DÉPART
xxu.
Saintrie éprouva un sentiment de tristesse bien profond en se voyant emporter loin de sa ville natale. On ne quitte pas sans émotion et sans regret les lieux qui vous ont vu naître, le pays où votre enfance s'est écoulée, où l'on a déjà connu les joies et les amertumes de la vie ; et puis cette maison qu'elle
allait habiter sans la connaître, ces vis.ig(\s chaiigcrs, ce nouveau monde, avec les(|uels il lui faudrait se familiariser, ce voyage fait dans la solitude et l'isolement, tout cela avait quelque chose de bien pénible et de bien inquiétant pour la timide jeune fille, acccoutumée à s'abriter sous l'aile tutélaire de îïiadame Darquency.
Le temps , chargé de vapeurs et d'humidité, était en harmonie avec les sombres pensées de la pauvre voyageuse; la route qu'elle devait suivre, habituellement si calme et si belle, semblait ce jour-là aussi triste, aussi désolée que son cœur : des pluies abondantes et des fontes de neiges considérables avaient fait monter tout à coup les eaux de la Loire à une hauteur effrayante ; on n'entendait sur la route que des cris
d'alarme; on rencontrait à chaque pas des hommes envoyés en courriers pour avertir les habitants riverains de l'aus;mentation progressive des eaux , tandis que d'autres étaient occupés à prévenir les funestes accidents que pouvait amener cette crue subite et inattendue; ceux-ci ti^availlaient à consolider les digues qui encaissent le fleuve, partout où elles menaçaient de se rompre ; ceuxlà s'empressaient de mettre à l'abri tout ce que les eaux pouvaient emporter, car déjà on voyait flotter au milieu du courant des pièces de bois, du fourrage, des tonneaux, des ustensiles de ménage, et jusqu'à des berceaux d'enfants, tristes débris d'habitations renversées par le torrent.
L'eau, bourbeuse et jaunâtre, montait toujours; les îles étaient subraer-
gées, et les saules, qui dans la belle saison les entourent d'une ceinture si fraîche et si verdoyante , ne montraient plus de loin en loin que l'extréniité de leurs têtes ébranchées; la vague frappait en bondissant contre l'enceinte qui la retenait captive, puis se retirait avec un mugissement effroyable. Cette lutte, incessamment répétée sur tous les points, remplissait l'air d'un bruit sinistre. Dans beaucoup d'endroits l'eau filtrait à travers les pierres disjointes de sa prison, et se répandait dans la campagne après ^vpir fait d'énormes trouées; les sables, entraînés par le courant et amoncelés de distance en distance, formaient aussi des obstacles naturels qui, en arrêtant l'impétuosité des eaux, semblaient devoir bientôt les faire rejaillir par-dessus les deux routes qui bordent le lit de la Loire , et menaçaient Ja vallée entière
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d'un de ces horribles cataclysmes qui bouleversent et engloutissent tout ce qu'ils rencontrent. La navigation avait cessé ; les bateaux, privés de leurs voiles et dégarnis de leurs mâts, étaient attachés au rivage , et balottés avec fureur comme s'ils allaient être engloutis par les vagues; quelques-uns, arrachés aux câbles qui les retenaient, voguaient à l'aventure, emportant avec eux la fortune de plusieurs familles. La consternation et l'effroi régnaient partout.
Oli 'Jcr.
Ce malheur public fit quelque diversion au chagrin qui oppressait Saintrie, cette nature désolée sympathisait avec le deuil de son âme : l'homme a besoin de rencontrer dans les objets qui l'entourent une espèce de commisération pour ses souffrances : un soleil radieux,
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un jour éclatant , la joie , l'animation sont pour lui , quand il est dans les larmes, un sujet d'aigreur et de répulsion; chétifs atomes, il nous faut une nature appropriée à la situation de notre esprit : si des nuages voilent la sérénité de notre cœur, nous en voulons couvrir l'horizon qui nous enveloppe.
Saintrie examinait rafîligeant spectacle qui frappait ses yeux avec ce sentiment qu'un être malheureux peut seul ressentir. La voiture dans laquelle elle se trouvait fut plusieurs fois forcée de s'arrêter, tantôt parce que l'eau en faisant irruption sur la route , la rendait presque impraticable , tantôt parce que le chemin se trouvait obstrué par tout ce qu'on avait arraché à la fureur des flots. La jeune Hervey put ainsi apprendre , dans ce court voyage, qu'il y a des ca-
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lamités de tous les genres et des afflictions pour tous les hommes; mais en estil de pi us cruelles, de plus insupportables que celles qui atteignent le cœur ?
L'homme trouve dans son courage la force de faire face au malheur, et dans son intelligente industrie le moyen de réparer les plus grands désastres de la fortune; mais quand son àme est brisée, quand tous les liens qui l'attachaient à la terre sont lompus, quand il a perdu jusqu'à l'espérance d'un meilleur avenir, il lui faut une résignation et une énergie plus qu'humaines pour supporter son douloureux martyre; et bien des fois, comme Saintrie l'éprouva en voyant autour d'elle tant d'infortune , il se prend à envier le malheur matériel des autres, si grand et si désolant qu'il soit.
Plongée dans l'immense dédale de ses
reflexions, Saintrie avait presque oublié le lieu où elle se rendait, lorsque, arrivée dans la cour où s'arrêtait la voiture qui l'avait amenée , elle entendit une yoi::^ glapissante appeler à plusieurs reprises mademoiselle Hervey. Soudain sa malheureuse situation lui revint à l'idée, et son cœur battit violemment. Néanmoins elle s'empressa de faire savoir à mademoiselle Lavigne qu'elle était présente.
Mademoiselle Lavigne, accompagnée de sa vieille bonne, était venue en se promenant jusqu'au bureau de la diligence, impatiente qu'elle était de vpir la jeune fille qui devait vivre sous son toit; car, avec fies habitudes si uniformes, une vie si bien réglée, l'arrivée d'une étrangère était pour elle un événement dont elle redoutait tant soit peu les suites.
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Lorsque, sortie de la voiture, Saintrie se présenta à elle pour l'embrasser, mademoiselle Lavigne l'observa avec quelque attention; Saintrie se sentit entraînée à en faire autant : un sentiment naturel de prudence nous porte à chercher quelque indice rassurant dans l'extcrieur des personnes auxquelles nous devons confier notre existence; l'esprit, agité par un changement quelconque, est craintif et méfiant. En effet, si le séjour momentané que nous sommes forcés de faire près d'une personne qui nous est inconnue nous cause quelque malaise, combien ne devons- nous pas redouter de passer chez elle des années entières ! On peut, pendant quelques heures, ne montrer que ce que l'on a d'aimable et d'attrayant , éblouir, séduire ce qui vous entoure, donner de soi, en un mot, l'idée la plus favorable;
mais dans l'intimité de la famille, durant le cours de longues journées , est-il possible de se contraindre assez pour ne point laisser percer son caractère , pour pouvoir faire taire l'humeur qui vous domine? Peu de gens sont faits pour être vus avec plaisir du matin au soir. Les uns ne possèdent qu'une dose d'esprit suffisante, tout au plus, pour briller un instantdansun cercle, comme ces lumineux météores qui ne répandent dans le ciel qu'une fugitive clarté; les autres n'ont d'affabilité et de bonté que pendant un espace de temps aussi court. Pour ne pas être trop choqué par ces organisations incomplètes , il serait nécessaire de ne les voir qu'à distance et à certaines heures. Bien rares sont ceux avec lesquels la vie est toujours exempte d'ennui et de dégoût; mais ce qu'il y a de plus pénible pour l'homme dans ses
relations habituelles , c'est le contact journalier de caractères en désaccord avec le sien , et qui le froissent à tout moment. Destiné à vivre en société, il lui est impossible de se créer un bonheur isolé ; il faut qu'il subisse malgré lui toutes les chances, bonnes ou mauvaises , d'une association éternelle ou momentanée. Partout le sort d'un être est lié à celui d'un autre être : de là naissent, trop souvent pour les uns, la contrainte et l'esclavage , et pour les autres un moyen de tyrannie et d'oppression. Les belles qualités de l'esprit et du cœur pourraient seules rendre une pareille chaîne moins pesante ; mais combien peu d'hommes cherchent à les acquérir pour le bonheur de l'humanité 1
Saintrie, avide de savoir ce qu'elle de-
vait attendre de mademoiselle Lavigne, ne pouvait terminer l'examen qu'elle faisait d'elle ; elle analysait tout ce qui formait l'ensemble de sa personne, cherchant ainsi à deviner le fond de son caractère; le moindre de ses gestes ne lui échappait pas, chaque mot qu elle prononçait excitait son attention , et l'effrayait ou la rassurait sans motif plausible.
Mademoiselle Lavigne n'avait rien dans son extérieur qui fût susceptible de bien caractériser son moral ; d'ailleurs Saintrie n'avait point étudié Lavater, ce n'était qu'instinctivement qu'elle pouvait approfondir ce qui lui était indispensable de connaître pour sa tranquillité. H
Bien des jeunes fdles se jettent sans
réflexion et sans appréhension au devant des changements qui s'offrent dans leur vie; elles acceptent avec non moins d'insouciance lés tribulations qu'elles rencontrent; riches de l'avenir qu'elles aperçoivent devant elles, elles s'étourdissent avec une grande facilité sur le présent; mais il en est d'autres, et Saintrie était de ce nombre, pour qui les caprices du sort sont un malheur réel; l'idée d'une nouvelle vie était un épouvantail pour le cœur sensible et aimartt de la jeune Hervey ; fhabitude des personnes et des lieux avait fait jusque-là tout le bonheur de son existence; en présence de sa destinée future, elle se sentait palpitante d'émotion et d'inquiétude.
Mademoiselle Lavigne était bien loin de deviner ce qui se passait dans l'àm'e
souffrante de sa jeune parente ; peu observatrice de son naturel , elle donnait cours à ses idées sans s'inquiéter de celles des autres ; sa parole , brève et criarde, ne tarissait pas; communicative jusqu'à 1 indiscrétion , elle ne savait rien taire ; tout était bon et mis à profit pour satisfaire son intempérance deîangue. Au milieu d'expressions assez bienveillantes, elle répéta à Saintrie ce que sa lettre contenait déjà; elle lui fit de rechef le tableau flatteur de tous les agréments, de tous les avantages qu'elle allait trouver dans sa maison.
La pauvre Hervey l'écoutait navrée de tristesse.
Habituée à s'occuper de tout, mademoiselle Lavigne la quitta brusquement pour faire remettre ses bagages à sa gou-
-vernante Thérèse, et marchander le pour-boire du voiturier.
Saintrie suivit du regard cette petite scène, etput remarquer pendant ce temps que Thérèse formait un singulier contraste avec sa maîtresse. Thérèse, grande , forte et un peu courbée , avait l'air silencieux et tranquille ; son visage, ridé à l'infini , conservait quelques traces de douceur, douceur qui n'était peut-être que de l'apathie etde la résignation, deux dispositions de l'àme qui vont presque toujours ensemble. Mademoiselle Lavigne, au contraire, quoiqu'elle eût à peu prés le même âge que Thérèse, c'est-àdire de soixante à soixante-cinq ans, était d'une vivacité étourdissante; petite et grêle , elle avait la tête grosse et disproportionnée avec le reste de son corps, et, comme on le remarque souvent chez les II. €
personnes de petite stature, elle portait cette tète renversée en arrière, d'une façon quelque peu altière et décidée; ses grands yeux noirs pleins de feu , où se peignait souvent l'impatience , semblaient être à l'étroit dans leur orbite ; quant à sa mise, négligée et sans goût, elle annonçait que mademoiselle Lavigne n'attachait plus d'importance à ce prestige, que les femmes emploient dans leur jeunesse pour plaire et pour séduire, et plus tard pour obtenir de la considération.
Telles étaient, au premier aperçu, les deux personnes avec lesquelles Saintrie allait fair^ bientôt plus ample connaissance.
Lorsque tout fut réglé et payé , mademoiselle Lavigne , toujours accompagnée
de Thérèse , vint chercher sa jeune parente dans le coin de la cour où elle l'avait laissée , et toutes trois prirent ensemble le chemin de leur commune habitation.
INSTALZiATZOW.
Une maison , dont la façade mal percée et d'assez chétive apparence donnait sur une rue sombre et déserte, était le séjour habituel de mademoiselle Lavigne.En y entrant , Saintrie fut désagréablement frappée de son triste aspect; un air froid et humide lui sembla circuler dans les pièces du rez-de-chaussée , mal
éclairées et mal chauffées ; c'étaientcelles qui formaient le principal appartement occupé par mademoiselle Lavigne. Rien ne fait mieux connaître les gens que les lieux qu'ils habitent ; Saintrie retrouva , dans la grande salle et la chambre à coucher de sa vieille cousine , le même laisseraller, la même négligence qu'elle avait remarqués dans sa personne. La disparité existant entre les meubles de différentes époques, et les tentures plus ou moins mesquines qui décoraient cet appartement , annonçaient qu'ils provenaient tous d'héritage, et qu'une seule personne n'avait pas tenté de les appareiller.
Le principal meuble de la grande salle où se tenait journellement mademoiselle Lavigne , et où Saintrie s'arrêta en arrivant, était une immense console, qui rappelait par ses guirlandes de roses do-
rées , ses formes ventrues et contournées, le siècle pomponné de Louis XV.
Sur une tenture de papier, dont le fond lilas et l'encadrement vert ne conservaient plus rien de leur fraîcheur primitive, étaient appendus quelques tableaux brodés en soie , représentant divers sujets, comme la Paresse sous la figure d'une femme endormie ; ou la sainte Vierge, les pieds ^urun croissant, et la tête ceinte d'une auréole lumineuse; ouvrages précieux de la jeunesse de mademoiselle Lavigne. Au-dessus du manteau de la cheminée, qui s'élevait à une assez grande hauteur, on voyait une gravure enluminée, avec cette inscription : Goriolan désarmé par sa mère. Plusieurs chaises peintes en blanc, à dossier en forme de lyre, et un vieux canapé grec en acajou, ne remplissaient qu'injparfaitement les vides de cette
pièce spacieuse. Sur le côté le plus large et le mieux éclairé se détachait, supportée par un groupe de petits génies en cuivre affreusement terni, une grande pendule déboule, dont le timbre sonore venait , comme la voix mélancolique de l'éternité, vous rappeler de quart d'heure en quart d'heure que le temps ne s'arrête jamais. Enfin, dans les encoignures et sous la plupart des meubles , on avait disposé avec le plus grand soin, pour la chatte et le chien , bon nombre de niches d'une variété fort divertissante : il y en avait d'été, d'hiver, en soie, en velours, en tapisserie: tout cela fait par mademoiselle Lavigne avec une sollicitude presque maternelle.
Le reste de la maison était à peu près meublé de la même manière; des buffets en bois de chêne avec d'immenses
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dressoirs, d'énormes armoires en noyer, des fauteuils et des chaises dépareillées, garnissaient les chambres, servant, pour la plupart , d'office , de fruitier ou de pharmacie.
Dans celle destinée à mademoiselle Hervey, d'amples rideaux d'indienne grise, avec des sujets tirés de Paul et Virginie, entouraient le lit, près duquel on apercevait un portrait de Fox et deux autres gravures anglaises , le Mariage à la mode, d'après Hogharth, et la Jeune Fille malade. Les flambeaux argentés placés tout nouvellement sur la cheminée , la corbeille remplie de fleurs en chenille, un peu fanée par le souflle de bien des saisons, mais coquettement posée sur la commode; le tapis, ou plutôt le canevas jadis parsemé de roses étendu devant le lit, annonçaient
9i DEUX ANNÉES
d'une manière évidente qu'on avait eu l'intention de parer cette pièce avec un peu plus d'élégance que les autres.
Saintrie exploita à la hâte et en fort peu temps son nouveau séjour, dont les bornes étaient on ne peut plus circonscrites, et l'ensemble bien différent de celui qu'elle venait de quitter. Puis , profitant d'un moment où mademoiselle Lavigne était occupée, elle descendit au jardin pour tâcher de dissiper un peu la tristesse qui l'oppressait. Elle ne vit là ni de ces beaux ombrages dont la suave fraîcheur fait naître dans Vàme de si douces émotions , ni de ces vertes prairies, ni de ces tapis veloutés qui causent une si molle et si nonchalante impression, et donnent à la rêverie un charme si voluptueux ; rien, en un mot, de cet art horticultural qui se rapproche
avec tant de grâce de la nature. Ce que mademoiselle Lavigne appelait son jardin était un petit terrain plus long que large, divisé en une infinité de compartiments taillés en cœurs, en ronds, en losanges, bordés de buis, de thym ou de mignardise, et formant mille allées sinueuses se déroulant en tous sens comme les plis onduleux d'un immense reptile : çà et là on apercevait quelques pommiers rachitiques , quelques poiriers en quenouille mourant de langueur dans un sol ingrat; quelques espaliers échevelés attendant vainement les ciseaux de l'émondeur, et, par cela même, donnant plus d'ombre que de fruits ; plus loin une grande treille , un peu mieux entretenue et plus productive, et quelques carrés de légumes à peu près suffisants pour la consommation de la maison; pour des fleurs, il n'y en
avait guère, si ce n'est toutefois de pâles iris, mirant leur chétive image dans les eaux verdàtres d'un bassin de deux pieds de diamètre.
En tout, ce jardin, mesquinement distribué et fort négligé , ne fut pas trèsattrayant pour Saintrie. Nous sommes d'ailleurs, dans certaine disposition d'esprit, peu propres à apprécier ce que le sort nous envoie. Saintrie ne songeait qu'à ce qu'elle avait perdu, et ce retour continuel vers le passé ne pouvait qu'em^ poisonner sa vie présente. Elle s'assit tristement sur un bouquet d'herbe flétrie; et ce fut en l'arrosant de ses larmes qu'elle prit possession de ce sol, qui devait, à ce qu'elle croj^ait, ne produire pour elle que de la douleur.
Mademoiselle Lavigne étant venue de
nouveau s'emparer de sa jeune parente, ne lui laissa pas le temps d'analyser ses souffrances, de compter une à une ses pénibles impressions.
Il fallut dîner, puis aller faire des visites, entrer dans dix maisons différentes, et partout composer son visage, pour mieux cacher la plaie de son âme. Cependant, grâce aux renseignements que mademoiselle Lavigne avait donnés sur la position de Saintrie, personne n'eut l'indiscrétion de l'interroger; on se trouvait, du moins pour le moment, suffisamment instruit de ce qui la concernait. Au reste, ce n'était pas la faute de sa vieille cousine si l'on n'en avait pas appris davantage, car elle avait pour habitude de ne jamais taire ce qu'elle savait. Quelques femmes, bien intentionnées sans doute, mais maladroites, parlèrent à Saintrie du bon-
heur qu'elle avait eu de rencontrer une personne aussi humaine que mademoiselle Lavigne. Saintrie, blessée dans sa fierté, leur répondit qu'elle avait une reconnaissance extrême pour le bon procédé de sa parente, quoique, d'après son cœur, elle ne le jugeât pas extraordinaire.
Cette humiliation, que lui valait tout d'abord sa position à l'égard du monde , ne la décida pas néanmoins à faire connaître le legs de sa tante : c'était le meilleur moyen de voir à nu le cœur de ceux qui l'entouraient, car rarement on se donne la peine de se contraindre pour les gens qui ne possèdent rien.
Craignant d'ailleurs que les intérêts de cette donation ne lui fussent pas régulièrement payés, et ne voulant jamais les réclamer, Saintrie trouvait encore
en cela même un nouveau et sérieux motif de garder le silence.
Ainsi se passa cette première journée, triste présage de celles qui devaient la suivre.
Cependant une semaine s'était à peine écoulée, lorsqu'un matin Saintrie reçut, sans l'avoir demandé, le piano que madame Darquency avait acheté pour elle quelques années auparavant. Sa joie fut grande en revoyant ce cher délassement de ses heureux jours, ces touches harmonieuses sur lesquelles elle avait semé tant de gaies ou de mélancoliques sensations, ravies aux délicieux et sombres accords de la Muette et de Robert; il lui semblait qu'elles étaient encore toutes frémissantes des sons divins dont elles avaient pénétré son âme. Ne pensant II. 7
m DEUX ANNEES
pas que le long usage qu'elle avait fait de cet instrument l'en eût rendue propriétaire , elle était partie avec la douleur de ne pouvoir plus s'en servir, mais sans songer un instant à l'emporter dans sa nouvelle demeure. Elle croyait d'ailleurs avoir renoncé pour toujours à la musique, à cet art enchanteur qui, en la berçant sur des torrents d'harmonie, l'avait tant de fois transportée au delà des limites du monde.
La satisfaction que lui causa l'arrivée de cet instrument fut d'autant plus vive qu'elle était inattendue, et qu'elle lui venait de Georges; c'étaitlui qui avait donné l'ordre de porter le piano à Amboise, et, de plus, il avait eu l'obligeance d'accompagner son envoi d'une lettre, que Saintrie s'empressa d'aller lire au fond du jardin.
Georges s'informait avec beaucoup d'intérêt de la santé de sa cousine, et s'inquiétait de l'ennui qu'elle devait éprouver. Il la suppliait de lui donner quelquefois de ses nouvelles, et surtout de ne pas manquer de lui répondre par l'homme chargé de lui remettre le piano.
Cette réponse, demandée avec une espèce d'instance, jeta Saintrie dans une grande perplexité; elle tremblait, en écrivant, d'en trop dire, ou de n'en pas dire assez. Elle se sauva par un laconisme qui lui parut bien froid, et qui était loin d'être l'expression de sa pensée :
« Merci de votre bon souvenir, disait- » elle à Georges ; j'ai fait la route sans » aucun accident, mais d'affreuses cala- » mités sont venues attrister mes re- )) gardsj j'en suis encore toute navrée.
» Heureusement que j'apprends que no-
» tre Loire a suspendu ses ravages en
» rentrant dans son lit, et qu'il n'y a
)) plus rien maintenant à redouter d'elle.
» J'ai été accueillie ici comme je pouvais
» le désirer. Je me porte assez bien ;
M ainsi vous voyez que vous avez gran-
» dément tort de vous inquiéter. Quant
» à l'ennui que vous semblez redouter
» pour moi, ne ra'envoyez-vous pas de
» quoi le charmer? Mille grâces vous
» soient rendues pour l'accomplisse-
» ment d'une idée aussi généreuse. J'é-
» tais peut-être un peu seule, et vous
» avez peuplé ma solitude de mille créa-
» tions charmantes. Je peux maintenant
M prêter ma voix à la douce Alice, ange
)) gardien de Robert; à Guillaume Tell,
» dont les sentiments patriotiques sont
» si électrisants ; à la belle Mathilde, qui
» déplore avec tant d'àme l'esclavage des
M grandeurs. Interprète inhabile, je ne w rendrai peut-être pas toujours fidèle- » ment leurs poétiques accents , mais )) du moins je ferai en sorte de n'être » pas trop indigne d'eux; et de ces ef- )) forts répétés , de cette émulation jour- » nalière , naîtra pour moi un travail •» qui ne sera pas dépourvu d'agréments. » Avec mon piano et ma bibliothèque, » ma vie intellectuelle se trouvera à peu » près complétée. Pardonnez-moi, mon )) cousin , si je me suis laissé entraîner à » vous dire tout cela, c'est pour tran- )) quilliser votre esprit , et vous faire » voir que je ne suis pas aussi à plaindre )) que vous paraissez le craindre. Mes » compliments à toute votre maison, et » particulièrement à Martine. Mes ten- « dres caresses à votre belle chienne Son- » nante, dont j'ai tant de fois soutenu )) la douce tète sur mes genoux ; noble
» et bon animal qui m'aimait tant, et qui ■» venait se délasser près de moi des fati- » gués que la chasse lui avait causées : » mais peut-être m'a-t-elle déjà oubliée !.. » Bonjour, mon cousin , mille amitiés » sincères.
Quand Saintrie eut remis cette lettre au messager, elle se trouva allégée d'un grand poids. C'est une tâche pénible à x^emplir, un véritable travail, que d'écrire à certaines personnes : l'esprit se glace et tombe en torpeur lorsqu'on lui met des entraves. Si on l'empêche de chevaucher à sa guise, si c'est la convenance qui le guide au lieu du cœur, il devient guindé , contourné , étriqué , et l'on s'étonne, non sans raison, d'avoir trouvé quelques idées, d'avoir pu écrire une lettre avec quelques phrases insi-
gnifîantes; mais qu'on est éloigné deprouver ce soulagement, ce bien-être de
I arae qui naît d'une véritable effusion!
II existe, hélas! bien peu de personnes à qui on ose se confier sans réserve , dans le sein desquelles on peut verser le trop plein de ses joies comme de ses souffrances ; tant de choses y mettent obstacle, qu'il nous faut le plus souvent concentrer en nous-mêmes ce qui nous dévore et nous tue.
Mademoiselle Lavigne ne vit pas avec une satisfaction égale à celle de la jeune Hervey l'arrivée du piano. Quoiqu'il y eût de grands vides dans la salle de réception, elle prétendit qu'on ne pourrait jamais y placer cet énorme instrument.
Il fallait encore moins songer aux autres pièces déjà trop encombrées de bahuts et d'armoires, ce qui fut pour Saintrie
un grand sujet de contrariétés , et pour mademoiselle Lavigne une heureuse occasion d'exercer tout à son aise son talent oratoire.
— Ma chère petite, dit-elle à Saintrie, au moment où celle-ci revenait toute rêveuse de donner son épître pour son cousin ; qu'aviez-vous donc besoin de ce maudit orgue, qui est aussi vaste que l'arche de Noé, et qui ne recèle dans ses flancs que des sons capables de vous assourdir; pour ma part , j'ai mal à la tête rien que d'y penser. Je déteste la musique , le chant avec méthode, et ces roulades infinies , qui , en vous faisant ouvrir la bouche comme un abîme , vous donnent l'apparence de convulsionnaires. Ce sont toujours des ah! ah! qui à mon sens ne signifient rien , si ce n'est absence totale d'idées. Quand une
jeune personne s'est égosillée pendant une heure j qu'elle a contracté ses traits à n'avoir plus figure humaine, elle croit avoir donné la plus haute opinion de sa science musicale, et le plus souvent elle n'a réussi qu'à étourdir et ennuyer ses auditeurs. Que j'aimais bien mieux ces charmantes ariettes que l'on chantait dans ma jeunesse avec tant de grâce et de naturel ; que de gaieté , que d'animation dans ces petits poèmes! Les paroles en étaient vives et spirituelles, les airs moelleux et cadencés; de pareils chants n'étaient jamais assez fades pour avoir besoin d'accompagnement.
La figure de mademoiselle Lavigne s'était étrangement épanouie à ce souvenir du temps passé.
Saintrie laissa pérorer sa vieille cou-
sine tout à son aise, la pauvre enfant n'était nullement disposée à la contredire. Elle vit qu'il lui fallait renoncer à s'occuper de musique, ce qui dans sa position équivalait à un nouveau malheur; car, quelques instants dérobés à l'ennui pendant le cours d'une longue journée, suffisent quelquefois pour rafraîchir les idées et vous faire supporter patiemment la vie.
Cependant , à force de recherches et malgré les prolixes dissertations de mademoiselle Lavigne, on finit par trouver une place convenable pour le piano, audessous de la grande pendule de la salle. Thérèse, qui examinait tout avec le plus grand sang-froid, prouva sans réplique à sa maîtresse, que non-seulement il ne dérangeait en rien l'ensemble et l'harmonie de la pièce, mais qu'au contraire il
donnait à l'ameublement un air plus complet.
Saintrie éprouva quelque satisfaction de le voir établi là; mais elle le regardait avec un pénible regret en pensant qu'il n'y était admis qu'à condition de demeurer constamment muet.
Ce ne fut pas la seule concession qu'elle fut obligée de faire à sa parente. Mademoiselle Lavigne , n'ayant jamais senti aucun frein , était absolue et tranchante; elle ne connaissait qu'une volonté, c'était la sienne. Habituée à vivre seule et libre, elle ne se doutait pas le moins du monde de l'abnégation à laquelle la femme est souvent condamnée, abnégation qu'elle peut rendre si facile et si douce quand elle sait , quand elle veut bien comprendre sa mission, qui est
de se montrer partout ici-bas comme un ange de paix et de consolation. Dominante à l'excès, il fallait que tout pliât devant elle; incapable de supporter l'ennui , elle était loin de le redouter autant pour les autres , et ne s'apercevait guère de celui qu'elle leur faisait subir; elle n'avait de condescendance pour qui que ce fût, et par cela même ne s'informait jamais de ce qui pouvait plaire ou déplaire aux personnes qui vivaient avec elle. Au reste, pleine d'ingénuité dans son despotisme , elle croyait toujours agir avec discernement et justice , et cette maxime , qui dit : Qu'il est difficile de se connaître soi-même , lui était plus applicable qu'à tout autre.
Saintrie sentit bientôt dans celte maison tout le malheur qu'on a de vivre avec des gens qui n'ont ni vos goûts ni
votre éducation. Elle se trouvait froissée à tout instant de la manière la plus cruelle. Naturellement expansive , elle était forcée d'observer une extrême réserve avec mademoiselle Lavigne, dont les idées étroites ne pouvaient sympathiser en rien avec les siennes. Tout ce que la nature lui avait départi de plus qu'aux autres lui était, dans la situation présente, un surcroît d'affliction. Mademoiselle Lavigne , vaine et altière , n'aurait pu reconnaître la plus légère supériorité sans en être irritée ; aussi éprouvait-elle l'égoïste besoin d'annuler tout ce qui l'approchait. Saintrie fut donc réduite près d'elle au rôle le plus négatif et le plus triste; rude école pour une personne qui se sent née avec une grande et belle intelligence.
Dépourvue de tact et de sensibilité,
mademoiselle Lavigne choquait souvent Saintrie sans s'en douter; et comme celleci n'avait pas, malheureusement, une douceur inaltérable ni une résignation à toute épreuve , leurs relations journalières n'étaient pas toujours très -pacifiques. L'impérieuse mademoiselle Lavigne, à qui, en définitive, il fallait toujours céder, ne trouvait aucun désagrément dans ces petites querelles ; mais Saintrie sentait, beaucoup trop vivement peut-être , les blessures qu'elles faisaient à son cœur.
Le dégoût que lui causait ce genre de vie si nouveau et si pénible pour elle, joint au souvenir encore tout palpitant de la perte de sa tante , la jetait dans un abattement et une mélancolie, qui se peignaient dans son attitude comme sur ses traits, et semblaient la marquer du
D'ILLUSION. lli
sceau d'une malheureuse prédestination.
De beaux yeux noyés de larmes, un jeune front couvert de soucis, forment une étrange anomalie dans la nature : c'est l'image d'une expérience prématurée qui vous étonne et vous contriste.
En remarquant l'air languissant de sa jeune parente, mademoiselle Lavigne en fut offensée; il lui sembla que Saintrie l'injuriait en ne paraissant point heureuse chez elle.
— Allez-vous vous consumer à pleurer éternellement madame Darquency?
lui dit-elle ; cela n'est ni raisonnable ni convenable dans votre position. Etaitelle la seule personne que vous dussiez trouver bonne et généreuse? Ce qu'elle tît pour vous dans une position assez semblable à celle où vous vous trouvez
aujourd'hui ne peut-il être fait par d'autres; personne n'est-il digne de la remplacer dans votre cœur? Il me semble que les mêmes procédés doivent avoir le même mérite, et, par suite, obtenir la même reconnaissance. Madame Darquency agissait-elle autrement que moi?
Je ne le pense pas; mais dans tous les cas, ma chère, éclairez - moi , si vous trouvez que j'oublie quelque chose.
Tout cela fut dit de manière à faire sentir à la désolée jeune fille que ses objections, si jamais elle se permettait d'en faire, seraient fort mal accueillies.
— Il y a si peu de temps encore, répondit-elle, que j'ai eu le malheur de perdre madame Darquency, que vous devez me pardonner l'importunité que vous cause ma douleur; songez qu'elle
fut pour moi une mère , et que mes regrets lui sont bien légitimement dus.
— Tout le monde, reprit mademoiselle Lavigne, est exposé à perdre sa mère. J'ai bien aussi perdu la mienne; mais je savais que cela devait m'arriver, et j'ai eu assez de force d'esprit pour me résigner. Ce serait folie d'exiger que l'ordre établi changeât pour nous. Quand l'heure marquée par la mort est venue , il n'appartient à aucun pouvoir ici-bas de la remettre au lendemain ; et lorsqu'une parente veut bien remplacer pour nous celle qui nous a été enlevée, qu'avons-nous de plus à demander au ciel ? pourquoi l'importuner de nos plaintes ridicules , et nous fermer le cœur de ceux de qui nous dépendons par un chagrin sans fin, qui n'est après tout à leur égard qu'une marque d'in- II. 8
gratitude? Il faut penser aux procédés des gens, et ne pas considérer à la légère ce qu'ils font pour nous.
Mademoiselle Lavigne appuya avec intention sur ces derniers mots.
Saintrie rougit et pâlit tour à tour, et refoula au fond de son cœur tout ce qu'elle éprouvait.
-— . Que le pain de la pitié , murmurat-elle intérieurement, est amer aux lèvres qu'il touche , et que la main que nous rencontrons dans la détresse est rude et blessante 1
Ne pouvant supporter un silence prolongé, et ne sachant peut-être pas avoir atteint aussi profondément l'àme de Saintrie par ses paroles, mademoiselle
Lavigne continuait de parler à sa jeune cousine comme s'il ne s'était rien passé entre elles; mais quel est le causeur d'habitude qui ne soit pas sujet à des redites? Mademoiselle Lavigne se jetait continuellement dans un fatras de souvenirs sans issue, que Saintrie était exposée à entendre plusieurs fois; car, eût-elle été douée de la mémoire du roi Janus, mademoiselle Lavigne n'aurait jamais pu se rappeler tout ce qu'elle disait chaque jour.
Ayant été frappée dans sa jeunesse par le brillant exil du duc de Choiseul, par la vie luxueuse qu'il menait à Ghanteloup, elle en avait gardé un souvenir que le temps ne pouvait effacer, et contracté une manie admirative pour tout ce qui avait rapport à ce seigneur et à sa femme, La duchesse était citée
par elle à tout propos ; nulle n'avait plus de noblesse dans sa personne, plus de dignité dans ses manières que feue madame de Ghoiseuî. Ne séparant jamais les individus de leur position , mademoiselle Lavigne ne la voyait qu'à travers cette splendeur qui l'avait éblouie : aussi lui paraissait-elle plus lumineuse que les astres qui brillent au ciel pendant une nuit pure. Souvent elle s'appesantissait sur des niaiseries qui faisaient sourire Saintrie ; par exemple , quand elle parlait des pieds de son admirable duchesse, ses éloges étaient intarissables. Aucun autre pied humain , pas même celui de Saintrie , si petit et si charmant, n'était comparable à celui-là.
Une paire de pantoufles, longtemps conservée à Ghanteloup, avait pu seule donner au monde l'idée d'une pareille merveille, et pendant trente ans l'exiguité
de cette chaussure lilliputienne avait fait l'admiration des voyageurs.
Mademoiselle Lavigne n'avait pas oublié non plus un seul des grands personnages qui vinrent visiter les illustres exilés, et sa mémoire avait conservé leurs noms aussi fidèlement que la fameuse pagode sur les murs de laquelle ils sont inscrits.
Comme tous les êtres qui se complaisent dans leur personne, mademoiselle Lavigne avait une idée très-avantageuse d'elle-même , et ce dont elle parlait le plus volontiers, après madame de Choiseul, c'était de sa propre jeunesse. Si elle ne se croyait plus le droit d'avoir des prétentions , elle se rejetait sur le passé avec une complaisance sans pareille: elle était à vingt ans, disait-elle, si vive, si gentille, si séduisante que le
mot délicieuse semblait avoir été créé pom" elle. Combien elle différait des jeunes filles actuelles, qui sont pâles et maladives à faire pitié I les couleurs de la cerise brillaient sur ses joues , la vie, l'animation, circulaient dans ses veines, ses yeux étincelaient du plus vif éclat. Comme la multitude, sans goût, elle faisait consister la beauté dans un coloris bien foncé , les lignes, les contours, l'expression du visage étaient insaisissables pour elle.
—-Votre figure colorée comme à regret, disait-elle àSaintrie, me fait l'effet d'un pastel effacé, c'est ce que nous appelions autrefois une demi-fraîcheur; vous manquez aussi de cet embonpoint qui fait les belles filles; mais que voulez- vous, la beauté ne peut pas être prodiguée à toutes les femmes : il faut bien que
les unes servent à faire ressortir les autres.
Saintrie écoutait toutes ces puérilités sans s'en formaliser et sans en conserver la moindre rancune contre sa vieille parente; peut-être même était-ce une consolation pour son amour-propre que de ne point plaire à une personne qui avait si peu de goût. Les éloges que l'on reçoit de certaines gens sont une espèce d'injure qui vous rabaisse et vous humilie à vos propres yeux.
Mademoiselle Lavigne, ainsi que beaucoup de filles de son âge, redoutant surtout que Saintrie ne conçût de son célibat quelques idées qui lui fussent désavantageuses, lui répétait souvent, afin de bien l'en convaincre , que si elle ne s'était pas mariée, c'est qu'elle ne l'a-
vaitpas voulu, attendu qu'un assez grand nombre de prétendants s'étaient offerts, mais qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à enchaîner sa liberté.
—Il fallait qu'ils fussent bien peu persuasifs, interrompit une fois Saintrie avec malice , pour qu'il n'y en ait pas eu un seul qui ait réussi à battre en brèche votre résolution.
— J'étais vraiment privilégiée, répondit avec complaisance mademoiselle Lavigne, car tous ceux qui eurent des vues sur moi avaient des agréments , de l'esprit, de bonnes manières, sans compter qu'ils savaient aimer beaucoup plus délicatement qu'on ne le fait à présent.
—Ils n'en furent que plus à plaindre, répartit Saintrie , et vraiment je ne sais si j'aurais eu votre fermeté.
D'ILLUSION. i2\
Une fois sur cette matière , mademoiselle Lavigne entrait dans les plus minutieux détails , rangeant ses souvenirs par ordre et par date, n'oubliant ni la fortune de ses prétendants , ni leurs qualités personnelles, et mettant une importance tout à fait ridicule à raconter ce qui arrive à toutes les femmes qui ont une dot.
Saintrie n'aurait pu que miraculeusement obtenir à la table de sa cousine l'embonpoint que celle-ci lui désirait; dévote et économe au delà de toute expression, mademoiselle Lavigne faisait naître de temps à autre des jours d'abstinence peu propres h fortifier la jeune Hervey, dont la santé n'était pas déjà trop prospère; d'ailleurs l'ordinaire de la maison, souvent maigre et peu délicat , était bien rarement de son goût, ce
qui faisait que, comme l'en avait prévenue sa cousine, jamais elle n'éprouvait l'incommodité d'avoir l'estomac trop surchargé.
Enfin, pour achever dépeindre mademoiselle Lavigne et la triste existence que Saintrie menait près d'elle, il faut dire qu'ayant en horreur tout ce qui pouvait augmenter sa dépense , la vieille fille, pour éviter des frais de lumière, ne passait presque jamais les soirées chez elle; mais que suivie de sa jeuneparente, et de sa bonne Thérèse, elle allait chaque soir d'une maison dans une autre. On eût dit que , comme Ahasvérus, elle était condamnée à agir et à marcher toujours, car elle n'était pas plutôt entrée dans un lieu qu'elle se sentait tourmentée par l'envie de se rendre ailleurs. Asservie à ses caprices , enchaînée à ses pas , Sain-
trie éprouvait dans cette agitation perpétuelle et fatigante une tristesse et un ennui qui lui rendaient parfois son séjour à Amboise bien insupportable.
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CONXaASTE.
Là vie avait été bien différente pour mademoiselle Dulandel que pour Saintrie , elle s'était présentée à Edwige toute belle, toute radieuse , toute remplie de plaisirs et d'espérances. A peine née, Edwige avait senti que le bonheur était né avec elle; elle l'avait trouvé dans les tendres sourires d'une mère, dans les
folles caresses d'un père idolâtre de sa beauté, dans une position brillante, un hôtel splendide , dans toutes les jouissances que peuvent procurer le luxe et la richesse. Ayant eu dès sa plus tendre enfance des chevaux et des voitures à ses ordres, ses pieds délicats n'avaient jamais connu la fatigue ; jamais la boue des rues ne les avait souillés, accoutumés qu'ils étaient à ne fouler que de soyeux tapis, des parquets luisants, ou à ne laisser leur empreinte que sur le sable uni des allées d'un parc.
Jamais ses yeux n'avaient été attristés par le douloureux spectacle de l'indigence, ni ses oreilles importunées par les plaintes des malheureux. Elle ignorait qu'il en existât, ou du moins ne s'en était jamais informée. Habituée à voir tous ses désirs comblés, les moindres
caprices satisfaits , jamais une larme de regret n'était venue humecter ses paupières, et si la douleur avait une seule fois atteint son cœur, c'était l'amourpropre profondément blessé par une attente déçue, qui l'avait plutôt révoltée qu'alFligée.
Ses premières années s'étaient écoulées au milieu d'une foule toujours nombreuse, toujours renaissante d'adorateurs; cependant, parmi ce brillant entourage , elle n'avait point trouvé un mari; aveuglée par ses avantages personnels, par l'éclat de sa beauté qu'elle croyait irrésistible, elle s'était abandonnée aux prétentions les plus ambitieuses et les plus exagérées. Toutes ses démarches, ses coquetteries, ce luxe de bon goût par lequel elle rehaussait encore le prestige de sa persornie, étaient