaient point de mauvaises intentions contre elle : sans doute, après l'avoir gardée quelque temps, pour exciter la frayeur et le regret de son grand-père, ils l'échangeraient contre une bonne rançon.
C'était peut-être pour traiter ce point délicat que Mickaël avait quitté Eystein-Gaard ; peut-être à son retour lui apporterait-il la bonne nouvelle de ^a déli-
EN LÂPONIE.
vrance. Elle désirait donc à présentie retour tout autant qu'elle avait redouté la présence de son ravisseur. Parfois, il est vrai, elle se rappelait bien certaines insinuations, peu rassurantes, si elles eussent été sincères, que le maître du gaard s'était permises le jour de son enlèvement ; mais elles lui semblaient tellement invraisemblables qu'elle n'y pouvait pas croire : ce ne pouvaient être que de méchantes plaisanteries auxquelles il ne fallait pas s'arrêter. En attendant, la pauvre fille était livrée à toutes les angoisses d'une incertitude qui devenait de plus en plus cruelle.
Mickaël revint dans la nuit du quatrième jour. Avait-il accompli quelqu'une de ces expéditions aventureuses auxquelles Norra le soupçonnait de prendre part trop souvent? Je ne sais. Toujours est-il qu'il ne revint point seul. Deux ou trois hommes l'accompagnaient. Norra entendit des bruits de voix et de pas; elle courut à la fenêtre ; mais cette fenêtre était si haute qu'il ne lui fut pas possible de rien découvrir.
Le lendemain, quand elle descendit, la première personne qu'elle rencontra dans la cour, ce fut Mickaël. Il avait l'air assez joyeux, et il marchait en se frottant les mains. Norra avait déjà vu sous un hangar des toiles et des ballots de diverses dimensions, sur lesquels il jetait de temps en temps un œil satisfait. En apercevant la jeune fille, son visage s'éclaira ; son sourire eut quelque chose d'affectueux.
Il vint à Norra, et, sans autre préambule :
« Voyons, petite fée, lui dit-il, puisque me voilà de retour, embrasse-moi pour me souhaiter la bienvenue dans notre gaard.
— Je n'ai pas besoin, fit Norra en se reculant assez vivement pour éviter le contact menaçant de ses grosses lèvres, de te souhaiter la bienvenue chez toi !
— Dis : Chez nous ! mignonne, fit le Quène, sans paraître décontenancé ni fâché de ce refus assez net. Aujourd'hui tu me refuses un baiser ; demain tu m'en donneras mille. »
* Norra ne répondit rien ; mais le geste de sa pelite tête mutine révoquait suffisamment en doute l'assertion du gigantesque fat.
« Mais, poursuivit le Quène, bien persuadé qu'il avait trouvé un argument décisif, tu ne sais donc pas que je suis riche ?
— Qu'est-ce que cela peut me faire ? répondit Norra en haussement dédaigneusement les épaules.
— Eh mais ! dit Mickaël en la prenant par la main et en l'attirant près de lui, ne sais- tu pas que je veux t'épouser ? »
Norra en entendant ces paroles fut saisie d'un véritable effroi. Elle voulut fuir, et comme la forte main du géant la retenait toujours, elle se débattit dans son étreinte avec la fiévreuse et palpitante énergie de l'oiseau captif. Mais le Quène la retenait toujours, et ne semblait point disposé à la quitter de sitôt.
« Laisse-moi, laisse-moi, tu me fais mal, disait Norra qui résistait toujours et se tenait à distance, les reins cambrés, le corps en arrière, la tête aussi éloignée que possible du trop galant personnage.
— Tu ne m'aimes donc point? » fit celui-ci avec letonnement d'une sottise aussi colossale que luimême.
La question parut si naïve à la jeune fille, qu'elle n'y répondit que par un éclat de rire frais, jeune, argentin, qui fit briller aux yeux du Quène, toujours ébahi, ses trente-deux dents, fines, aiguës, bien rangées, aussi blanches que celles d'un jeune chien.
* Ainsi, reprit-il, tu crois ne pas m'aimer?...
— Je ne crois pas.... je suis sûre ! répondit-elle avec un malicieux enjouement.
— Patience ! fit celui-ci avec une imperturbable assurance, cela viendra !...
— Tu as le temps d'attendre ! fit Norra, toujours moqueuse, et qui ne semblait pas même se douter qu'il put y avoir quelque danger pour elle à braver l'homme en la puissance duquel le destin lavait mise.
— Nous verrons bien lequel des deux se lassera le premier, ditMickaël; nous attendrons ensemble; j'ai pour cela toute ma vie, et.... toute la tienne ! »
Cette perspective n'avait rien de bien rassurant pour la prisonnière, et, cette fois, il lui fallut toute sa force d'âme pour ne pas laisser éclater son désespoir.
Mickaèl avait quitté sa main : le premier usage qu'elle fit de sa liberté, ce fut naturellement de s'éloigner de lui.
« Et en attendant que ferons-nous? lui demandat-elle en s'efforçant de cacher ses terreurs sous une feinte gaieté.
— Mais nous ne ferons rien! répondit le Quène; j'ai assez travaillé pour me reposer maintenant; je resterai ici.... h te garder. »
II parlait avec une bonne foi si évidente, et une conviction si naïve, qu'il n'était pas possible à Norra de douter de la sincérité de ses paroles ; elles la jetèrent dans un désespoir qu elle n'avait poiut connu jusque-là. Demeurer h tout jamais avec un pareil homme, s'associer à une telle destinée, c'était plus qu'elle ne pouvait supporter; il lui sembla que ce n'était que de ce moment qu'elle comprenait l'immense étendue de son malheur. Une nouvelle vie commença pour elle. A l'étourdissement des premiers jours, si concevable après une telle catastrophe, et qui lui avait ùté, pour ainsi
dire, jusqu'à la conscience de sa douleur, succéda tout à coup une trop complète et trop lucide intelligence du malheur qui l'attendait : elle se sentit prise de l'amer regret de la liberté perdue. Gomme tous les prisonniers elle n'eut plus qu'une idée fixe, maladive : fuir !
Elle passait ses journées à regarder le lac, dont les eaux à ses pieds recélaient des abîmes, et, tout autour d'elle, les grands rochers inexorables. La nuit, car la nuit de Norra était presque toujours une nuit sans sommeil, elle méditait, comme tous ceux qu'on enferme, mille plans d'évasion plus ou moins absurdes.
Non-seulement aucun d'eux ne devait réussir, mais ils ne lurent même pas tentés: ils servaient du moins à consoler sa pensée inquiète.
Pendant plusieurs semaines, rien ne vint distraire cette insupportable monotonie; la pauvre créature allait de l'ennui a la peur; l'isolement, l'isolement si affreux pour une âme jeune, devenait pour elle une mort lente, mais sûre.; sa santé s'altérait; elle maigrissait et pâlissait. Elle ne voyait point Mickaël tous les jours, mais seulement par occasion et à des intervalles irréguliers. Si redoutée que fût pour elle la présence de celui qu'elle appelait son bourreau, elle lui était cependant moins odieuse encore que celle de Hafig , dont la persécution prenait parfois des raffinements odieux. Mais, comme il était dans sa nature de beaucoup oser, et de pousser audacieusement les choses, au lieu de chercher à fléchir son geôlier, elle aimait mieux le braver par la fière attitude d'un ennemi que Ton a pu vaincre, mais que l'on ne saurait abattre, et qui se tient toujours devant son vainqueur, debout. Cependant, en se prolongeant, une telle situation devenait vraiment intolérable ; il y avait des moments où Norra se sentait faiblir. Mais elle réagissait sur elle-même, et c'était précisément dans ces moments-là que Mickaël la trouvait plus altière et plus intraitable.
Il y avait plus d'un mois que Norra manquait sous les tentes.
Un soir, elle était, selon son habitude, assise au bout du lac, sur une roche ombragée d'un sapin; elle aimait cette station lointaine et solitaire, d'où elle n'apercevait point la maison de son tyran ; là, du moins, la voix grondeuse de Hafîg n'arrivait plus jusqu'à elle. Elle y passait souvent de longues heures, immobile comme le pélican rêveur, qui semble faire partie du bloc sur lequel il s'est posé.
Tout à coup, elle entendit comme un frôlement dans les broussailles; elle prêta l'oreille, et en même temps tourna les yeux du côté vers lequel ce bruit insolite attirait son attention.
Un homme sortit du fourré et se tint devant elle.
Il suffît à Norra d'un regard pour reconnaître la tête plate, vipérine, vraiment odieuse du plus lâche de ses ravisseurs, de celui qui avait voulu la tuer, de celui qui avait égorgé le pauvre Snalla, — pour tout dire en un mot, de Mager.
A la vue du misérable, une folle terreur s'empara de la jeune fdle. Elle se leva de son siège, comme pour fuir. Ses jambes tremblantes lui refusèrent leur service, et ses pieds se clouèrent au sol. Sa bouche Rouvrit; elle voulut crier, elle ne trouva point de paroles, et la voix s'arrêta dans sa gorge; pareille à l'oiseau fasciné, elle demeura sans mouvement, presque sans vie.
En voyant l'effet que sa présence sinistre produisait sur sa victime, Mager n'osa point approcher. Il lui fit de la main un signe pour la rassurer, et mit un doigt sur sa bouche pour l'engager au silence.
« Je n'approcherai, lui dit-il d'une voix soumise, presque respectueuse, que si tu me le permets; ne
crains rien de moi ; j'ai des choses importantes à Rapprendre et qui te rendront bien heureuse ! »
Malgré sa profonde horreur pour ce misérable, Norra commençait à ressentir un tel ennui de sa réclusion, elle était si fermement résolue à tenter tous les moyens possibles et impossibles d'évasion, qu'elle consentit à écouter, à regarder, à laisser approcher d'elle cet être odieux.
« Tu dois bien m'en vouloir ? fit Mager d'une voix qu'il voulut rendre mieilleuse et insinuante, et qui parut à la jeune fille hypocrite et fausse.
— Le fait est , répondit-elle sans prendre la peine de dissimuler son dégoût, que je n'ai guère sujet de t aimer ?
— Ne m'aime pas, si tu veux, fit Mager avec un • imperceptible mouvement d'épaules, qui laissait voir
assez clairement qu'il prenait peu de souci des sentiments plus ou moins affectueux de Norra; laisse-moi seulement te rendre un service.
— Tu y trouves donc ton intérêt ?
— Évidemment ! répondit Mager, qui ne sentait pas le besoin de poser pour la vertu, et qui croyait peutêtre que le plus sûr moyen d'inspirer de la confiance à la jeune fille était d'étaler naïvement son cynisme devant elle, Mager appelait cela jouer carte sur table.
— Tu voudrais bien sortir d'ici ? reprit-il au bout d'un instant.
— A tout prix! fit Norra en joignant ses deux mains.
— Même si, pour te rendre ce petit service qui m'expose, je te demandais cent spccies ?
— Tu les aurais le jour même où je rentrerais sous ma tente.
— Il est assez agréable, pensa l'affreux coquin, de recevoir ainsi des deux mains, et je suis bien forcé de convenir que le fils de ma mère est un habile homme. »
Puis, après cette sorte d'aparté avec lui-même, il se retourna vers la petite Laponne, et, comme le renard au pied de l'arbre s'adressant au corbeau perché sur la branche :
« Descends un peu de ton observatoire ! lui dit-il, et passons derrière ces rochers, car ici Ton peut m'apercevoir. Je sais bien, ajouta-t-il, que Mickaèl est absent, mais celle qui fait pour lui métier de geôlière et d'espionne n'est pas loin ; si elle me voyait ici, son maître le saurait bientôt, et je n'ai pas envie de renouveler connaissance avec le poing de cette triple brute, encore plus bête qu'elle n'est grosse. »
Norra descendit, quoique avec un reste de répugnance, et Mager, suivi par elle, s'avançant avec la démarche prudente et cauteleuse que l'on remarque dans toutes les variétés de la race féline, et plus encore chez ces rôdeurs nocturnes à qui leur souplesse perfide a fait donner le nom de vermiformes , guida la petite Laponne vers un fourré de bouleaux nains et d'arbrisseaux au feuillage serré qui devaient les abriter tous deux.
« Maintenant , dit Norra en s'asseyant à quelque distance de lui et en suivant toujours du regard le mouvement de ses mains inquiètes, parle, dépêche-toi, et surtout ne mens pas.
— Je ne mens jamais, dit Mager, quand cela n est pas nécessaire.
— Qui t'envoie? reprit la jeune fille, comme si elle eût voulu lui faire subir un interrogatoire.
— Je ne puis donc être venu tout seul, poussé par un bon mouvement ?
EN LAPONIK
— Je ne l'en crois guère capable ! Si tu avais dû l'avoir ce bon mouvement, j'imagine qu'il ne t'aurait pas fallu l'attendre un mois.
— Diable de fille ! elle raisonne comme un livre.
— Tu vois donc bien que quelqu'un t'envoie?
— C'est vrai !
— Qui ça ? Mon grand-père ? »
Mager hocha la tête.
« Nepto, alors?
— Pas davantage.
— Qui donc? Parle.... on peut nous surprendre.... toutes ces lenteurs sont cruelles; tu me fais mourir! dit Norra, dont un vague soupçon traversa l'esprit.
— Je viens de la part d'un officier.
— Un Suédois, peut-être ? »
Norra devint tout à coup si pâle, que Mager crut qu'elle se trouvait mal ; il s'approcha pour la soutenir ; mais elle le repoussa d'une main, tout en le foudroyant du regard, et appuya l'autre vigoureusement contre sa poitrine, pour en contenir les battements désordonnés.
« Son nom ? dit-elle d'une voix haletante et entrecoupée ; son nom ? sais-tu son nom ?
— Il ne me l'a pas dit ; il est descendu à une demilieue d'ici, chez un des hommes du gouverneur ; il a l'air d'un prince ; quand il parle, c'est comme s'il commandait, et tout le monde lui obéit.
— Il est grand ?
— Grand et élancé.
— Jeune ?
— Jeune et beau.
— Seul?
— Non ; il a un ami avec lui.
— Gomment est cet ami ?
uigmz
— Plus petit, plus fort, avec des mains qui étoulïeraient un loup, et des yeux qui ont l'air de charbons ardents.
— Mon Dieu! pensa Norra, ce sont eux.... C'est lui!
— Àh! ah! fit Mager en se frottant les mains, voila qui te donne à réfléchir ?
— Pourquoi ne partons-nous pas tout de suite ? dit Norra en se levant.
— Tout doux! on ne sort point d'ici comme tu crois.
— J'en sortirai comme tu y es entré.
— C'est douteux ! le gaard est cerné ; il y a partout des yeux qui nous épient.... D'ailleurs, je suis venu moi-même la nuit; si tu partais maintenant, on s'apercevrait bientôt de ta fuite ; on donnerait l'éveil ; nous serions poursuivis; toi prise et moi tué, adieu mes cent speciesf Tu ne sais donc pas que Mickaël est ici toutpuissant et qu'à une lieue à la ronde il est plus craint et plus obéi que le roi !
— N'importe ! pensa Norra, Henrick est ici, il veut me délivrer.. .. Mes maux sont finis! — Quand veux-tu que nous partions ? demanda-t-elle à Mager.
— Tâche d'être prête à onze heures ; sors sans bruit du gaard ; est-il fermé la nuit?
— Comme la porte d'une prison.
— Ta chambre, où est-elle?
— Sur le devant, du côté du lac.
— Oserais-tu descendre par une échelle de corde ?
— Pour fuir, j'oserai tout.
— Bien! couche-toi de bonne heure, et pour ne point exciter de soupçon, tâche de n'être pas trop gaie ; tu as des yeux qui ont vu la liberté ! ils te trahiraient : songe que rien n'est fait, si tout n'est pas fait; que la
moindre imprudence peut nous perdre, et qu'avec Mickaël le moindre châtiment c'est la mort !
— J'y songerai ! » fit Norra, à qui la pensée de la délivrance et le souvenir de Henrick — de Henrick tout près d'elle, et que, dans quelques heures, elle allait revoir — aurait fait braver tous les supplices. H
Toujours rampant entre les pierres et se glissant entre les broussailles, Mager, après avoir prié la jeune fille de ne le point suivre, disparut par la même route qu'il avait prise pour venir.
Restée seule la petite Laponne fut bientôt en proie à une fièvre de pensées que rien ne saurait exprimer.
Il faut avoir un moment perdu l'espérance pour savoir avec quelle allégresse profonde l'âme salue son retour! Il faut avoir langui dans la solitude et l'abandon pour bien comprendre avec quelle joie profonde on accueille l'ami* qui revient! Il faut avoir tout redouté pour se rendre compte du sentiment ineffable de bien-être qui s'empare de nous quand la sécurité nous est enfin rendue !
Bien des obstacles se dressaient encore entre la captive et sa délivrance ; mais sa confiance dans Henrick était si grande qu'elle se regardait déjà comme sauvée. Mais, notre cœur est ainsi fait ! cette journée , la seule, la dernière qu'elle eût à passer dans sa prison , lui sembla plus longue que toutes les autres ensemble.
La pauvre fille revint s'asseoir à quelques pas de la maison, en face des fenêtres du gaard; elle s'iir.aginait que, si on la voyait ainsi, tranquille et calme, on aurait moins de soupçons contre elle, et qu'elle eudor- 379 19
mirait la défiance de Hafig jusqu'au moment suprême. Elle passa toute la soirée à suivre dans le ciel la marche presque insensible du soleil, qui s attardait dans un crépuscule sans fin. Elle suivait sa chute lente derrière les montagnes, derrière les rochers, derrière les arbres. Elle eut cependant le courage de ne rentrer chez elle qu'à l'heure accoutumée. Seulement, malgré toute sa surveillance sur elle-même, il y avait dans ses façons une gaieté, une pétulance d'oiseau qui sent croître ses plumes et pousser ses ailes. C'était la petite Norra d'autrefois, une Norra que la vieille Hafig n'avait certes jamais vue, et comme le bonheur des autres la rendait toujours inquiète et jalouse, elle regarda sa captive à plusieurs reprises avec une attention soupçonneuse.
« Je voudrais bien savoir, se demandait-elle, ce qui peut la rendre de si bonne humeur. Mickaél , qu'elle a ensorcelé, je ne sais comment, n'est pas ici. Elle ne peut donc lui arracher ni cadeaux ni promesses.... il n'est pas assez niais pour donner à. distance !... Auraitelle reçu des siens quelque nouvelle? Mais la barque n'a pas bougé, et je ne vois pas trop comment on arrive ici sans nageoires ou sans ailes....
a N'importe ! elle est gaie ; cette gaieté n'est pas naturelle; je la suspecte.... On ne doit pas être gai, ici! » ajouta-i-elle avec une certaine amertume dans le sourire et je ne sais quoi de sarcastique dans la voix. Elle redoubla donc d'aigreur, sinon de violence, envers la jeune iille. Elle mit dans ses procédés ce quelque chose d'âpre, d'aigu, de dur, qui, sans toucher les gens, semble du moins les déchirer de la voix, les égratigner du geste et les transpercer du regard.
Il est superflu do dire que Norra ne prenait pas trop de souci de ces démonstrations hostiles. Est* ce que maintenant Hafig existait pour elle ? Quand on a la tête
au ciel on ne sent pas les cailloux qui meurtrissent les pieds sur la route. Henrick, quoique absent, cachait Hafig aux yeux de Norra. Sa seule pensée lui faisait oublier une présence odieuse.
Quand vint l'heure où , d'habitude , les deux femmes se retiraient chacune chez soi, et cette heure-là, notre héroïne , suivant le conseil de Mager, n'avait point voulu la devancer. Hafig, toujours docile à ses instructions et fidèle à sa consigne, fit sa tournée, inspecta les environs, constata que tout était paisible dans le gaard et autour du gaard : elle fit alors monter Norra dans sa chambre, l'y enferma à triple tour, et lâcha dans la cour les deux chiens, féroces comme des loups, à qui elle confiait la police extérieure ; puis elle bourra sa pipe et s'endormit dans la fumée , en rêvant qu'elle assistait au mariage de Norra et de Mickaël, qui remplissait ses poches de belles pièces d'argent, blanches comme neige.
Cependant, un peu avant onze heures, Norra entendit de légers coups frappés à sa fenêtre ; on eût dit des poignées de sable fin qui tombaient en grésillant contre les vitres.
Mettre sa table contre la muraille, la chaise sur la table, et grimper sur la chaise, tout cela fut pour la jeune fille l'affaire d'un instant.
Ses petites mains eurent grand'peine à faire jouer dans sa gâche l'espagnolette rouillée, et ce ne fut qu'en meurtrissant ses doigts délicats qu'elle parvint à l'ouvrir. Elle se pencha vivement en dehors et elle aperçut un homme occupé à caresser les deux chiens de garde qui, couchés à ses pieds, semblaient lécher ses mains. Norra eut bientôt reconnu Mager.
Le misérable avait tenu parole : son intérêt avait assuré sa bonne foi. Jamais visage d'honnête homme n'a-
vait réjoui le cœur d'une femme comme fit en ce moment la vue de cet affreux coquin.
« Vous êtes prête? dit-il d'une voix si basse que, sans la merveilleuse sonorité de la nuit, Norra ne l'eût certes point entendue.
— Oui ; mais comment descendre ? »
Au même instant, un petit paquet tombait à ses pieds; c'était une échelle de corde, nouée très-serré, que Mager, habitué aux expéditions téméraires, avait trouvée dans son arsenal d'engins suspects.
Norra dénoua prestement les premières cordelettes, déroula tout le peloton, l'amarra solidement au pied de son lit, rejeta l'échelle par la fenêtre, enjamba sans pâlir le balcon aérien, puis commença de descendre les échelons incertains avec la sûreté de mouvements de l'écureuil qui voltige de branche en branche. Jamais la gymnastique laponne ne lui avait été plus utile. L'échelle se trouva trop courte de quelques mesures, et la pauvre Norra se vit tout à coup suspendue entre ciel et terre à la hauteur d un demi-étage. Mager s'avança pour la recevoir dans ses bras ; mais l'intrépide enfant, repoussant le mur par un vigoureux coup de jarret, imprima à la corde un mouvement de vibration assez violent, et, la lâchant à propos, alla tomber sur la pointe des pieds au milieu d'un tertre de gazon, qui la reçut mollement en amortissant sa chute.
« Bravement sauté ! fit Mager ; maintenant en route ! Tu feras tes adieux au gaard un autre jour. »
Il la prit par le bras, et sans lui donner le temps de réfléchir, l'emmena, en courant, du côté des rochers. Norra mit la main sur le petit sac de cuir qu elle portait à son côté pour s'assurer que son couteau à large lame était toujours à sa portée, et suivit son guide sans rien dire.
La première partie de la route se fit sans incident; seulement Mager entraînait si rapidement la jeune fille, que deux ou trois fois elle fut obligée de s'arrêter pour reprendre haleine. Lui n'avait pas encore desserré les dents. Tout à coup, après de nombreux détours dans un labyrinthe d'arbres et de pierres, il écarta les broussailles et découvrit à sa compagne une sorte de tunnel creusé au vif même du rocher, mais si étroit qu'il était impossible d'y marcher deux de front, et si bas qu'il fallait se courber pour y entrer, et que Ton y rampait bien plus que l'on n'y marchait. La petite Laponne ne se défendit point d'un certain effroi en voyant ce trou noir dans lequel il fallait s'enfoncer. Instinctivement elle recula d'un pas, comme font les plus braves natures en face des ténèbres.
« C'est le chemin de la délivrance; il n'y en a pas d'autre : oseras-tu me suivre? dit Mager.
— Passe ! * fit Norra en étendant la main.
Mager s'engagea dans le tunnel où la jeune fille s'avança bientôt à son tour, en rampant péniblement sur ses genoux et sur ses mains. Le passage s'élargit au bout d'environ cent cinquante pas, et nos deux audacieux retrouvèrent enfin le ciel libre.
« Sauvés ! fit Mager en respirant bruyamment.
— Crois-tu? » reprit une voix tout près de lui.
Au son de cette voix, dont l'accent n'avait certes rien de bien rassurant, Mager tressaillit de la tête aux pieds ; Norra, comme foudroyée par une apparition surnaturelle et terrible, vit son courage l'abandonner tout à coup, et elle s'affaissa sur elle-même.
Irrité, menaçant, l'écume à la bouche, l'éclair dans les yeux, brandissant ses deux poings énormes, Mickaël se tenait devant les fugitifs. On eût dit un loup devant un renard et un agneau.
« Voici la seconde fois que tu me trahis ! murmura le gigantesque Quène en s'adressant a son ancien complice : la première, j'ai pardonné, mais k la condition que tu ne recommencerais point. Tu vas donc payer pour deux 1 »
Mager, loin de tout secours, forcé de s'avouer à luimême qu'il avait mérité tous les châtiments, bien persuadé que Mickaël ne l'épargnerait point, et qu'il était absolument inutile de lui faire entendre une prière qui ne serait point écoutée, retrouva pour mourir quelque chose du cynisme de toute sa vie.
«Ah ! fit-il avec son mauvais rire, tu te fâches parce que Ton a voulu dénicher ce gentil oiseau ! crois-tu vraiment que sa mère Tait couvé pour toi? Depuis quand as-tu vu que l'on accouple la perdrix blanche au cormoran ?
. — Tais-toi, misérable ! » hurla le farouche Mickaël en avançant la main pour le saisir.
Plus leste que lui, Mager évita son atteinte par une prompte retraite de corps, et mettant un buisson d'épines entre Mickaël et lui, il s'adossa au rocher et le regardant d'un œil plus moqueur encore :
« Tu la reprends aujourd'hui, lui dit-il, mais tu n'en jouiras pas longtemps! Tes maîtres et les miens sont sur ta trace : on te l'arrachera demain.
— Tu mens ! hurla le Quène dans un paroxysme de fureur qui le rendait horrible à voir.
— Je mens si peu, reprit celui-ci, que si dans deux heures la petite n'est pas aux mains de Henrick Steinborg, officier du roi, dans trois les gens du gouverneur seront k Eystein-Gaard.... Et c'est moi qui les ai mis sur ta trace. Ah ! ah ! voilà qui ne te fait plus rire, tu trouves ton maître, k la fin !
— Et toi ton bourreau ! » s'écria Mickaël.
Et s'élançant d'un bond furieux par-dessus les bouleaux nains, il vint tomber aux pieds de Mager. Puis, d'une main, le saisissant à la gorge, de l'autre il prit une pierre, et d'un seul coup lui écrasa la tête.
Son sang et sa cervelle rejaillirent sur les vêtements de Norra, qui s'évanouit d'effroi et d'horreiif,
Mickaël ne portait point d'habitude de séls anglais sur lui ; il ne songea guère à donner à Norra les soins que réclamait son état : il ne délaça point son corset sous prétexte de la faire respirer plus à l'aise ; il ne frappa point dans ses mains pour la faire revenir; il ne lui jeta point au visage de l'eau de la reine de Hongrie ; mais il la secoua assez rudement par le bras en lui criant :
« Allons ! pas de façons ; je n'ai pas de temps à perdre ; tâche de revenir à toi ; il faut marcher, et vite ! »
Tout en parlant il avait saisi assez brusquement la pauvre fille, et il venait de la camper sur ses pieds; mais il n'avait relevé qu'une masse inerte et sans vie, qui chancela et retomba.
Le Quène fit entendre un épouvantable juron, en serrant jusqu'à le meurtrir le bras de la petite Laponne. Cette froide brutalité n'eut pas même pour effet de la réveiller da son engourdissement profond....
« La peste soit des femmes ! » fit le bandit, ne sachant trop quel parti prendre et regardant autour de lui avec la circonspection d'un homme qui a tout à craindre.
« J'en ai eu plus vite fait avec celui-ci ! » continuat-il en poussant du pied le cadavre de Mager.
Et son regard prit tout à coup une expression de colère haineuse, qui eût fait frissonner Norra si elle eût pu la voir; mais elle était toujours évanouie.
Mickaël ne pouvait point songer à rentrer dans le
gaard en repassant par le chemin qu'avaient suivi Mager et sa compagne. C'était à peine si deux personnes, alertes et souples, ayant l'usage de tous leurs membres, avaient pu s'y glisser: il n'était pas possible d'y traîner une femme évanouie.
L'autre route était longue, et, pour la suivre, il fallait du temps ; d'ailleurs, si déserte que fût cette partie du pays, on courait risque de rencontrer des gens qui se fussent peut-être étonnés de voir un homme emportant ainsi une femme évanouie. Il fallait cependant prendre un parti, quel qu'il fût : on ne pouvait rester ainsi en plein champ ; on le pouvait d'autant moins que l'évanouissement de Norra continuait toujours et que rien ne pouvait faire présager qu'il dût cesser de sitôt.
Comme dans la nuit fatale du premier enlèvement, il prit donc la jeune fdle dans ses bras, et la chargea sur ses robustes épaules, et, passant par-dessus le cadavre de Mager, il prit un sentier tournant qui devait le ramener à l'autre rive du petit lac.
C'était le parti le plus sage, ou, pour mieux dire, c'était le seul auquel il fût possible de s'arrêter. Il était dangereux sans doute ; mais Mickaèl était un de ces hommes qui savent mettre dans l'exécution cette promptitude et cette énergie à l'aide desquelles on fait parfois réussir les plus hasardeuses entreprises.
Il avait accompli les trois quarts de sa course, et il se croyait déjà sauvé, quand tout à coup, à un détour de la route, il se vit entouré par une petite troupe de sept ou huit hommes, appartenant k la force publique dont dispose le gouverneur de chaque district.
Parmi eux, il reconnut immédiatement l'uniforme d'un officier suédois.
Ces hommes étaient armés de sabres et de carabines et ils ne semblaient point disposés à faire quartier au
bandit, car, a peine l'eurent-ils aperçu, qu'ils se précipitèrent vers lui pour l'entourer. Mickaël, avec cette justesse de coup d'oeil, privilège de l'homme qui s'est souvent mesuré avec le danger, comprit tout de suite qu'il était perdu. Toute résistance, en effet, devait être inutile, et il était même dangereux de la tenter. Gomme il avait encore quelques pas d'avance sur les assaillants, se servant de Norra comme d'un bouclier, contre lequel il savait bien que l'on n'oserait pas tirer, il fit une prudente retraite, en reculant pas à pas, jusqu'à ce qu'il se trouvât adossé à une petite éminence qui dominait la route. Une fois là, tenant toujours Norra devant lui :
« Si un seul de vous fait un pas, leur cria-t-il d'une voix retentissante, je brise la fille contre ce rocher. »
Il y avait en ce moment une telle énergie, une telle violence et une si grande férocité sur ses traits, dans son geste et dans sa voix, que les nouveaux venus ne purent douter qu'il ne fût capable d'accomplir son épouvantable menace ; aussi, sur un signe de l'officier, tous s'arrêtèrent.
Le jeune Suédois s'avança donc seul vers le Quène.
« Rends cette enfant, lui dit-il, et tu auras la vie sauve. »
Mickaël frémit de colère ; mais il comprit que la partie était perdue pour lui ; une vengeance ! Mais il n'aurait même pas le temps d'en jouir; le moindre attentat contre la vie de la jeune Laponne allait être immédiatement expié par sa mort. Ces hommes étaient trop résolus pour l'épargner, et il y avait dans les yeux de l'officier une fermeté et une ardeur qui disaient assez à Mickaël que s'il n'acceptait point la paix c'était la guerre à outrance.... une guerre dans laquelle il allait infailliblement succomber.
— Tout ou rien, répondit-il d'une voix qui semblait
braver les cinq ou six mousquets dirigés contre lui : je • ne veux pas de la vie sans la liberté ! »
L'officier fit signe aux soldats d'abaisser le canon de leurs armes.
« Soit, dit alors le jeune officier en s'avançant vers lui ; tu as la vie sauve et la liberté.
— Quelle preuve m'en donnes-tu?
— Ma parole ! fit celui-ci avec quelque hauteur, et je pense qu'elle doit suffire à un homme de ta sorte; mais dépêchons ; je n'ai pas le temps d'attendre. »
Mickaël remit Norra dans les bras du Suédois et disparut au même instant derrière les rochers avec une telle rapidité qu'on eût dit que la terre venait de l'engloutir.
Tous les hommes de la petite troupe entourèrent l'officier. Ils regardaient avec une curiosité bienveillante la petite Laponne , que Henrick tenait toujours évanouie dans ses bras. Enfin, il leur fit signe de s'écarter et il la déposa doucement à terre, lui prodigua les soins les plus affectueux et les noms les plus tendres. Comme si le son de cette voix eût suffi à la ranimer, une " faible rougeur teinta bientôt les joues de Norra, plus pâles que la fleur de l'asphodèle; puis elle rouvrit les yeux, rencontra le regard du jeune homme, et, croyant sans doute rêver encore, les referma aussitôt.
Henrick l'avait adoss'ée contre un arbre, et il s'était agenouillé auprès d'elle; il appuyait sa tête languissante sur sa poitrine ; il tenait dans les siennes ses deux mains, tremblantes encore et glacées, et les réchauffait.
<c Norra, disait-il, ma chère Norra, tu es sauvée; tu n'as plus rien à craindre; reviens à toi! C'est moi, c'est un ami, c'est Henrick qui t'appelle ! »
Tout en parlant, il approcha de ses lèvres un flacon
qu'un des hommes venait de lui passer, et il lui fit avaler quelques gouttes d'un cordial généreux.
La liqueur bienfaisante fit revenir la jeune fille complètement à elle ; pour la seconde fois , elle rouvrit les yeux, et contempla l'officier avec un ineffable ravissement.
a C'est toi, mon Henrick! » murmura-t-elle.
Et le tenant étroitement embrassé, elle appuya sa tête sur une poitrine dont, en ce moment, les battements n'étaient pas moins tumultueux que les siens.
« Oui, répondit Henrick, oui, ma chère Norra, c'est moi, c'est ton ami, ton frère qui est venu te délivrer des mains de tes ennemis.
— Oh ! Henrick ! que tu es bon ! fit-elle en saisissant une des mains du jeune homme, qu'elle porta rapidement à ses lèvres avec un geste d'adoration passionnée.
— Gomment te trouves- tu maintenant, pauvre enfant?
— Mieux.... tout à fait bien.
— Pourrais-tu marcher?
— Je ne sais pas ; veux-tu que j'essaye? »
Tout en parlant, elle mit ses deux mains sur les épaules de Henrick et se leva ; puis elle fit quelques pas, appuyée au bras du jeune homme. Peut-être étaitelle heureuse de lui faire sentir ce léger fardeau, et, pour un moment, de reposer ainsi sur lui.
« Où allons- nous? lui demanda-t-elle en relevant ses beaux yeux brillants et doux.
— Chez le gouverneur où je suis descendu, et qui nous donnera le moyen de nous rendre auprès de ton grand-père. »
Henrick évitait de prononcer le nom de Nepto; Norra, de son côté, ne songeait point à lui demander des nouvelles d'Edwina. Elle était tout au présent; le passé
n'existait plus, et elle ne voulait point porter ses yeux vers l'avenir.
Leur petite escorte les suivait à quelque distance. Ils marchaient lentement , en causant, et se racontaient chacun ses aventures. Nous connaissons déjà celles de Norra. Henrick lui dit que ses travaux l'avaient ramené sur le rivage du Lyngen- Fjord ; il avait appris que les Kilps étaient campés dans les environs, et il avait voulu aller doimir une fois encore sous leurs tentes.
« Tu ne m'avais donc pas oubliée? lui demanda la jeune fille avec un regard et une voix où Ton pouvait lire toute sa reconnaissance et toute sa joie.
— Ne sais-tu pas, chère Norra, que tant que je vivrai tu auras en moi le plus sincère et le plus dévoué das amis?
— Tu me Tas dit, répondit la jeune fille en prenant doucement sa main, mais je n'osais pas le croire.
— Petite tête folle ! — Je trouvai ton grand-père dans la désolation; Nepto, dans une colère qui ne se peut pas dire. Il avait battu la campagne sans trouver la moindre trace de ton passage ; il eût volontiers cherché querelle à tous les hommes de sa tribu pour t'avoir laissé enlever ; il jurait de tirer une terrible vengeance de tes ravisseurs ; mais il ne les connaissait pas. Il avait même cru que c'était moi le coupable!
— Gomme si tu avais jamais pu m'aimer assez pour cela ! » Jit la petite Laponne en se suspendant plus coquettement à son bras.
Henrick ne jugea point h propos de répondre à cette dernière observation.
« Voyant leurs recherches et leurs efforts inutiles, j'y voulus joindre les miens, continua-t-il, et, connaissant moins qu'eux le pays, je m'adressai tout d'abord à la jus-
tice. On me parla de vos querelles avec les Quènes; on me donna sur Mickaël des renseignements peu rassurants. Je vins ici. J'y vécus quelque temps avec Elphége, observant tout, ne disant rien; enfin je parvins à savoir que cinq ou six Quènes avaient pénétré, il y a un mois à peu près, dans votre camp. Je rencontrai un de ceux qui avaient fait partie de l'expédition; c'était ce coquin de Mager, que je m'étonne de n avoir pas vu tout à Theure avec toi.
— Mickaël vient de le tuer, » dit Norra.
Et, toute frémissante à cet affreux souvenir, elle mit une main sur ses yeux en étendant son autre bras devant elle comme si elle eût voulu éloigner ce hideux fantôme.
« 11 n'a eu que ce qu'il méritait, fit Henrick ; il n'est pas mal que ces scélérats se punissent eux-mêmes : la chose est d'un bon exemple pour les autres ... Je vis bientôt, continua-t-il, que ce misérable était capable de tout, même de trahir un complice. Il paraissait d'ailleurs nourrir contre Mickaël une haine qui me rassurait. Pour moi, qui ne songeais qu'au moyen de te sauver, je lui promis ce qu'il me demandait : s'il lui avait fallu la moitié de la Suède, je ne la lui aurais pas refusée. Nous convînmes de tout. Il m'assura qu'il pouvait pénétrer chez ton ravisseur par un passage secret, et qu'à lui seul il se faisait fort de te ramener à moi : il ne parut pas se soucier que je l'accompagnasse avec mes hommes, de crainte, disait-il, que notre présence dans les environs ne fit naître quelque soupçon. Il me sembla qu'il tardait à revenir : j'eus des craintes; j'allai au-devant de toi, Dieu sait ce qui serait advenu si je n'eusse pas écouté mes pressentiments ; enfin, je t'ai rencontrée : maintenant tu sais tout !
— Oui, répondit Norra en pressant tendrement le
bras du jeune homme contre sa poitrine, je sais que je te dois la vie, et plus que la vie !
— Tu vois d'ici, continua Henrick, la maison du gouverneur. Ton grand-père est campé seulement à quelques lieues de là : demain, je te conduirai chez lui.
— Oh ! le plus important est fait! dit Norra, et maintenant que me voilà délivrée de Mickaèl, il me semble que je serai bien partout. »
Ils arrivèrent chez le gouverneur, où ils furent accueillis avec une chaleureuse sympathie. Tout le monde félicita le jeune officier du succès de son entreprise, et le représentant officieldu gouvernement, qui ne demandait pas mieux que de faire, une fois, en passant, du zèle en faveur des Lapons, traita la fille desKilps avec toute sorte d'égards. Jamais Norra ne s'était vue à pareille fête : la perspective de quelques jours à passer auprès de Henrick ajoutait encore à son bonheur.
Mais, dès le lendemain de sa délivrance, elle vit arriver chez le gouverneur la personne dont elle eût précisément le moins désiré la présence : j'ai nommé Nepto.
La venue intempestive du pauvre garçon eut immédiatement pour effet de jeter une véritable contrainte entre nos principaux personnages.
Le temps n'avait point adouci l'humeur farouche du chasseur. Sa conduite vis-à-vis de Norra était cependant pleine de mesure, et il avait témoigné avec beaucoup de courtoisie sa reconnaissance au jeune officier. Mais il était assez visible pour tout le monde que cette reconnaissance lui pesait singulièrement. Il était sombre, taciturne, et comme humilié devant Henrick. Il n'avait pas moins fait que lui ; il n'avait montré ni moins de zèle, ni moins d'activité : il n'eût pas montré moins de courage; mais le succès, cette chose capricieuse, si
indépendante du mérite vrai, avait encore une fois trompé ses efforts et récompensé ceux d'un autre. C'était comme une sorte de fatalité, qui ne cessait de le poursuivre : il était las de lutter contre elle, parce qu'il voyait bien que la lutte était inutile.
Après deux jours passés chez le bailli — il ne fallait peut-être pas moins à Norra pour se remettre de ses fatigues et de ses émotions — on résolut de regagner le camp des Lapons.
Le moins pressé de partir, qui le croirait! c'était Nepto! Sa conduite, du reste, était au moins singulière. Loin qu'il éprouvât, comme autrefois, le désir de séparer Norra de Henrick, ou de se placer entre eux, il les laissait toujours ensemble, et il les évitait autant l'un que l'autre. On eût dit qu'il y avait dans le seul fait de leur présence comme un secret reproche adressé à son malheur. Il s'était montré, du reste, très-généreux avec les hommes du gouverneur qui avaient accompagné l'officier ; il avait, à l'insu de celui-ci, doublé la récompense promise, et il s'en était fait des amis dévoués. Le matin du jour où Norra et Henrick devaient se mettre en route pour le camp, on ne trouva plus Nepto: il était parti pendant la nuit, et plusieurs des hommes du bailli manquaient aussià l'appel ; il fallut partir sans lui. Norra était trop occupée de Henrick pour s'apercevoir de l'absence de son cousin. — Le Suédois, au contraire, la regrettait comme une complication nouvelle : Norra semblait du reste avoir complètement oublié ses tristesses passées; elle était tout à sa joie, et son libérateur la voyait, non sans quelque effroi, redescendre avec le même entraînement et la même imprévoyance, la
pente fatale sur laquelle , une fois déjà, elle avait si rapidement glissé. Il voulut donc , fût-ce même par un détour violent, donner un autre cours à ses pensées.
« Tu ne me parles pas d'Edwina? lui dit-il tout à coup en la regardant fixement.
— Ce n'est pas faute d y penser, va ! »
Henrick put voir qu'il avait frappé juste, car ce nom seul suffit pour amener une ombre sur le front de Norra, dont la souriante gaieté s'évanouit aussitôt. Il se reprocha lui-même cette petite cruauté, bien qu'il l'eût jugée nécessaire, et, démentant bientôt ses paroles par ses actes, il recommença de la traiter avec celte familiarité affectueuse et câline qui, tout d'abord, et dès leurs premières relations, avait, par son imprévoyance, fait naître dans l'àme de Norra des sentiments qui devaient êlre tout à la fois le charme et le tourment de sa vie, — ou plutôt sa vie même!
« Qu'est donc devenu Elphége, et pourquoi ne t'a-t-il pas accompagné? demanda-t-elle à son tour.
— Il court de son côté; il te cherche comme moi; il battait un côté du pays , pendant que je courais de l'autre. A nous deux nous avions juré de te retrouver, dussions-nous pour cela remuer le Nordl'and, le Finmark et la Laponie!
— Ah ! dit la jeune fille en appuyant ses deux mains sur le bras de Henrick, je sais que vous êtes de grands cœurs et de généreux amis, et* si je ne regrette pas de vous devoir tant, que je suis du moins honteuse de pouvoir si peu vous rendre !
— Tu nous as rendu d'avance, fit Henrick en serrant ses mains. Ne sais-tu pas bien, petite folle, que nous t'aimons tous deux comme notre fille, et que les pères sont^plus heureux de ce qu'ils donnent que les en-
fants de ce qu'ils reçoivent? Elphége ne t ? est pas moins dévoué que moi et ce sera notre bonheur à tous deux de t'avoir servie. »
Noria ne répondit rien; mais deux larmes d'attendrissement coulèrent le long de ses joues pâles.
« Peut-être, dit Henrick, qui ne voulait point qu elle s abandonnât trop longtemps à cette dangereuse émotion, peut-être le reverrons-nous aujourd'hui même, ce bon Elphége ; nous nous sommes donné rendez-vous non loin d'ici, pour nous rendre compte de notre entreprise, et, au besoin, recommencer ensemble ce que nous n'aurions pu faire séparément. »
Henrick ne se trompait point, et, dans l'après-midi du même jour, quand ils n'étaient déjà plus qu'à une faible distance du camp des Lapons, ils aperçurent Elphége qui venait à eux. L'entrevue fut pleine de cordialité, et il baisa la petite Laponne sur les deux joues, comme il eût fait une sœur bien-aimée.
Henrick, qui savait le prix du temps, et qui semblait toujours pressé d'arriver quelque part, en homme pour qui la vie n'est qu'un voyage, engagea ses amis, après une courte halte, à se remettre en route, pour arriver de bonne heure aux tentes.
« Songe, dit-il à Norra, que ton grand-père ne t'a pas embrassée depuis un mois.
— C'est de quoi je le plains de tout mon cœur ! fit Elphége en riant ; mais nous ne pouvons point passer aussi vite que tu semblés le vouloir. Norra va retrouver • ici d'anciennes connaissances....
— Et qui cela donc ?
— Nepto d'abord.
— Eh mais ! fit Norra, nous lavons vu hier au soir.
— Un autre encore.
— Ah ! le vieux Peckel? dit Henrick à son tour.
— Vous n'y êtes ni l'un ni l'autre ! Il s'agit d un certain Quène, appelé, je crois, Mickaël. »
En entendant prononcer le nom de celui qui avait été son ravisseur, et dont elle avait failli devenir la victime, la petite Laponne éprouva une émotion profonde. Un tremblement convulsif s'empara de toute sa personne, et si'elle ne se fût point retenue, ou, pour mieux dire, cramponnée au bras de Henrick, elle eût tombée de son haut.
« Oh! de grâce, partons, dit-elle en joignant les mains ; ne restons pas ici une minute de plus ! que je ne rencontre point cet homme.
— Eh bien ! Norra, que veulent dire ces folles terreurs, et que peux-tu craindre avec moi ?
— Sa vue seule me fait peur, » répondit Norra toute frissonnante, et avec un tremblement dans la voix.
Elle parlait encore quand deux hommes, sortant de derrière les rochers, parurent devant eux.
« Qu'est-ce donc? demanda Henrick, qui reconnut l'un d'eux sur-le-champ comme l'ayant aecompagné dans son expédition de la veille.
— C'est Mickaël, mon officier ! répondit cet homme en faisant le salut militaire.
— Mais, reprit Henrick dune voix qu'il voulait rendre sévère, tu ne m'as donc point entendu lui promettre la liberté et la vie sauve ?
— Tu peux parler pour toi, mais non pour les autres ! dit Nepto, paraissant tout à coup : chacun, j'imagine, a le droit de venger ses injures comme il l'entend. Tu as relâché hier le ravisseur de Norra. Tu le pouvais; c'est affaire àtyiî Aujourd'hui, moi, qui ne le trouve point puni suffisamment, et qui ai d'autres méfaits à lui reprocher, je ne le tiens pas quitte à si bon compte : d'ailleurs, je l'ai pris sans condition; ma vengeance ne
regarde que moi, et, ajouta-t-il en redressant sa petite taille, tu n'as rien à y voir ! »
Henrick fut bien forcé de reconnaître qu'à la place du Lapon, il eût parlé comme lui : mais il lui répugnait de laisser périr, sans même essayer de le sauver, un homme auquel il avait engagé sa parole.
« Eh bien ! dit-il à Nepto, en admettant tous les torts de Mickaël et la justice de tes griefs, est-ce à toi qu'il appartient de te venger toi-même, et crois-tu qu'un officier du roi te laissera assassiner un homme sans défense ?
— Quand même cela serait, s'écria Nepto, qu'auraistu donc à me reprocher? Je ne lui ferais, après tout, que ce qu'il a voulu me faire ! Demande -lui comment il m'eût traité s'il m'eût trouvé dans ma tente, la nuit où il vint, avec ses bandits, piller notre camp!... Et Norra! ajouta-t-il, avec un farouche éclair dans les yeux, n'a-t-il point osé porter les mains sur Norra? Cela seul mérite la mort.
— Il n'est pas permis de se venger soi-même; puisque tu le tiens, livre-le a la justice : c'est à elle qu'il appartient de lui imposer le châtiment de ses crimes.
— La justice! fit le Lapon avec ùn rire amer, il y a peut être une justice pour le Norvégien et le Suédois : il n'y en a point pour le malheureux Lapon! Jamais tu n'entendras dire qu'un des nôtres soit venu devant vos tribunaux sans y avoir trouvé des juges corrompus, et mettant de faux poids dans la balance ! Non! non ! pas de juges! pas de justice norvégienne! »
Henrick, assez embarrassé, et qui ne se trouvait là d'ailleurs que comme simple particulier, sans aucun titre officiel, consulta Elphége du regard, comme pour lui demander quel parti prendre.
EN l^APONIE. 309
L'artiste répondit par un geste que Ton eût pu traduire ainsi :
« La chose nous est parfaitement égale, il faut le laisser faire ! »
Nepto, dont le fin regard avait saisi toutes ces nuances sur le visage des deux Suédois, vit bien que sa cause était gagnée, et qu'il était, comme on dit, maître de la situation.
« Écoutez, mes petits pères, fit-il en s'asseyant tran- ♦ quillement à leurs pieds, sur une racine de bouleau qui sortait du sol et se roulait avec mille nœuds comme un serpent sur la route, Nepto n'est pas un lâche ! S'il a jamais frappé, c'est toujours en face ! Il tue, il ^assassine point. Mickaèl aurà plus qu'il ne mérite, car je jouerai ma vie contre la sienne.
— Eh mais ! s'écria Henrick, c'est un véritable duel que tu proposes là?
— Grois-tu donc que Ton ne se batte qu'à Stockholm? répliqua le Lapon; oui, c'est un duel.
— A l'épée ou au pistolet ? demanda l'officier, assez intrigué de tout ce qu'il entendait.
— Non pas : je veux l'ancien duel du Nordland, ■ — le duel au couteau !
— Prends garde ! tu as atfaire à un terrible ennemi : ce Mickaël est robuste comme le dieu Thor; il t'écraserait rien qu'en se laissant tomber sur toi.
— J'aime trop peu la vie pour redouter la mort, dit Nepto d'un ton froid.
— Fais donc comme lu l'entendras, répliqua l'officier ; nous serons tes témoins : que Dieu te protège ! »
Dans cet échange de paroles entre les jeunes gens, Norra n'était point intervenue ; elle n'avait pas dit un mot ; mais elle avait quitté Henrick, et, insensiblement, elle s'était éloignée de lui pour se rapprocher de Nepto.
Ses deux bras retombant le long de son corps, sa tête penchée sur sa poitrine, elle s'abandonnait librement à ses pensées. Certes, elle était touchée de la nouvelle preuve d'affection que son cousin lui donnait, et elle regrettait d'autant plus le danger auquel il allait s exposer qu'elle se sentait incapable de lui en témoigner jamais assez de reconnaissance; elle s'accusait d'être ingrate, et elle voyait qu'il lui était impossible de ne l'être point. Elle ne fit cependant aucune observation à son cousin ; elle savait trop combien tout serait inutile ; elle se contenta de regarder Elphége et Henrick d'un air qui semblait leur dire : Mais empêchez-le donc, vous autres qui pouvez.
Norra se trompait, car les deux amis n'eussent pu empêcher le combat, quand même ils l'auraient voulu. Nepto, en effet, était un de ces hommes qui s'obstinent dans leurs- desseins, et dont on affermit les résolutions en essayant de les ébranler. Henrick appréciait son courage et sa rare énergie; il eût été désolé que ce duel eûtpourluiune issue funeste : la rivalité entre eux avait un caractère assez singulier puisque l'un ne désirait point ce qu'il obtenait, tandis que l'autre n'obtenait point ce qu'il désirait; mais ils s'appréciaient, et Henrick faisait des vœux sincères pour celui qui s'était cru longtemps son rival. Quant à Elphége, il se disait tout simplement qu'il y avait là en présence un Lapon et un Quène, deux hommes qui se détestaient; que ces deux hommes étaient braves, qu'ils avaient des armes, et qu'après tout le mieux était d'en finir.
Les choses en étant là, tout le monde comprit bien qu'il ne restait plus qu'à faire vite.
« Où est ton adversaire? demanda Henrick en jetant les yeux autour de lui; ordinairement il faut être au moins deux pour se battre, et je ne vois pas l'autre. »
Nepto, sans rien dire, gravit lestement la berge assez âpre du chemin, en faisant signe aux jeunes gens de le suivre. Quand ils eurent atteint la crête du talus, ils aperçurent de l'autre côté un agreste et frais vallon, ombragé de sapins, et qu'arrosait un torreni descendu des montagnes voisines. En trouvant le sol plus uni du vallon, ce torrent perdait tout à coup son impétuosité première, et roulait d'un cours plus égal l'énorme volume de ses eaux.
En face même de l'endroit où se tenaient nos personnages, il se divisait et enlaçait dans ses bras humides une petite île parfaitement découverte, qui, à vrai dire, n'étiiit autre chose qu'une plate-forme de rochers. Il eût été difficile, pour vider une querelle, de trouver un meilleur emplacement que-ce champ clos oiîertaux combattants par la nature.
Un petit groupe d'hommes se tenait debout au bord même du torrent. Au milieu d'eux on distinguait Mickaël, reconnaissable à sa g^and^ taillé. Le Quène avait l'air assez désappointé ; l'expression de son visage révélait à la fois de la fureur et du dédain ; on eût dit un loup pris par une bande de renards. Le meurtrier de Mager n'eût pas demandé mieux que de se jeter sur ses ennemis et de les mettre en pièces ; mais, outre qu'ils avaient l'avantage du nombre, ils étaient armés jusqu'aux dents, ils se tenaient d'ailleurs sur leurs gardes, et il n'était pas douteux qu'à la première tentative ils ne lui eussent fait payer cher ses mauvais desseins. Mickaël s'en doutait ; aussi se tenait-il sur une prudente réserve, rongeant son frein, dissimulant ses colères et ajournant ses vengeances.
Quand il aperçut Norra, ses yeux — d'un bleu pâle tirant sur le gris, comme les flots de cette mer du Nord qu'il avait si souvent contemplée — s'injectèrent de
sang, el sa face, naturellement enluminée, prit tout à coup comme un reflet de pourpre ; mais il ne lui adressa point la parole. Le sentiment qu'il éprouvait devant elle, c'était celui de la confusion, mêlée de regret et de désir. Mais.il comprenait bien qu'il ne lui était pas même permis de l'exprimer, et il gardait un silence hautain. Cependant, quand il aperçut Henrick,. il se leva, et avec un geste violent, tendant la main vers lui :
« C'est donc ainsi, lui dit- il, que les officiers suédois tiennent la parole donnée?
— Qu'avais-je promis que je n'aie pas tenu? demanda Henrick avec une hauteur écrasante : la vie! est-ce que je t'ai tué? la liberté! t'ai-je donc fait arrêter? Ce n'est pas ma faute si tu vas te faire prendre ailleurs. Faut-il que je te protège contre les vengeances de tous ceux que tu as insultés, offensés, pillés? Est-ce à l'armée à fournir des escortes à des bandits de ton espèce?
— Tu n'étais pas si fier, riposta le Quène avec un ricanement dans lequel il semblait distiller toute sa haine; tu n'étais pas si fier quand je tenais ta maîtresse entre mes bras !
— Misérable ! s'écria le jeune homme, tu veux donc me faire repentir de ma générosité, et il faut que tes paroles infâmes souillent devant nous celle-là même que nous t'avons empêché de flétrir ! »
Nepto n'avait rien dit en entendant l'insulte jetée ainsi à la face de Norra; mais il avait étrangement pâli, — de cette pâleur verte, indiquant aux physiologistes que la bile s'extravasedansle sang. Pour certaines organisations nerveuses, c'est la dernière limite de la colère où elles puissent arriver impunément. Un degré de plus, et elles ne la supporteraient point : leur tête éclaterait, ou l'apoplexie les foudroierait d'un seul coup.
* Bien ! bien ! murmura-t- il dune voix stridente ,
qui passait en sifflant entre ses dents, j'ajoute cela à ton compte : nous allons régler le tout ensemble et bientôt!... »
Quant à Norra elle avait entendu sans rougir la misérable calomnie de son bourreau. Elle regarda Henrick d'un air calme, avec je ne sais quoi de doux et de résigné, comme si elle eût voulu lui dire : C'est à cause de toi que Ton m'insulte ; je ne me plains pas !
Henrick fut peut-être le plus courroucé de tous.
* Tais-toi, misérable, dit-il d'une voix impérieuse, les yeux étincelants; le moment est grave : dans un instant, tu auras tué un homme de plus, ou toi-même tu seras mort; songe donc au passé et à l'avenir. »
Le Quène haussa les épaules sans dire une parole : il était bien visible que le passé et l'avenir ne l'inquiétaient guère, et que toutes ses préoccupations se bornaient au présent.
Disons-le, toutefois, quand il comprit que la bataille était désormais inévitable, quoiqu'un duel fût chose assez nouvelle pour lui et qu'il eût mieux aimé choisir toute autre façon de vider sa querelle avec Nepto, il ae donna plus la moindre marque de crainte ou d'hésitation.
« Gomment vous battez-vous? demanda Elphége qui, n'ayant jamais eu rien à démêler ni avec l'un ni avec l'autre des deux adversaires, semblait celui de tous les assistants à qui les délicates fonctions déjuge du camp devaient convenir davantage.
— Il n'y a pas deux manières de se battre, fit Nepto en jetant par terre, devant Mickaël, qui le regardait les poings fermés et le sourcil froncé, une ceinture et deux couteaux à large lame d'acier suédois, et dont la forte et courte poignée en ivoire de morse était incrustée de cuivre. »
Ceux qui oDt visité le musée de Christiania ont vu, au milieu de toutes sortes d engins de destruction, les ceintures et les poignards destinés aux duels, jadis si fréquents, aujourd'hui plus rares, des hommes du Nord. C'était là sans doute une des plus terribles façons de jouer sa vie, et elle exigeait, à un degré presque égal, la force, le- courage, le sang-froid, l'énergie et le coup d'œil. Je ne connais point de plus redoutable manière de s'égorger, et, de toutes les inventions de l'homme ayant pour but d'arriver à la destruction de son être, celle-là est certainement une des plus horribles.
Le Quène, qui connaissait cette façon de combattre, comprit sus-le-champ l'importance qu'elle allait donner à sa force physique. Il vit là pour lui un heureux augure, et, agitant ses bras, dont il connaissait la solide vigueur, il pensa que le pauvre Nepto allait bientôt passer ce qu'on appelle en langage vulgaire un mauvais quart d'heure.
Le torrent sur le bord duquel nos héros se trouvaient présentait un étrange aspect. C'était un de ces cours d'tau comme il s'en rencontre un assez grand nombre dans cette partie de la Norvège, descendant des montagnes et emportant avec eux les débris des grands bois abattus par la hache des bûcherons, qui s'en vont flottant à la dérive, sans que l'on donne aucune direction à leur libre cours. Un de ces ponts hardis, que Ton appelle des ponts alpestres, et qui, faits d'un tronc de sapin, et jetés d'un bord à l'autre, unissent les deux rives par une passerelle qui tremble et frémit sous vos pieds? était le seul accès offert aux voyageurs.
Les champions le franchirent, et quatre hommes avec eux. Une fois sur le territoire de l'ile, les combattants se dépouillèrent de leurs vêtements, et bientôt la fameuse ceinture fut bouclée à leurs flancs nus, les
rattachant ainsi l'un k l'autre. Quand ce fut fyit, les quatre hommes repassèrent le pont, au milieu duquel Elphége se plaça la carabine au poing.
Norra, debout sur la berge, appuyée au tronc d'un sapin, les deux mains pressées sur sa poitrine, qui battait violemment, regardait avec une indicible expression de torture les préparatifs de la lutte affreuse dont elle était la cause involontaire.
Les deux combattants avaient été laissés tous deux seuls sur leur rocher.
Un sentiment pénible, — ce n'est pas assez dire, — un sentiment d'angoisse agitait toutes les poitrines. Mais lous les vœux étaient pour Nepto, car il avait le bon droit pour lui.... et les hommes sont quelquefois justes!
Cependant les spectateurs durent trembler en voyant la taille gigantesque et les énormes muscles qu'étalaient la poitrine et les bras du Quène. A côté de lui, Nepto n'avait plus l'air que d'un nain, d'un Pygmée en face d'Hercule. Mais si le Quène avait pour lui le volume et la masse, le Lapon pouvait retrouver quelque avantage dans la souplesse et l'agilité qu'annonçait la parfaite justesse de ses proportions. Si tous deux eussent été laissés en liberté dans l'île, les chances de la lutte se fussent trouvées plus égales. Mais la fatale ceinture qui les enchaînait semblait condamner d'avance le plus faible à une perte certaine.
« Allez l » cria Elphége aux combattants. .
Au même instant, on put voir les adversaires s'éloigner rapidement l'un de l'autre, et le lien qui les unissait se tendre et se roidir; puis ils tournoyèrent en sens contraire, comme si chacun eût voulu faire perdre terre à son ennemi. On pouvait croire que ni celui-ci ni celui-là ne se décidait à porter le premier coup.
L'attaque, en effet, quand elle ne réussit pas, devient très-dangereuse; elle découvre le combattant, qui, pour toute défense, n'a que son bras nu. La lame seule doit trouver un chemin jusqu'à la poitrine ennemie. Par deux fois déjà le Quène avait levé le couteau; par deux fois déjà la terrible pointe s'était abaissée : on avait cru que c'en était fait du malheureux Nepto.Mais le jeune Lapon, avec la puissance et l'élasticité de ressorts de l'orang et du chimpanzé, avait bondi de côté ou sauté en arrière.... et toujours la pointe était retombée dans le vide, et le coup s'était perdu dans l'espace.
Nepto s'était jusqu'ici contenté de parer sans attaquer : il se tenait sur la défensive, se contentant de montrer la pointe de son arme et d'écarter celle de son adversaire. Il savait qu'avec un ennemi comme le Quène un temps mal pris pouvait l'exposer à une riposte fatale. Cependant, autour de lui, les coups tombaient drus et pressés comme la grêle d'un orage d'été. Le Quène, aveuglé par la colère et perdant tout sang-froid, ne songeait plus ni aux finesses de l'assaut, ni aux ruses de la parade : il ne se servait que de sa force brutale, croyant qu'elle devait suffire à lui donner raison de son chétif ennemi. Il v eut chez tous un moment de terreur: on voyait la chute menaçante, on sentait la fuite impossible. La mort était partout, le salut nulle part; au calme glacé des premières passes avait succédé une ardeur sauvage.
Nepto commençait lui-même à s'animer : ils avaient tous deux du sang et du feu dans les yeux; leurs bras noueux cherchaient à s'entrelacer comme des serpents. Leurs mains frémissantes et crispées tourmentaient fiévreusement la poignée de leurs armes : on entendait du rivage le souffle des poitrines embrasées, haie-
tantes.... Encore quelques secondes et c'en était fait de la vie d un homme !
Norra tomba sur ses genoux et pria.
Au même instant, Mickaël menaça par une feinte hardie la poitrine de Nepto, et déployant en même temps la longueur de son bras il essaya de lui porter par-dessus la tête un coup dans les épaules, coup toujours mortel, car il brise les vertèbres, tranche les côtes, et pénètre jusqu'aux organes les plus indispensables de la vie. — Par bonheur Nepto comprit Pattaque ; il plia sur ses jarrets, et s'aplatit, pour ainsi dire, jusqu'à terre. La pointe seule du couteau l'atteignit et glissa sur son épaule, où elle traça un sillon léger.
La blessure excita le jeune Lapon ; son sang, qui coulait tout chaud sur sa peau, lui causa une sensation étrange : il sentit que le moment était venu, et qu'il fallait tenter un coup suprême. Le Quène, qui avait cru rencontrer à hauteur d'appui un point de résistance, et qui n'avait trouvé que le vide, avait nécessairement perdu l'équilibre; il chancela sur la base de ses larges pieds et tendit ses deux bras en avant, comme pour se retenir à quelque chose.
Nepto, en ce moment, rassembla toutes ses forces, et sans même se relever tout à fait, bondissant vers le Quène, la tête en avant, il enfonça dans ses entrailles la lame tout entière, et, au lieu de la retirer à lui, la poussant violemment de gauche à droite, il accomplit des ravages horribles.
Mickaël poussa un cri de douleur, qui fit retentir la montagne. Puis il s'affaissa sur lui-même, et sembla couvrir de son vaste corps la moitié de la plate-forme de rochers qui lui avait servi de champ de bataille. Un moment ses membres s'agitèrent dans les enrayantes convulsions de l'agonie ; puis ils se roidirent tout à coup.
Il voulut parler, mais la voix expira dans sa gorge, et, au lieu de mots, il ne vint à ses lèvres qu'une épaisse et sanglante écume. Quelques minutes après il était mort.
Elphége, en le voyant tomber, s'était hâté d'accourir; tout le monde, excepté Norra, avait franchi le pont et s'était approché du petit groupe pour détacher l'homme du cadavre.
Mais Nepto les avait prévenus, et, du même fer qui l'avait vengé, il venait de couper la ceinture, ne parvenant pas assez vite à la dénouer. Puis, avant qu'on • ne pût être assez près de lui pour l'en empêcher, il commença de faire rouler le corps mort et le poussa jusqu'à l'extrémité de la terrasse. Arrivé au bord qui surplombait l'abîme, il monta sur. son ventre et le foula aux pieds avec une sorte de joie farouche et d'exaltation sauvage et un trépignement furieux qui le rendaient terrible. On ne voyait plus sa petite taille : — il paraissait grand sur ce sanglant piédestal delà Victoire, que lui faisait le cadavre d'un ennemi. — La passion satisfaite lui donnait une expression de triomphe et d'orgueil indicible. On eût dit la statue même de la Vengeance , mais une statue animée et dans laquelle respirait une âme! Il fallut que Henrick, nature plus clémente, le rappelât a des sentiments humains, en lui disant que la mort expiait toutes les fautes et que les dettes de Mickaël étaient payées.
« Ah ! s'écria le Lapon en brandissant sa lame teinte de saDg, que n'ai- je pu le tuer deux fois, cet assassin des miens, ce ravisseur de Norra ! »
Il replaça son couteau dans sa gaine, après en avoir essuyé le fer dans les cheveux de sa victime; et, comme Achille traînant le cadavre d'Hector, il prit son ennemi par les pieds, sans que les assistants, pénétrés fl'une
secrète horreur, songeassent à l'en empêcher, et il le précipita dans le torrent, en lui disant : « Va te faire manger aux poissons, tu n'es pas digne de dormir dans la terre des hommes! »
Le cadavre bondit et rebondit avec des heurts et des cahots effrayants, laissant à toutes les aspérités des rochers les traces de son sang, les lambeaux de sa chair, les éclats de sa cervelle.
Enfin il tomba dans le torrent.
On vit alors un spectacle étrange.
On sait qu'en Norvège ce sont les torrents qui portent à la mer les forêts qu'ils traversent. On coupe les sapins de leurs bords, on les ébranche, et on les jette à l'eau après les avoir marqués. Ils s'en vont alors, lents ou rapides. On est sûr qu'ils arriveront. Quand arriveront-ils? On n'en sait rien, et l'on ne s'en préoccupe pas ; la question de temps, en Norvège, est toujours indifférente. Ces grands troncs dépouillés, blancs, à l'exception de leurs nœuds rougeâtres, qui ont l'air de blessures saignantes, flottent ainsi à la dérive, tantôt précipités par les cataractes et frangés de blanche écume; tantôt arrêtés dans les rochers, ou bien échoués sur quelque écueil à fleur d'eau, jusqu'à la crue prochaine, qui les dégage et les emporte. Quand le torrent traverse un lac, où son courant devient presque insensible, les sapins semblent immobiles sur l'onde endormie; ils s'arrêtent dans toutes les anses des petites îles, reviennent sur eux-mêmes si le vent contrarie leur marche, et mettent parfois deux jours à faire une lieue.
Un de ces immenses trains flottait alors dans le torrent dont les deux bras formaient l'île qui avait servi de théâtre au combat. Le cadavre de l'homme tomba au milieu de ces cadavres d'arbres.
Englouti un instant dans l'abîme, il en ressortit bientôt, repoussé par les sapins, et on le vit se dresser à mi -corps, livide, les traits contractés, ses longs cheveux collés sur son visage, ses bras tantôt étendus, tantôt reployés selon le caprice des vagues, disparaissant de nouveau sous quelque remous soudain, et de nouveau reparaissant, tantôt couché, tantôt debout, le buste tout entier hors de l'eau, comme s'il eût chevauché sur les longs troncs flottants.
Immobiles sur la pointe du rocher, les spectateurs de ce drame terrible suivaient des yeux ses péripétie avec une émotion mêlée d'horreur. Enfin, un détour du torrent l'emporta : la vision sinistre s'évanouit.
Norra pansa soigneusement la blessure, d'ailleurs assez légère, de Nepto, et après avoir pris congé des Norvégiens, qui les avaient accompagnés jusque-là, e dont le petit-fils de Peckel avait de nouveau et généreusement reconnu les bons offices, tous nos amis reprirent la route du camp, où ils furent reçus avec un véritable enthousiasme.
Le vieux patriarche, en voyant revenir ensemble ses deux petits-enfants, qu'il avait crus perdus pour toujours, ne songeait point à cacher sa joie. Nepto et Norra étaient aimés de toute leur tribu,, et chacun élait heureux de les retrouver. Tout le monde sortait des tentes pour aller remercier les deux Suédois de ce qu'ils avaient fait pour la famille de leur chef. Familiers et naïfs, les témoignages de leur reconnaissance n'en étaient pas moins très-agréables à nos héros. Ils consentirent donc assez volontiers à passer quelques jours au camp.
On avait espéré que la nouvelle preuve d'affection et de dévouement passionnée donnée à Norra par son cousin aurait pour effet de toucher enfin le cœur de la
jeune fille et d'amener chez elle une réciprocité depuis si longtemps attendue. C'était là une complète erreur. Le cœur dune femme n'a jamais été enchaîné par la reconnaissance et ses mouvements, dont la cause mysté* rieuse échappe presque toujours même aux plus fins observateurs, sont indépendants de ce que les philosophes appellent les considérations d'ordre moral. C'est même là, selon les uns, une marque de l'excellence de l'amour, qu'il échappe à toutes les lois acceptées et ne reconnaît d'autres règles que ses volontés irresponsables et suprêmes ; tandis que les autres ne voient là qu'une preuve nouvelle de l'infériorité d'une passion sans frein, qui veut être son but et sa fin à elle-même et qui, à travers les peines et les douleurs de tout un monde, ne cherche que ses satisfactions et ses joies. **
Très-reconnaissante envers Nepto, Norra ne l'en aima pas davantage, tandis que ses sentiments pour Henrick, surexcités encore par la preuve chevaleresque de dévouement qu'il lui avait donnée dans des circonstances si bien faites pour impressionner sa jeune et vive imagination, avaient pris tout à coup une intensité et une ardeur que l'on n'avait point observées jusque-là chez elle. Henrick en éprouvait un sincère regret : il avait fait pour combattre cette inclination fatale tout ce qu'il était vraiment possible de faire. Rien n'avait réussi; on eût dit, au contraire, que tout ce qu'il tentait tournait contre lui : de guerre lasse, il dut s'en remettre au temps et laisser faire les choses. Il résolut seulement de quitter le camp des Lapons plus tôt qu'il ne croyait, et surtout de n'y jamais revenir.
Les travaux du jeune officier allaient le retenir quelque temps encore dans le même district ; mais il savait que les Lapons devaient s'en éloigner pour regagner :i79 ?t
les montagnes; lui, de son côté, devait pousser jusqu'à l'extrême nord et rejoindre, vers le grand cap, le Trolr Ihœtta, dont Hammerfest serait la dernière station. Il était donc certain de quitter Norra pour toujours, et, à la pensée du mal que lui causait chacune de leurs rencontres, il ne pouvait que s'applaudir, si aimante et si tendre qu'elle pût être, de ne plus jamais la revoir.
Il crut devoir prendre congé d'elle avec une certaine solennité, et il se promit d'être fort contre l'expansion si dangereusement communicative de sa douleur. Il put s'apercevoir une fois de plus que les choses n'arrivent " jamais ni comme on les a craintes ni comme on les a espérées. Les adieux de Norra ne ressemblèrent en rien à ceux qui avaient signalé leur première séparation : ni soupirs, ni pleurs, ni sanglots; mais, au contraire, quelque chose de contenu, de calme et de froid, dont le jeune homme lui-même s étonna. Il ne lui était pas permis de douter d'une affection dont chaque jour lui apportait une preuve nouvelle, et qui était, pour ainsi dire, la vie même de celle qui l'éprouvait. Il se demandait donc, non sans une inquiétude secrète, quel mystère cachait cette apparente résignation.
Au moment où il quitta le camp, en plein jour et accompagné d'une troupe de Lapons, qui avaient tenu à honneur de l'accompagner le plus loin possible, Norra Vint à lui, et d'une voix dont le calme et la fermeté attestaient la sincérité de sa conviction : « Je ne te dis pas adieu, fit-elle, en prenant ses mains, car je sens que nous nous re verrons ! »
L'assurance que révélaient ces paroles était si grande, que Henrick lui-même ne sut trop que lui répondre.
« Il faut avouer, lui dit Elphége, quand ils furent à quelque distance de leurs compagnons, que, s'il est
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parfois difficile de se faire aimer des femmes, il est plus difficile encore de s'en faire haïr.
— N'en disons pas de mal, répondit Henrick; les moins bonnes valent encore mieux que nous. »
Les deux amis, en quittant les Lapons, se rendirent chez le gouverneur du district, où ils devaient se séparait. Elphége demeurerait encore quelque temps sur les rivages du fjord : il y trouvait une nature grandiose et sauvage, et des sujets d'étude aussi nombreux que variés. Henrick, au contraire, abandonnant la terre ferme, passerait dans ces petites îles semées sans nombre dans la mer qui borde la côte occidentale de la Norvège, avec une profusion que la main du Créateur a rarement égalée.
Le jeune et brillant officier, qui, sur la terre ferme, avait tour à tour goûté l'intimité charmante de deux jeunes créatures affectueuses, aimables, aimantes, se trouva tout à coup transplanté au sein d'une solitude austère et mélancolique, dont l'impression agit fortement sur son âme.
Rien dans notre Europe ne saurait donner une idée juste et vraie de l'aridité et de la désolation de ces paysages du Nord, dont les lignes brusques, violentes, durement arrêtées, n'ont pas même, pour adoucir la redoutable sévérité de leurs aspects, cette abondante et sereine lumière qui, sous d'autres latitudes, compense, h force d'éclat, la rudesse et l'aspérité des formes. Tantôt ces îles sont isolées comme des écueils au milieu des flots; tantôt elles sont si rapprochées et tellement serrées les unes contre les autres qu'elles forment comme un second rivage en face du premier ; tantôt la barque pénètre dans une enceinte de rochers qui s'arrondissent autour d'elles comme le bassin d'un port en pleine mer; tantôt ce sont de longues murailles, parallèles à leur bases, surplombantes à leur cime, et qui se rejoignent eur vos têtes comme des arcs de triomphe gigantesques.
De temps en temps, la muraille s'interrompt et s'entr'ouvre comme pour donner une échappée de vue sur la mer immense. Si le vent tourmente les flots, ils s'élancent par Pouverture qui leur est offerte ; ils se précipitent avec une fureur et une impétuosité terribles ; ils remplissent le canal de bruit, de trouble et d'écume ; tantôt, au contraire, c'est la côte qui se déchire, et un fjord, dont les bras se projettent dans toutes les directions, va porter à quinze ou vingt lieues dans Pintérieur du continent le sel de la vague marine. Parfois ces îles vraiment désolées ne sont qu'un amas de roches stériles, sans une touffe d'herbe, sans une motte de terre, sans une goutte d'eau : véritable image du deuil éternel de la nature dans ces climats maudits.
C'est là que Henrick vécut seul avec ses pensées, loin de tout ce qu'il aimait , cherchant dans un travail obstiné une distraction trop souvent impuissante aux ennuis de son cœur. La tâche pourtant était rude, et il n'avait pas assez de loisirs pour être tout à fait malheureux. Sur des barques de pêcheurs, il allait d'une île à l'autre, écrivant, dessinant, travaillant toujours.
Il y avait trois semaines bientôt que les deux amis avaient quitté les tentes des Kilps, quand un matin lo vieux Peckel vit entrer dans sa tente deux Lapons, de ceux que l'on appelle dans, le pays des Sofiner, c'est-àdire des Lapons marins.
Il se rencontre parfois, en effet, chez les Lapons des matelots intrépides, qui font la navigation des côtes; dignes rivaux de ces rois 1 de la mer qui découvrirent le nouveau monde, avec leurs esquifs sans pont et sans boussole, quatre siècles avant l'immortel Génois. Avec de misérables barques, dont nous ne voudrions pas pour