LE VICENTIN, LE VÉRONAIS, ETC
spectacle ni'alfligea profondément. J'allai me reposer quelques heures, et, bien avant le jour, quand je partis pour Bergame, ma voiture passa de nouveau devant l'enceinte funèbre, où les derniers cierges jetaient encore de faibles lueurs j et cela fit naitre en mon ame de sombres pensées qui, sans doute, m'inspirèrent ce chant :
MARWIKA LA DALMATE.
Le disque enflammé du soleil s'abaisse tout rouge dans la mer d'Afrique; un dernier rayon projette encore sa lumière sur le sommet de la montagne ; le cie! est sombre , les nuages noirs recèlent un orage. — Le bruit du tonnerre agrandit les idées de l'homme : il secoue sa faiblesse en face de la puissance des élémens , et centuple son énergie. — Au dessus des âpres rochers de la cascade de Scardona une femme est accroupie et pl( ure ; ses longs cheveux noirs voilent son visage et ses mains soni croisées sur ses
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genoux. Deux joursse sont écoulés depuis qu'elle est là et qu'elle pleure; ses yeux se sont fixés sur une caverne profonde, et elle attend. Oh ! comme l'altitude de cette femme exprime la douleur! Sa voix n'est plus qu'un long cri d'angoisse, et chacun de ses cheveux est mouillé d'une larme.
Esprit des montagnes , s'écrie-t-elle , n'as-tu donc plus de pitié pour les mères ! Ecoute les sanglots de Marwika la Dalmate ; je suis si malheureuse ! J'avais pour fille Zescewika , la gazelle du Monlénègre ; sa chevelure était flottante comme un panache, ses yeux brillaient comm.e l'acier des glaives , et nulle jeune fille ne chaussait mieux les brodequins aux broderies d'or ; eh bien ! esprit des montagnes, le Timariole est venu pendant que ma fille puisait l'eau bmpidte de la fontaine, il a fait violence à Zescewika, il a déchiré ses vêtemens; j'ai retrouvé son voile sur l'herbe cent fois brisée, le Timariote a déshonoré ma fille et il me l'a ravie !... il faut qu'il meure. J'ai le khandjar de mon époux. Mais il s'est enfui comme un lâche , il est loin , il est bien loin. Esprit des montagnes, je suis une pauvre mère, donne-moi ton beau cheval noir.
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La voix de la cascade mugit et monte jusqu'au sommet des rochers ; — Dalmatina , dit-elle, veux-tu te confier à mes ondes rapides ? elles ont la vitesse des balles de l'Albanais et de la pensée des hommes sublimes ; confietoi à ma force et lu rejoindras le Timariote. — Tu tournoies sur les rochers gris^ répond la mère ; leur sein hérissé te repousse avec violence : je ne veux que le cheval noir de l'esprit des montagnes. — Et la cascade dédaignée précipite ses masses d'écume avec plus de force pour montrer sa puissance , semblable au jeune guerrier dont un chef a rabaissé le courage et qui va se jeter dans la mêlée sanglante où la mort l'attend... — Mais l'esprit des montagnes a entendu les cris de la veuve; un jet de feu a jailli de la caverne, et la terre a tremblé sousle piaffement du coursier noir qui hennit et secoue sa rude crinière. — Marka, tu peux partir, dit le vieillard, voici mon coursier noir.
Marka s'élance sur son dos luisant avec la légèreté d'une amazone ; elle presse ses flancs et l'abandonne à sa fougueuse vigueur, adressant un défi dédaigneux au torrent qui roule avec fracas. — Le défi csi accepte : le cour-
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sier noir glisse sur la montagne comme l'ombre d'un nuage poussé par les vents de la tempête sur la surface blanche d'un lac; il arrive dans la plaine, tandis que les ondes de la cascade mugissent encore toutes furieuses et blanchissent d'écume dans leur colère impuissante les grands rochers de Scardona!... — Avais-je raison de me défier de ta lenteur, paresseuse cascade, s'écrie Marka triomphante? va, résigne-toi dans ta faiblesse, comme l'homme de la plaine doit s'éclipser devant la force du montagnard. Va, va, dévore l'espace, mon beau coursier !
— Va , va , nous retrouverons ma fille bien-aimée, nous rejoindrons le Timariote sauvage , et il mourra sous les coups redoublés de ce glaive du Monténégrin , si redoutable quand mon époux le sortait de sa gaîne et qu'il le montrait aux ennemis ! Va , va , coursier de l'esprit des montaj^nes , c'est la vengeance que tu emportes, et la vengeance doit courir comme la foudre. Ah ! pourquoi le désir ne tue-t-il pas? le Timariote serait là, et je disperserais son cadavre palpitant aux vauiours de la plaine. Va , va , coursier superbe , tu seras immortel ; toutes les mères l'offriront en sacrifice des harnais brodés de leurs mains et ruisselans de saphirs et d'escarboucles ! Va, va, le coursier du Timariote n'est pas intrépide comme toi ,
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son hennissement est c,rê\e , sa crinière n'estpas flouante, et à chaque heure il se repose... Va, va, je suis une mère infortunée , il faut que je me venge , car qui ne se venge PAS NE SE SANCTIFIE PAS ! . . . Va , va , va ! ! ! '
Le coursier noir bondit et s'élance comme une flèche ; il franchit les plaines et les collines, traverse les fleuves, gravit les rochers; rien n'entrave sa course! Les échos des montagnes résonnent sous ses pas précipités comme si les escadrons d'une armée s'agitaient pour le combat. Sa bouche rejette des flots d'écume , ses narines fument, son œil sanglant laisse échapper des éclairs , son poitrail ruisselle de sueur ; mais c'est la vengeance qu'il emporte, et la vengeance ne doit s'arrêter qu'en présence de sa victime ; et il court , il court comme la voix de Dieu !
Ils sont arrivés dans une plaine immense, à l'horizon et partout c'est toujours la plaine. Le ciel est en feu vers
* C'est la devise sacrée des Morlaqiies , des Dalmates , des Monténégrins et des Albanais. Ils gardent la chemise ensanglantée de celui qui a été assassiné : les mères la montrent chaque jour à leurs fils, à leurs frères, à leurs neveux, qui finissent par tuer le meurtrier. La vengeance est salisl'ailp , et l'amitié renaît dans les deux familles...
Voy. SankoKXch ; le roi/, pitt. de Cassas en Dalmotie.
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l'Occident, le tonnerre roule et bruit dans les nuages sillonnés par d'ardens éclairs! Quelle nuit ! — Un tourbillon roule avec fureur sur lui-même, soulevant une nuée de sable au milieu de laquelle crie et se débat une feuille de sophore. — Veux-tu me suivre? s'écrie le tourbillon en répondant à Marka qui lui demande à quelle heure a passé le Timariote ; je te guiderai vers le fugitif et tu retrouveras la joie. — Non , dit Marka , tu ressembles à l'homme méchant qui traverse la vie en brisant la tige de chaque fleur splendide qu'il voit épanouie; il s'arrête à chaque pas s'il y a du mal à faire. N'est-ce pas ton image ? Si tu trouves un arbuste par la plaine , tu vas le déraciner ; tu flétriras les nioissons du triste laboureur, et jetteras à terre ses plus beaux fruits , son espérance dernière, et pour cela tu retarderas ma course ! Laisse-moi, tournoie ; j'irai plus vite car ia vengeance m'a prêté ses ailes!
— Orgueilleuse qui veux parcourir l'espace plus rapidement que les tourbillons ! je te laisserai dans ce désert au milieu d'un impénétrable rempart de sable et je déroberai le Timariote à tes coups. Marche, orgueilleuse, marche !... — Et il soulève une tempête : des masses de poussière couvrent la plaine ; on entend des sifflemens ; les branchages des caroubiers et des térébinthes cra-
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quent, se brisent et gémissent; leurs innombrables feuilles sont enlevées et se mêlent aux grains de sable ; la tempête de la terre répond à la tempête du ciel : c'est un choc de géans! — Marche, orgueilleiise, marche! s'écrie encore le tourbillon; et, redoublant de furie, il essaie d'envelopper le coursier noir et d'étouffer sous ses baisers terribles la Dalmatina qui invoque la vengeance et secoue d'instant en instant sa longue et épaisse chevelure tout imprégnée de sable...
Elle sent qu'elle succombe; le géant rassemble toute sa puissance pour l'accabler. Tel un habile général d'armée jelte au milieu de la mêlée sanglante une phalange invincible qui n'a point encore fatigué ses forces, afin qu'elle décide du sort de la bataille. Mais la plaine va finir; voilà des chênes centenaires, voici des pins aux longs rameaux inclinés .-courage, courage, beau coursier noir, voici une forêt ! Le tourbillon s'y précipite et l'agite avec un bruit terrible, comme si de nouveau les pluies diluviennes allaient submerger la terre. Dans sa colère, il abat tout ce qui lui résiste; mais à chaque pas qu'il fait les obstacles redoublent, sa trombe s'affaiblit, etMarka, qui respire enfin, presse Its flancs de son coursier qui vole comnie l'hirondelle : bientôt les arbies résistent et le
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monstre, tout en lambeaux , tout morcelé , tombe vaincu et redevient néant !
Va , coursier noir, va ! tu es brave comme un guerrier de la France qui n'a pas de rivaux en courage ! L'adversité ne triomphe que des âmes faibles et tremblantes ; elle cède aux esprits supérieurs... Marche, marche! — Tu franchiras les montagnes arides aux sentiers hérissés, triste image de la vie ; mais au delà de ces montagnes tu trouveras le fleuve sacré , les vallées admirables, les ombrages embaumés, les fleurs resplendissantes et la mer azurée de Syrie; c'est là qu'est le ciel : va, va, beau coursier noir, toi que rien n'arrête , symbole frappant des passions de tous les grands cœurs ! va , va !
La nuit s'est enfuie avec son manteau sombre ; les obscures ténèbres se sont dispersées , le crépuscule aux douces lueurs commence à poindre , le soleil aux rayons de feu et d'or va sortir du sein de l'Orient ; mais il reste encore une nuée jaune et rouge qui plane dans l'immensité ; l'éclair brille toujours et le tonnerre promène ses sons effrayans du sud au septentrion. Marka et son coursier sont brisés par la fatigue ; ils arrivent au sommet
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d'une haute montagne, la reine de cette contrée ; elle la domine comme l'Etna, cet empereur des volcans, domine et menace toute la poétique Sicile. Le regard profond de Marka plonge sur l'immensité des plaines et des vallées ; elle s'arrête et cherche... Au bout de l'horizon, à des distances infinies, l'œil de la Dalmate découvre un point blanc sous un rayon de soleil; elle pousse un cri sauvage que répètent mille fois les échos des profondes cavernes, et de nouveau elle recommence cette course plus rapide que les tourbillons et les avalanches. — Elle a vu flotter le manteau du Timariole; et quel autre œil que celui d'une mère verrait au delà des abîmes!...
— Va, va, mon beau coursier, tes nobles flancs sont ensanglantés; mais après la peine viendront les joies: j'étancherai le sang de tes blessures , je te servirai en esclave. Cours, cours; voici une troupe de cavales indomptées... cours, cours, bientôt finiront tes fatigues! — Femme, s'écrient les cavales, viens avec nous, tu traverseras les rivières et les lacs avec la vitesse de l'oiseau des orages : jamais aucun mortel n'a souillé notre crinière ; ton coursier va mourir, femme, vens avec nous. — 3Iun coursier est plus noble que Borak la belle cavale de Mahomet ; il a devancé les torrens, les vents déchaînés et le
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feu des météores : que peuvent de pauvres cavales en présence de mon coursier noir? — Et Marka flatte sa crinière, essuie son poitrail et presse ses flancs humides. — Les cavales s'élancent comme l'oura^jan; elles dévorent l'espace , elles disputent fièrement la victoire, mais c'est en vain : le coursier noir frappe la terre avec violence et dépasse les audacieuses cavales qui tombent mourantes sur les angles des rochers !
— Va , va , mon noble coursier, voici le Timariote ! voilà celui qui a ravi l'honneur de ma maison ! voilà le Timariote ! Je plongerai sept fois mon khandjar dans son cœur et je te ferai boire son sang. Va, va, mon noble coursier, voici le Timariote!... Je vois flotter au vent sa robe blanche et la chevelure de ma fille qui n'avait point de rivale en beauté. Gomme il court le lâche, c'est la peur qui l'entraîne! Va, va, mon vigoureux coursier, il ne tardera pas à mourir et tu boiras son sang! Encore une vallée à franchir, une plaine à traverser, une montagne à gravir, puis après c'est la mer, c'est la mer ! ! !
— Rassemble toute ton audace , que les pieds fassent jailHr des myriades d'étincelles de ces amas de pierres ;
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nous passerons en un instant celle gorge ténëhreiise comme si les anges nous prêtaient leurs longues ailes. Ne comprends-tu pas qu'il faut que tu partages ma vengeance ; le Timariole a une cavale du désert, elle semble le braver autant que son maître m'a accablée d'outrages. La cavale et le guerrier doivent mourir, songe à la victoire! Jusqu'alors tu as devancé les ondes furieuses, le souffle du tourbillon, les cavales indomptées ; tu ne peux te laisser vaincre par une chétive cavale que l'homme a maîtrisée. Allons cours, cours plus vite !...
— Voici la fin des montagnes ! voici la plaine découverte ! voici la mer et le soleil ! ! ! Va, rien ne peut désormais protéger la fuite du Timariote ! nous allons l'atteindre ! — Et le pauvre coursier, haletant, épuisé , redouble d'efforts sous la main qui le harcèle sans cesse : il va comme la pensée ; et le Timariote, qui a regardé en arrière en entendant celte clameur effrayante, a reconnu la Marka, et pressant plus étroitement sur son sein la jeune fille il pousse sa cavale dans un détroit afinde gagner l'autre plage.