RUE HAUTEFEUILLE
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^ligriflenU,
Au lever du soleil, je fus éveillé par un cicérone qui vint de force s'imposer à moi. J'eus beau protester et lui dire que j'étais recommandé à un savant ecclésiastique de Girgenti qui me conduirait à travers les ruines, ce diable d'importun ne voulut point renoncer à l'appât de quelques taris; il ne bougea pas^e ma chambre , étala des médailles sur une tab. lor-
tit de sa poche un petit vase de Gela, un couteau à sacrifice tout oxidé , son sale livret de cicérone , et me dit complaisamment avec un sourire presque napolitain :*
— Quand son excellence sera vêtue , je ferai servir le café et nous partirons .
Je n'avais rien à répliquer à cet officieux qui me parut fort plaisant ; je lui imposai seulement de me conduire à chaque temple , et , lorsqu'il m'aurait instruit du nom, de garder un silence absolu. Cette injonction lui fit ouvrir de grands yeux.
— Ma eccellenzal. . .
— Bon homme, repartis-je , je ne suis pas une excellence j je suis simplement pour vous un étranger.
— Si signore y ma un tiobile giovine corne voi è una eccellenza.
— N'importe, repartis-je impatienté j si je consens à vous prendre pour guide, c'est à la condit.i**'! expresse que vous vous tairez.
a hene.
Et nous ti'aversâmes quelques rues en pente rapide de la moderne Girgenti.
Après ia ruine de leur antique et somptueuse cite'^ les Agrigentins abandonnèrent lès temples de leurs dieux, et se retirèrent sur le mont Cami que , d'un accès très-difficile , où , selon Diodore et Polybe , Dédale , ce merveilleux génie , avait bâti une forteresse pour le roi Gocalus.
L'Agragas , fleuve si célèbre dans l'antiquité, n'est aujourd'hui qu'un faible ruisseau perdu dans le lit profond d'un torrent qui déchire la montagne. En examinant attentivement ces lieux, ou voit qu'ils n'ont jamais pu être arrosés par de grandes masses d'eaux j ce qui me fait soupçonner fort les anciens d'avoir eu l'amplifia cation en vénération très-grande , et croire que le beau-père de Robert-jVIacaire n'est pas une création d'hier.
En me dirigeant vers l'autre fleuve , l'Hypsas aujourd'hui desséché , mon guide me fit remarquer ce fameux col de Minerve {Rupes Athenea)^ à cause d'un temple de Minerve qui y était situé j
nous descendîmes dans la plaine , et nous ne tardâmes guère à arriver dans cette riante enceinte toute couverte de pistachiers , d'oliviers et de caroubiers, où se trouvent les restes des six grands temples.
Ecoutons Polybe dans la description de la ville d'Agrigente aux temps de sa splendeur. — Je la peindrai ensuite à l'heure de sa décadence :
— La ville d'Agrigente surpasse la plupart des autres cités par ses fortifications imposantes et par la magnificence de ses édifices. Comme son éloignernent de la mer n'est que de dix-huit stades , elle est abondamment pourvue de tout ce qui fait les délices des villes maritimes. Outre ces avantages , son enceinte est^fortifiée par l'art et par la nature ; car ses murailles sont assises sur un rocher qui sert de fondement et que le travail des hommes a rendu inaccessible oii il ne l'était pas : deux fleuves coulent sous ces murs ; au midi se trouve l'Agragas, et l'Hypsas vers l'occident d'hiver. Une forte citadelle environnée d'un précipice qui lui sert de fossé se
voit à l'Orient d'été et communique avec Agrigente par un chemin étroit. C'est au sommet de cette citadelle que se trouvent les célèbres temples de Minerve et de Jupiter Atabyr^ comme chez les Rhodiens. Or Agrigente est une colonie des insulaires de Rhodes, et c'est avec raison que les Agrigentins ont conservé la foi de leurs pères. La ville d'Agrigente est d'une richesse infinie; les statues et les ouvrages d'art y abondent; elle a de beaux temples et de magnifiques galeries; et quant au temple de Jupiter Olympien, quoiqu'il ne soit pas au dedans des plus somptueux , il ne le cède pas néanmoins à aucun de ceux de la Grèce ni par la grandeur ni par la beauté de la conception *.
Cette description fut peut-être faite sur les lieux mêmes par le célèbre historien des Achéens ; car, malgré les malheurs qui ont f ra ppé Agrigente, on peut aisément la reconnaître d'après ce récit. Voici l'aspect de la cité moderne de Girgenti :
* Polybe, lib. ix.
Durant une longueur de plusieurs stades, depuis l'angle oriental de l'ancienne ville ^ où s'élève la colonnade ruinée du temple de Junon- Lâcinîe, jusqu'à une faible; distance d« chemin profottd qui aboutissait au mont Camique, on retrouvé encore ces murs femenx, taillés dans ttn tuf jonché d'innombrables coquilles; en qtieîqnes endroits, la surélévation en maçonnerie ft'èst pas tellement dégradée qu'on ne ptiisse juger de son importance passée, ni étudier ces tombeaux creusés dans son épaisseur. Cette partie ^ili domine k petite plaine située vers la mer fof me une ligne droite , et c'est là , sur cette! niéttie ligne , que Ton admire les restes de six temples qui purent être égalés en magnificence dans l'Egypte ou dans la Grèce, mais non surpassés. Aujourd'hui, le voyageur instruit s'y inypire sur la splendeur déployée par les anciens , voit combien la gloire des mortels est taine , comme toutes leurs œuvres sont périssables, et, s'il a quelque raison, il peut retirer pour son avenir des fruits de ses méditations
dans ces ruines grandioses et solitaires. Un vaste espace dans lequel ondulent plusieurs petits coteaux se déploie en s' élevant jusqu'au col de Minerve et au Camique, sur lequel brille la blanche Girgenti. Là , quelques cent mille habitans s'agitaient, criaient, délibéraient de la paix et de la guerre : là, on rendait grâces aux dieux ; on s'enthousiasmait aux chants sublimes des poètes, aux discours des orateurs; on admirait les merveilles des grands artistes, et les étrangers avaient la première place aux banquets les plus somptueux. — Aujourd'hui la ville opulente n'est plus , elle a caché sa tête sous son manteau au moment de l'orage, et la foudre, en tombant, l'a dévorée; ses fleuves poétiques se sont taris : il n'y a plus d'hospitalité noble pour le lointain voyageur ; loin de là , on le regarde d'un air défiant , on le désespère , on le vole ; et quand, des hauteurs du Camique, il cherche la cité de Gélias et d'Empédocles, il ne voit qu'une plaine immense, toute bouleversée, creusée comme une mer aux heures de la tempête ; et là , où furent
des palais admirables, surgissent des plans de pistachiers et d'oliviers j et les grands temples élèvent au dessus de ces champs de verdure leurs longues colonnades qui se dessinent comme des géans sur les ondes bleues de la mer africaine. Je visitaisuccessivementtouslestLmples depuis celui de Junon-Lacinie jusqu'à cette masure plus rapprochée de la mer et consacrée au dieu de la médecine. Le temple de Junon, situé à l'angle oriental de la ville, est une des plus belles ruines de l'antiquité. Ses colonnades étaient élevées sur un grand stylobate ou soubassement de dix pieds, et l'on arrivait à une petite plate-forme qui précède le portique du temple par un escalier de six marches qui existe encore aujourd'hui. Les colonnes étaient sans base ^ d'ordre dorique et cannelées, formant un carré long de treize colonnes de profondeur sur six de face. Le côté qui regarde la mer est complètement anéanti ; les tronçons se sont écroulés au pied des grandes murailles , mais la colonnade du nord est complète, intacte, et je ne conçois guère
le dessin qu'en a donné l'abbé de Saint-Non.
Il n'entre point dans mon cadre rétréci de donner des détails d'architecture; j'indiquerai rapidement cette longue ligne de temples , tous situés au pied des murs d'enceinte et dominant la mer de Grèce, comme si l'orgueil des Agrigentins les eût poussés à faire envie aux peuples qui naviguaient sur cette mer. Si j'ai approfondi leur pensée, ils en furent cruellement punis !
Le temple de la Concorde continue la ligne, et n'est éloigné que de quelques centaines de pas du temple de Junon ; il est petit, du même ordre et d'une conservation parfaite. C''est un des plus beaux monumens du monde et qui donne le mieux l'idée de l'élégance de l'antiquité.
Du temple de la Concorde nous suivîmes les anciens murs de la ville, dont il ne reste plus que la partie posée sur la roche même ; elle servait de base et de fondation à ces fameuses murailles si élevées, que Yirgile fait apercevoir à son héros long-temps , il est vrai , avant qu'elles
soient bâties, puisqu'elles ne furent élevées qu'après la bataille d'Hymère, et par les prisonniers carthaginois faits à cette bataille, sous le rh^ne de Théron et lorsque Gélon régnait à Syracuse ; temps bien postérieur au voyante d'Enée , mais il voulait peut-être parler du château de Cocalus bâti s»p le haut de la montagne où est aujourd'hui Girgenti .
Ces murailles, dans la pai'tie inférieure, sont toutes remplies de sépultures creusées dans le tuf et dans l'épaisseur même du mur, ce qui ne pouvait que les affaiblir considérablement et en amener naturellement la dégradation. L'on ne sait si cet usage et k forme de ces sépultures viennent égalemeirt des Grecs, ou si l'on doit les attribuer à d'a-wtres temps et à d'autres peuples; mais on les rencontre principalement en Sicile, dans les lieux que les Phéniciens et les Carthaginois ont habités , et notamment à Solentitm, Nous retrouvâmes sur le mont Toro , oii campèrent pendant huit mois les Carthaginois , de pareilles sépultures. Elles sont creusées comoiQ
des espèces d'auges, l'une sur l'autre dans la muraille^ et quelquefois une partie cintrée pardessus; d'autres sont à pans, ou dans une forme circulaire de quinze pieds de diamètre avec un soupirail à la voûte pour leur donner du jour et de l'air. Ces antiques sépultures , creusées et entaillées sans ordre , sont si près les unes des autres, qu'en beaucoup d'endroits leur séparation n'est pas de deux pouces. Comment pourrait-on penser que les Agrigentins, si recherchés et si magnifiques dans tous leurs monumens, et après avoir élevé les murs de leur ville avec tant de soin et de solidité, eussent eux-mêmes couru les risques de les détruire par des excavations aussi mal entendues et aussi multipliées '?
Le temple d'Hercule et le temple des Géans ne sont plus qu'un vaste champ jonché de ruines; mais quelles ruines! C'est dans le premier, aussi superbe en dehors que somptueux au dedans, que l'on voyait cette statue d'Hercule en
* L'abbé de Saint-Non.
bronze, ouvrage attribué à Lysippe par quelques-uns, et si parfaite, que le jour où le misérable Verres donna l'ordre à ses soldats de l'enlever de son piédestal, le peuple d'Agrigente,. regardant cette action comme un sacrilège horrible, se souleva en masse, et les citoyens armés chassèrent les soldats du préteur concussionnaire \
En quittant ce temple^ j'entrai dans celui des Géans, ou de Jupiter-Olympien, dont la statue mutilée, qui n'a pas moins de vingt-cinq pieds de longueur, est couchée au milieu de l'enceinte. C'était le plus grand édifice de l'antiquité. Il avait trois cent quarante pieds de long, cent soixante de large, et cent vingt de hauteur jusqu'à la naissance de la voûte. « Il est, dit Dio- » dore, le plus grand des temples de la Sicile, et » on peut le comparer avec les plus vastes et les » plus magnifiques monumens qui se trouvent » partout ailleurs. »
* Cicer. in Verrem.
Je n'ai jamais rien vu d'aussi colossal j les cannelures des colonnes au fût supérieur, audessous du chapiteau, ont dix-huit pouces de largeur, et quand on examine le débris de l'unique chapiteau qui est demeuré là, on a peine à concevoir que ces travaux prodigieux aient été exécutés par la main des hommes.
Les autres temples n^ont rien de bien curieux, ce sont quelques débris d'assises de colonnes cannelées 5 seul, le tombeau de Tliéron est un assez joli petit édifice doré par le soleil, d'ordre dorique et ionique, aujourd'hui abandonné et vide, grâce à un homme éclairé , car, dans le dernier siècle, on l'avait destiné à des colombes.
Je parcourus toutes ces ruines et Girgenti avec une curiosité excessive j sur la place principale de la ville blanche, j'aperçus une haute statue de marbre, et j'avançai rapidement, le cœur tout ému, pensant que les derniers neveux des Agrigentins avaient consacré un souvenir éternel à Zeuxis, à Philinus ou à Diodore. — Hélas! c'é-
tait encore la lourde effigie de Francesco I déguisé en empereur romain !...
La cathédrale a pu autrefois être digne de l'attention d'un voyageur : mais on Ta tant modernisée , et sa tour gothique est devenue si fruste et si délabrée, qu'il m'est impossible d'en rien dire. L^intérieur est toujours enrichi de ce farneux tombeau de Phintias le tyran, ou de tout autre tyran, le désesvioir des antiquaires qui y perdent leur latin et leur grec, — quand ils en possèdent. — Tombeau beaucoup trop vanté, selon moi j évidemment ébauché par un grand statuaire, jnais achevé ou restauré par de misérables ouvriers. Il y a aussi des vases fort beaux; mais tout cela est dit et redit, aussi bien que l'histoire de Phalaris, de ses tyrannies et de son taureau d'airain.
€ïcur6ion îï'^lgriigentc à &an piielipc» y^Hrigîjro.
La saison des récoltes rendait les guides et les mules d'une rareté inouie. Bêtes et gens étaient montés à un taux excessif , encore étaitil fort difficile de se procurer une monture passable, tant les moissons avaient tout accaparé. Je me trouvais donc passablement mal à Taise dans la ville de Plialaris , ne sachant que foire , rassasié, comme je Tétais , des plus beaux
46 EXCURSION d'agrigente.
restes de temples de la grande Grèce, quand survint le dimanche , ce jour providentiel pour tous, et plus encore pour le pauvre voyageur.
Dès le lever du soleil , une foule immense accourut bruire et crier sous les fenêtres de la locanda famosa del Gran Leone d'oro, au moment où les myriades de puces et de punaises m'abandonnaient de guerre lasse et semblaient vouloir me permettre un peu de sommeil : aussitôt cinq ou six tambours succédèrent, ou plutôt couvrirent ces voix confuses , et si bien que l'instant d'après ce fut un tintamarre digne en tout.... de notre gracieuse chambre des députés. Le beau moyen pour endormir un homme ! — Je n'eus rien de mieux à faire que de regarder, du haut de mon balcon, cette multitude assemblée ; et quoique ces gens-là ne fussent pas des députée, ils ne laissaient pas néanmoins que d'être fort curieux.
Tous avaiept le chef couvert d'un bonnet de coton blanc, comme M. Jourdain, ou comme quelque autre honorable en déshabillé , et cette
A SAN PHEUPO d'aRGYRO. i 7
coiffure semble bizarre portée par les petitsfils des Grecs. Un gilet rouge à quadruple rang déboutons en cuivre, une ceinture bleue soutenant un culotte de velours ou de bure , tel est tout leur accoutrement; le cou, la poitrine, les jambes et les pieds sont nus et tout brûlés par le soleil.
Ces paysans , ces montagnards , étaient vraiment curieux à voir autour des tambours, criant , trépignant, hurlant d'aise; plus joyeux , au milieu de ce bruit assourdissant , que des gens bien nés à l'Opéra. Presque tous possédaient des figures farouches aux regards sinistres, et beaucoup avaient des traits d'une analogie frappante avec les hardis matelots du grand Archipel. Antonio Ciotta, mon cicérone, vint heurter à ma porte , conduisant un de ces jeunes insulaires au bonnet de coton.
— C'est un homme de la montagne , me ditil, un brave jeune homme, qui possède d'excellentes mules et qui vous conduira bien.
Je fis des propositions fort dispendieuses à ce