II
306 «ARWIKA LA DALMaÎE,
xvr.
— Va , va, s'écrie encore la Dalmatina: mais le noble animal épaisé , mouraot de soif ei vomissant des flots d'écume, ralentit sa course : il n'écoute plus la voix terrible de la Marka qui frappe en vain ses flancs déchirés. Dans son désespoir elle invoque l'esprit des montagnes , mais le vieillard est bien loin, et le Tiniariole se trouve au milieu des ondes bleues et s'avance vers les grèves de Syrie. La mère se tord daas les angoisses, comme une lionne blessée au flanc et qui sent la mort s'approcher... Alors elle implore l'orage qui gronde ; elle demande à regret sa vengeance à la foudre.. .
— Ils mourront tous deux^, dit la foudi'e : le même feu doit les anéantir, car tu ne peux reconduire ta fille à la maison de tes pères pour la rendretoutesouil.ee au jeune guerrier qui l'avait choisie pour épouse. Veux-tu encore de mon assistance, Dalmatina; ou préfères-tu laisser en paix la fille aux mains du Timariote? — Qu'ils meurent tous deux, s'écrie la 3Iarka avec fureur; car qui ne se venge pas ne se sanctifie pas ! — Alors la nuée jaune s'entr'ouvre avec un bruit horrible, une colonne de feu serpente dans Ifs profondeurs de l'air, et le Timariote et
MARWIKA LA DALMATE. 307
2esct;>vika disparaissent sous les vagues. La ttmpéie se calme , un vent frais disperse les nuages, le ciel redevient bleu, le soleil inonde de lumière ces beaux rivages, et Marka la Dalmate s'enveloppe le corps dans sa chevelure et pleure sur la plage à côié du coursier noir !....
iltilan, pam, U pimont, ^onaro et tiut.
Je m'arrêtai quelques heures à Bergame, cette patrie des arlequins. Tous, ou presque tous sortaient de la belle et riante vallée de Brembana , et de là s'en allaient réjouir l'Italie, la France et ^Allemagne , avec leur esprit bouffon et leur pénétrante et subtile intelligence j mais si l'arlequinade est morte au théâtre, la population
ber^amesque est toujours bien digne de ses ancêtres.
Rien n'est plus délicieux au monde que la vue de Bergame, dominant un poétique amphitiiéâtre , toutes les plaines de la Lombardie, et derrière elle Ifts grandes et admirables vallées sillonnées par le Brembo et le Sério, fleuves qui accourent des montagnes de la Yalteline : nulle part l'Italie n'est si industrieuse, si riche et si peuplée. La Lombardie est, au reste, le plus beau fleuron de sa couronne.
J'arrivai enfin à Milan que je désirais voir depuis si long-temps, à cause de son dôme de marbre; je l'aperçus le soir, en passant, par un faible clair de lune, et il me sembla être un de ces palais fantastiques que notre imagination nous dessine quelquefois dans nos songes. Quand je le revis éclairé par le soleil, mon admiration fut moins grande, et je ne pus retenir quelques paroles de colère contre les misérables architectes qui édifièrent sa belle façade sous la puissance de Napoléon. La hase seule était commcn-
MOiNACO ET NICE. 311
cée, et le mauvais goût italien du XVIIP siècle venait dVnter sur cette architecture allemande un pastiche de l'art grec. Il y avait à jeter à terre les portes surmontées d'attiques et quelque autre misère de mauvais goût ; on s'est bien donné de garde d'y toucher : et sur cette base on a entassé une montagne de marbre blanc taillé en innombrables aiguilles gothiques, balustrades et statues ; ce qui n'est rien moins qu'inharmonieux. Mais que l'intérieur est grandiose! comme ces hauts arceaux à demi éclairés et ces voûtes sonores sont bien l'architecture qui convient au catholicisme ! Ensuite c'est un luxe inoui de basreliefs^ de statues, de tableaux, d'orfèvrerie et de mausolées. Celui de Jacques Médici, attribué par les itinérateurs à Michel-Ange, est de Léo Arétin, et n'en est pas moins beau pour cela.
J'allai visiter la flèche et les terrasses du dôme. Quand on court sur ces terrasses ornées de milliers de statues, on est émerveillé de tant de travail. C'est vraiment prodigieux ! Lorsque j'étais à Milan, on remplaçait beaucoup d'anciennes
aiguilles ornées de statuettes, et, je dois le dire pour l'honneur des Milanais , les nouveaux travaux sont de beaucoup supérieurs aux anciens. De la première balustrade de la flèche , la vue qu'on découvre est enchanteresse. La vaste plaine du Milanais est splendide, et, à des intervalles assez rapprochés , on admire de magnifiques villas ombragées par de hauts platanes et des marronniers, des villes et des villages; et, à l'horizon , l'angle de jonction des Alpes et des Apennins.
Je visitai toutes les églises, généralement assez pauvres en peintures ; quelques unes ont de belles coupoles du Bramante : mais c'est la seule chose qui puisse les faire remarquer ; car presque toutes elles appartiennent à la décadence de l'art architectural. Dans le cloître de Sainte-MariedeS'Gvaces est la fresque fameuse de la Cène du Vinci : c'est avec une douloureuse impression que j'admirai ce chef-d'œuvre du grand Léoiianl! clic est toute dégradée. L'humidité, la barbarie et l'incurie des liomme.s Font ruinée ,
et, avant dix années peut-être, on n'aura plus d'autre souvenir de cette merveille que la gravure de Raphaël Morghen !
Le palais de Brera ( la galerie publique qui ne l'est jamais ) est un des plus célèbres musées de l'Europe : il est plein de merveilles ; et là , comme par toute l'Italie , l'agencement est de nature à satisfaire grandement les visiteurs : ainsi, dès qu'un tableau est placé sous un jour favorable , on n'y touche plus , et au dessous on met une inscription qui porte le nom de l'école, celui du maître et le sujet du tableau. C'est le meilleur moyen de donner au peuple une instruction artistique, et d'épargner les ennuis de Pindicateur. Chez nous, on déplace chaque année les chefs-d'œuvre de nos galeries, et l'on dirait , et je le crois, que cela est fait avec l'intention mesquine et misérable de réimprimer un livret qui rapporte 200,000 fr. a la liste civile ! C'est grand comme la politique de ces messieurs !
Entre autres merveilles que j'ai vues à Brera se trouve le Mariage de la F'ierge par Raphaël, un
314 MILAN, l'AYlKi! LE PlÉJ^ONT,
bijou de sa première manière. Il est iiiipossibl«3 de rien voir de plus naïf et de plu5> admirable ; en face on a placé Vy^gardu Guerchin, une des plus belles pages du gr^nd maître. — Et c'est une Vierge du Corrège , la Samc^ritaine du Dominiquin, V Adultère d'A. Carracbe^ puis des Vinci, des Vérpnèse, et des fresques superbes fort rares ailleurs d'un peintre peu connu , Bernardin Luino.
Milan est une très grande ville qui n'a pas, à l'intérieur , un aspect bien séduisant j cependant il y a quelques belles rues bordées de palais somptueux : mais il y a ce je ne sais quoi d'élégance et de propreté qui lui manque ; puis Milan est triste, et les habitans n'ont pas de sourires!... Des canons chargés à mitraille, et servis par des Allemands, sont braqués sur leurs places publiques : c'est un état de siège permanent ; et l'ignoble police autrichienne est là toute puissante avec son hideux cortège ! — On m'a forcé de rester quand je voulais partir, et pour d'autres c'est vice vetscî ; puis le dernier jour,
])IOiNACO ET NICE. 3io
après cinq heures d'attente^ là, clans les bureaux, on me donna mon passeport à l'instant de la fernieture ; il était visé depuis le matin ! — Voiià comme les Autrichiens croient se venger de Wagram et d'Austerlitz ! ! !
J'étais curieux de voir le théâtre de la S cala , si fameux par sa réputation de grandeur. — Il n'est pas au dessous d'elle. I^es grands théâtres de l'Italie diffèrent complètement des nôtres, et assurément ils n'en sont pas pires. Celui de Milan a sept rangs de loges ; les galeries et le balcon sont inconnus. Quant au chant des acteurs, il n'en faut pas parler : nous avons ruiné l'Italie ! J'assistai à un ballet qui faisait fureur; c'était Marco Visconti. Je n'ai jamais rien vu d'aussi ridiculement joué : les acteurs ne procèdent que par bonds, par sauts et par saccades ; c'est d'un grotesque absurde. Au reste, c'est de même partout^ j'ai vu un autre ballet à Venise , Henri IK a Montereau , joué aussi mal , et les acteurs avaient pour costumes des uiiifonues d'officiers anglais de 'I81>4. Je ius témoin (ruur petite
scène qui me fit juger du bonheur dont jouissent les Milanais. Le vice-roi parut dans sa loge au moment du ballet : les officiers autrichiens qui encombraient Torchestre battirent des mains pour donner l'exemple 3 mais toute la salle demeura immobile , et l'on se borna à de sourdes rumeurs qui semblèrent peu aimables au viceroi ; car sa longue physionomie s'allongea encore, et nul ne le vit sourire.
J'allai visiter VArc de la Paix, commencé par Napoléon, qui m'a paru d'un beau style grec, et je quittai Milan avec joie pour me rendre à Pavie, et traverser ces champs fleuris où notre chevaleresque François I«^ tomba, — aussi grand dans sa chute que le vainqueur à l'heure de son triomphe !
C'est à quelques milles du champ de bataille qu'est située la Chartreuse, magnifique monument commencé en ^1396, par Jean Galéas Yisconti^ et dont l'édification dura près de deux siècles. Tous les arts se sont réunis là pour en faire une merveille ; et je ne sache rien de plus
splendide. Pavie, au contraire, Pavie, l'ancienne capitale des rois Lombards , n'a plus que des ruines de tours gothiques et son université qui décroît aussi chaque jour. Nous passâmes le Tesin sur un méchant pont, puis le Gravellonne et le Pô , et après une longue course à travers les belles plaines du Piémont , nous arrivâmes à Voghera, l'antique Iria des Liguriens. Le voyageur curieux n'y a que faire j je ne peux que l'indiquer aux gourmets qui aiment les truffes blanches et la bonne chère.
Le jour suivant j'allai à Novi , petite et sale ville mal bâtie, à demi ruinée^ triste, et qui n'est célèbre que par une grande bataille où Joubert fut tuéj les stigmates des boulets et des balles n'ont pas été effacés. Non loin de là, derrière cette chaîne de collines , est le champ de bataille Marengo !
Je traversai des gorges de montagnes très sauvages mais de l'aspect le plus poétique ; et le soir du troisième jour, après avoir franchi le
grand torrent , je revis avec bien du bonheur cette Gênes superbe, ou j'étais passé l'année précédente. ERe était fortement agitée : il y avait de sourdes rumeurs à propos d'une conspiration j on disait même que Charles-Albert avait failli êtrfe tué, en venant de Turin à Gênes, qu''il déteste; mais les Génois, qui sont des hommes braves , ne craignent pas de lui faire sentir qu'ils le lui rendent bien. — Aussi letii* joie était-elle grande, îl n'arriva cependant tien de fâcheux; tout redevenait tranquille, et j'en fiiS quitte pour payer un domestique de place malgré moi, que payait aussi la police, et le patron de l'hôtel , et les marchands où j'allais acheter quelques fantaisies. C'est un métier fort lucratif et fort habilement exploité , à la satisfaction grande de l'Autriche et du Piémont. C'est honteux, c'est ignoble ! mais c'est comme cela.
Je dis adieu à la reine de la mer de Ligurie , la superbe cité de marbre , et je pris la route de la Corniche pour me rendre à Nice. Il y a trois
journées de chemin , à travers le pays le plus grandiose et le plus poétique de la terre. Toujours le front des montagnes, les vallées profondes, le passage des torrens et des fleuves, les collines couvertes de cédrats et d'orangers, et des villages et des bourgades , et de blanches cités et la mer! C'est d'une splendeur inouie! Mais l'hiver cette route est dangereuse. On craint tellement tout ce qui vient de la France que le roi de Piémont la laisse telle que Napoléon l'avait tracée, et quelquefois un cheval, en s'abattant^peut faire rouler une voiture d'une hauteur de deux mille pieds ! Ensuite , il y a la terrible douane du grand prince de Monaco qui fait la guerre à l'intelligence , aux passeports et aux souliers neufs; et l'on arrive à Nice, la ville toute française , par l'aspect , la nature de sa position, les mœurs, le langage et les désirs de ses habitans. Puis on quitte avec regret ce joli bassin parfumé , et l'on traverse le pont du Var pour être reçu à bras ouverts et avec beaucoup d'empressement par les douaniers français
qui sont assurément bien plus polis , plus honnêtes et moins tourmenteurs que toute la race ignoble préposée aux Dogana de l'Italie !
€a JxatKt,
D'aucuns ont écrit que l'amour de la patrie
n'existe pas , mais vraiment je crois qu'on peut
dire a ces écrivains qu'ils n'ont jamais quitté la
province dans laquelle ils ont vu le jour. — Après
de longs voyages , semés de désappointemens
amers et de nombreux périls , quand on a reçu
cent avanies de la police de vingt royaumes
qu'on a parcourus , quand on a bu l'eau sau- . II. 11
mâtre des marécages et mangé le pain noir ou la polenta des rudes montagnards, quand on a vécu une année au milieu de peuplades barbares et qu'on a entendu dix dialectes dif férens , c'est avec amour qu'on retrouve la patrie ! — N'en déplaise aux paradoxologues , mais c'est mon sentiment.
Oh! ma joie fut bien vive quand j'entrai dans x\ntibes , quand je vis cette anse du golfe Juan , où Napoléon prit terre sous les grands oliviers, alors qu'il revenait de l'exil de l'île d'Elbe pour aller tomber encore tout sanglant à Waterloo ! Il y avait bien là un triste souvenir , mais j'étais sur la terre de France, il n'y avait plus de vexalions à craindre , et j'allais revoir tous ceux qui m'étaient chers ! — L'amour de la patrie existe assurément.
Je visitai Cannes , Fréjus et ses ruines d'aqueducs, et son amphithéâtre î Draguignan dont on démolissait les murailles , et les curieuses et pittoresques montagnes de TEsterel ; Aix , la
vieille ville du bon roi René, auquel on a élevé une statue de marbre sur la place publique; puis Marseille, Toulon, Hyères et ses îles, et je revins par le triste et ennuyeux canal de la Camargue à Arles, la cité des Césars.
Un volume suffirait à peine pour écrire l'histoire de cette ville célèbre , située dans une immense plaine entre la Crau et la Camargue. Dans l'origine , ce fut le siège de la colonie formée par Jules César , avec tout le territoire qu'il avait conquis sur les Marseillais. Pendant, deux ou trois siècles , elle atteignit à un tel degré de splendeur et de puissance qu'elle fut considérée comme la première ville des Gaules. Constantin en fit sa capitale et l'enrichit d'un grand nombre d'édifices , mais déjà l'art dégénérait et les traces qu'on retrouve de ce règne sont peu satisfaisantes.
Après six siècles de possession , les Romains durent la céder aux Goths, qui la perdirent contre les Mérovingiens. Puis elle eut pour
maîtres une suite d'archevêques, s'e'rigea en république sous la protection de l'empereur d'Allemagne, et devint enfin l'apanage du fameux Charles d'Anjou.
Arles n'a plus de sa splendeur passée qu'un ^ vaste amphithéâtre à peine déblayé, surmonté de tours romanes bâties au moyen-âge dans les guerres des Sarrasins , et les ruines de son théâtre , avec deux admirables colonnes de l'avantscène en brèche afiicaine, restées debout après vingt siècles! — Les fragmens de sculptures qu'on retrouve au musée , dans les murs de la .ville, partout, prouvent que ce théâtre fut un des plus somptueux du monde. Sur la place royale en remarque un obélisque en granit de l'Esterel, retrouvé dans le Rhône, rajusté par suite de mutilations et supporté par quatre lions modernes du plus mauvais goût. En face, on aperçoit le beau portail roman de Saint-Trophime, le plus orné que j'aie vu dans ce style : l'église n'a rien de curieux, mais derrière se trouve le charmant cloître mi -roman, mi-go-
thique, que l'on peut placer après le Campo- Santo de Pise et celui de Montréal en Sicile , le premier de tous.
Je retrouvai encore quelques autres souvenirs célèbres. La Nécropolis (les Eliscamps, par corruption les Aliscamps ) dévastée par les flatteurs des princes et par les villageois qui font abreuver leurs pourceaux dans les mausolées des grands hommes! — De charmantes chapelles dévastées par les Sarrasins, les ruines du Forum, la tour de Constantin, et à une lieue vers le nord la magnifique abbaye de Mont-Majour.
L'histoire de tous ces grands monumens a été écrite avec beaucoup de science et de talent par M. Louis Jacquemin, qu'il a trop modestement intitulée : Guide du voyageur dans Ailes , c'est un devoir que d'indiquer ce livre si plein d'érudition, parce qu'il retrace avec bonheur l'aspect artistique des époques romaine et gothique. Mais je me chargerai volontiers des omissions de ce livre; je parlerai de la race féminine que M. Jacquemin a oubiiée en citadin peu na-
326 LA FRArïCE.
tional. Jamais, dans mes longues courses^ je n'ai vu tant de vidages délicieux, comparati Veinent avec une population aussi restreinte; leur carnation est d'un blanc si mat et si pur, si légèrement rosée ; leur taille est si svélte et les contours de leur visage sont d'un gracieux si infini, qu'on ne leur trouverait guère de rivales qu'à Messine, a Lentini , où dans l'Archipel a Ipsara. On dirait que la race Sarrasine s'est mêlée dans les temps antiques i^vec la race Franke, et que de cette union est li^e cette population merveilleuse.
Puis elles ont pour elles un si ravissant costume ! Ce niince bonnet de mousseline, caché à demi sous le large bandeau de velours encadrant leur front avec une grosse boucle de cheveux noirs ; ce corsage, aussi de velours , parfois rehaussé d'or, d(';coupé voluptueusement, et tranchant sur une courte jupe grise, si courte qu'elle laisse voir les jambes les mieux faites et les plus jolis petits pieds de France — où il y en a de si jolis ! — Et tout cela plein d'une langueur presque
mutine et d'une désinvolture annonçant les passions d'un climat brûlant !
Je voulais revoir Ai gués- Mortes, la curieuse cité du désert. J'allai à Tarascon, petite et vieille ville située sur la rive gauche du Rhône, remarquable par un château-fort d'un très -beau style qu'habita le roi René, par sa position riante, au milieu d'avenues de populus alba , et son église jomane du XP siècle, dont le portail est du cintre le plus pur qu'il y ait en France. Cette église , dont sainte Vlarthe est la patronne, a des souterrains ornés de tombeaux curieux. L'un d'eux m'a paru remonter aux premiers temps du christianisme dans la Gaule ; l'autre est de i/456^ et renferme les restes d'un certain Joan^es Melchior , cornes et cives ; singulière inscription pour l'époque. En voyant l'armure et la lance de ce comte-citoyen , puis la date de sa mort , je repensai à ce tournoi célèbre donné par le roi René, dont la bibliothèque royale possède l'histoire manuscrite précieusement enluminée, et ce Melchior avait peut-être été un des tenans ; et qui sait si
sa dame ne fut pas proclamée roylne des amovrs
ET DE la BEAULTE
Je traversai le Rhône sur un pont magnifique hardiment suspendu sur le fleuve dont les eaux ondulent et mugissent comme les vagues de l'Océan , et je consacrai quelques heures à visiter Beaucaire, qui est dominé par les ruines d'un château-fort du XIY^ siècle. Les rues de la vieille ville sont assez droites, et presque toutes forment des voûtes à plein cintre , de dix en vingt pas , hérissées de mâchicoulis redoutables; — système de défense que je n'ai retrouvé nulle part. La ville, en général, est du XIIP siècle et de la renaissance italienne. Elle possède deux églises : une du règne de Louis XV, qui est pitoyable ; et l'autre d'un style gothique de toutes les époques. Un beau canal longe le quai de la foire et tombe dans la Méditerranée. Je m'embarquai sur ce canal dans un mauvais bateau de poste qui me fit faire environ trente milles à traders un marais effrayant j et le soir, au coucher du soleil, j'arrivai à Aiguës-
Mortes , la silencieuse , la majestueuse reine du désert !
L'aspect d'Aijgues-Mortes, vue au dehors , est sévère et pleine de tristesse. Le cœur se serre, on ne sait pourquoi, en face de ces murs si bau:s et si bien conservés, de ces belles tours que le s ileil dore depuis sept siècles. J'avoue qu'il me serait difficile de décrire l'impression que j'éprouvai le soir, au clair de lune, en contemplant cette ville si morne, bâtie au milieu d'un désert, et n'ayant ni abri, ni hameau, ni forêt...
Aigues-Mortes est éloignée de la mer d'environ trois milles, et cet espace est un marais immense , où l'on découvre de grandes dunes de sable, deux ou trois cabanes de roseaux j et à l'est, vers les salines de Peccais, d'innombrables troupes de bœufs et de chevaux camargues. Au sud de la ville, se trouve une flaque d'eau considérable qui couvre à peine le sable j quelques joncs et des plantes marines y croissent , et le pied de l'homme foule rarement cette plage dé-
3â0 LA ri\ÀNCE.
serte. C'était, au temps de saint Louis, le port fameux qui vit partir la nombreuse armée des croisés. Ce bassin communiquait à la mer par un canal appelé le grau Louis \ qui s'allait jeter dans le grau du Roi , existant encore aujourd'hui. Les murs d'Aiguës- Mortes n* ont donc jamais été battus par la mer, malgré les assertions de Voltaire et de Yély ; car, depuis le dernier cataclisme, il est as8ez prouvé que la Méditerranée n'a pas rétréci ses rivages. C'est une erreur trop accréditée qu'il faut détruire et rejeter tout simplement sur les atterrissemens du Rhône et les masses de sable que le Yidourle, ce roi des torrens , charrie pendant l'hiver, et qu'il laisse sur sa route avec une trop grande libéralité.
Ai gués -Mortes doit son nom aux eaux stagnantes qui l'environnent. Dans l'origine , c'étaient quelques misérables cabanes de pêcheurs, dépendant de l'abbaye de Psalmodi, dont on voit encore les ruines à deux milles de là , et
* Grau signifie passage.
LA FRANCE. 33i
que saint Louis acheta de ces moines, ayant l'intention de l'entourer de remparts d'après ie système militaire de Damiette dans la basse Egypte. Mais la mort vint trop vite pour ce bon prince^ et, de son époque , il ne reste que le rez-dechaussée d'une maison et la tour de Constance , d'une ogive très-belle et très-pure, surmontée d'un phare qui a la forme du turban sarrasin du XIP siècle* C'est cette tour de Constance que le vénérable M. Jouy, dans un de ses Ermites en province y attribue bravement à Constance Chlore, oubliant que l'ogive ne fut employée en France que dans les XF et XTI^ siècles.
Les tours et les remparts furent élevés par Philippe-le-Hardi pour accomplir le vœu de Louis IX mourant , et alors cet appareil formidable de défense devint souvent un sujet de guerres. Les Bourguignons s'en emparèrent par trahison 5 mais le sénéchal de Beaucaire vint bientôt les assiéger avec les troupes royales^ et, aidé par quelques bourgeois lassés d"'un joug étranger, qui lui ouvrirent une des portes, il surprit
la garnison endormie et massacra tout sans pitié. On dit qu'ils furent enterrés sous des monceaux de sel , dans une des tours de la ville qui porte encore leur nom aujourd'hui. François F^ et Charles-Quint eurent une entrevue à Aigues- Mortes après la paix de Nice, en ^558. La maison qui vit s'embrasser les deux grands rivaux existe encore ; elle a une vaste et curieuse cheminée de la renaissance de l'art : mais cette maison n'est nullement bâtie par saint Louis , ainsi que voulut me le persuader l'orgueil de céans ; elle m'a semblé d'un bon siècle ultérieure à Philippe-le- Hardi.
Là , j'eus la jouissance d'un phénomène que bien d autres sont allés chercher en Egypte. Quelques jeunes gens, jaloux «le me faire connaître toutes les beautés de leur sol , vinrent me chercher , et nous nous acheminâmes, à cheval, vers le désert, laissant assez loin derrière nous la ville avec ses belles tours crénelées , et çà et là quelques peupliers rabougris, près desquels s'épanouissaient des pins-parasol. Tout à coup je
me retournai , je poussai un cri de surprise et d'admiration ; car cette immense plaine de sable sur laquelle j'avais fait galoper mon cheval s'était transformée en un beau lac où se miraient et la ville, et les herbes, et les arbres ; ce qui ressemblait à une île enchantée : — c'était l'éblouissant mirage, cette merveille qui ranima quelquefois un instant le courage des grenadiers de l'armée d'Egypte, pour les plonger ensuite dans un cruel désespoir. Le savant Monge en a expliqué les causes longuement et avec une grande clarté^ ce qui m'oblige à garder le silence.
Je dis adieu à la ville du désert et à ses habitans hospitaliers, et je me rendis a Nîmes en passant par les ruines de l'abbnye de Psalmodi. Partout c'est une affreuse solitude : dans ce pays les campagnes sont tristes, les villageois sont pauvres. Cependant si l'on chemine vers le sud, dans la direction de Cette, et au couchant, vers Lunel et les Cévennes, la campagne est d'une grande fertilité, et le paysage devient magnifique. Depuis long-temps je connaissais Nîmes,
et ce fut avec un sentiment de bonheur que je revis pour la troisième fois la Rome des Gaules.
Le premier monument que j'aperçus fut le Cirque si beaue ncore, si entier malgré tant de ravages que lui ont fait subir les hommes et le temps. Au VHP siècle,TNîmessedéc]ara pour lesSarrasins dans la guerre d'extermination qu'ils soutenaient contre Charles Martel. L'illustre maire du palais, après avoir vaincu les Maures, assiégea Nîmes, l'emporta d'assaut , et voulut détruire par le feu le monument qui faisait sa gloire. Mais cette vengeance barbare ne réussit qu'à demi , et le Cirque y gagna sous le point de vue artistique; car le feu lui a donné une teinte chaude et une couleur superbe qu'on ne retrouve point ailleurs. Il est du plus bel ordre toscan.
Quand je m'arrêtai devant la Maison carrée , devant ce chef-d'œuvre de l'art monumental si charmant , si admirable de légèreté ; quand j'eus vu les détails de ses frises si délicatement sculptées, ses minces colonnes cannelées (trop minces,
hh FRANGE. 335
(lisent les puritains grecs) , je ne pus retenir une boutade de mauvaise humeur contre nos mala-; droits architectes qui ont la fureur d'encombrer nos places et nos jardins de pastiches lourds et du plus mauvais goût. Puisque le génie créateur leur fait défaut, me disais-je, pourquoi ne viennent-ils pas à Nîmes copier la Maison carrée ? Ils pourraient ['accommoder à tous leurs genres, et les choses n'en iraient pas plus mal. Nîmes, en ville artiste , en a fait son musée , petite galerie en miniature qui possède de belles statuettes en bronze, de rares antiquités et des tableaux précieux. — Parmi les peintures modernes, j'ai remarqué le Cromwel de M. Delaroche, que j'aimerais mieux voir au Luxembourg , où sa place était marquée.
En sortant du musée, je me dirigeai par un boulevart délicieux planté de grands platanes et de tilleuls, couvrant de leur épais feuillage les bassins qui fournissent avec avarice de l'eau à Nîmes. Ce quartier est fort agréable , et bientôt j'arrivai au jardin public tracé en amphithéâtre
au pied de la Tour Magne , et renfermant les bains si justement admirés. A côté je vis ces ruines d'une légèreté si exquise , qu'on dit à tort avoir été un temple consacré à Diane : il est facile de voir que c'était tout simplement le grand portique des bains.
La vieille ville est sale <- les rues sont tortueuses et mal bâties ; tout annonce la misère : choses et race. — Et quelques portiques de la renaissance italienne , très ornés et très élégans, forment au milieu de tout cela un singulier contraste. Les églises sont rares à INîmes, ainsi qu'on peut le penser, et la cathédrale est un édifice moins beau que curieux. La base est romane j une partie de la tour fut bâtie dans le style saxon, et le reste est sarrasin et gothique. Plus loin, je visitai la Porte d'Auguste , quelques autres antiquités, et je partis de Nîmes, plus enchanté de ses monumens que de sa population remuante , terrible , grossière , et de la misère que les Bohémiens étalent quand ils abandonnent
LA FRANCï:. 337
les arches des vieux ponts ou les anfractuosités des Cévennes.
Je consignerai ici encore une remarque, à propos des monumens antiques. Aux Arènes de Nîmes, au cloître de Saint-Trophime d'Arles, à Aix , à Avignon , une foule de figuiers croissent dans les interstices des pierres : chaque jour les racines s'alongent, pénètrent partout , l'arbre grossit, disjoint peu à peu la solidité du ciment , et au bout de quelques années un pan de muraille s'^écartèle et tombe , grâce à Pincurie des hommes chargés du soin de les préserver. Ainsi le couronnement , à Test du cirque de Nîmes , menace ruine , et le joli cloître d'Arles est tout lézardé par la même cause. Si j'avais eu quelque pouvoir, j'avoue que je les aurais fait arracher immédiatement, quoique certains inspecteurs quasi-officiels trouvent que c est joli , que cela fait bien. La France, dieu merci, est encore assez grande pour qu'on puisse l'embellir de jardins de plain-pied , sans qu'il faille recourir n. 22
pour chaque monument au luxe que Sémiramis étalait à Babylone !
Toutes les plaines de ces parages sont tristes ; on n'y voit que des coignassiers , des mûriers dépouillés de leurs feuilles , et des forêts d'oliviers au feuillage grêle et d'un blanc sale et mat. La vue du rachitique olivier me fait peine ; il me semble étiolé comme un jeune fille poitrinaire.
J'allai voii' le pont du Gard , cette merveilleuse ruine du peuple civilisateur , et je repris la route de Kemoulins, une route désolée, traversant de vastes plaines blanches où l'on voyait quelques champs de luzernes , de mauvais bléset de petits clos de vignes. Je ne revis de grands arbres qu'en approchant des rives du llhône rapide, à quelque distance d'Avignon, la vieille courtisane de la papauté.
Je fus à peine arrivé sous les remparts de cette ville, que l'assassinat de l'infortuné maréchal Brune me parut une chose toute naturelle. Aujourd'hui, en i 836, il en serait de même encore,
et un capitaine faillit avoir la même destinée sous mes yeux. La corporation des portefaix qui assassinèrent le maréchal est là , toute vi^ vace, tout insolente, rançonnant cruellement les voyageurs après les avoir accablés d'injures ; et l'autorité ne sévit pas , par lâcheté ou par incurie ! J'écris ceci et j'y tiens beaucoup , parce que c'est honteux pour la France, et parce qu'il est du devoir du gouvernement d'arrêter ce révoltant arbitraire , et de ne pas laisser plus longtemps les étrangers et les nationaux à la merci d'une populace ignoble et assassine. L'année dernière , un capitaine arrivait de Lyon, comme moi, par le paquebot ; il avait avec lui son do- , mestique qui mit sur ses épaules le léger bagage de son maître ; aussitôt cinq ou six portefaix se jetèrent sur le malheureux soldat, le maltraitèrent et hurlèrent que rien ne sortirait du bateau que par leurs mains. Le capitaine, après un débat violent, outré de colère, saisit son épée afin de les effrayer ; mais il fut aussitôt circonscrit et désarmé par une douzaine de ces coquins,
340 LA rBA5CE.
qm voalaient le j^fter dan* Je PiboAe seion kmr
bobitode ! — D éilkit qu'il oédat... Je ne pas qa*!! T ait ubc contrée ea Eorof>e cro tant ^abes SDtatt V(Àété&. Si fêtai* sooê— préfet d'A- Tigatom h\ih joon, finirais bientc^ décimé les aataning de Bnme , et le» voyagenr* s'y arréterâo]* ssois redouter d'odieii*^* vexations !
A caiïse da grand et douloorecï souvenir de ■iSlo, je voolas de«>cen'5re à ITaoteï do Palais Roral, et je me iis montrer la ciiambre à ja- ■nb oâébre ctù fot tt>é ie brave maréciial. Le miir p»orte le stigmate d'une balle, beaucoup élargi jar les touristes an^is qui en emportent quelqne pou^ére, ainsi que le faisaient à Biens Je* z^é* catholiques , âpre* !a mort de Henri de Lorraine. Je n'ai p^is couché dans cette diaznbre^ vanité Mngulière dont se vantent tous lef voyageoï-s ; mais c'est une v^iié en pure pfTte, car la jeune et beJie botesse se l'est ré- •errée.
J'albi voir le Palais des Païte:*» , vaste bâtin^eot IrrégoJier du XIV* siècle , flanqué de hautt
doaqpD . ec taniiiDe par «k rkipcflB de b re- ■aèsance itaKenni» qui possède as <^^sst de soa partsâ, omtf «Toiiïe âresqoe dti TÎssaate inâcxiptioa SKNiiâEae: Jte j-:*^ dt an MUA. L^ff I w ■■ Mérite qi rffai d'èiz« riàte : hk nei eiegante a *fes piliers ornés ^i :<orce de cribaue sculpcee im mi il^. et ds : knir g»àt. H y a deux ftHpfMRS f km*..b^ : Fi renfemie J* tombi^a de Jean XXH, ^jdii<^iie. a\^c D«iif fnades arèces «le la fis cfa^ XI V<^ «ièdie.; Ftiibre e$t du ctMHnBKeMCiu «Ai \TTT?. et r«rcbitecte y af^porca «k phs rriwiiir ^evtrite de formes. Après «Toàr ^^^t"""' io«i ce lourd MiK ÎBposHtt yhwy j'axerai de ^n^ k nxherdesDoi^. et je|»«sîo«s' d'wa iBii;aft> tsqae |wnMMiH Les konioas àcat svpedus : «ftiKe y c est k immk Tbkoox coft^ert de se^ . ei k chaise A)|^ùk tonne bfene, qni «Hànsse — e gmade èsendiie de pays: mi dessoiK, c^est k Im^iif jhine roi^ee pr kUijae tiMR|«^ sonè de II— ikfi I ik$ xenes, et tn^K^rse par le poac i^ttMi ^ Saôtt-SeacKt, eB^e^KiEi à
demi sous les eaux, et surmonté au milieu d'une porte hérissée ; puis au levant c'est la vieille ville avec ses nombreux clochers, et au sud, sur le revers de la montagne , les curieuses tours de VilIeneuve-les-Avignon.
L'aspect d'Avignon est infiniment curieux ; on rencontre à chaque instant des maisons chargées d'arabesques , des hôtels somptueux revêtus de sculptures, mais particulièrement ceux de Grillon et de Leude, ornés de mascai-ons Michelangesques. La tour du Beffroy est d'une architecture pleine d'originalité ; mais les fresques tant vantées des salles de l'Hôtel- de- Ville sont pitoyables et hideuses. Avignon possède aussi un musée assez riche d'antiquités romaines , et j'y ai remarqué un gracieux tableau du gracieux Albane, un petit Caravage éblouissant de couleur, un Teniers, et le Mazeppa de M. Horace Yernet. — La bibliothèque m'a paru digne de faire l'ornement d'une ville studieuse.
Assurément cette ville n'a rien de français. L'aspect physique rappelle les beaux âges de l'his-
toire des Maures d'Espagne ou de Sicile, et son aspect moral appartient à l'Italie de Pétrone ou de la honteuse époque des Borgia ; perle au dehors, boue au dedans! — Ses rues sont sinueuses, étroites, et pavées avec les silex aigus dont les Gauîois faisaient leurs haches d'armes; à Tentour de l'évéché, près de l'asile des prêtres, chaque porte est ornée de blanches tentures de mousseline qui flottent au vent, derrière lesquelles se montrent des femmes presque nues , renouvelant les scandaleuses mœurs d'Alexandre VI! Cette réputation doit remonter haut pour la ville papale j car, lorsqu'elle échut par succession à Jeanne de Naples , vers le milieu du XI Ve siècle , les manières des courtisanes étaient tellement effrénées , que cette reine , qui était loin d'être puritaine en matière et qui s'y connaissait, institua des coutumes sévères, et leur concéda de curieux statuts qu'on peut voir dans le recueil de Merlin.
La médisance n'est pas de mon ressort; mais j'ai pu me convaincre que les statuts de Jeanne
étaient appliqués avec une trop grande dose d'égoïsme , et toutes les fières courtisanes n'ont pas d'insignes flottant au vent.
Un soir , après une journée resplendissante^ je m'acheminai seul vers la porte du pont, et je considérai avec curiosité le beau système militaire des remparts. Tantôt, c'est une tour massive, couronnée de créneaux aplatis et larges, tandis qu'à vingt pas s'élève un donjon élancé , à tête évasée, et percé avec prodigalité de meurtrières formant la croix grecque ou l'épée à garde simple des premiers croisés; puis le mâchicoulis qui tout à l'heure était d'un plein-cintre lourd repose là sur de longues volutes cannelées en largeur , et se termine en ogive sévèrement coupée. Plus loin, c'est le roman pur avec la large meurtrière, et plus loin encore elle apparaît toujours double avec le mâchicoulis à trèfle sarrasin. C'est un assemblage confus de tous les ordres depuis l'époque Karlovirgienne , et qui, à la première vue , semble n'en faire qu'un , tant la conservation est belle, la couleur chaude
et riche , et l'œuvre entière si en harmonie avec le climat.
La nuit était venue , et je marchais toujours. La lune , franchissant la crête des montagnes, s'éleva clans les cieux, et bientôt elle vint jeter des masses d'ombre aux angles des tours et aux profils des murailles de la vieille cité. Je n'entendais plus les flots du Rhône, la route était déserte, la campagne déserte, les maisons hors rempart endormies ou sans lumière. Nui bruit au loin , nuls cris au dedans ; une pleine liberté , une sécurité plus grande. Avignon, ses autorités, ses mariniers et ses portefaix étaient livrés au sommeil ! Je marchai long-temps encore tout triste, mais non de cette haute tristesse qui faisait pleurer Marins sur les ruines de la poétique Minturnes, et je m'arrêtai enfin pour examiner une colonne , ou plutôt une antique pyramide élevée sur le bord de la voie. L'inscription était fruste; mais je jugeai par sa forme qu'elle était romaine , et sans doute elle fut consacrée à la mémoire de quelque guerrier célèbre , ou peut-
être pour éterniser le souvenir d'une jjrande victoire.
Non loin de là j'aperçus un arc de triomphe beaucoup plus récent , et je repassai dans mon esprit toutes les phases de l'existencie orageuse de cette ville , si calme à cette heure , avec des hommes animés par de si fougueuses passions. Avant la conquête romaine , Avignon était la capitale des fiers et célèbres Cavares , grandeur qu'elle perdit environ un siècle avant notre ère, pour devenir colonie du peuple-roi. Ptolémée en parle, Pline la cite comme une des plus belles villes latines de la Gaule , et le géographe Pomponius Mêla lui tioniie le titre de troisième ville de la N arbonnaise . Les Romains, en l'accablant ainsi d'orgueil, voulaient sans doute lui faire oublier son antique indépendance, tant le manteau de pourpre voile toutes les hontes !
Puis vint le tour des Goths et des Ostrogoths qui successivement la possédèrent 3 et, au temps de la guerre des patrices , sous Mummole je crois, elle fut prise par les Bourguignons, et.
vingt ans après , ce fat un des plus beaux apanages de la couronne d'Austrusie. Clovis l'assiégea long-temps infructueusement ^ et la Provence avait lieu de s'enorgueillir d'un tel rempart. Plus tard, dans les premières années du VHP siècle, un certain duc Mauronte, autre comte Julien, la livra aux Sarrasins qui ne tardèrent pas à en être chassés par Charles Martel. Les Karlovingiens la comprirent dans le royaume d'Arles ; puis , devenue capitale du beau mar- (juisat de Provence, les comtes de Barcelone et de Toulouse, sans cesse en contestations , voulurent se partager ses dépouilles; mais les suzerains féodaux étaient de trop minces personnages militaires pour recueillir par la force un pareil héritage , et la vieille cité, retrouvant encore et le sang et l'énergie des Cavares , se déclara immédiatement répui>lique impériale, et commença d'essuyer des guerres terribles pour maintenir sa liberté.
La Saint-Barthélémy du XIIP siècle , la croisade infâme et assassine contre les infortunés
Albigeois , était à son apogée de cruauté. Simon de Montfort, dont la postérité a fait justice, mais une justice tardive, Simon, soutenu et excité par le pape et par plusieurs rois très-chrétiens , se vautrait chaque jour dans le sang ! Il était beau et noble alors de soutenir la cause des opprimés, d'embrasser leurs doctrines sans craindre ni le fer ni la flamme ; Avignon le fit ! — Et c'est un grand titre de gloire et d^crgueil justement acquis 5 car il fut écrit sur des ruines avec le sang des plus courageux citoyens ! . Louis VIII, sollicité fortement par Montfort, vint, en ^226, l'assiéger avec une armée considérable , et cette ville lui fit souvenir combien elle avait été meurtrière et fatale aux Romains quand ils étaient venus pour la charger de fers. Le roi de France y perdit vingt-cinq mille hommes, et ne put l'emporter d'assaut que le quatrième mois ; mais sa vengeance fut terrible : il ohVgea les Avignonnais à détruire eux-mêmes leurs palais, leurs donjons et leurs remparts ; il les frappa de subsides énormes ; et quand ils furent incapables de
se servir d'un glaive, quand ils ressemblèrent au lion devenu vieux, il leur permit de rester républicains ! — »- Dérision amère que firent bientôt cesser les anciens comtes en la reprenant et la soumettant aux lois sévères de la féodalité.
Le XIV*^ siècle devait la faire renaître de ses misères «t nous la montrer telle qu'elle est aujourd'hui. Echue à Jeanne de INaples, comtesse de Provence , ainsi que je l'ai précédemment écrit, cette reine la vendit au pape Clément VI, moyennant 80,000 florins d'or que le pontife ne sortit jamais de ses coffres. Pour la première fois peut-être un fief de femme se perdit et ne fut jamais payé. Il est vrai de dire qu'il s'agissait du pape. Convenons que nos lois qu'on accuse souvent valent mieux encore que celles des vieux âges.
Les papes, en séjournant à Avignon, l'embellirent, (ouvrirent son sol d'églises, de monastères et de châteaux. Ils y attirèrent de grands artistes, de grands poètes, et la possédèrent de fait jusqu'en -1791 , malgré les confiscations suc-
350 LA FUANeiE,
cessives de Louis XIV et de Louis XV, pour venger leurs ambassadeurs insultés à Rome.
En songeant à toutes ces choses si curieuses comme histoire , et en longeant les murs de cette ville toute silencieuse , je me rappelai la page si poétique de Volney sur la décadence des empires. Quelle chute ! me disais-je. Maintenant la ville guerrière , guerrière encore sous ces iDurS; est confondue avec deux cents autres villes ; et là , là où ne se trouvaient que des bras forts pour manier une épée , ne se trouvent plus que des mains de femmes pour tisser la soie ou le velours , et une populace féroce , bâtarde de l'Italie dégénérée , qui ne sait que frapper lâchement, et qui oublie qu'elle devrait soutenir le nom sans tache de l'ancienne population des Cavares, qui versa cent fois son sang pour repousser les invasions étrangères ou défendre la noble cause des opprimés!
J'étais trop près de la fontaine de Vaucluse pour ne pas aller visiter cette retraite si admirablement immortalisée par un de mes poètes fa-
LA F^IANCE, 351
voris. J'arrivai sur les bords du torrent après une course de trois heures , et là je pus apprécier mieux le caractère de Pétrarque que j'avais jusqu'alors accusé d'exagération dans ce beau sonnet :
Solo , e pensoso i piu deserti canipi Vu misurando a passi tardi , e lenii E gli occhi porto per fiiggire inlenti Ove vestigio huinan la rena stampi.
On est dans une gorge profonde, surplombée par d'énormes rochers h pic, d'une couleur argileuse dans leurs déchirures et gris de perle sur leurs crêtes. Nulle trace de végétation. C'est à peine si l'œil s'arrête sur un mince buisson de cyprès ou les tiges rampantes de la ronce. A droite , on découvre ru sommet d'un monticule les murs à demi écroulés de l'ancien château des seigneurs de Vaucluse, faussement concédé à Pétrarque parles indigènes. Puis la gorge se resserre de plus en plus, l'eau mugit et roule avec plus de vitesse, le bruissement redouble, et l'on arrive sous le rocher oii se trouve un petit bassin d'eau limpide et verte comme l'océan dans
ses beaux jours. La surface est unie et semble un lac que nul souffle n'effleure : rien ne fait présumer que les eaux jaillissent de la caverne j et si vous suivez de l'œil , à trente pas à peine, une masse considérable se jette, se précipite sur de grands rochers noirs qu'elle ensevelit sous ses ondes d'écume, qui, repoussées avec force, tourmentées, brisées, se replient sur elles-mêmes, se relèvent en flocons de neige, en pluie étincelante, en stalactites, en gerbes de cristal, et, faisant entendre de sourds" gémissemens, éternellement répétés par l'écho qui vient les briser sur le lac, et qui semblent sortir des entrailles de la montagne , elle s^élance toute furieuse sur un lit profond de pierres roulées , empruntant au ciel les plus belles couleurs , le noir brillant, le vert pâle et l'azur !. ..
Si le gouvernement voulait allouer cinq cents francs à la petite commune, et qu'un homme de goût voulût bien se charger de les dépenser avec fruit , on ferait de ce lieu de pèlerinage un séjour enchanteur. La base inclinée des rochers
possède assez de terre végétale pour recevoir des fleurs , des saules et des platanes sur les rives du torrent, et des cyprès, des sapins ou des cèdres dans les anfractuosités des rocs. Le contraste serait plus grand encore avec les bords du lac sur lequel un rayon du soleil n'a jamais glissé j avec ce beau climat de la Provence on aurait une verdure perpétuelle, et l'ombre du tendre poète , si désireuse de fraîcheur et de parfums, pourrait venir parfois errer et soupirer sous des roses....
De Vaucluse je vins à Flsle, petite ville située au milieu d'un pays riant, et entourée d'eaux limpides et de grandes allées de magnifiques platanes. L'église mérite d'être visitée avec attention, car c'est la seule peut-être en France qui peut donner une juste idée de la coquetterie et de la somptuosité des églises d'Italie.
En revenant vers Avignon, j'aperçus à quelque distance de la route une bourgade blanche comme une ville d'Orient , et je passai devant Thor, une vieille ville ceinte de murs et fortifiée,
ainsi que la bourgade, d'après le systèaie de déu. 23
fensp. de la ville papale. L'étymologie de Thor est inconnue dans le pays , et si j'avais la manie des antiquaires, je pourrais faire une dissertation bien longue pour prouver que cette ville fut bâtie par une colonie de Normands égarés dans la Provence, et je fonderais mon dire sur ce que les hommes du nord, nopd-ma> , avaient dans leur trilogie mythique un dieu de ce nom, plus puissant que Wogan, le maître du feu.
En cheminant par là, je retrouvai pour la première fois cette belle culture, cet amour de la propriété qu'on ne voit qu'aux environs de Paris ou dans l'ouest de la France. Chaque maisonnette avait son enclos ; la route était bordée de haies vives; l'œil se reposait sur de longues masses noires de cyprès sur lesquelles tranchaient merveilleusement les fleurs roses et blanches des poiriers et des pruniers.
Puis j'ai revu les rives poétiques du Rhône, les ruines de ses vieux châteaux crénelés, les villes célèbres qui ont soutenu tant de sièges dans les guerres civiles : — Livron , Valence , Montéli-
mart^ et Vienne avec ses nombreux restes d'édifices romains : — puis Lyon, la ville populacière, hideuse, sale et misérable ; Lyon que les itinérateurs français proclament riche et superbe! Je m'embarquai sur la Saône dont les rives sont délicieuses , et je suis revenu à Paris que je proclame hautement la meilleure et la plus belle ville de l'Europe ; Paris, la ville des arts, du plaisir et de la liberté ! Puis je me suis décidé à publier cette relation de voyages, afin de me préparer à repartir pour visiter successivement Constantinople, l' Asie-Mineure, la Syrie, l'Egypte, l'empire de Maroc, l'Algérie et l'Andalousie.