‹ Un ange déchu (volume 2)Chapitre 1 sur 11 · Un ange déchu · texte numérisé non relu

Un ange déchu

Saintrie n'avait point de larmes pour le nouveau malheur qui venait de la frapper; son cœur, comme desséche par tant de douleurs et d'humiliations successives, ne pouvait plus s'attendrir sur quoi que ce fût. Elle avait bu le calice

d'amertume jusqu'à la dernière goutte; elle avait vu s'éteindre ses illusions comme uji flambeau sur lequel un vent âpre a passé; sa dernière espérance avait fait place à ce courage du désespoir qui soutint autrefois tant de femmes belles et pures jusqu'au haut des marches sanglantesde l'échafaud. L'isolement le plus complet, le plus affreux l'entourait. De quel côté qu'elle portât ses regards ou dirigeât ses pas, elle se voyait aussi abandonnée que dans le désert le plus aride. Où trouverait-elle un abri pour reposer sa tète? une main amie pour étreindre sa main défaillante? Hélas! elle n'apercevait partout que des portes fermées, que des cœurs inflexibles. Jamais, dans la doiice uiollesse de ses jouis heureux, elle n'avait pressenti une situation aussi misérable qu'était la sienne : exposée pauvre et sans défense à la rigueur de son

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sort, combien sa frêle et chétive existence allait être en butte au soufïle cruel de l'aquilon ! Que de sombres nuages amoncelés sur sa tête, et sous ses pas que de ronces et d'épines où il lui faudrait laisser un lambeau palpitant de sa chair 1 Que d'écueils à affronter, que de maux à subir, avant d'arriver au terme de sa course ! La pauvre enfant reculait épouvantée devant un avenir si sombre et si terrible.

Maisparmi toutes ces souffrances, celle qui lui paraissait la plus incisive, la plus insupportable , c'était de voir Georges , qu'elle avait aimé d'un amour si tendre dès ses plus jeunes années, la chasser d'une maison où ils avaient été élevés ensemble comme deux enfants de la même mère, et choisir, pour exécuter cette indigne mission, une femme à l'œil

de lynx, à la voix perfide, qui n'était venue sonder ses blessures que pour les envenimer; une femme qui semblait attachée à sa vie comme un génie malfaisant, qui avait écrasé d'un pied barbare toutes les fleurs épanouies sur son chemin, et flétri pour toujours ses moindres espérances. Il y a des êtres dont l'influence est pernicieuse pour quiconque les approche, qui vous enlèvent jusqu'aux joies les plus saintes, qui, semblables à l'incendie, ne laissent autour de vous que des ruines et des cendres :

c'est la fatalité, c'est quelque chose de plus affreux et de plus redoutable encore , c'est un souffle empoisonné qui vous allanguit et vous sèche comme l'herbe fanée.

Tourmentée par le désir de quitter au plus tôt un lieu où elle ne pouvait plus

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rester sans chagrin et sans humiliation , Saintrie se mit à songer sérieusement au parti qu'elle avait à prendre ; elle compta ce qui lui restait encore de parents, et se demanda auxquels elle s'adresserait avec le plus d'espoir de réussite ; mais, hélas! dans un siècle de calcul et d'égoisme comme le nôtre, qui voudrait se charger d'elle , malheureuse orpheline , sans fortune et sans avenir? Qui serait assez généreux, assez charitable pour offrir un coin de son manteau à la pauvre fille délaissée ?

C'est quand nous sommes obligés d'envisager nos ressources que nous les trouyons vaines, c'est lorsque nous avons besoin d'amis que nous n'en connaissons plus. L'esprit n'erre alors que sur des plages inhospitalières , la pauvreté n'aperçoit partout que la proscription.

Saintrie , sans argent , sentit qu'elle ne pouvait être qu'onéreuse pour ceux qui la recevraient , du moins jusqu'à ce qu'elle eût trouvé les moyens de suffire à ses modestes besoins.

Cependant son père avait été riche aussi , il avait fait beaucoup de bien à toute sa famille; mais la reconnaissance est-elle un sentiment durable? le souvenir d'un bienfait reçu s'étend-il jusqu'à la seconde générationPRetenez bien la fortune si vous voulez qu'on ne «vous oublie pas , car si jamais elle vous abandonne, sauf quelques exceptions bien rares , vous verrez s'enfuir avec elle vos plus proches parents et vos meilleurs amis.

Possesseur autrefois d'immenses capitaux, M. Hervey avait vu brûler à ses

pieds tout l'encens dont on enivre l'homme opulent. Chaque jour alors il comptait autour de sa table de nombreux convives, qui tous l'assuraient de leur dévouement le plus absolu ; mais quand vint le moment de l'épreuve, quand de malheureuses spéculations lui eurent tout enlevé, il promena autour de lui ses regards attristés et ne vit plus rien; ses amis avaient disparu , ses salles étaient vides, son diner solitaire, et lorsqu'il partit pour la Havane, afin de tenter de nouveau la fortune, il n'eut pour consolateur, pour soutien , que la pauvre madame Hervey, qui l'accompagna jusqu'au port où il devait s'embarquer. Là il donna un dernier baiser d'adieu à sa jeune femme , et sa bénédiction à son unique enfant; puis il vit s'éloigner le rivage, où il les laissait peut-être pour longtemps; son triste

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cœur étouffa le mot toujours ! Il voguait vers des contrées si lointaines, sur une mer si orageuse; tant d'incertitudes et de hasards devaient ballotter sa vie, qu'il ne pouvait envisager l'avenir d'un œil assuré. Il n'avait plus l'intrépidité de l'homme qui commence sa carrière et qu'aucun revers n'a encore arrêté. Le souvenir de ses désastres le remplissait de doute et de méfiance. Néanmoins l'image des êtres chéris qu'il laissait en France venait s'offrir, mélancolique et douce, au milieu de ses méditations : il les voyait comme deux fragiles arbustes qui avaient besoin de tous ses soins, et un peu de verdeur et d'énergie renaissaient dans son âme.

Enfin , après une assez heureuse traversée, il mit le pied sur ce sol où résir dait tout son espoir, où il devait se créer

une nouvelle existence; mais affaibli par tant de secousses violentes, nullement fait à ce climat brûlant et destructeur , il ne tarda pas à être atteint par la fièvre jaune , qui régnait alors à la Havane.

Un missionnaire , le seul Européen qui vînt le visiter, fut chargé par lui, dans le cas où il aurait le malheur de succomber, d'envoyer à madame Hervey, et ses derniers adieuLx, et la nouvelle de sa mort.

La lettre de ce missionnaire, qui remplissait les mourantes volontés de son père, fut le seul héritage que Saintrie reçut de sa famille , et bien des fois depuis ses yeux s'arrêtèrent sur ces lignes, qui contenaient aussi pour elle un tendre souvenir.

Madame Hervey, habituée à une vie luxueuse, à toutes les distractions et les jouissances que procure la fortune, neput supporter les privations et l'abandon de la pauvreté. La mort prématurée de son mari, en lui arrachant sa dernière espérance, acheva de l'enlever de ce monde, où elle languissait depuis la perte de son opulence. Il faut tant de force d'àme, tant d'élévation de pensée, tant de ressource en soi-même pour se mettre au-dessus d'une fâcheuse position , surtout quand on en a connu une meilleure, quand on est encore attaché à cette société qui vous fuit , en vous jetant son regard d'indifférence ou de dédain ! Il faut avoir quelque chose de plus que le vulgaire, pour pouvoir envisager de sang-froid la sottise et la bassesse humaines lorsqu'elles se montrentàvous sans déguisement et sans pudeur.La pauvremadame Hervey, malheu-

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reiisement trop faible pour faire tête à l'orage, se plia sans opposition sousles coups qui l'accablaient, regrettant plus qu'elle ne méprisait ce qu'elle avait perdu, aggravant ses souffrances par le souvenir de ses jours de bonheur et de molle insouciance. Comme une àme égarée de sa sphère, elle errait morne et désespérée, appelant les douces brises qui avaient caressé le sommeil de son enfance, les beaux rêves d'amour qui avaient bercé sa jeunesse, les frais ombrages sous lesquels elle s'était reposée, les brillantes perspectives que ses regards avaient contemplées, et ces amis , ces perfides amis qui l'avaient délaissée ; mais ses soupirs et ses plaintes se perdaient dans le vague de l'air, et l'écho seul répondait à sa voix gémissante.

Un jour cette voix malheureuse cessa

de se faire entendre, et personne ne s'en aperçut.

Saintrie, trop jeune pour comprendre la perte qu'elle venait de faire, et tendrement recueillie par madame Darquency, oublia qu'elle avait eu une autre mère que cette sœur de madame Hervey, et jamais un mauvais procédé , jamais un manque de tendresse de la part de sa tante ne le rappela à sa mémoire : ainsi l'infortunée jeune femme n'eut seulement pas dans le cœur de sa fille un temple élevé au souvenir de sa courte vie et de ses malheurs.

A cette heure cependant Saintrie la rappelait des froides demeures où elle dormait depuis longtemps, où la mort et l'oubli l'avaient deux fois ensevelie; car elle se rattachait avec désespoir à

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tous les liens fragiles que la main de la fatalité avait trop tôt brisés.

— O ma mère 1 disait-elle en élevant vers le ciel un regard plein d'une sombre exaltation: c'est aujourd'hui que je recueille l'héritage que tu m'as laissé, que je vais cheminer dans le sentier pierreux où tes pieds délicats se sont tant de fois meurtris, où ton sang innocent et pur a coulé; sur cette terre maudite que tu as vainement arrosée dé tes pleurs quand elle ne voulait plus rien produire pour toi! Ombres chéries et vénérées de mon père et de ma mère, soutenez-moi dans ce triste voyage , assurez mes pas débiles, rafraîchissez mon front brûlant du battement de vos ailes; ne m'abandonnez pas dans ce long et douloureux exil , mais , du haut des cieux que vous habitez, étendez sur moi

votre sainte protection ; guidez - moi , accompagnez-moi. Puissent les yeux de mon âme vous découvrir dans l'air qui m'environne, et faire cesser ainsi l'isolement qui me terrifie!

Après cette prière mentale, ces élans d'un cœur dans lequel tout était refoulé, comprimé par l'absence d'une tendre affection, Saintrie reporta sa pensée vers l'embarras qui l'obsédait; il lui restait bien encore quelques proches parents, mais c'étaient de ces parents qu'on ne voit qu'au jour de la prospérité ; ceux-là s'étaient éloignés de la maison Hervey aussitôt que le malheur y était entré, et depuis lors ils n'avaient plus eu de relation avec madame Hervey et sa fille.

Saintrie ne savait comment faire pour leur adresser une demande qui ne seraft probablement pas bien accueillie, et qui

par cela même répugnait à sa fierté.

Cependant, comme d'un autre côté il lui tardait d'en lînir avec son cousin, elle se détermina à solliciter l'appui d'un frère de son père et celui d'une grand'tante qu'elle avait vue quelquefois chez madame Darquency; elle leur écrivit à chacun une lettre simple et touchante, non sans verser beaucoup de larmes, et sans appréhender que le récit succinct qu'elle leur faisait de son malheur ne fût reçu par eux dans une tout autre disposition d'esprit que celle qu'elle leur désirait. L'indifférent qui parcourt d'un œil sec l'écrit tout palpitant de notre douleur et de nos craintives hésitations peut-il comprendre un seul des sentiments qui le firent naître? peut-il sympathiser avec le cœur qui le dicta? dans chaque cri de désespoir qui

nous échappe, voit-il autre chose qu'un pathos visant à l'eÊfet , et dont il a peine à digérer l'ennui ?

Saintrie attendit avec une anxiété fébrile le résultat de ses missives ; résultat bien important pour elle, puisqu'il devait décider de sa destinée future.

La réponse de sa grand' tan te arriva la première ; elle ne contenait que quelques phrases laconiques qui motivaient un refus formel : la vieille femme écrivait qu'à son âge elle avait besoin de ri&pos , et ne pouvait se charger de la tutelle d'une jeune fille élevée dans toute la dissipation du monde et les travers de la mode; que d'ailleurs elle ne comprenait rien à la manière dont les choses se passaient actuellement, et que la licence effrénée que le siècle avait apportée dans

les mœurs, pourrait faire paraître ses principes sévères, outrés peut-être à une jeune personne qui n'avait aucune idée d'une éducation d'autrefois , et qui avait sucé avec le lait le germe contagieux de la démoralisation sociale.

Vint ensuite la lettre de l'oncle, qui ren fermait aussi un fi^oid et décourageant

% refus; il prenait pour prétexte sa nombreuse famille, son peu de fortune, l'impossibilité où il était d'admettre une personne de plus dans son intérieur, et les privations journalières qu'il était obligé de s'imposer pour élever convenablement ses enfants; du reste, il souhaitait à Saintrie tout le bonheur et la prospé-

^ rite qu elle méritait , l'assurant qu'elle pouvait compter sur lui dans tout autre occasion , déplorant pour elle la perte de madame Darquency,etespérantqu'elle

trouverait un jour une protection aussi douce et aussi agréable qu'avait été la sienne.

Saintrie ne sut s'ily avait une allusion cachée sous cette dernière phrase, ou plutôt ne chercha pas à l'approfondir.

Abattue par cette tentative sans succès, elle vit ses craintes bien près de se réaliser; la profonde douleur dans laquelle elle était plongée rendait ses bras si pesants et si énervés , son corps si faible et si allangui , ses yeux si ternes et si inappliqués , qu'elle se jugea incapable de s'adonner à un travail quelconque pour sortir de cette affreuse position: elle enviait le terrier du renard, la tanière de l'ours, l'antre du lion , tous ces abris que la nature donne aux animaux, et qu'elle ne pouvait , elle, obtenir de la

pitié de ses semblables. Ne sachant à qui s'adresser, se voyant plus à plaindre que le mendiant qui parcourt les rues en implorant la charité des passants, elle se jeta, désespérée, sur le carreau de sa chambre et voulait y mourir. De longs sanglots sortaient péniblement de sa poitrine, ses mains, tordues par la contraction de ses nerfs, s'accrochaient avec violence à sa chevelure ; jamais elle ne s'était laissée aller à un tel excès de découragement. La voix de la religion ne parlait plus à son cœur; tout lui avait manqué, elle ne croyait plus à rien. Le plus sombre, le plus farouche désespoir avait envahi les profondeurs de son âme : comme une épée flamboyante, il y portait le ravage et la terreur; il entraînait Saintrie dans le doute, l'insurrection et la révolte. Toutes les vertus qu'elle avait vénérées dès son enfance, lui apparais-

saient vaines et chimériques ; elle se demandait où on les trouvait, dans quels cœurs elles s'étaient réfugiées; elle n'en avait pas rencontré un seul dans lequel elles fussent renfermées comme dans un vase sacré. Humanité , disait-elle avec égarement , enseignemoi où sont ceux qui professent tes saintes doctrines; montre-moi le temple où sont tes lévites; l'égoïsme l'a-t-il démoli pierre à pierre? Ceux qui le desservaient se sont-ils trouvés ensevelis sous ses décombres? Tu n'es plus un lien qui doit unir tous les mortels , mais un mot vide et creux comme le néant. Ah 1 qu'aije fait pour éprouver un châtiment si rude? Où sont mes ciimes pour être rejetée comme un être malfaisant? Quel tort ai-je causé à cette société qui me l'enie et me repousse avec tant de mépris ? Les malédictions du ciel et de la

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terre sont tombées sur moi. Eh bien !

qu'elles fassent que Je ne sois plus relevée de cet endroit que pour aller dormir auprès de ceux qui ne sont plus. Que la terre s'ouvre pour recevoir un corps succombant de fatigue au seuil de la vie , forcé de demander merci dès l'aube du jour, avant que son temps d'épreuve et de labeur soit accompli, avant qu'il ait rempli les décrets de la nature. Il y a des existences d'un jour qui sont trop longues, des douleurs trop pesantes pour les cœurs qu'elles oppriment; à ceux-là la mort est un bienfait, elle est leur refuge, Fange de paix qui leur ouvre les portes du repos. Sombre divinité, que tant de voix brisées par les sanglots ont invoquée, je t'implore aussi du fond de l'abîme où je suis tombée, je t'appelle comme le captif appelle l'ami qui doit briser ses fers , le rendre à la liberté, à

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une vie nouvelle : viens, je te considérerai sans pâlir, mes mains te sentiront sans trembler ; j'aspirerai ton souffle sans crainte et sans terreur ; je me verrai décroître et éteindre sans qu'un soupir de regret s'échappe de mes lèvres : il n'y a que la lenteur que je redoute.

Saintrie retomba exténuée sur le carreau où elle gisait; elle se couvrit les yeux de ses mains comme pour s'épargner la vue des spectres hideux qui l'environnaient; mais dans ce moment, le souffle de Dieu passa sur elle et bientôt elle se releva , non pas seulement calme, mais entièrement résignée : la cohorte infernale avait disparu; son cœur, dégagé des sinistres pensées qui l'oppressaient, réfléchissait de nouveau les clartés du ciel ; ses joues colorées par l'espérance, son r<;gaid humide de douces

larmes, lui donnaient l'air d'un ange repentant et reconcilié. Sa voix tendre et harmonieuse s'éleva avec amour vers son divin Créateur; elle s'accusa humblement de sa rébellion : — 0 mon Dieu, dit-elle, vous qui avez souffert le martyre poumons, qui nous avez rachetés au prix de votre sang, qui avez supporté dans cette affreuse nuit du mont des Oliviers toutes les nfisères attachées à la triste condition de l'homme; exemple divin de dévouement, de patience et de résignation, combien je dois vous paraître faible et coupable! Ah ! je vous en supplie, pardonnez-moi, descendez dans mon àme, donnez-moi un peu de cette vertu qui étonna les hommes; faites qu'au lieu de me révolter contre les pierres qu'on me jette de tous côtés, je puisse marcher dans ma voie douloureuse avec persévérance et courage.

L'être qui vous fuit n'est rien ; celui que vous soutenez est fort et puissant, il brave la tempête , et regarde d'un œil ferme la nue qui s'entrouvre pour le consumer. Vous êtes la consolation et l'espoir de l'opprimé , l'appui de l'orphelin ; vous les abritez sous vos ailes divines comme l'oiseau fait pour ses petits; vous leur rendez le froid moins rude et la faim mofts cruelle, leurs pleurs moins amers, leurs regrets moins déchirants, et les mépris du monde moins sensibles. Votre influence est bonne et fortifiante pour celui qui la cherche; elle s'insinue dans 1 ame débile et lui redonne sa vigueur première. 0 Dieu, relevez la mienne de l'état d'abjection où le désespoir Ta précipitée; faites qu'elle n'ait plus au sein de la douleur que des élans de paix et {l'amour, qu'elle bénisse toutes les afflictions qui lui se-

ront envoyées , qu'elle ne soit plus flottante et variable comme les choses de ce monde, mais qu'elle se ressente d'avance de l'éternel séjour qu'elle doit habiter; qu'elle se sanctifie par les épreuves qui la déchirent, et non pas qu'elle se perde par le doute et le blasphème. Purifiez mes lèvres comme celles d'Isaïe , qu'elles ne s'ouvrent jamais que pour chanter vos louanges.

Comme aux jours de son enfance , Saintrie se sentit pénétrée d'une sainte ferveur; elle semblait par son regard, où brillait un éclat céleste, par son attitude pleine d'onction , prête à s'élever au-dessus de cette terre de deuil et de souffrances.

Les êtres richement organisés ont une sensibilité si exquise, que le moindre

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contact les blesse ou les exalte. Dans cet élan d'enthousiasme religieux, Saintrie était si pénétrée de ce quelle disait, qu'elle en était émue tet tremblante comme si elle eût attendu les oracles de Dieu. Ah! sans doute, si son àme eût brisé dans cet instant ses liens terrestres, elle eût été prendre place parmi les élus, et son jeune front se fût pour toujours couronné des roses de l'Eden; mais, redescendue dans la vie positive, où nous sommes sans cesse ramenés malgré la tendance plus ou moins prononcée que fait notre imagination pour nous en éloigner, Saintrie se ressouvint par hasard d'une vieille cousine qu'elle avait encore à Amboise, et, quoiqu'elle ne fondât pas grand espoir sur elle , néanmoins elle lui envoya aussi sa supplique , laissant à la Providence le soin de lui l'aire obtenir une réponse favorable.

TRISTE PEASPECTITE»

Mademoiselle Lavigne ne fit pas attendre longtemps à Saintrie le résultat de sa décision ; elle lui apprit dans une lettre très-longue et très-dëtaillée quelles étaient ses dispositions à son égard :

«Ma chère enfant, lui disait -elle, « après lui avoir parlé de l'impression

» que lui avait causée la mort de madame » Darquency , je souscris très-volontiers » à la demande que vous me faites de » venir demeurer avec moi. Je conçois » tout ce que votre position a d'alfli- » géant. Si votre père eût prévu que » vous seriez un jour sans asile et sans >» pain , je pense qu'il eût été plus éco- » nome et plus prudent; s'il n'avait » point gaspillé avec tant d'insouciance )) qu'il s'est plu à le faire le bien que » Dieu lui avait donné, si sa table eût » été moins garnie de parasites, sa mai- » son moins somptueuse , il vous eût » laissée dans une belle position ; mais » il est dit que les enfants payerontpour » les fautes de leurs parents , et vous en » êtes malheureusement la preuve, car » de tout ce beau désordre vous n'avez » recueilli que la misère. Considérez » combien des goûts simples, une vie ré-

D'ILLUSION. :î?.

» glée, sont bénis par le Seigneur, puis- » que moi, n'ayant eu que fort peu de » bien , je puis vous offrir aujourd'hui » la protection que vous réclamez. Je w dois toutefois vous prévenir que vous » ne trouverez pas ici les distractions » et les frivoles plaisirs dont vous avez » joui chez votre tante; mais la nécessité » vous a sûrement appris à vous confor- » mer à tout, à devenir simple avec les » simples. Ne vous figurez cependant w pas que je mène une existence maus- » sade et ennuyeuse : j'habite une mai- » son propre et commode; mon jardin , » tout rempli d'arbres fruitiers , est des » plus agréables; ma société est peu » nombreuse , mais bien choisie , c'est » pour ainsi dire l'élite de la ville; je re- » cois souvent la visite de notre bon » pasteur, homme aimable et éclairé.

» J'ai encore près de moi deux favoris

Jl. 3

3i4 DEUX ANNÉES

» pleins de gentillesse et d'intelligence ; » Zébrine est la grâce personnifiée, ja- » mais on ne vit de mouvements plus Tf souples et plus rapides que les siens , » jamais il n'exista de chatte meilleure » et plus malicieuse qu'elle ; Pyrame, au » contraire, est souvent grave et pensif, )) ses gaietés passent comme l'éclair : issu » d'une race d'épagneuls devenue fart » rare, il descend en droite ligne du w chien de madame la duchesse de Choi- » seul , aussi a-t-il un air digne qui lui M est tout personnel et qui lui sied à » ravir; pour compléter mon intérieur, » j'ai une servante alerte et vigilante, un » vrai trésor, que je conserve depuis )) trente ans. Vous voyez, ma pauvre » Saintrie, que vous pouviez tomber » beaucoup plus mal que chez moi; vo- » tre repos ne sera troublé ici ni par les » bals, ni par les veilles, ni votre este-

B'ILLUSI^ÔN. ta

>) mac surchargé de mets préparés avec » ce raffinement perfide qui excite en » nous un appétit factice. Notre vie, » toute frugale, toute naturelle, nous » rapproche des mœurs des anciens pa- » triarches : c'est celle que Dieu assigna » à l'homme en le plaçant dans ce mon- » de; il a fallu la dépravation de goût ,- » la mollesse énervante de bien des siè- » clés pour la changer au point où elle » l'est. Généralement nous nous levons » tous les jours aux premiers chants du » coq, et nous nous couchons aux der- » nièrcs lueurs du soleil : c'est ainsi » qu'on s'entretient le corps sain et vi- » goureux. J'espère que vous ne pourrez » que gagner à ce régime si salutaire. )) Pour ce qui est des occupations, vous » me seconderez dans bien des circon- » stances; par exemple, quand je ferai » faire la lessive , vous irez à la rivière

« voir comment tout cela se passe, sur- » veiller les laveuses , gourmander les » plus musardes, puis aider à étendre le » linge , à le plier, à le serrer; vous sa- » vez bien aussi faire quelques petits » ouvrages, raccommoder des bas, mon- » ter un bonnet, faire de la tapisserie , » broder , festonner ; vous pensez , ma » chère enfant , que vous devez vous » rendre un peu utile ; cependant je ne » voudrais jamais exiger de vous rien w de servile , ni de fatigant, mais seule- » ment ce que je pourrais faire moi- » même ; votre temps sera sagement dis- » tribué entre le travail , la lecture et la » promenade; vosjeunes yeux voudront » bien me faire la grâce de remplacer » quelquefois les miens, qui ne voient » plus guère, même avec un renfort de » lunettes; mes lectures ne s'étendent » pas au delà du journal d'Indre -et-

» Loire, et de quelques livres de raa pe-

» tite bibliothèque; tous les jours nous

» ferons un tour sur le mail : Pyrame a

» besoin d'exercice ; vous verrez que ce

» mail, quoique moins étendu, peut fort

» bien, dans l'occasion, lutter d'agré-

» ment avec celui dont vous êtes si fiers

» à Tours ; le soir nous jardinerons; mon

» parterre n'a jamais reçu d'autres soins

M que les miens; en automne nous ven-

» dangerons mes treilles , et nous ferons

» avec cette récolte un petit vin pétil-

» lant, fort agréable au goût; c'est celui

» dont je fais usage toute l'année , il suf-

» fit à ma consommation ; au printemps

» je recueille encore sur ces treilles une

» eau très-bonne pour la conservation

» des yeux, ce sont les précieuses larmes

» de la vigne, le collyre le plus naturel

)) et le meilleur que l'on puisse trouver ;

M si vous avez la vue faible, cette eau

M VOUS la fortifiera. Vous voyez, ma » chère amie , que je tire parti de tout, » que ma prévoyance s'étend loin , que )) le jour présent n'est pas tout mon » souci, mais que l'avenir me tient aussi » en éveil; c'est ainsi que j'ai amélioré » mon sort, augmenté mon bien-être; » je n'ai pas jeté mon bien au nez du » premier venu qui me faisait de beaux » discours, et je m'en suis bien trouvée ; » j'ai un instinct qui m'a toujours fait » prendre en horreur les amitiés qui s'a- » chètent et se payent; il eût été à sou- )) haiter pour vous qu'on eût eu cette » pénétration dans votre famille; enfin , » nous naissons plus ou moins bien do- » tés par la nature ; n'a pas l'esprit clair- » voyant qui veut.

» Maintenant, ma chère Saintrie, je w vous attends; votre chambre est prête; » tout ici est disposé à vous recevoir; le

D'ILLUSION. 3d

» jour de votre installation dépend en- » tièrement de vous. Je ne présume pas )) qu'il soit nécessaire que j'aille vous » chercher à Tours; ce serait des frais » de voyage inutiles. Amboise n'est pas » assez loin pour que vous ne puissiez » vous y rendre seule; j'aurai d'ailleurs » la précaution de vous recommander » au voiturier. Ayez quelque bonne vo- » lonté d'être satisfaite du bonheur que » je puis vous donner, cela mettra de » l'harmonie entre nous : on en a be- » soin pour passer sa vie ensemble. Du )) reste, je ne suppose pas que vous ayez » quelque chose à objecter à tout ce » que contient ma lettre. Bonjour, ma » chère petite, recevez mon baiser de » paix et de cordialité, en attendant no- » tre réunion.

» Votre vieille amie et cousine ,

)) Marcelle Lavigne. »

40 DEUX AINNEES

Après avoir étouffé un profond soupir, Saintrie plia cette lettre et la serra dans le corsage de sa robe. Maintenant qu'elle avait un asile assuré, elle s'empressa de faire savoir à Georges qu'elle quitterait sa maison le lendemain ; mais, en mettant l'adresse sur son billet, sa main était si tremblante, qu'elle écrivit le nom de la Biiche d'une manière illisible. Martine s'en étant aperçue, et craignant qu'en jetant ce billet à la poste il ne parvînt pas à son jeune maître, jugea plus prudent de le lui porter ellemême. Elle partit donc sans en rien dire à Saintrie, un peu curieuse d'ailleurs de voir quelle mine Georges faisait chez mademoiselle Dulandel. Elle eut beaucoup de peine à parvenir jusqu'à lui, et la présence d'Edwige arrêta sur les lèvres de Georges toute question au sujet de sa cousine. Il prit le billet , le lut sans

faire aucune réflexion, et dit, pour toute réponse : C'est bon. Néanmoins Martine crut remarquer qu'en prononçant ce mot il avait la voix émue, et paraissait extrêmement triste.

L'excellente fille aurait voulu avoir quelque chose à dire à Saintrie qui pût soulager son cœur navré; mais comme Georges n'avait témoigné aucun intérêt pour elle, elle prit le parti de lui cacher la démarche qu'elle venait de faire sans son approbation.

Le lendemain, dés l'aurore, Saintrie fit ses tristes apprêts de départ. Elle rassembla le léger bagage qui formait toute sa richesse, et n'oublia pas sa petite bibliothèque, composée de deux tablettes d'acajou , suspendues aux murs de sa cliambre par des torsades vertes. Les li-

4i DEUX ANNÉES

vres qui couvraient ces tablettes étaient peu nombreux ; mais quel trésor intellectuel 1 quelle mine féconde et inépuisable ! que de baume pour les blessures de l'âme 1 que de saints ravissements , que de chastes amours renfermaient ces quelques volumes! On voyait tout le respect, toute l'admiration que Saintrie avait pour chacun d'eux à la manière dont elle les plaçait dans son sac de voyage : c'étaient ses amis, les seuls qui lui restassent fidèles dans son infortune. C'est surtout par les âmes exceptionnelles, par les êtres jetés en dehors de la vie du monde, que les ouvrages créés par le génie sont véritablement goûtés et appréciés; la vénération qu'ils ont pour eux est un culte, une passion ; ces livres, chéris comme les dieux lares des anciens, les accompagnent dans leur vie errante; ils ôtent à leur solitude son si-

lence de mort : c'est une voix amie et sublime qui fait entendre ses poétiques accents au sein de la tristesse et de la souffrance. En effet, quand tout nous délaisse, ils sont là, toujours beaux, toujours jeunes, toujours prêts à répandre sur nous leurs torrents d'éloquence ; compagnons assidus de nos veilles, ils nous font oublier l'heure , le monde matériel , les soucis qui nous dévorent.

Quel est celui qui , supportant avec peine le poids de l'existence , ne s'est point senti ranimé à la lecture de belles et touchantes pages ? 0 grands poètes , ô divins auteurs, cette portion de l'humanité exilée des joies du monde devrait vous élever des autels ! mais son bras enchaîné est sans puissance, elle ne peut que vous adorer silencieusement.

Les Evangiles , l'Imitation , les œuvres

de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de Lamartine composaient à peu prés toute la fortune littéraire de Saintrie. Contente de cette possession , elle fondait sur elle, pour ses jours d'épreuve , un bien consolant espoir.

Quand ses apprêts de voyage furent terminés , elle s'appesantit davantage sur la douleur qu'elle ressentaitde s'éloigner d'un lieu si cher à son cœur par tant de déchirants souvenirs. Plus le temps avançait, plus l'aiguille faisait de chemin sur le cadran de la pendule , et plus elle sentait son courage décroître et ses forces défaillir. Elle laissait dans cet ancien sanctuaire de son bonheur toute une vie d'affection, de joies douces, d'heures fortunées, et aussi de tendres et tristes regrets qui devaient pour toujours alimenter son àme;mais, plus ici qu'ail-

leurs , elle pouvait se faire illusion , redorer ses jours à la lueur du passé; revivre avec l'objet perdu de son amour; c'est une apparition qui ne saurait avoir lieu que dans l'endroit qu'on habita avec lui ; la mémoire vous le rend présent partout , les doux entretiens qu'on eut ensemble , les tendres caresses qu'on en reçut , semblent avoir laissé leur empreinte sur tout ce qui en fut témoin.

Dans ces retours vers un temps évanoui, dans ces élans d'une âme veuve de son bonheur, l'être regretté reçoit une seconde vie : il est présent à vos yeux , vous revoyez son attitude, l'expression de son visage, son doux regard abaissé vers vous avec tendresse; en un mot, il vous apparaît dans toute sa puissance, avec tout ce qui vous charma en lui , tout ce qui vous le fit aimer; mais comme celle d'un léger fantôme, sa trace

insaisissable n'est que sur les tapis que foulèrent ses pieds mortels; son corps, vaporeux comme les globules de l'air, ne se posequedansles fauteuils où vous lévites plein de vie ; il n'erre pour vous que dans l'espace qu'occupa son corps matériel :

aussi Saintrie , en s'éloignant de ces lieux, ressentait-elle de nouveau toute la douleur que lui avait causée la perte de madame Darquency; elle se traîna encore une fois à travers ces appartements qu'elle allait quitter pour toujours, et arriva à demi morte à celui de sa tante. Là ses forces l'abandonnèrent tout à fait, elle ne put plus se soutenir, ses jambes treml)lantes s'affaissèrent, elle tomba agenouillée sur le tapis.

Ses yeux errants s'étant fixés sur le portrait de madame Darquency, elle le contempla quelque temps dans un morne

silence; puis, levant ses mains jointes vers cette peinture qui lui rappelait tout à la fois de si chers et de si déchirants souvenirs •

— 0 ma raére, dit-elle, sais-tu ce que ta fille a souffert depuis que ta généreuse protection lui a été enlevée ? Combien la vie lui a été amére? A quel affreux abandon elle est réduite? Sais- tu que, chassée comme une vile mendiante , elle quitte cet hôtel où ta bonté inépuisable accueillit son enfance et lui prodigua tant de soins et d'amour? La vois-tu jetée dans le gouffre du monde, privée d'appui , en butte à toutes les injures du sort? T"est-il permis du séjour des bienheureux de contempler ses larmes, d'être témoin de sa douleur 1 Ah! non sans doute, ce serait un bien cruel pouvoir que celui qui , du sein des félicités

célestes , te ferait pénétrer à travers les vapeurs grossières de la terre. Reste, ah! reste dans ce lieu de paix et de gloire que tu habites , ne viens point humecter tes paupières de la rosée de nos pleurs, ne quittes point l'harmonie des harpes divines pour entendre les cris discordants de nos souffrances! Image charmante de tout ce qui me fut cher icibas , souvenir frappant de tous mes regrets, reçois mes tristes adieux. Portrait chéri que je ne puis emporter dans mon exil, que ton sourire, qui me rappelle tant de joies perdues , soit encore pour moi d'un favorable augure , qu'il répande dans mon âme, comme le fît tant de fois celui de l'être que tu représentes, la satisfaction la plus pure : puisse-t-il , trompant un moment ma douleur, engourdir l'affreux tourment qui me dévore !

Après cette pieuse invocation, Saintric se releva et sortit de la chambre de sa tante un peu plus calme que lorsqu'elle y était entrée. Un sentiment instinctif, mais qu'elle craignait de s'avouer encore à elle-même , dirigea ses pas vers celle de Georges. Il est vrai que cette pièce donnait sur le palier de l'escalier, et que Saintrie , pour justifier à ses propres yeux cette dernière manifestation d'un amour qu'elle devait éteindre , pouvait la considérer comme la sortie la plus proche.

Qui pourrait définir cette prédilection exclusive qui s'empare de notre àme el, nous fait concentrer sur un seul être toutes nos facultés aimantes? Lui seul nous paraît digne d'amour, nous ne distinguons que lui dans la foule; les autres passent et repassent devant nos II. 4

yeux sans jamais attirer notre attention, à peine nous apercevons-nous qu'ils exis^ lent : toujours à la poursuite de celui qui règne sur notre cœur, nous nous enivrons près de lui de toutes les félicités qu il recèle ; pour nous il résume tout le bonheur que Dieu a répandu sur la terre ; aucune magie ne saurait être aussi prestigieuse que la sienne; tous les lieux s'embellissent par sa présence; toute sensation qui émane de lui nous semble adorable; son image ne nous quitte pas, elle est gravée dans notre âme, elle se réfléchit sur tous les objets qui nous environnent; bien plus, lors même que nous ne pouvons obtenir ni joie ni amour de cet être qui nous est si cher, nous nous attachons encore à lui par la souffrance; notre passion, couverte de deuil et noyée de larmes, nous est plus précieuse que les tendres son-

rires, que les jours sans nuages qu'une autre pourrait nous offrir.

C'est ainsi que , toujours sous le joug d'une affection que sa raison blâmait mais ne pouvait détruire, Saintrie avait été attirée vers la chambre habitée par son cousin , par l'irrésistible besoin de s'imprégner encore une fois de son malheureux amour.

A peine venait-elle de poser le pied sur le seuil de la porte , qu'elle aperçut Georges qui s'avançait de son côté; cette rencontre imprévue la bouleversa; elle voulut s'enfuir; Georges ne lui en laissa pas le temps, il la retint par le bras et la supplia de s'asseoir un moment ; mais, ayant refusé de le faiie, Saintrie demeura debout, la main appuyée sur le dos du fauteuil que son cousin lui présentait;

il lui semblait que dans cette attitude elle pouvait mieux maîtriser son émotion.

— Qui a pu vous déterminer , lui demanda Georges^ àvous éloigner si promptement d'ici? où allez-vous? quelle retraite vous êtes-vous choisie? Je crois, Saintrie, que mon attachement pour vous me donne le droit d'en être instruit.

— Je vais à Amboise , chez mademoiselle Lavlgne , répondit Saintrie en détournant la tête.

— Gomment, chez mademoiselle Lavigne , répéta Georges d'un air stupéfait ; y pensez vous? La vie qu'on mène dans cette maison ne peut vous convenir; elle n'est nullement en rapport avec celle à laquelle vous êtes habituée; à moins

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que vous n'ayez de grands projets de mortification , je ne vois pas ce qui peut vous attirer dans cette triste retraite.

— Ma position a motivé cette préférence , reprit Saintrie, et je dois avouer que mademoiselle Lavigne, en consentant à me recevoir chez elle, s'est acquis ma reconnaissance la plus vive , puisqu'elle est la seule de toutes les personnes à qui je me suis adressée qui ait eu la bonté de ne pas me repousser.

— Mais étiez-vous donc dans la dure nécessité, interrompit Georges, de mendier un asile à vos parents? 11 est vrai, ajouta-t-il d'un air un peu troublé, que, bouleversé par les événements passés , j'ai négligé de vous apprendre que ma mère avait, par son testament, assuré vo-

tre indépendance : quarante mille francs, hypothéqués sur cet hôtel, vous seront comptés lorsque vous le désirerez; jusquc'làje vous en ferai servir exactement la rente; c'est pour régler ces affaires de famille que je suis venu, et aussi pour obtenir un entier pardon de mes fautes, ma bonne et tendre Saintrie, car j'en ai commis de bien graves envers vous : je ne puis m'imaginer encore que vous alliez me quitter ; ma mère morte , cet hôtel , où nous avons connu les joies de la famille , abandonné à la solitude , les souvenirs de notre enfance oubliés, les doux liens qui nous unissaient rompus à jamais , tout cela est trop affreux pour que je puisse y croire. Reste, ah! reste, le dernier débris de tout ce bonheur évanoui , il me semblerait qu'en te perdant je perdrais une partie de mon existence ! *■

Et il serrait et couvrait de baisers la main tremblante de sa cousine.

— Je ne pourrais , dit Saintrie en affectant un calme qu'elle était loin de ressentir, vous exprimer qu'imparlaitement combien je suis touchée et reconnaissante des tendres procédés de votre mère envers moi; elle ne se rappela jamais qu'une autre qu'elle m'avait porté dans son sein : j'étais la fille de sa tendresse, elle a voulu m'en conserver tous les droits. 0 cher et douloureux legs, pourquoi ai -je vécu assez longtemps pour te recueillir?

D'abondantes larmes ruisselaient sur le pâle visage de la jeune fille.

— Ah! oui, pauvre enfant, lui dit Georges , déplore la possession de ce peu

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d'or, qui ne saurait remplacer ce que tu as perdu; ou plutôt déplorons ensemble l'amie dévouée qui ne songeait qu'à notre bonheur commun. Privés d'un pareil pilote, où notre vaisseau aborderat-il ? Ma chère Saintrie, je suis extrêmement inquiet de votre avenir; qui prendra assez de soin d'un être aussi frêle , aussi délicat que vous? Il me semble que vous n'êtes point faite pour lutter avec les âpres destinées de la vie ; que votre àme, d'une nature si sensible, doit se flétrir au premier contact qui la blessera. J'ai méconnu pendant quelque temps cette essence éthérée dont vous êtes formée; ayant vécu au milieu de femmes qui vous ressemblaientsi peu, je n'avais aucune idée d'une organisation telle que la vôtre. Maintenant que vous m'êtes révélée, que je sais mieux discerjiei' ce que vous valez; ah! peniicltez-

moi de trembler pour une vie que tout peut si tristement agiter; il me semble d'ailleurs que je devrai compte un jour à ma mère de toutes les souffrances qui vous auront atteinte.

Ces paroles firent une impression extrême sur la pauvre Saintrie : c'était une lueur au milieu des ténèbres, une étoile brillant au ciel et venant éclairer ses sombres jours, une musique inconnue depuis longtemps à ses oreilles , et dont les accords pleins de suavité vibraient délicieusement dans son cœur. 0 tendre sollicitude émanée d'un être qui vous est cher, vous semblez plus douce, plus rafraîchissante que la brise du soir dans un climat brûlant !

Néanmoins sa position , sa fierté , empêchèrent Saintrie de témoigner à Geor-

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ges toute la félicité qu'il venait de répandre dans son âme; et d'ailleurs, plus rapide que l'éclair qui fend la nue, la réflexion vint bien vite dissiper ce bonheur mensonger : Saintrie ne vit plus que l'amour de son cousin pour Edwige et son indispensable départ.

— Rassurez- vous, répondit -elle à Georges avec un pénible effort; je m'arrangerai de façon à ne pas être trop malheureuse, ne fût-ce que pour mettre votre conscience en repos.

— Quoi! pour cela seulement, répondit Georges avec chagrin; votre âme, Saintrie, est donc fermée à l'espérance? Doutez-vous des beaux jours qui peuvent encore luire pour vous? Vos yeux, tristement baissés vers la terre , ne pieu-

reront pas toujours sur un tombeau; cette jeunesse, si attrayante en vous, doit vous ramener brillante et animée sur la scène du monde. Au moment de vous perdre , de laisser à d'autres le soin de votre bonheur, j'éprouve le besoin de vous présager un plus riant avenir, d'appelersur votre tète les prospéritésles plus grandes ; et vous, ma cousine, n'avez-vous rien à dire à votre ancien ami ? n'avez-vous pas un vœu à former pour lui? toute affection est-elle éteinte dans votre sein ?

Suffoquée par l'émotion que lui causait cet appel à ses sentiments, Saintrie se retourna et se couvrit le visage de ses deux mains.

Georges , l'attirant à lui , essaya alors d'obtenir de sa cousine quelques témoi-

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gnages d'attachement , mais Saintrie baissa la tète et ne répondit rien.

— Prêts à nous quitter peut-être pour longtemps, devons-nous, continua Georges^ mettre entre nous le lugubre souvenir d'une sombre année ; Saintrie, je t'en conjure, ne vois en moi que ce compagnon d'enfance, à la tendresse duquel tu souriais autrefois avec tant de bonheur , que tu appelais à tes caresses avec toute l'impatience d'une chaleureuse amitié; ressouviens-toi des transports joyeux que sa vue te causait alors ; rallume dans ton cœur quelques étincelles de cette vivacité passionnée , qu'elle adoucisse l'horreur de notre séparation ; ne me refuse pas ce que tu donnerais à un mourant; car , vois-tu , l'absence c'est la mort : quand nous serons séparés, que nos jours ne se confondront plus, qu'il n'y

aura plus rien de commun entre nous , quand la même horloge ne marquera plus les heures de notre vie, ah! dis-moi, ne serons -nous pas morts l'un pour l'autre !

Et comme s'il eût voulu écarter de tout son pouvoir ce fatal moment , Darquency serra de nouveau sa cousine entre ses bras , en couvrant son front de baisers.

Mais Saintrié, s'arrachant à ces embrassements qui portaient le trouble dans son àme, courut vers la porte, et l'ayant ouverte elle dit à Georges , d'une voix entrecoupée par la violence de ses larmes :

-- Adieu, Georges ; adieu, mon cousin ; sachez que cette amitié de jeunesse, que

VOUS venez d'invoquer, a survécu à tout, qu'elle existe encore dans mon cœur ; soyez sûr que je l'y maintiendrai avec amour, et que mes souhaits les plus tendres vous accompagneront partout.

Georges , ému à son tour par tant de naïveté et de franchise, s'avança vers sa cousine pour la supplier de ne point partir. Mais déjà Saintrie avait refermé la porte et descendu rapidement l'escalier.

Martine', en embuscade dans le vestibule, fit aussi ses adieux à la triste voyageuse.

— Quelle terrible calamité, lui dit-elle, de vous voir quitter seule et si désolée cette maison dont vous deviez être la maîtresse !

Pour toute réponse, Saintrie embrassa Martine, et ce fut comblée de bénédictions de cette excellente fille qu'elle monta dans la voiture qui devait la conduire à Amboise.

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