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muletier pour qu'il me servît onze jours ; mais , n'ayant rien perdu de ce caractère cauteleux des anciens Grecs , il se plaignit de la modicité du prix qui dépassait en vérité la valeur réelle de ses mules , revint dix fois à la locanda , et ne voulut conclure le marché que fort avant dans la soirée. Oh ! ces races-là, cette écume des volcans est abominable. — La fatalité me poussait 5 j'écrivis le contrat avec V homme do la montagne, ce qui peut se traduire littéralement par le mot de brigand.
Les deux jours que j'avais passés à Agrigente m'avaient fait remarquer par les flâneurs de la sorbe tterie , et, le soir du dimanche , un vieil Agrigenlin vint savourer sa gelée de roses à la table à laquelle j'étais assis, et profita de ce rapprochement pour engager une conversation. Les Siciliens sont d'une curiosité infinie; c'est encore un reste du caractère des Grecs, bien différens , sous ce point de vue, de leurs voisins de l'Afrique et de l'Orient. Je répondis avec beaucoup d'empressement à ces questions faites
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avec une grande bienveillance , et au rest^ j'en fus enchanté ; car c'est dans ces sortes de conversation dans la rue et sur les chemins qu'un voyageur découvre souvent les nuances les plus fines et les plus cachées du caractère d'un peuple. Mon vieux bourgeois, bon homme , mais fort ignorant, semblait singulièrement surpris que j'eusse entrepris seul un si long voyage , et moltissimo pericoloso.
— Comment, me disait-il, vous ne faites pas de négoce , l'appât de l'argent ne vous guide point , vous n'êtes ni Anglais, ni Napolitain, et, seulement pour voir des hommes et quelques ruines, vous allez jusqu'au bout de l'Europe! Mais , mon enfan': , vous avez donc eu le malheur de perdre vos parens ; car il n'est guère probable q l'une mère eût consenti à laisser partir un fils si jeune, seul , sans expérience.
— Je n'ai plus de mère, monsieur j elle mourut quand j'étais tout petit enfant, il y a bientôt vingt ans ; et mon père m*est resté , un noble vieillard à cheveux blancs, comme vous.
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— Et comment ne vous a-t-il pas retenu ? Corps de dieu ! autrefois j'avais aussi un fils, jeune étranger, un fils que je chérissais tendrement. Eh bien! je ne l'aurais pas laissé aller sans moi à Sciacca, tant j'avais peur qu'il ne lui arrivât quelque accident... Hélas ! les Napolitains me l'ont tué dans la guerre de i 820 !
Une larme roula sur les joues ridées du vieillard, et je lui serrai la main avec une grande émotion.
— Si vous vouliez m'en croire, caro giovmettOj ajouta-t-il un instant après , vous renonceriez à votre projet de voyager dans l'intérieur de ce pays; la bande de brigands n^est pas anéantie tout entière * , et l'audace de cette bande en fera
* Lorsque j'étais en Sicile , quatorze galériens s'échappèrent du bagne de Palerme ; ils se répandirent dans les montagnes , se procurèrent des armes, s'organisèrent , et devinrent l'effroi du pays. Le vice-roi envoya contre eux quatre cents Napolitains ; à l'approche de ce corps formidable , les bandits , cernés de toutes parts , se retranchèrent dans une métairie où ils tinrent 1/ois jours eiilJers, et ce ne fut qu'après avoir épuisé toutes leurs munitions qu'ils capitulèrent ; mais les rangs des Napolitains étaient décimés , et les onze brigands qui restaient
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armer d'autres ; croyez-moi , descendez à la marine, et allez par mer à Syracuse où vous trouverez des brigantines pour Malte et pour Athènes, puisque vous voulez absolument y aller.
— Vous voyez que mon manteau gris et mon train de voyageur ne peuvent tenter personne.
— Ils sont si misérables , si dénués de tout et si coquins , qu'ils vous tueraient pour l'appât de quelques onces d'or. Ensuite vous ne trouverez rien à manger, et vous succomberez sous des fatigues horribles.
Mais les timides conseils de ce bon vieillard ne purent me faire changer de détermination, et je le quittai tout peiné , en l'engageant , avec un sourire forcé , de prier pour moi.
semblaient plutôt les triomphateurs que les vaincus; ce qui faisait dire aux Siciliens que leurs compatriotes , tout en méritant la corde , s'étaient battus comme des héros , et les Napolitains, leurs maîtres, comme ( mais l'épithète eet intraduisible).
L'audace et la bravoure de cette petite bande avaient tellement électrisé les montagnards qu'on craignait la propagande, et les prévisions étaient assez fondées.
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Je fis une liouvelle provision de poudre anglaise j je chargeai mes pistolets en présence de mon guide, et, une heure après la mi-nuit, nous nous enfonçâmes , à Test-nord ^ dans une épouvantable gorge de montagnes.
Il y avait bien , de ma part , quelque imprudence , quelque témérité à faire seul une pareille excursion. J'allais me trouver jeté au milieu de peuplades incivilisées, parlant un langage pour moi inintelligible ; j'allais peut-être devenir la proie d'une poignée de coquins... Mais je ne voulus pas songer à toutes ces choses ; je n'écoutai que la voix de ma curiosité insatiable qui me criait i — Marche ! et je marchai assez bravement : je n'eus peur qu'une fois; mais du moiis je n'y laissai pas mon bouclier.
Nous avions quitté Agrigente par la porte du I^erU, celle qui regarde ^ancien col de Minerve , et - tprès quelques heures d'une marche difficile dans des montagnes âpres et dépouillées d'arbres, nouf arrivâines à une bourgade appelée Favara^ située sur le revers d'une colline qui domine
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une anse dont les eaux , par cette belle matinée, étaient bleues comme le smalt, cette précieuse couleur. Jamais, depuis ce jour , je n'ai revu la mer si délicieuse , si calme et si transparente ! sur cette plane surface se dessinait, aux premiers rayons du soleil , un château sarrasin superbe , semblant construit de la veille , tant sa conservation est parfaite. Il est d'une grande élévation j sa forme est quadrangulaire, et ce n'est qu'à soixante pieds du sol qu'il est percé de doubles lénêtres moresques parallèles sur chaque face de l'édifice. Au dessous et au dessus un assez bon nombre de meurtrières ont été pratiquées, et le couronnement de l'édifice en mâchicoulis qui laisse deviner une terrasse est surmonté d'une petite coupole , aplatie en forme de casque nubien, et d'une espèce d'élégant minaret. — Cet édifice est sans doute fort inconnu, et 'mérite d'être mentionné, tant il m'a paru curieux.
Le paysage qu'on domine de Fav^ra est un des plus rians de la Sicile méridionale ; c'est une
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large vallée arrosée par une jolie rivière qui serpente souvent au pied de charmantes collines couvertes d'arbres ou de riches moissons; et, dans la plus lointaine perspective , comme de grands nuages perdus, on aperçoit deux échappées de chaînes de montagnes d'un violet pâle qui s'harmonise admirablement avec l'azur foncé du ciel.
Nous prîmes le chemin de Naro , ville d'environ dix mille âmes qui n'a plus rien de remarquable , quoiqu'elle ait eu quelque renom dans l'antiquité et que ses médailles soient fort belles. — J'en achetai une d'un pauvrepaysan qui cultivait son verger ; mais ce que je vis de plus admirable sur cette route , ce furent les jeunes filles d'un misérable village situé dans les terres^ dans un pays rude, infécond , appelé Cnstro-Felipo. Cette population est incomparable. On dirait que toutes sont les sœurs de ces Agrigentines si belles , si accomplies que Zeuxis fit poseï' pour son chef-d'œuvre destiné au temple de Junon-Lacinie. — Elles sont toutes dignes
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de la peinture ou de la statuaire ; et si le paganisme n'était aboli, je prierais la chambre des députés de leur voter des couronnes et des atours superbes pour en faire des prêtresses de Vénus.
Après avoir traversé bien des plaines sous un soleil dévorant , examiné sur des cimes de rochers plusieurs ruines de donjons du moyenâge, nous arrivâmes dans la matinée du second jour à Canigatti, bourgade assez pauvre d'où part un sentier qui mène à Calata-Nisetta.
Nous passâmes trois heures de la plus grande chaleur dans la pauvre locanda de Canigatti ; et, comme les églises étaient fort délabrées, les alentours insignilîans , je donnai l'ordre du départ , au grand déplaisir de mon muletier et de la signorina Pepa, une svelte et belle fille bien nonchalante, bien maniérée, bien langoureuse, la maîtresse de l'hôtellerie, qui trafiquait tant bien que mal... sur ses longs cheveux noirs. Je lui souhaitai fortune et plus de discrétion, car l'impudeur était par trop flagrante ; et malgré les cris de mon guide qui voulait dormir, je partis.
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Nous avions rencontré dans la matinée un marchand grec qui avait une des plus méchantes figures que j'aie vues de ma vie, et mon drôle de muletier voulait absolument cheminer avec cet homme 5 de là contestation, querelle. Je voulais marcher seul.
— Mais , s'écria mon homme avec une colère brutale , puisque vous ne nous faites pas escortai:' par des Campieri , laissez-nous au moins voya'ger quatre de compagnie; ce pays n'est pas si^ir, et
— Je ne le veux pas! lui dis-je d'une voix ferme.
Il jie me roponclit que par un grognement menaçant, prit les devans dans le sentier, re'gla l'allure de sa nmie et s'y prit si bien que le Grec nous rejoignit à un mille de là. — Déjà le brigand perçait.
Nous traversâmes de longues plaines mal cultivées, et, à quelque distance du sentier, vers l'Orient, j'aperçus un château flanqué d'ailes carréef , qui se dessinait fort nettement sur une
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chaîne de rocs blancs hérissés, embellis par quelques arbres : au couchant il est environné par une petite foret , d'un délicieux aspect au milieu de ce paysage désolé qui cescend en amphithéâtre jusque dans la plaine. — On appelle ce château Decia ou Délia.
Du sommet d'un monticule y je portai mes regards sur le vaste bassin dans lequel je me trouvais- il est ceint par plusieurs chaînes de montagnes, et sa circonférence n'est pas moindre de quarante milles. Au nord, un triple amphithéâtre volcanique qui masque Calata-Nisetta le domine : à l'Orient , c'est la chaîne de Bara- Franca, le fleuve Salzo le traverse au versant de Decia, et vient se perdre dans la mer, vers le sud, par Ravanusa et Sainte-Catherine à Alicata, l'antique Géia fondée par Ântiphème de Rhodes et Euthyme de Crète , huit siècles avant l'ère vulgaire. ^-^ff^o-rr--: ''
Cette immense étendue de pays n'a pas une maison , pas une chaumière, et malgré le silence de désert qui y règne , l'ame se passionne vite
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pour ces grands horizons violets et blanchâtres inondés de soleil, et les yeux se complaisent dans cette sévérité de lignes toutes nues , mais empreintes d'une poésie touchante et religieuse. C'est avec de tels sites, avec ces champs inféconds et désolée, que le Poussin et Salvator ont fait leurs premiers chefs d'œuvre.
Un soleil affreux nous dévorait : nous cheminâmes long-temps à travers des plateaux de montagnes, dans des vallées marécageuses et mal saines, où paissaient des troupes de cavales et de bœufs à longues cornes qui fuyaient à notre approche. La grande montagne sulfureuse apparut bientôt ; des monceaux énormes de pierre d'une couleur gris de perle recouvertes de cristallisations de soufre étaient jetés là sur le bord de la voie : la pénurie du commerce avait fait abandonner l'exploitation de la carrière et la maisonnette de l'entrepreneur. Puis, plus loin, nous traversâmes le cratère d'un volcan éteint, tout couvert de scories blanches comme de vieux ossemens : cela se prolonge à environ un
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mille, et le pays devint plus riant; quelques arbres apparurent, et, après une heure de course, nous vîmes se dessiner, sur le sommet d'une haute colline qui domine une vallée délicieuse, la jolie ville de Galata-Nisetta *.
Torremuza croit que cette ville fut bâtie sur les ruines de INisa, de fondation grecque, ainsi que l'atteste une inscription en cette langue, conservée avec une autre inscription latine dans le château de Pietra-Rossa. C'était une colonie romaine ; plus tard elle fut saccagée , et les Sarrasins y bâtirent un donjon dont les ruines apparaissent encore menaçantes au-dessus de la belle et fertile vallée.
En ^820, lorsque Palerme se souleva contre Naples pour conquérir son indépendance, Calata-Nisetta refusa de prendre part à la lutte
* Sur les cartes, cette ville est toujours désignée sous le nom de Caltaniselta ; mais c'est une corruption et une erreur. Elle doit son nom moderne aux Arabes qui y bâtirent un cliâteau(cafatrt en arabe)^et puisque l'on dit Calaia-Fimi, Calala- Girone, Calata-Scibetta, je ne vois pas pourquoi on ne rétablirait pas le mot propre.
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qui devenait sacrée, puisqu'elle rendait, parle triomphe , la liberté à ces insulaires en les délivrant d'un joug odieux , — le joug des Napolitains ! Ni prières, ni menaces, ne purent ébranler la ville des montagnes qui se croyait à l'abri de tout danger. Dans le mois de juillet, les Lermitains , indignés de cette lâcheté , formèrent un corps d'armée composé de bourgeois et de miliciens et se jetèrent sur Calata-Nisetta qu'ils saccagèrent et incendièrent.
Mais depuis cette fatale époque elle s'est relevée, et des ruines fumantes est sortie une charmante petite ville blanche et bien élégante j les églises ne sont remarquables que par les ignobles fresques dont on a sali leurs murailles ; les rues , le soir, sont encombrées de flâneurs , les femmes demeurent aux balcons, et la place publique ayant bien mérité de Naples, sa souveraine d'outre-mer,a été gratifiée d'une statue de marbre blanc y l'éternelle statue de Francesco I si lourde toujours, et toujours affublée de la cuirasse romaine et de l'épée grecque, avec des inscriptions
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qui correspondent à celles des maisons de Girgenti : — Viva il rege, e sua famigliâ !
On me logea dans un corps-de-garde de cavalerie où se trouvait une chambre ayant lit et fenêtre; c'était du iuxe, quoiqu'il n'y eut point de vitres. Mais en revanche les insectes y pullulaient et la iocandière était belle ; il y avait toujours quelque compensation.
La charité chrétienne me prescrit ici de donner un avis aux personnes qui voyageront après moi dans la Sicile ou dans toutes les provinces voisines de l'Orient. Je les engage fortement à se munir d'un sac de toile fine ou de madapolam , et de ne l'oublier jamais j ce que je nî« promets aussi pour l'avenir, car je sais toutes les souffrances qu'on peut éprouver à dormir vingtneuf jours enveloppé dans un manteau.
A Calata-Nisetta , j'avais demandé la h'ianchèria(\t% draps blancs); ma Iocandière m'exposa une foule de raisons captieuses avec tout l'esprit cauteleux d'une Grecque de Lacédémone, «t termina sa péroraison en me deman-