COMPENSATION
Dahs les maisons où mademoiselle Lavigne avait coutume d'aller passer la soirée , Saintrie n'avait d'autre distraction que celle qu'une jeune personne peut prendre à voir jouer à la bouillotte et au boston , et à écouter les petites et misérables discussions qui en sont la suite. Ce qui jetait de temps à autre un
peu d'animation dans la conversation de tous ces gens , d'ailleurs si graves par leur âge et leurs habitudes , c'étaient les nouvelles du jour, c'est-à-dire les bruits de la ville, gazette qui circule de maison en maison , sans frais de timbre ni d'impression , et qui acquiert, dans cette circulation, un développement souvent extraordinaire.
Il était aussi question de politique dans ces petits cercles, mais d'une politique si exagérée, si surannée, qu'on n'y trouvait pas même l'ombre du raisonnement ni du sens commun. Mademoiselle Lavigne , fanatique en tout par caractère , ne savait mettre aucun borne à la violence de ses opinions ; ce n'était que par des déclamations pleines d'emportement etdesdiatribes mordantes qu'elle combattait les idées contraires aux siennes ; au
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reste, ces discussions semblaient lui être salutaires , car elle les recherchait avec avidité. Saiutrie écoutait et observait en silence , et trouvait ces salons bien différents de celui de sa tante , où tous les partis étaient admis sans distinction , et où tout se passait avec tant de politesse et de convenance.
Parmi ces intérieurs qu'elle avait le loisir d'étudier chaque jour, il en existait un cependant qui lui déplaisait moins que les autres , et pour lequel elle se sentait même un certain penchant : c'était celui d'un riche marchand de bois nommé Maineville.
Quoiqu'un peu de morgue se fit sentir dans les manières des Maineville depuis qu'ils avaient acquis une espèce de fortune par les exploitations successives
des principales ventes de bois des environs, Saintrie avait cependant remarqué en eux plus de franchise , et de bonté réelle que chez les autres. Ils ne maudissaient pas ceux qui avaient le malheur de ne pas penser comme eux , et ne s'entretenaient que rarement et sans aigreur de ce que faisaient ou disaient leurs voisins. Au reste, onjouaitdanscette maison comme partout ailleurs; mais là le jeu semblait un peu moins antipathique à Saintrie , peut-être parce qu'en regardant les joueurs elle voyait souvent se dessiner près du sien le profil doux et gracieux d'Herbert Maineville , jeune homme à la chevelure blonde, au teint frais et vermeil , qui paraissait ressentir pour elle quelqu'intérêt , une sympathie instinctive, quelque chose de non avoué, mais qui se trahissait dans l'humide regard de son œil bleu , comme dans la
réserve et la timidité de ses manières. Quoique ces signes fussent à peine saisissables pour d'autres , Saintrie se complaisait à les remarquer : cette apparence, cette ombre de sentiment lui rendaient son isolement moins affreux :
douce atmosphère d'amour qui nous enveloppe sans nous toucher; amitié pleine de mystère , qui n'a de langage que dans l'expression du regard; silence éloquent, qui dit ce qui nous plaît, vous êtes comme ces purs esprits du soir, qui ne nous révèlent leur présence que par les suaves émanations dont ils nous enivrent.
Herbert ne voyait d'abord Saintrie que lorsqu'elle venait chez ses parents; bientôt il se mit à fréquenter les autres maisons où il espérait la rencontrer. En quelque lieu qu'elle se trouvât, il savait
aussitôt la découvrir; mais, une fois qu'il l'avait aperçue, il se mettait le plus près d'elle qu'il pouvait, et y demeurait immobile et silencieux ; seulement de temps à autre son regard errant parcourait la chevelure soyeuse et le cou délicat de la jeune fille, et passait furtif et rapide sur les admirables contours de son angélique visage. Herbert trouvait dans ce visage, triste et beau comme les poésies d'Ossian , dans ces yeux encore tout imprégnés de larmes et d'amour, un attrait indicible. Oh ! qu'il y avait pour lui de suaves pensées sous ces longs cils, qui marquaient leurs brunes ombres sur des joues plus pâles qu'un lis 1 qu'il y avait de charme dans l'attitude rêveuse de cette jeune fille voilée de deuil 1 que de mystérieuses souffrances! que de saintes résignations dans son sourire et jusque dans son silence !
Depuis qu'il la connaissait, ou plutôt depuis qu'il la voyait, Herbert avait appris sans lui avoir parlé , qu'elle était d'une nature bonne et élevée , que ses goûts étaient aussi nobles, aussi distingués que sa personne, mais qu'elle n'était point heureuse dans la position où elle se trouvait : c'était du moins ce que le Jeune Maineville croyait avoir deviné en observant attentivement mademoiselle Hervey.
Quoique habitué depuis son enfance à toujours vivre dans le même cercle, Herbert ne s'était jamais senti de prédilection pour aucune des jeunes personnes qui avaient grandi avec lui; si bien que souvent on le raillait sur celte froide et ridicule indifférence, que les plus agaçantes coquetteries n'avaient pu vaincre. Mais en lui apparaissant d'une ma- II. 11
niére inattendue, Saintrie, soit par la nouveauté, soit par ses qualités personnelles , opéra dans ses sentiments et ses habitudes un changement extraordinaire. Il y a certain genre de beauté qui se trouve plus ou moins en harmonie avec nos goûts : de là sans doute la froide justice qu'on rend aux attraits de quelques femmes, et l'enthousiasme que l'on ressent pour d'autres. Saintrie réunissait sûrement en elle tout ce qu'il fallait pour plaire à Herbert, c'est-à-dire un de ces assemblages de qualités physiques et morales qu'on ne pourrait préciser, mais qui vous frappent vivement quand ils se présentent à Tos regards.
D'un caractère plus tendre que passionné, Herbert était peu susceptible de tomber dans ces frénésies d'amour,
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dans ces exagérations de sentiment j ouragans impétueux, qui dévastent tout sur leur passage, mais qui sont de courte durée. Son cœur, plein d'une douce chaleur, n'était point une lave brûlante, un réceptacle d'émotions tumultueuses. Ses inclinations paisibles ne l'entraînaient pas dans ces luttes ardentes qui sourient à la jeunesse. Calme dans ses plaisirs , il l'était autant dans ses affections. Quand il aimait , il aimait sincèrement et sans se laisser leurer par aucune illusion; il démêlait facilement le bien et le mal qui composent toutes choses en ce monde; cependant malgré cette maturité d'esprit, il n'était pas dépourvu d'enthousiasme; son âme s'enflammait au con tac tdu grand et du beau, mais il ne se laissait pas facilement aveugler. Il possédait toutes les qualités nécessaires pour rendre la vie domestique aimable, et portait ert
lui tous les éléments propres à répandre le bonheur sur ce qui l'entourait. Peutêtre n'aurait-il pas eu toute l'énergie convenable pour se créer une position, pour sortir de cet affreux encombrement social où tant de jeunes gens de mérite se trouvent ensevelis; mais heureusement sa position était faite, il devait continuer les affaires de son père, et déjà depuis quelque temps il était chargé seul de son commerce, pour lequel il avait un goût prononcé. Instruit, mais ayant reçu une instruction solide et sérieuse , il était peu susceptible de se laisser subjuguer par les futiles vanités de ce monde; satisfait de son état, il trouvait que rien n'était plus utile, plus honorable que d'exercer une noble industrie, que de se livrer au commerce, qu'il considérait comme une source de prospérité et de richesse pour un pays,
comme le grand lien des sociétés, qui rapproche et meten communication tant de peuples divers, qui occupe et conserve tant d'existences, qui, en un mot, porte partout la vie et la fécondité.
Herbert s'enorgueillissait de la classe dont il faisait partie. Honneur, pensait-il, à celui qui du sein de ses foyers obscurs peut être chaque jour utile à ses frères , qui peut leur fournir le pain que réclame leur famille, sans les avilir ni les humilier!
Pendant qu'Herbert s'occupait des affaires de son père, M. Maineville, qui, comme nous l'avons dit, avait acquis une certaine aisance, commençait à jouir paisiblement du fruit de son travail et de tout le bonheur d'un propriétaire. Il possédait à peu de distance d'Amboise un petit domaine sur lequel
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il déversait tout son amour. 11 avait réuni dans l'espace de trois arpents environ tout ce qui décore ordinairer ment un parc immense, ermitage, charmille, ajoupa, ruines, prairies, rivière et pont chinois; c'était un eneombiement dont on était saisi en le voyant; mais ceux qui ne pensaient qu'à l'argent qu'avaient dû couler ces merveilles, et c'était ia plupart des visiteurs, ne pouvaient se lasser de les admirer.
Ce délicieux cottage était tout simplement une ferme appelée la Selle, où M. Maineville s'était réservé un pavillon et l'enclos dans lequel il avait opéré tant de prodiges. On passait pour arriver à ce lieu de plaisance par une cour remplie de boue et de fumier, de charrettes , d'instruments de labou-
rage , de bestiaux et de volatilles de toutes sortes; mais cette brusque transition rendait peut-être plus extraordinaires les beautés de son parc et 1 élégant ameublement de son pavillon. Quoiqu'il en soit, le propriétaire ne songeait pas à faire une autre entrée , disant qu'il n'avait pas l'habitude de recevoir des gens à étiquette.
De l'autre côté du chemin, en face de la ferme, était un superbe potager distribué avec plus de goût, et qui faisait réellement honneur à M. Maineville. Les carrés de ce jardin étaient remplis de savoureux légumes , les murs tapissés de magnifiques espaliers; de beaux arbres à fruit en bordaient toutes les platesbandes, symétriquement alignées; enfin, la haie qui ceignait une partie de cet enclos était haute , touffue, bien taillée ,
et ornée de distance en distance de grands bouquets de houx, dont les tiges vertes et épineuses se couvraient à l'automne de baies rouges du plus agréable effet. Il y avait bien aussi un peu de recherche et de coquetterie dans cet ensemble; mais là du moins cette coquetterie était raisonnable et bien entendue.
Parfois le dimanche, lorsque le temps était beau, Saintrie allait avec mademoiselle Lavigne et la famille Maineville passer quelques heures à la ferme de la Selle. Herbert ne manquait pas de s'y trouver. Dans ses rapports familiers avec Saintrie, il s'était un peu dépouillé de sa timidité naturelle. Il lui parlait , se promenait avec elle , et prenait plaisir à lui montrer les fabriques du jardin de son père. Cependant souvent aussi, dans ces promenades, la conversation avait de
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longues lacunes, pendant lesquelles Herbert arrachait en passant, et avec une apparence de préoccupation singulière, les feuilles des arbres qui bordaient les allées ; mais quand par basai d il se trouvait d'autres jeunes filles à la ferme, Herbert se montrait plus empressé pour Saintrie; il faisait des bouquets pour toutes ; c'était une occasion d'offrir le plus joli à mademoiselle Hervey, car les fleurs les plus délicates, celles auxquelles il donnait la préférence , lui étaient réservées. Il aimait surtout à lui offrir les roses musquées qui croissaient le long de la roche ; il en attachait à sa ceinture et en posait dans ses cheveux , avec une grâce charmante et un art infini. Vêtue de blanc, parée de ces fleurs fraîchement écloses, Saintrie était belle à ravir : Herbert la contemplait avec une agréable satisfaction, et quand l'aii" commençait
à fraîchir, quand la nuit répandant ses pâles ombres sur la campagne, les forçait de rentrer dans le salon , Herbert s'emparait du bras de Saintrie , et venait la présenter à toute la société avec cet orgueil qui est déjà de l'amour. On accueillait la jeune fille en lui donnant souvent le titre de belle fiancée, et Herbert, ravi , attachait peut-être une douce espérance à ce qui n'était encore qu'un aimable divertissement.
Mademoiselle Hervey s'amusait de ces enfantillages, qui apportaient un peu de distraction à ses chagrins habituels; l'affection d'Herbert , aussi paisible que l'amitié la plus douce, faisait du bien à son àme ulcérée ; elle pensait avec émotion qu'elle ne pouvait plus dire, comme il y avait peu de temps encore : — « Pas un être qui désire mon retour, pas uu
qui s'aperçoive de mon absence ; » maintenant quelqu'un s'intéressait à elle, s'inquiétait d'elle; une tendre sollicitude veillait sur ses jours. Néanmoins l'image de Georges venait souvent empoisonner ces plaisirs si simples , ces jouissances si éphémères. Elle se présentait aux yeux de la jeune lîlle pleine de tristesse et de poignants regrets , et la rejetait dans le plus décourageant abattement, dans la mélancolie la plus profonde. Aussi l'humeur de Saintrie paraissait-elle extrêmement mobile. On aurait pu la comparer au ciel si variable du printemps, tour à tour étincelant des feux du soleil ou couvert de sombres nuages.
Mais tandis que sa passion, pleine encore de vigueur et de force, la courbait sous un joug pénible, sa jeunesse, légère et active, la portait à s'affranchir des entraves qui pesaient sur son àme.
Elle espérait que son ëloigtiement de Georges parviendrait enfin à lui donner cette indifférence après laquelle elle aspirait de toute la puissance de ses désirs. Pour y arriver plus tôt, elle se remettait sans cesse devant les yeux les faiblesses de son cousin , les humiliations , les tortures qu'il lui avait fait endurer depuis près de deux ans ; mais elle s'adressait à un cœur qui ne savait pas haïr ceux qu'il avait aimés , et qui ignorait comment on peut changer en poignards de la vengeance les traits si doux de l'amour.
Néanmoins, à force de sentir chaque jour davantage la nécessité de rompre un attachement si fatal à son bonheur, Saintrie crut enfin avoir recouvré sa liberté. Elle acueillit l'aurore de cette ère nouvelle avec la plus ineffable satisfaction.
Il lui semblait qu'une voix intérieure lui criait : Esclave, tes chaînes sont brisées , marche maintenant sans crainte, n'abaisse plus dans la poussière tonfjont centriste; va, cherche dans ce vaste monde, où tu te crois égarée , il y a aussi pour toi quelque portion de bonheur !
Raffermie par cette pensée , Saintrie goûtait avec plénitude tout ce qu'elle avait de consolant pour elle ; car qui serait assez fou pour se complaire dans une souffiance sans compensation , pour y dévouer son existence entière; n'estce pas se condamner à une mort morale que de se renfermer dans sa triste individualité, que de renoncer à toute alliance avec la famille des hommes pour languir dans Icternel veuvage du cœur?
En se croyant guérie de sa mal heu-
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reuse passion, mademoiselle Hervey se sentait rendue à respërance; elle n'avait plus, il est vrai, toutes ses illusions premières, mais par cela même elle était plus capable d apprécier l'espèce de félicité qui venait s'offrir à elle.
Pour se faire une idée de l'allégement qu'elle semblait en éprouver , il faudrait avoir ressenti une souffrance aussi corrosive qu'était la sienne; isolé par cette souffrance du monde entier, il faudrait l'avoir retrouvée compagne inséparable de votre être au milieu des réunions et des fctes comme dans la solitude la plus profonde, il faudrait avoir connu ses douloureuses étreintes jusque sur l'oreiller à quilon venait demander un peu de repos; les avoir supportées longtemps, bien longtemps, comme une malédiction du ciel, tomme un tourment in-
D'tLttsiôN. ns
fernal. Oh ! alors on saurait combien la tranquillité est douce et nécessaire au bonheur de l'homme: le calme de la pensée succédant aux orages du cœur, c'est la convalescence après une cruelle maladie; vous sentez renaître tout ce qui était éteint dans votre âme, vous n'êtes plus enchaînée par une idée fixe et dévorante; le monde existe pour vous, la société vous ramène à elle, la nature n a plus pour vos yeux de charmes inconnus, toutvous apparaît sousun jour nouveau et radieux.
Telle était à peu près la situation d'esprit dans laquelle se trouvait Saintrie, lorsqu'un matin mademoiselle Lavigne, qui lisait le journal d'Indre-et-Loiie, interrompit sa lecture pour lui apprendre la nouvelle du mariage de Georges Dàrquency avee une demoiselle Dunandel
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ouDurandel ; ce nom était un peu effacé, et mademoiselle Lavigne, après avoir essuyé ses lunettes, essayait de le mieux déchiffrer, tandis que, fi^appée d'une manière subite et inattendue, la malheureuse Hervey se sentait prête à s'évanouir.
En se voyant pour jamais séparée de l'homme qu'elle avait tant aimé^ son amour, qui n'était qu'assoupi, venait de se réveiller avec une efTrayante énergie; c'était luie nouvelle crise dans son existence, mais si terrible, si affreuse, que la mort la plus cruelle lui eut paru douce en comparaison de pareilles émotions.
Pâle , haletante, la vue troublée , Saintrie cherche un appui que ses mains tremblantes ne peuvent trouver.Effrayée de la voir dans cet état, mademoiselle
Lavigne se précipite pour la soutenir dans ses bras, et pendant quelque temps elîe l'interroge sans obtenir un seul mot; enfin, à ses demandes plus pressantes et plus réitérées , Saintrie répond d'u!ie voix faible: qu'elle se sent malade, qu'elle a des étourdissements, qu'elle croit avoir besoin d'être saignée. Et mademoiselle Lavigne, qui pense que les personnes pâles n'ont pas de sang , ne peut revenir de l'étonnement que lui cause un pareil langage.
Cependant l'indisposition de Saintrie se prolongeait et devenait assez grave pour donner des inquiétudes, lorsqu'Herbert apprit que mademoiselle Lavigne n'avait pas encore jugé nécessaire de faire appeler un médecin , dans la crainte, sans doute, de s'engouffrer dans une trop grande dépense. Terrifié
par cette nouvelle , inquiet de savoir sa jeune amie en danger et sans secours, Herbert pria, supplia sa mère d'envoyer à mademoiselle Hervey son propre médecin ; mais comme madame Maineville ne se hâtait pas assez d'obtempérer à ses désirs, Herbert, n'écoutant que l'inspiration de son cœur, alla lui-même chercher le docteur pour le conduire prés de la malade.
Retenue depuis plusieurs jours dans sa chambre, Saintrie avait pu envisager à loisir la nouvelle commotion qu'elle venait d éprouver; mais elle n'était point en état de faire de longues réflexions sur le lien fatal qui , malgré tout, semblait l'attacher encore à son cousin. Dans sa délirante souffrance elle n'était occupée que du bonheur de mademoiselle Dulandel , bonheur qu'elle
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enviait comme un bien qui lui avait ët(* ravi. Maintenant Edwiee avait des droits sacres sur Georges; son amour, ses pensées, toute sa vie, enfin, lui appartenaient; sanctionnés par la loi et la Divinité, tous ses sentiments, de quelque nature qu'ils fussent auparavant, étaient devenus purs et chastes ; compagne légitime de Darquency, elle pouvait le suivre dans toutes les contrées, dans tous les lieux où il porterait ses pas; la même destinée les enchaînait à jamais l'un à l'autre. Ainsi plus de retour possible de Georges vers elle , il était perdu, éternellement perdu pour son cœur. Elle ne pouvait même plus, sans être blâmable , conserver au fond de l'àrae la passion qu'elle avait pour lui, passion coupable , passion marquée dès à présent du sceau de l'adultère.
Toutes ces pensées égaraient la pau-
vre tête de Saintrie, c'était la première fois qu'elles venaient se présentera son esprit, aussi horribles, aussi insupportables. Jusques là , destinée par sa tante à devenir la femme de Georges, elle avait cru qu'il lui appartenait plus qu'à tout autre, et cette possession, tout illusoire qu'elle fût, après avoir fait longtemps sa joie , lui causait, en lui échappant, la plus insurmontable douleur. On a beau s'attendre dans la vie à un événement cruel , son arrivée vous trouve toujours sans force et sans courage , il vous abat et vous anéantit comme s'il était inattendu.
Cependant déjà un peu habituée au malheur, et ayant autour d'elle des gens parleurs et curieux, Saintrie cachait, sous l'apparence d'une morne langueur, les déchirants tourments de son âme; et
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les larmes qui auraient pu la soulager dans le pénible état où elle se trouvait, elle les refoulait opiniâtrement dans son cerveau, au risque de les y cristalliser. Tant qu'il y avait du monde près d'elle , elle maîtrisait assez bien sa douleur, mais une fois seule, sa faiblesse l'emportait. Le mariage de Georges lui revenait à la mémoire ; de ses mains pâles et débiles elle semblait alors vouloir repousser les affreuses images qui l'obsédaient; quelques prières sans suite s'échappaient de ses lèvres tremblantes; elle articulait quelquefois ce mot : Qu'il soit heureux ! Puis elle s'arrêtait avec une espèce d'épouvante: Heureux avec une autre qu'elle! il y avait dans cette pensée une source intarissable de chagrins et de larmes! — • Le désir de posséder l'être qu'on chérit est un des premiers et des plus grands mobiles de la passion . un ne peut y
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leiionceiqu'aprés de violentes luttes avec son cœur, encore faut-il que l'amour se soit bien affaibli en nous pour que ce renoncement soit possible et sincère , car sans cela, quoique séparés, comme deux l'ragments que le vent chasse d'un côté opposé , il y a encore dans le sanctuaire le plus voilé de notre àme quelque chose qui nous lie fortement à cet objet de nos affections , à cette seconde partie de notre être , que le caprice des événements semble prendre plaisir à éloigner de nous j il y a encore dans nos souffrances les plus intenses et les plus âpres un penchant qui nous domine. Nous aimerions mieux exposer celui que nous chérissons à toutes les chances d'une hasardeuse fortune , lui faire même partager notre indigence, si nous n'avions rien de meilleur à lui offrir, j)lutôt que de le voir jouir d'un
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bonheur qu'il devrait à une autre. Tout nous paraît préférable à l'amer regret de le perdre. Ln nature est ainsi faite, il n'y a point de sentiment profond où cet égoisme ne se fasse impérieusemeist sentir.
Malgré son bon et tendre caractère, mademoiselle Hervey ressentait aussi l'influence de cet invincible égoisme.
Qui pourrait rêver le ciel pour l'objet de son culte en se résignant à n'y jamais pénétrer : une pareille abnégation est audessus des forces humaines.
Saintrie était accablée sous le poids de son mal lorsque Maineville entra dans sa chambre accompagné du docteur. Herbert avait voulu s'assurer par lui-même de l'état de son amie. Il se tint silencieux et attentif près de son lit, tandis que le
docteui-, s'eiïiparant du bras fiévreux de mademoiselle Hervey, interrogeait la jeune malade sur ses souffrances.
Saintrie mit une extrême réserve et un grand laconisme dans ses réponses, tant elle redoutait de laisser transpirer son secret.
Le docteur parut pensif, embarrassé.
La scène qui se passait dans cette chambre, à cet instant, avait beaucoup d'analogie avec celle représentée par l'une des gravures anglaises suspendues aux parois de la muraille et au-dessous de laquelle on lisait : La jeune fille malade.
Dans ce cadre aussi, un grave médecin tenait le bras d'une belle fille soûl-
frante; de son regard inquisitif, il cherchait à deviner la cause du mal, à approfondir le motif du trouble et du désordre qui se faisaient remarquer dans la santé de sa jeune cliente , et paraissait presque certain d'avoir découvert sur ses traits amaigris, dans son regard languissant une sombre pensée d'amour. Sauf quelques rares exceptions, la plupart des maladies de la jeunesse ne viennent guère que de sentiments contrariés, de tristes déceptions. Combien, hélas! les lois de la société, presque toujours en opposition avec le penchant du cœur, ne brisentelles pas de belles et nobles existences? Personne n'est plus à même que les médecins d'en faire la pénible observation. Appelés dans les crises où notre santé succombe, ils demeurent trop souvent convaincus de l'impuissance de leur art.
i$f DEUX ANNÉES
— Eh bien, docteur, dit mademoiselle Lavigne, impatientée du long et silencieux examen de M. Duveiger, comment trouvez-vous ma cousine, le cas est-il grave? Il ne manquerait plus à présent , grommela-t-elle tout bas, que de la voir mourir chez moi.
Herbert tressaillit en entendant ces mots; il fît quelques pas pour se rapprocher de Saintrie qu'il regarda avec la plus profonde et la plus vive compassion.
Choqué de la manière brusque et peu délicate avec laquelle mademoiselle Lavigne exprimait ses craintes, le docteur Duverger se hâta de répondre ;
— Nous n'en sommes pas là, heureusement; je ne vois dans rindispositiou
de votre parente aucun symptôme alarmant; de l'agitation, de la fièvre, un grand ébranlement nerveux , voilà tout ce que présente son état actuel ; le moral me paraît plus affecté que le physique : n'a-t-elle pas reçu quelques nouvelles fâcheuses? Allons, répondez-moi vousmême franchement, ma belle demoiselle, continua-t-il en s'adressant à Saintrie.
Cette subite interpellation fit monter le sang au visage de mademoiselle Hervey. Confuse, tremblante, elle baissa son timide regard sur la courte-pointe de son lit.
Le docteur, en homme prudent, arrêta là son interrogatoire, tandis que Herbert ne cessait de considérer Saintrie dont le silence avait fait passer un frisson dans son cœur. Cependant il était loin de se
douter de ce qui causait la souffrance de mademoiselle Hervey. Tout entier à l'intérêt, à la tendresse qu'elle lui avait inspirés, il ne lui vint même pas à l'idée qu'elle eût jamais aimé.
Preste à s'emparer de la parole aussitôt qu'il y avait un moment de silence, mademoiselle Lavigne s'empressa de répondre pour sa cousine , s'imaginant tomber juste sur tous les points.
— Dans le commencement de son séjour ici, dit-elle au docteur, je pense bien qu'elle a eu quelque peine à s'babituer à cette maison où pourtant, grâce au ciel , elle n'a jamais manqué de rien; elle ne me le disait pas positivement, mais elle était rêveuse, ne mangeait pas et préférait la solitude du jardin à ma société. Quelquefois elle revenait avec les yeux
rouges et gonflés, et lorsque je le lui faisais remarquer, elle me répondait que l'application qu'elle avait mise à sa lecture lui avait fatigué la vue. D'autres fois c'était un passage de son livre qui l'avait émue jusqu'aux larmes. Vous pensez bien, docteur, qu'avec une facilité si grande à s'attendrir sur des mal heurs imaginaires, elle peut fort bien, sans fondement, se créer des chagrins réels. Je crois qu'elle aime à pleurer comme d'autres aiment à rire; il y a de si étranges goûts dans ce monde , qu'il ne faut pas s'en étonner. Du reste, elle m'est venue avec la même figure que vous lui voyez ; pas une once de sang dans les veines ; depuis quelques jours, cependant elle me paraissait plus contente, plus animée, je l'avais même entendue fredonner une chanson en allant donner à manger à mes poules lorsque tout à coup elle est
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tombée dans l'état où vous l'avez trouvée. Un matin, pendant que je lui lisais le journal, je l'aperçois à l'autre extrémité de la salle, chancelante sur ses jambes et plus blanche qu'une morte ; je n'ai que le temps de courir à elle ; sans mon appui , elle serait tombée sur le visage, car ses yeux ne voyaien t pi us et ses mains n'avaient plus la force de s'attacher à rien.
— Et il n'y avait eu aucun précédent à cette espèce de défaillance? demanda le docteur.
Saintrie, vivement contrariée, s'empressa de dire :
— Non, monsieur; j'étais seule avec ma cousine, nous n'avions encore vu personne de la journée : le malaise que
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j'ai éprouvé subitement ne doit êtreconsidérëjje présume, que comme une de ces mille petites indispositions qui viennent sans cause apparente et qui n'ont presque jamais de suites graves. Il faut si peu de chose, ajouta-t-elle d'une voix émue , pour déranger l'équilibre d'une santé peu robuste. Le manque d'air, la moindre atteinte du froid suffisent souvent pour cela. Je ne sais si je me trompe, dit-elle encore, en portant son doux regard sur M. Duverger, mais il me semble que je ne suis enchaînée que pour peu de temps dans ce stupide repos qui , en se prolongeant, deviendrait pour moi un mal réel.
— Nous verrons demain, répondit le docteur avec un sourire d'espérance; je puis vous assurer, ajouta-t-il d'un ton pénétré, que je le souhaite vivement.
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— Et moi aussi, dit mademoiselle Lavigne, car vous allez être de la noce, Saintrie. Votre cousin ne peut se dispenser de vous inviter à la célébration de son mariage; ce serait un manque de convenance dont je le crois incapable.
Vous êtes pauvre, il est vrai, mais il n'a point à rougir de vous, et je lui en voudrais extrêmement s'il vous oubliait dans cette solennelle occasion.
Pendant quelques minutes mademoiselle Hervey tomba dans une agitation difficile à décrire; la parole lui manquait, son cœur soulevait de ses battements répétés la couverture de son lit; des soupirs qu'elle ne pouvait comprimer sortaient péniblement de sa poitrine. Mademoiselle Lavigne venait, sans s'en apercevoir, de lui porter encore un aff'reux coup; elle venait de la replonger
dans des tortures d'autant plus cruelles, qu'elle tenait à les cacher, et que la crainte de les laisser apercevoir les changeait en une insupportable angoisse
Sans en deviner le motif, le docteur remarqua la vive émotion de Sain trie, et, pour lui épargner la suite d'un entretien qui lui paraissait pénible, il lui prescrivit le silence.
Mademoiselle Lavigne n'en continua pas moins sa véhémente sortie contre Georges.
— Ah ! disait-elle, il faudrait qu'il n'eût pas d'àme pour renier sa Amiille : c'est se mépriser soi-même que de rejeter les siens. La demoiselle qu'il épouse auraitelle une dot aussi considérable que celle de feue madame la duchesse deChoiseul, II. 13
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je no vois pas ce qui la choquerait dans Saintrie; et puis un jour est bientôt passé, on doit bien faire à son devoir quelques petits sacrifices d'amour-propre.
Dans l'intention d'apaiser mademoiselle Lavigne, Herbert lui dit : Mais, mademoiselle , maintenant on ne fait plus de noces ; elles sont même devenues ridicules dans les classes un peu élevées de la société. Il est de bon ton de se marier sans bruit, sans repas d'apparat; les personnes dont la présence est strictement nécessaire sont les seules conviées, et, comme en Angleterre, les nouveaux époux partent ordinairement aussitôt après la cérémonie, soit pour une de leurs terres, soit pour faire un voyage.
— Je ne suis point surprise, interrom-
pit mademoiselle Lavigne, que cette coutume grossière nous vienne des Anglais; ils n'ont jamais su se conduire, et, depuis que nous les imitons en tout , il faut avouer que les bonnes manières d'autrefois se perdent terriblement en France.
Les Anglais sont nos ennemis nés; en paix comme en guerre, nous n'avons que de mauvais services à attendre d'eux^.
Depuis qu'ils sont tombés sur notre Touraine comme une nuée de sauterelles, le prix des denrées y est augmenté de moitié; ils accaparent et dévorent tout; le sol ne semble produire que pour eux; on ne peut plus approcher de rien maintenant : c'est une désolation.
Mademoiselle Lavigne, un peu détournée de son sujet par ses lamentations, ne laissa pas longtemps respirer Saintrie.
— Ah ! M. Darquency tranche du grand monde, reprit-elle bientôt; il imite les mœurs anglomanes, il fait le fier , le dédaigneux; il abandonne sansplusdesouci une jeunefilie avec laquelle il a été élevé, une proche parente encore, une nièce de sa mère! Si ces procédés sont distingués, s'ils sont reçus dans le monde élégant, ils n'en sont pas pour cela plus convenables, plus généreux; il faut bien le dire, si je n'eusse pas eu plus de sentiments humains que lui, je ne sais où serait aujourd'hui la pauvre enfant, elle qui a été bercée dans le faste , choyée par une grande dame, et à qui on a eti la sottise d'inculquer des goûts raffinés et dispendieux quand elle n'avaitpas un sou.
— Mademoiselle, dit Saintrie en se soulevant avec un frémissement d'indi-
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gnatioii.uiademoiselle, respectez, je VOUS en supplie, la mémoire de ma tante bienaimce; jamais, sans la plus criante injustice, on ne saurait lui adresser le plus léger reproche.
Deux ruisseaux de larmes s'échappèrent des yeux de Saintrie et inondèrent son pâle visage.
— Mon cousin , ajouta-t-elle à travers ses sanglots, s'est aussi toujours bien conduit envers moi; je n'ai heureusement à me plaindre de personne.
— Évitez, dit sévèrement le docteur en s'adressant à son tour à mademoiselle Lavigne, évitez avec soin de causer à ma malade de pareilles émotions. Le repos, la solitude, le silence, lui sont indispensables pour sa guérison. Et vous, made-
moiselle, dit^il à Saiiitrie en prenant congé d'elle et en sortant avec Herbert , tâchez de chasser un peu de votre esprit les pensées qui pourraient vous attrister.
Tout en reconduisant les deux visiteurs , mademoiselle Lavigne tenta de se justifier en se rejetant sur la susceptibilité excessive , sur le caractère fier et romanesque de sa jeune parente; mais, préoccupés de toute autre chose , le docteur et Maineville ne l'écoutèrent pas.
Lorsque la porte de la rue fut refermée, et que la voix de mademoiselle Lavigne eut cessé de se faire entendre , Herbert dit à M. Du verger :
— Vous reviendrez la voir, n'est-cepas, docteur; vous lui donnerez tous vos soins pour lui rendre la santé et faire
disparaître cette triste laiigueui' qui l'enveloppe comme un linceul ; vous me le promettez, docteur?
— Oui, mon ami, répondit flegmatiquement M. Duverger ; je vous le promets autant que cela sera en mon pouvoir, et du ressort de mon art.
— Vous n'en dësespércz-pas du moins, répartit Herbert en scrutant du regard l'expression du visage de M. Duverger.
Rassuré par l'air tranquille du docteur , il continua : Cette jeune fille m'inspire de l'intérêt: on ne peut lavoir, je crois , sans cela : vous lui en portez aussi, car j'en ai surpris dans vos yeux.
— Effectivement , interrompit le docteur; mais le mien n'est pas semblable au vôtre.
— Pourquoi cela ? demanda Herbert.
— Parce que vous êtes jeune et que je ne le suis plus , et qu'il ne peut exister la même affinité entre une jolie fille et moi , qu'entre elle et vous.
— Je vous assure , docteur, balbutia Herbert un peu troublé , qu'en éprouvant de la commisération pour l'état de mademoiselle Hervey, je n'ai établi aucune différence entre l'être souffrant et la jeune fille.
— Votre cœur l'a fait pour vous, dit malignement M. Duverger; mais vous n'êtes point obligé de ra'initier dans vos secrets.
— Enfin, dit Herbert de plus en plus intimidé pai' les réflexions du docteur.
quelle que soit la dissemblance de notre intérêt pour la malade , vous me promettez , n'est-ce pas , de lui donner tous vos soins?
— Je vous le promets, répondit M. Duverger en serrant la main de son jeune ami.
VOTAG£.
Après quelques jours de calme et de repos, Saintrie fut en état de se lever, mais néanmoins sa guérison faisait peu de progrés. Mécontent de la voir dans cet état stagnant, et pensant que la distraction pourrait seule changer le cours de ses idées , et par cela même apporter dans sa santé le mieux qu'il attendait,
M. Duverger lui ordonna un voyage à Paris, comme dans ce lieu on prescrit à certains malades lair de la campagne.
Un changement de vie et d'habitudes amène quelquefois de bons résultats.
A ceux qui sont toute l'année enfermés dans une vaste cité, qui ne sortent de leurs appartements que pour parcourir des rues sales et étroites, respirer l'air vicié d'une salle de bal ou de spectacle : à ceux-ci l'exercice des champs et les doux ombrages des bois peuvent être très-salutaires. Pour les autres, qui jouissent continuellement du calme des prairies, de la fraîcheur des ruisseaux, du silence de ïa saulaie, qui peuvent parcourir, sans obstacle, un vaste horizon et jouir à l'aise des brises embaumées du matin et du soir, qui sont, pour ainsi dire, blasés sur la magnificence et les plaisirs de la nature; pour ceux-là , dis-je , la vie factice
et dissipée de Paris a des charines d'un effet surprenant, et il n'est par rare de voir des gens qui se mouraient d'ennui à la campagne , retrouver dans le tourbillon de la grande ville , la santé qu'ils avaient perdue.
C'était sur l'effet d'un semblable contraste que comptait M. Duverger, qui aurait préféré traiter une maladie bien caractérisée , plutôt qu'une de ces indispositions qui n'ont ni périodes, ni terme prévu , ainsi qu'était celle de Saintrie. Dans ces sortes d'indispositions, le mal est partout et nulle part, c'est une langueur dont les plus savants ne peuvent deviner ni le principe ni les suites.
Malgré toute la peine que M. Duverger se donnait pour faire comprendre à Saintrie combien il était nécessaire qu'elle fit ce voyage de Paris, il ne put
y parvenir. Mademoiselle Hervey repoussait toujours ce conseil de tout son pouvoir. Le docteur, pensant qu'il y avait peut-être là-dessous quelques difficultés pécuniaires qu'on voulait lui cacher, n'insista pas davantage.
Cependant peu de temps après Saintrie changea subitement d'idée à cet égard; autant elle avait paru avoir d'éloignement pour Paris, autant elle semblait désirer de s'y rendre. M. Duverger ne pouvait s'expliquer un changement que rien, en apparence, ne motivait : Que de versalité dans l'esprit de la femme, pensait-il, que d'incohérence dans ses goûts, que de caprices dans ses sentiments; on ne peut attendre aucune stabilité de tout ce qui dépend d'elle, elle aspire avec instance aujourd'hui, à ce qu'elle repoussait hier avec horreur.
Cette résolution, qui paraissaitsi étrange au docteur , avait été prise tout naturellement par mademoiselle Hervey , après la visite que lui avait faite une dame de Tours. Cette dame, liée avec madame Darquency, comme on l'est dans le monde, avait eu connaissance de beaucoup de choses relatives à sa nièce, et en ignorait aussi une infinité d'autres. Se trouvant à Amboise, elle était venue voir Saintrie,par désœuvrement , curiosité , ou envie de l'instruire de ^ ce qu'elle savait au sujet de Georges. Quoi qu'il en soit , ayant trouvé seule la languissante Hervev, elle eut avec elle un long entretien, dont elle fit à peu près tous les frais, car Saintrie ne pouvait guère lui exprimer que par son silence combien étaient pénibles et douloureuses pour elle les nouvelles qu'elle lui apportait. Cette dame ne lui II. 14
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fit grâce de rien, elle lui donna d'amples renseignements sur le niariagede son cousin , et employa les expressions les plus ampoulées pour lui peindre l'éclat pompeux de la noce, le nombre des conviés, la mise riche et élégante de la mariée, le luxe éblouissant des appartements de la Briche , décorés avec une somptuosité seigneuriale et un goût tout artistique.
Saintrie l'écoutait avec un visage qui semblait implorer sa pitié; mais la cruelle dame poursuivait toujours son récit, et, sans s'en apercevoir , retournait dans tous les sens le poignard qu'elle enfonçait dans le cœur de la pauvre Hervey.
Enfin elle lui apprit qu'à la suite de ces fêtes splendides , M. et madame Darquency étaient partis pour Paris, où ils devaient, disait-on, faire un assez long séjoin*.
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Frappée par le départ et l'éloignement indéfini deGeorges,Saintrie, dont l'esprit était faible et malade, éprouva tout à coup le désir invincible d'aller aussi à Paris. Egarée par un amour qu'elle avait cherché en vain à étouffer, elle n'eut plus dés lors d'idée, de sentiment, d'existence, que pour la réalisation de son projet; il n'y eut plus pour elle dans le monde que ce pays qu'elle voyait, à travers ses souffrances , comme un lieu de soulagement, embelli encore à ses yeux par une vague espérance, vers laquelle l'entraînait sa fiévreuse énergie.
S'il y a des souffrances qui nous jettent sans force et sans volonté dans une morne et insurmontable apathie, il en est d'autres qui, tumultueuses comme les flots de la mer, nous poussent à une agitation continuelle, et nous font
pour ainsi dire une nécessité du changement.
Dominée par cette active ardeur, Saintrie embrassait avec passion l'idée d'un voyage qui devait la rapprocher de celui qu'elle aimait d'une si funeste manière.
— Oui , disait-elle , en se concentrant de plus en plus dans son nouveau projet: le voir encore une fois et mourir !
Quoique par oubli ou par négligence Georges ne lui eût pas une seule fois fait payer l'intérêt du legs de sa mère, mademoiselle Hervey n'était pas tout à fait au dépourvu ; elle possédait une petite somme d'argent, provenant des économies qu'elle avait faites lors de son séjour chez madame Darquency , et sur la-
quelle elle comptait pour subvenir aux dépenses du voyage. De son côté mademoiselle Lavjgne n'apportait aucun obstacle à son départ; au contraire, partageant avec sa jeune parente l'idée de visiter au moins une fois dans sa vie la grande Babylone, elle était toute décidée à sacrifier aussi pour cela quelques-unes de ses épargnes.
Mademoiselle Lavigne fit de grands apprêts : on eût dit qu'elle allait au bout du monde. Elle avait mille choses à mettre en ordre avant d'entreprendre ce long voyage; ses précautions étaient sans fin , car, selon elle, le chapitre des accidents pouvait s'étendre loin. La route de la Chine ne l'eût pas plus eff'rayée que celle quelle allait suivre, les terres australes ne lui semblaient pas à une plus grande distance d'Amboise que Paris;
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soixante lieues à faire d'une seule traite, c'était immense pour une personne dont les excursions n'avaient jamais dépassé un rayon de six lieues. Volontiers elle aurait fait son testament si elle n'eût pas eu autant d'aversion pour ces sortes d'affaires; cependant, une fois décidée, elle persévéra dans sa résolution , surtout quand elle sut qu'elle n'avait plus rien à redouter dans cette fameuse forêt de Cercottes , sur laquelle elle avait entendu raconter tant d'horribles et sanglantes aventures; elle n'apprit pas sans plaisir que, depuis qu'elle était rasée de chaque côté de la route jusqu'à une lieue de distance, elle ne voilait plus de son ombre le meurtre et le brigandage ; que les voyageurs la traversaient maintenant sans crainte et sans danger; en un mot, qu'on ne s'en occupait guère plus aujourd'hui que de ces
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choses autrefois célèbres et terribles, et qui n'ont laissé après elles qu'un vaporeux souvenir.
Saintrie supportait avec une impatience nerveuse tous les délais de mademoiselle Lavigne. Consumée par le désir ardent qui l'agitait depuis plusieurs jours elle ne pouvait comprendre comment sa cousine , habituellement si preste , et qui laissait si peu de temps entre la décision et l'exécution , mettait cette fois tant de lenteur à son départ ; elle ne voyait pas que mademoiselle Lavigne, malgré son extrême envie de visiter Paris , éprouvait quelque répugnance à abandonner sa maison pendant quinze jours ou un mois, persuadée qu'elle était que tout devait aller de travers pendant son absence, etque Thérèse elle-même ne saurait plus se con-
duire quand elle ne serait plus là pour la diriger.
Néanmoins, le moment du départ fut enfin fixé , les visites d'adieu furent faites , et un soir , mademoiselle Lavigne et Saintrie traversèrent le pont pour aller sur l'autre rive de la Loire attendre la diligence de Toiirs. Elle parut bientôt, et comme Saintrie montait dans l'intérieur pour y prendre place, elle entendit une voix douce et triste qui lui souhaitait un bon voyage. Elle ne put à l'heure qu'il était distinguer la personne qui lui parlait, mais elle reconnut parfaitement la voix d'Herbert; elle en fut frappée d'une manière indicible, et quand elle songea à lui répondre, la voiture l'avait déjà emportée bien loin.
Nos deux voyageuses firent le reste du
chemin sans autre événement, et ne tardèrent pas à arriver dans cette ville, devenue, par des motifs bien différents, le sujet de leurs plus vives aspirations.
Paris est une grande déception pour la plupart des provinciaux attirés par son immense réputation ; ils y viennent comptant rencontrer à chaque pas des merveilles , quelque chose d'imprévu , d'extraordinaire , et il se trouve que rien ne peut les satisfaire ; les monuments les plus beaux leur paraissent noirs, petits , mesquins , les rues sales et étroites, la rivière à peine navigable; le bruit des voitures les abasourdit, les longues courses les éreintent; chaque soir ils rentrent à leur auberge exténués de fatigue, et se demandant ce qui mérite, après le cimetière du Père Lachaise, d'exciter leur curiosité : la si-
tuation de leur ville de province est plus pittoresque que celle de Paris; leurs maisons sont plus logeables que les hôtels de la grande ville; les baraques de leur foire leur avaient donné une parfaite idée du Palais-Royal ; et quant à leur Maison de ville , construite l'année dernière , elle l'emporte certainement en beauté sur le château des Tuileries, car ce n'était pas ainsi qu'ils s'étaient figuré le palais d'un roi. L'élégante architecture de Philibert Delorme , ces riches colonnes , ces délicates arabesques, ces insignes de douleur que Catherine de Médicis fit jeter à profusion sur les murs de ce palais après la mort tragique de son mari , les mille souvenirs historiques qui se rattachent à cette illustre demeure de la grandeur humaine, ne les frappent pas; sans yeux et sans idées, ils parcourent ces lieux sans rien voir et
sans rien apprécier; ces beaux monuments, s'ëlevant à chaque pas, si imposants et si magnifiques, ne les étonnent ni ne les charment; ils les regardent avec autant d'indifférence que s'ils en avaient de pareils dans leurs villages.
Mademoiselle Laviene croyait faire un grand éloge de ce qu'elle voyait , quand elle le comparait à ce qu'elle venait de quitter, quand elle disait : C'est comme à Amboise.
Ah ! pauvres arts , que deviendriezvous si tous les hommes ressemblaient àcette multitude d'ignorants ; pour leur épargner la honte de vous méconnaître, vous, le génie de Dieu, rendu palpable à nos sens, vous devriez voiler vos beautés devant de tels profanes, leur interdire l'entrée de votre sanctuaire.
Saintrie, douée d'une âme plus artisti-
que , sut mieux distinguer le mérite d'une pareille ville; elle était souvent détournée de sa fatigante préoccupation par la diversité d'impressions que lui causait ce qu'elle voyait. Chaque jour il lui semblait que ses yeux s'ouvraient jlour la première fois à la lumière, tant elle était surprise et ravie de cet assemblage de merveilles qu'elle n'avait trouvé nulle part, et dont elle n'avait pas même eu l'instinctive révélation.
Cependant, tout en admirantles beautés de Paris , elle ne cessait de penser à Georges ; elle croyait toujours l'apercevoir au milieu de la foule qui se pressait de toutes parts, et elle n'avait pas plutôt reconnu son erreur, qu'elle y retombait de nouveau. Tous les hommes qui avaient une taille élégante et des cheveux bruns, lui paraissaient être son
cousin ; mais dès qu'elle voyait leur visage, l'illusion s'enfuyait, et la pauvre Saintrie étouffait un soupir. Eprouvant le besoin impérieux de le voir, elle errait continuellement dans les rues et les promenades publiques , et y revenait tantôt à une heure , tantôt à l'autre , craignant toujours de n'avoir pas deviné celle où son cousin avait l'habitude de sortir.
Sachant qu'il habitait la rue de l'Université, elle avait peine à quitter le faubourg Saint-Germain ; elle passait et repassait plusieurs fois le jour devant l'hôtel que Georges occupait , espérant l'apercevoir, soit aux fenêtres , soit au moment de sa sortie ou de sa rentrée ; mais, par un hasard malheureux, elle voyait presque toujours la porte de l'hôtel fermée, ou bien, lorsque cette porte venait à s'ouvrir, ce n'était que pour livrer passage à des domestiques qu'elle
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ne connaissait pas. Les fenêtres donnant sur la rue ne laissaient voir que des appartements vides, ou habités par des personnes invisibles. Aucun bruit au dedans ni au dehors; la rue, calme et silencieuse comme une rue de petite ville, formait avec les autres un contraste désespérant pour la malheureuse jeune fille.
Ce désappointement continuel la jetait dans une grande perplexité et lui donnait d'étranges idées. 11 lui semblait quelquefois que c'était la perte de ses espérances qui répandait à ses yeux cette langueur de mort sur les lieux où résidait Georges. Cependant elle était sans cesse ramenée vers cet endroit par un pouvoir irrésistible. Quelle que fut la direction de leurs promenades,Saintrie s'arrangeait de manière à revenir toujours
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par la rue de l'Université, malgré les cris et les plaintes réitérées de mademoiselle Lavigne sur la longueur interminable des chemins et l'excessive lassitude qu'ils lui causaient. Quand elle pouvait la décider à se reposer sur l'un des bancs de pierre placés à l'entrée de l'hôtel de M. Darquency, Saintrie éprouvait, pendant tout le temps qu'elles y restaient assises, la plus délirante anxiété. Le moindre bruit de la porte la faisait tressaillir; mais, hélas! c'était inutilement; celui qu'elle attendait ne paraissait point!
Mademoiselle Lavigne, obligée de se laisser conduire comme un enfant par sa jeune compagne, lui disait bien quelquefois qu'elle croyait avoir déjà passé par cette rue et s'être reposée sur ce même banc où elle la faisait asseoir; mais Saintrie , qui tenait à écarter tout soupçon
de sa pensée , l'assurait du contraire en luiVépétantavec beaucoup de sang-froid:
qu'il n'était pas surprenant que dans une cité aussi vaste que Paris il y eût un grand nombre de rues semblables les unes aux autres; et mademoiselle Lavigne, trop lasse pour argumenter et trop désireuse de regagner son gîte, se laissait facilement persuader.
Ne pouvant parvenir à rencontrer son cousin dans les rues et les promenades, mademoiselle Hervey pensa au spectacle, comme à la dernière chance et peut-être à la plus sûre qui lui restait encore après tant de vaines recherches. Ayant entendu dire que l'Opéra était celui de tous les théâtres où se réunissait, dans cette saison , la plus nombreuse et la meilleure société, elle mit tout en œuvre pour décider mademoiselle Lavigne à y aller,
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mais il n'était pas aisé de vaincre ses scrupules à cet égard.
, Cependant Saintrie ne se rebuta pas , et à force d'éloquence et d'amabilité, elle finit par triompher du mauvais vouloir de son rigide mentor.
— Ah! ma chère petite, s'écriait mademoiselle Lavigne étonnée de sa défaite, que dira-t-on lorsqu'on saura que j'ai été au spectacle, moi qui ai tant de fois blâmé ce plaisir profane ?
— On vous approuvera, répondait Saintrie d'un ton caressant; on vous louera d'avoir fait violence à vos goûts , à vos sévères principes pour satisfaire les frivoles désirs d'une jeune fille. La bonté et la complaisance sont des vertus qui font chérir ceux qui les possèdent. Ne
sériiez- vous pas déjà, ma cousine, continuait -elle en lui appuyant la main sur le cœur, ne sentez -vous pas là , à cet endroit, une satisfaction intérieure pour le plaisir que vous m'avez l'ait, car je suis heureuse rien qu'à la pensée devoir ce prestigieux Opéra; sans cela mon voyage n'eût pas été complet, je me serais en allée mécontente, malade peut-être.
— Enfant que vous êtes, interrompit mademoiselle Lavigne; et qu'eût dit alors le docteur?
— S'il en eût appris la cause, répartit malignement Saintrie, il vous aurait infailliblement blâmée.
— Ah I je le vois, répartit mademoiselle Lavigne, il faut que je me prête k
toutes vos fantaisies pour obtenil^ son approbation.
— Non, non, dit Saintrie un peu effrayée de l'aigreur qui perçait dans la réponse de sa cousine; je ne me permettrais jamais de vous assujettir à rien de ce qui pourrait vous être désagréable; je ne vous demande seulement que cette grâce , dont j'apprécie toute l'importance , et de ma vie je n'oublierai ni ce qu'elle vous a coûté , ni la condescendance que vous avez eue pour moi dans cette occasion.
— C'est bien , répondit mademoiselle Lavigne, j'estime fort les personnes qui ont de la mémoire ; mais vous avez beau dire , ma chère enl'ant , je n'éprouve pas du tout ce contentement dont vous me parliez tout à l'heure
— Soyez sûre , dit Saintrie , que vous l'éprouverez à notre retour ; lorsque vous me verrez complètement heureuse, vous en jouirez , parce que ce sera votre ouvrage.
— Ma conscience pourra bien aussi me faire quelques reproches , répartit mademoiselle Lavigne, hésitant encore sur la résolution qu'elle devait prendre.
Dans la crainte que sa cousine ne vînt à changer subitement d'idée, Saintrie se hâta de lui dire en prenant un air grave:
i — A Paris , perdu dans la foule des amusements ordinaires, le théâtre n'est plus considéré que comme un objet de curiosité que nous devons voir en notre qualité d'étrangers ; ainsi, ma cousine , j'en prends sur moi toute la responsa-
bilité; allons, plus d'hésitations, vous avez promis de me mener à l'Opéra ; c'est fini , il n'y a plus à revenir là-dessus, nous irons à la prochaine représentation.
Mademoiselle Lavigne se laissa encore une fois attendrir, et Saintrie ressentit une grande joie en pensant que son désir le plus ardent allait être satisfait; mais néanmoins elle ne fut entièrement rassurée que lorsqu'elle se vit placée avec sa vieille parente sur l'une des banquettes de l'amphithéâtre , de manière à pouvoir embrasser d'un coup d'oeil toutes les parties de la salle.
On donnait ce soir-là les Huguenots , et malgré la chaleur de la saison , toutes les loges étaient garnies de femmes élégantes et de jeunes gens à la mode :
Saintrie porta un regard avide et inquisitif sur cette brillante assemblée, avec l'espoir de découvrir enfin M. Darquency; mais , au lieu de celui qu'elle cherchait, elle aperçut au balcon le poète Abel, occupé à lorgner les femmes les plus resplendissantes, et ne songeant nullement à aller chercher où elle était sa passion de province , dont la mise simple et la beauté candide n'étaient remarquées de personne. S'il l'eût vue il aurait peut-être trouvé qu'elle était en désharmonie avec l'éclat de la salle , qu'elle atténuait les lumières par son manque de reflet; mais il n'eut pas ce désagrément, car il n'abaissa pas une seule fois son regard jusqu'à elle. Saintrie , au reste , ne s'en inquiéta guère. Toujours à la poursuite du fantôme de ses rêves , elle n'était là que pour lui seul , elle ne pensait qu'à l'évoquer de
sa voix gémissante et brisée. Hélas ! son attente fut vaine , son désir impuissant, Georges ne parut point, et le spectacle finit sans que la triste Saintrie eût fait la moindre attention à la pièce, ni prété l'oreille à l'admirable musique de Meyerbeer ; isolée au milieu de la foule qui l'environnait, perdue dans ses propres pensées, elle n'avait rien vu ni rien entendu.
Elle rentra horriblement contrariée dans la chambre du modeste hôtel garni qu'elle habitait avec sa cousine, et tomba plus morte que vive sur le premier siège qui s'offrit à elle.
— Eh bien ! Saintrie , lui dit mademoiselle Lavigne , en ôtant avec précaution son bonnet à rubans, voici le moment où je devais obtenir la récompense du
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plaisir que je vous ai fait , où la joie et le contentement brillant sur votre visage devaient lemplir mon cœur de la félicité que procurent les bonnes actions , les généreux dévouements (je me sers textuellement de votre langage); qu'est donc devenue votre vivacité d'avant le départ? à vous voir ainsi morne et silencieuse, je crois vraiment que vous m'en voulez de n'avoir pas eu la force de vous refuser. Je m'attendais à un enthousiasme extraordinaire de votrepart, après tout ce que nous avons vu ; quoique n'aimant ni le spectacle ni la musique , j'ai été, je l'avoue, entraînée, éblouie; je n'ai pas à la vérité entendu un mot de ce qu'on a chanté , mais n'importe , j'ai deviné , et ne me suis pas ennuyée un seul instant; et puis il y a là tant d'objets propres à occuper les yeux, qu'on ne saurait v rester oisif. Vous vous étiez
peut-être fait encore une plus haute idée de ce spectacle tant vanté; il est vrai qu'on gâte une infinité de choses en les louant outre mesure, aussi l'exagération ra'est-elle souverainement antipathique.
— Non, non, balbutia Saintrie, ce que j'avais entendu dire de l'Opéra n'a diminué en rien son mérite à mes yeux. J'ai été ravie de ma soirée; on ne saurait avoir plus de plaisir que j'en ai eu ; mais la chaleur étouffante qui régnait dans cette salle m'a donné un peu sur les nerfs; je suis fatiguée aussi du prolongement de la journée, n'étant plus habituée à me coucher aussi tard.
— Je conçois cela, dit mademoiselle Lavigne, qui continuait à se déshabiller; mais ce n'est pas en demeurant pétrifiée sur ce fauteuil, que vous vous délasserez:
ne feriez-vous pas beaucoup mieux de vous coucher?
Ne voulant point désobliger sa cousine en retardant d'obtempérer à son conseil, Saintrie se fit violence, et alla chercher un repos que l'agitation de son âme était loin de lui promettre. En effet, toute la nuit elle attendit vainement le sommeil ; ses yeux ne se fermèrent pas, et son esprit demeura fixé sur la même idée, idée fiévreuse et pénible, qui la tortura de mille manières et l'exalta jusqu'au délire.
Le jour vint , mais ne dissipa point les douloureuses étreintes de la nuit.
Accablée par cet insurmontable malaise, la pauvre Hervey était tombée dans une de ces fatales dispositions où l'on n'a plus d'empire sur soi, où, harcelé par le
désespoir, on s'abandonne trop facilement à des actes répréhensibles : funestes instants pendant lesquels le hideux suicide vient s'offrir à l'àme égarée et cherche à l'entraîner à sa perte, en lui montrant le néant comme le terme de tous ses maux.
Vers le soir de cette même journée , tandis que mademoiselle Lavigne était occupée à faire les préparatifs de leur départ qui devait avoir lieu le lendemain , Saintrie s'échappa de l'hôtel sans être vue, et pendant quelque temps marcha comme une insensée à travers les rues de la ville ; son extérieur annonçait le trouble de son âme ; chacune des personnes près desquelles elle passait la regardait avec étonnement. Après avoir fait ainsi un bien long chemin , elle se trouva encore une fois devant l'habita-
tion de Georges , et là , l'esprit toujours en effervescence, elle se demanda si elle ne devait pas entrer chez son cousin pour lui apprendre qu'elle était à Paris ; mais la crainte d'y rencontrer mademoiselle Dulandel (nom qu'elle n'avait point cessé de donner à madame Darquency ) , lui causa un violent frisson et la fit changer d'idée; elle préféra demeurer immobile et silencieuse comme une cariatide au coin de la grande porte de l'hôtel, afin d'épier le passage de celui à qui elle voulait dire un dernier adieu avant de le quitter pour toujours.
La nuit la surprit dans cette anxieuse attente. La rue solitaire s'anima , un grand nombre de voitures ébranlèrent rapidement le pavé; elle en vit plusieurs entrer dans la cour de l'hôtel , ou en sortir , mais elle ne put distinguer si
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Georges était dans l'une d'elles. Ennuyée et fatiguée de ses inutiles poursuites, Saintrie reprit tristement le chemin de sa demeure, tourmentée encore par l'idée de l'inquiétude où devait être sa vieille parente.
En la voyant entrer , mademoiselle Lavigne ne manqua pas de jeter les hauts cris.
— Bon Dieu, ma chère fille, lui ditelle, d'où venez-vous donc? Je vous croyais enlevée , perdue, morte , que sais-je ?
Attérée par cette réception , Saintrie ne savait quelle contenance tenir, ni quelle défaite donner; heureusement que mademoiselle Lavigne , toujours portée à faire les demandes et les réponses , la mit bien vite hors de peine.
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— Vous avez été sans doute, ajoutât-elle, ordonner au commissionnaire de venir demain matin de bonne heure chercher nos bagages?
Saintrie n'osa dire le contraire.
— Et vous n'aurez pu reconnaître votre chemin, continua mademoiselle Lavigne. Il m'en serait bien arrivé autant dans cette ville d'une étendue si désordonnée.
La jeune Hervey fit un signe affirmatif.
— Mais ce dont je me plains, et avec raison , dit encore mademoiselle Lavigne, c'est que vous soyez sortie sans m'en prévenir.
Saintrie [^embrassa sa cousine, et à sa
grande satisfaction cette affaire en demeura là.
Le lendemain matin le commissionnaire que mademoiselle Lavigne croyait averti ne vint pas ; on en prit un autre, et la malheureuse Saintrie quitta Paris , bien désespérée de ne pas y avoir rencontré Georges Darquency.
ARIBXTZO N.