‹ Un ange déchu (volume 2)Chapitre 5 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

Mademoiselle Dulandel ne s'était pas plutôt vue la femme de Georges qu'elle avait éprouvé le plus invincible désir de retourner dans le monde; divers motifs lui en faisaient en quelque sorte un besoin ; il lui semblait qu'on ne pouvait véritablement vivre que dans la foule, et puis elle avait à cœur de se venger d'une société qui avait été témoin de son hu-

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miliation et s'en était cruellement amusée. Elle pensait qu'en reparaissant au milieu d'elle, mariée et riche, tous les avantages sei'aient de son côté, qu'elle pouri ait à son tour se moquer des autres et leur rendie mépris pour mépris; mais pour cela il fallait décider Georges à venir s'établir à Paris ; elle lui insinua donc mille idées ambitieuses, et lui fit entrevoir la facilité qu'il aurait à se faire attacher à quelque ambassade, à devenir même par la suite ambassadeur, si cette carrière lui plaisait.

— Vous êtes riche , il est vrai, lui disait-elle , mais dans le monde ce n'est rien ; il faut avoir d'autres titres à la considération publique; la diplomatie peut vous mettre en relief et vous placer dans une position convenable à votre mérite.

Darqiiency ne goûta pas d'abord ces avis insensés; il fit, aux pressantes sollicitations de sa femme, des objections fort raisonnables, mais, comme toujours, il finit par se laisser guider en aveugle par Edwige. Ce point gagné , madame Darquency ne songea plus qu'à satisfaire promptement son insatiable vanité, son désir immodéré de briller. Elle vint s'établir à Paris dans un des plus magnifiques hôtels du faubourg Saint-Germain; elle eut de beaux équipages, de nombreux laquais , une table splendide , en un mot, une maison parfaitement montée; et quand son mari s'effrayait des énormes dépenses qu'un pareil train de vie allait leur occasionner, Edwige se contentait de lui répondre : Que tout cela était indispensable pour obtenir ce qu'ils sollicitaient; qu'on ne songeait qu'aux gensriches, qu'on ne plaçait que ceux-là.

A force d'entendre Edwige vanter les avantages d'une haute position, Georges sentit l'ambition germer dans son cœur, et bientôt il éprouva aussi le plus vif désir d'être quelque chose. C'est en vain que l'homme voudrait se soustraire à l'influence qu'exerce sur lui la femme à laquelle il est lié, apparente ou cachée, cette influence existe et ne manque jamais d'amener quelques résultats. La femme la moins aimée trouve encore le moyen de s'emparer de l'esprit de son mari, de lui imposer une partie de ses idées et de ses goûts; elle exalte son caractère, lui élève l'àrae ou lui rétrécit la pensée, et le fait marcher dans le ciel ou terre à terre, selon le degré de sa propre intelligence. L'homme, uni à une sotte, perd progressivement ses facultés, tombe à son niveau, et n'a plus que des lueurs rares et i'aibles d'esprit. Un autre se trouvant,

par penchamt ou par circonstance, avoir pris pour compagne une femme vulgaire, laisse progressivement ses bonnes manières s'efifacer; peu à peu il dépouille son langage de sa délicatesse, de son élégance naturelles, et finit par l'assimiler à celui qu'il entend à toute heure.

Sans le vouloir, sans même s'en douter, Georges avait subi la loi commune; Edwige lui avait inoculé sa passion dominante. Autrefois c'était l'amour pur et sincère d'une femme qu'il ambitionnait, maintenant il ne songeait plus qu'aux grandeurs qu'il poursuivait. Edwige avait -elle véritablement gagné à ce changement? Elle ne semblait pas avoir le loisir d'y penser. Toujours entourée de monde, abandonnée plus que jamais à une étourdissante dissipation, elle ne voyait plus dans Georges, comme avant

son mariage, l'unique objet de sa prédilection; elle l'avait, le possédait de droit, que lui fallait-il davantage? Des visites à recevoir et à rendre, un perpétuel enchaînement de bals, de concerts, de spectacles ; plusieurs toilettes à faire dans un jour, tout cela suffisait bien pour employer son temps et absorber sa vie. Loin de s'en plaindre, elle paraissait se complaire dans ce dévorant tourbillon. Agir, parler, éblouir, c'était toute son existence , elle ne pouvait vivre autrement. Sans souvenirs agréables pour les jours qu'elle avait passés à la Briche, elle les appelait, en riant avec Théodore de Bréval , sa vie pénitentiaire.

Théodore , assidu près d'elle depuis qu'elle était à Paris, entrait mieux que personne dans les idées de sa cousine.

Léger, mondain, satirique, il avait

toutes les qualités nécessaires pour amuser Edwige : et amuseï monde, c'est lui plaire.

ser Edwige : et amuser une femme du

Libre de toute occupation sérieuse , Théodore employait à sa toilette une bonne partie de son temps , le reste était consacré au plaisir; son but unique était alors de le chercher et de le saisir sur la surface 'de toute chose; mais trop sonvent il ne pourchassait que sa trompeuse image et n'embrassait que son ombre.

Cependant il n'était pas toujours aussi malheureux. Ne vivant qu'au milieu de femmes mues par le même véhicule que celui qui le faisait agir, il éprouvait de temps à autre près d'elles des sensations qui l'occupaient agréablement pendant l'espace de quelques jours ; puis son

cœur, trop blasé pour rien prendre au sérieux, secouait bientôt le joug, et se trouvait de nouveau prêt à former un autre engagement tout aussi cpbémère que les précédents. Théodore de Bréval ne prisait que ce qu'il n'avait pas, et aimait par- dessus tout le changement.

Toujours poussé vers de nouvelles conquêtes, on eût dit que, ne connaissant que la réverbération de l'amour, il sentait parfois le vague besoin de jouir de sa clarté entière; mais son âme était trop froide, trop matérielle pour être réchauffée par les célestes rayons d^ ce feu divin. Condamné à ne ressentir d'autre amour que celui qui rampe sur la terre, il niait l'existence d'un sentiment plus éthéré, et dirigeait contre lui ses plus piquants sarcasmes. Sceptique par système, il se plaisait à tout envelopper de son ténébreux doute; et s'il rencon-

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trait quelqu'un qui professât d'autres principes que les siens, il le tenait pour dupe, ou l'accusait de cacher sa face sous le masque de l'hypocrisie. Fuyant l'illusion comme une trompeuse syrène, il retombait continuellement dans un positif désespérant, et bien fait pour rendre misanthrope tout être moins léger que lui.

L'homme, toujours placé par son esprit ou trop haut ou trop bas, ne peut que difficilement atteindre le véritable point de ^ue des choses; à travers une imagination poétique et contemplative, il aperçoit le monde beaucoup plus beau qu'il n'est en réalité, ou bien, généralisant ses abus et ses vices, il en fait un monstre atroce et repoussant. Rarement il sait distinguer le mélange du bien et du mal, admirable combinaison de h

nature, principe éternel sur lequel tout paraît avoir été établi ici-bas.

Pouvant être à toute heure à la disposition de madame Darquency, Théodore l'accompagnait fréquemment, soit à la promenade , soit au spectacle ou au bal, tandis que Georges allait faire des visites de sollicitation, ou s'ennuyer k de longs dîners politiques. Edwige se trouvait plus libre quand son mari n'était pas avec elle; elle pouvait plus à son aise lancer un trait mordant contre qui lui déplaisait ou lui inspirait de l'ennui. Devant Georges il lui fallait garder encore une certaine retenue, qui l'empêchait de se livrer follement à tous les caprices de son humeur; mais avec son cousin elle était évaporée, tranchante, impertinente autant qu'elle le voulait. Théodore s'amusait de son verbiage, de ses malignes

épigi animes, et souvent même lui prêtait assistance de la meilleure grâce du monde. Théodore n'était point pour Edwige un guide, un mentor, il n'était responsable en rien de ses paroles ni de ses actions; près d'elle son rôle se bornait à se montrer toujours aimable et complaisant, ce qui ne pouvait manquer d'augmenter le plaisir qu'Edwige trouvait dans sa société. Aussi passionné que sa cousine pour le bruit et l'agitation du monde, Théodore parcourait chaque jour avec elle le cercle de plaisirs dans lequel elle s'était jetée. Parfait ordonnateur d'une fête, ingénieux à créer du nouveau, c'était lui qui conseillait, qui dirigeait madame Darquency pour ses grands dîners et ses bals, auxquels jamais rien ne manquait qu'une sage économie; mais il eût été ridicule d'y faire attention. Dans ces luttes de vanité que

Ja société fait naître , ce n'est qu'à force de raffinements ruineux qu'on peut mieux faire que ceux qui font déjà bien.

Lorsque Théodore se trouvait seul avec Edwige, il se plaisait parfois à lui rappeler son séjour en Touraine.

— Je savais bien , ma belle cousine , lui disait-il un jour, que votre goût pour le monde n'était pas éteint, mais seulement que vous étiez comme certaines personnes de ma connaissance , qui n'ont jamais tant de belles maximes à la bouche, tant de sentiments dans le cœur que lorsqu'elles sont déçues dans leurs projets ou tourmentées par d'impérieux désirs; j'ai deviné cela bien vite, mais alors vous n'étiez pas disposée à en convenir, et il eût été maladroit à moi de vous pousser trop loin sur ce chapitre :

d^'ailleurs je suis habitué à toutes les métamorphoses possibles; je vois tant de gens se revêtir de formes empruntées, offrir dans le cours d'une année une bigarrure si extraordinaire d'affectations de tous genres , que je ne puis après cela m'étonner de rien. Votre affectation à vous, ma chère cousine, semblait avoir été puisée dans Amadis de Gaule; votre regard noyé dans une triste mélancolie, votre attitude si languissante, faisaient vraiment craindre que vous ne succombassiez sous les traits de Famour.

— Finissez, Théodore, dit à demi fâchée madame Darquency, ces plaisanteries me blessent.

— Ah ! laissez - moi , reprit de Bréval , laissez-moi jeter un regard sur le passé,

ponr augmenter encore, s'il se peut, le plaisir que j'éprouve d'avoir retrouvé en vous cette brillante Edwige, cette enchanteresse qui , plus belle qu'une Péri, plus spirituelle qu'un démon, embellissait et animait tous les lieux où elle paraissait; oui, ma charmante cousine, ajouta Théodore avec un malin sourire, j'avais deviné que la vie bocagère ne pouvait être longtemps à votre usage. Les amours champêtres conviennent tout au plus à ceux qui ne sont doués que d'une existence végétative, à ces êtres qui prospèrent au grand air comme les choux et les raves ; mais à nous , qui avons grandi dans l'atmosphère des salons, qui sommes habitués aux mœurs élégantes du monde, qui ne connaissons que les émotions de la bonne compagnie, il nous faut Paris : hors de là, nous périssons d'ennui.

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— Sans doute, reprit Edwige, où trouver à employer son temps comme ici?

Que faire de ces longues soirées d'hiver si interminables en province? M. Darquency avait bien un secret désir de me confiner éternellement à la Briche , pensant peut-être que l'amour serait là moins fugitif qu'ailleurs, mais je ne me suis pas prêtée à l'exécution d'un pareil projet.

— Et pour s'envoler, l'amour a-t-il au moins attendu votre départ ? demanda Théodore.

— Sachez, mon cher cousin , répartit Edwige, que l'amour conjugal n'a pas d'ailes.

— Alors, dit en riant de' Bréval, il doit se traîner bien péniblement : ainsi

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