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jour comme eux? Ne possédez-vous pas tout ce qu'il faut pour réussir ? Les difficultés que vous rencontrez , ils ont eu à les vaincre , seulement ils déployèrent plus d'énergie et de force morale que vous n'en montrez. De nos jours l'intrépidité et l'ambition ont fait sortir bien des gensdefobscuritéoù ils étaient enfouis I
Ce discours, débité avec beaucoup de chaleur, fit sur Darquency tout l'effet qu'Edwige en attendait. Le départ pour la Touraine fut ajourné, et Georges reprit avec plus de persévérance sa vie de solliciteur.
RETOVR.
L'air de Paris avait pour ainsi dire desséché Saintrie, celui de la Toiiraine lui fut plus salutaire. Elle se sentit renaître à la vue de belles campagnes de son pays natal. Quoique la saison fût déjà avancée, les bords de la Loire offraient encore un riant aspect; le feuillage diapré des coteaux se dessinait sur le bleu pâle
de l'horizon de la manière la plus pittoresque, et de toutes parts le paysage était resplendissant de la plus vive animation.
La jeune Hervey fut reçue à son arrivée par Herbert , qui montra une satisfaction extrême de la revoir, mais qui devina au premier aperçu que son séjour dans la capitale avait été peu favorable à sa santé. Ce visage, sur lequel Herbert semblait puiser tout son bonheur, était plus languissant , plus amaigri qu'avant leur séparation ; il en fut profondément affecté. 11 remarqua aussi queSaintrie ne parlait pas de son voyage, et qu'elle éludait de répondre aux questions qu'on lui faisait à ce sujet. S'étaitelle ennuyée dans ce pays où elle ne connaissait personne , ou bien avait-elle donné plus d'intensité à son mal en se
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livrantà une trop fatigante dissipation?
Herbert ne savait qu'en penser. Il aurait voulu pouvoir pénétrer les secrets du cœur de Saintrie , sonder ses souffrances et les soulager ; mais , forcé par sa nature peu expansive à concentrer toutes ses impressions , il n'osa interroger sa jeune amie, et s'il lui parla ce fut de tout autre chose que de ce qu'il avait tant besoin d'apprendre.
Le dimanche qui suivit leur retour, mademoiselle Lavigne et sa jeune parente allèrent se promener à la ferme de la Selle. Le temps était doux, et le ciel , quoique voilé par une légère brume d'automne, annonçait une belle journée.
Ce ne fut pas sans éprouver quelque plaisir que Saintrie se retrouva dans sa chère vallée de la Loire; mais elle avait l'esprit encore trop péniblement occupé
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pour jouir, comme autrefois, de la beauté du paysage à travers lequel elle cheminait. Ces délicieuses collines couvertes de vendangeurs , ces jolies maisons bâties sur le bord de l'eau, ou blotties sous la feuillée, comme des nids de mésanges; ces vieilles et sombres tourelles recouvertes aujourd'hui d'un pacifique manteau de lierre ; ces verts rideaux de peupliers qui dessinent au loin les méandres du fleuve; la voile blanchissante à l'horizon , la noire fumée du bateau à vapeur décrivant dans l'air une longue spirale, les groupes joyeux des paysans endimanchés, et le vieux garde-chasse, allant, escorté de ses deux chiens, quêter un dîner d'ami , rien de tout cela n'arrêtait ses regards; Saintrie marchait sans voir, et si elle répondait aux questions, ou plutôt aux continuelles réflexions de mademoiselle Lavigne , c'était pour ainsi
diie machinalement et sans sortir de sa rêverie.
C'est ainsi qu'elles gagnèrent toutes deux le petit domaine de M. Maineville, où elles trouvèrent beaucoup plus de visiteurs qu'elles ne s'y attendaient. La jeune Hervey, effrayée de voir tant de monde et peu propre par la disposition de son humeur à supporter l'ennui d'une conversation sans intérêt, se glissa furtivement vers le jardin, comptant savourer à son aise quelques instants de liberté devenus si rares dans sa vie présente; elle prit une allée, à l'entrée de laquelle s'élevaient, sur des piédestaux un peu rustiques, les statues en plâtre d'Alalante et d'Hippomène, garanties de l'intempérie des saisons par deux larges parasols en tôle : vingt pas plus loin elle se trouva dans une île que quelques ar-
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bres et un banc de gazon remplissaient entièrement. S'ëtant assise sur le siège moussu, et ayant, dans sa préoccupation rêveuse, allongé insensiblement le pied, il dépassa les limites de l'île et alla se mouiller dans les eaux sales et stagnantes qui l'entouraient. Chassée bientôt par les vapeurs humides et méphytiques qu'exhalaient ces eaux, auxquelles le bon M. Maineville donnait pompeusement le nom de rivière, Saintrie continua sa promenade dans les autres parties du jardin. Elle alla de la charmille au rocher, du rocher à la tour en ruines, de la tour au pont chinois; puis au labyrinthe, à l'ermitage, à la grotte; mais fatiguée de tourner toujours dans le même cercle et choquée plus que jamais, depuis son retour de Paris, du mauvais goût qui avait présidé à cette agglomération ridicule de fabriques lilli-
putiennes, elle se dirigea vers un ajoupa où se trouvaient des gravures, une petite bibliothèque, des sièges commodes, une table à écrire, enfin tout ce qu'il faut pourcharmer une retraitede quelques instants. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut aussi surprise que confuse d'apercevoir Herbert qu'elle croyait encore au salon; de son côté, aussitôt qu'il la vit entrer, Herbert se leva , et en lui offrant sa place, il lui prit la main qu'il serra dans les siennes, et sortit tout ému.
Demeurée seule dans le pavillon, Saintrie s'assit près de la table, et ses yeux se portèrent sur les gravures des tableaux de Wilkie, qu'Herbert avait fait placer tout récemment dans ce lieu; mais ces charmantesscènes familières, si naïvement reproduites par le peintre anglais, ne firent qu'augmenter sa mé-
lancolie en lui rappelant de cruels souvenirs. Des larmes s'échappèrent de ses paupières et glissèrent de ses joues sur le tapis, où elles marquèrent leur humide empreinte. Saintrievoulutchercher quelques distractions dans la lecture; le trouble de son esprit, l'agitation de son âme, ne lui en laissèrent pas la faculté. Oubliant l'endroit où elle se trouvait, elle était retombée dans ses tristes méditations, lorsqu'un soupir à demi étouffé la rappela à elle et lui fit tourner la tête: elle tressaillit en voyant Herbert immobile derrière sa chaise.
— Ma chère Saintrie, lui demanda Maineville d'une voix presque tremblante, n'y a-t-il personne au monde que vous jugiez digne d'essuj^er les larmes que je viens de vous voir répandre ? Repousseriez-vous l'ami qui voudrait se mettre de moitié dans vos peines ?
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Encouragé par un regard plein de reconnaissance, Herbert continua:
— Je balance entre le désir de partager vos souffrances et la crainte d'être indiscret en cherchant à pénétrer le fond de votre pensée ; je voudrais que vous pussiez lire dans mon cœur, car alors je m'exprimerais avec plus de liberté ; vous sauriez ce que je suis pour vous , et à quel degré peut aller l'attachement que je vous ai voué.
— J'ai deviné votre cœur, répondit Saintrie; et, sans qu'elle m'eût rien promis, j'aurais compté sur votre amitié.
— Vraiment, interrompit Herbert, transporté de ce qu'il venait d'entendre, vous savez à quel point je vous aime?
La JGune Hervey baissa la tête et garda
le silence.
Maineville , revenu de son enivrement de bonheur, reprit d'un ton mélancolique :
— Si mon affection vous a frappée , vous y êtes peut-être restée indifférente?
— Pouvez -vous l'imaginer, répartit Saintrie ; n'a-t-elle pas été pour moi une grande consolation dans ces lieux où je n'avais droit à aucune sympathie?
— Serait- il possible! dit à son tour Herbert, dont les traits brillaient d'une inexpi'imable tendresse; j'ai peine à contenir le ravissement que me causent
vos piiioles.
■ — ()iioiquo j'attache le plus grand
prix à votre affection , se hâta de répondre mademoiselle Hervey, quoiqu'elle soit dans mon isolement un présent du ciel , eh bien, pourtant, je désirerais que vous l'eussiez donnée à une autre!....
Et la jeune fille s'arrêta là, embarrassée , la paupière humide et le regard baissé.
Maineville éprouva la même impression; il se sentit troublé par le souhait de Saintrie et par l'espèce de retenue qu'elle mettait dans ses paroles.
Cependant un instant après, Herbert s'étant rapproché de sa jeune amie comme pour lire dans ses yeux et interroger de nouveau son cœur, celle-ci lui tendit affectueusement la main, et ils regagnèrent ensemble le salon sans qu'il
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fût autrement question de ce qui venait de se passer.
Saintrie et sa cousine revinrent à Amboise avec la famille Maineville. Une délicieuse soirée avait succédé à une journée magnifique; de légers nuages, balayés par le vent de la nuit, flottaient isolés dans fair, ou passaient rapidement sur la surface du ciel, tandis que la lune, en montant au-dessus de la cime des arbres , commençait à remplir de son opalescente clarté les plus sombres anfractuosités de la route. Les lucioles s'allumaient dans les prés, et le grillon, caché sous le chaume des guérets, faisait retentir la campagne de son chant rustique.
Herbert savourait avec plénitude, avec bonheur, ces dernières harmonies
d'une saison expirante. Placé entre sa mère et Saintrie, ilallait alternativement de l'une à l'autre, heureux de pouvoir offrir ses soins aux deux seules femmes qu'il aimât dans le monde.
Cependant, lorsqu'il se retrouvait prés de mademoiselle Hervey , il ne pouvait s'empêcher de penser aux dernières phrases du pavillon . auxquelles il avait vainement cherché à donner un sens; mais, quoique désireux d'en avoir l'explication, il n'osait la provoquer. Il entretenait Saintrie des beautés de la nature, et lui répétait avec amour que cette route, qu'il avait parcourue tant de fois dans toutes les saisons, ne lui était jamais apparue sous un si charmant aspect. Enfin, sentir à son bras cellequ'il adorait, entendre sa douce voix, contempler son céleste visage aux reflets
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mélancoliques de l'astre des nuits, c'était pour Herbert autant de jouissances qui remplissaient son cœur de chastes voluptés et son esprit d'indicibles désirs. Exalté par les plus enivrantes sensations de l'amour^, il aurait voulu pouvoir franchir avec Saintrie les prairies embaumées, s'enfoncer avec elle dans les gorges profondes des collines , chercher dans la solitude des bois quelque asile mystérieux pour y savourer le bonheur que lui révélait sa présence; puis, rappelé à l'état habituel de son âme, Maineville se sentait transporté de joie en pensant qu'un jour, sans doute, il obtiendrait cette félicité si désirée.
Pendant ce temps Saintrie , grave et silencieuse, jetait quelquefois ses regards en arrière , cherchant à découvrir dans la brume du soir les roches lointaines
de Vouvray. Son cœur était en proie à d'autres sentiments que ceux qui occupaient Herbert; elle était loin de penser à ce qu'il espérait d'elle, et ne se doutait nullement du degré de félicité qu'il attachait à l'amour qu'il lui portait. L'amitié paisible et désintéressée qu'elle ressentait pour Maineville ne lui avait jamais fait supposer rien de semblable : l'état de son âme la disposait peu d'ailleurs à accueillir et encouia^^er une passion qu'elle ne pouvait partager, et quoique dans une situation malheureuse, il lui eût été impossible de se décidier à contracter un mariage de convenance. U lui semblait que l'amour ne pouvait être étranger à un lien si intime et si durable. Sa délicatesse sur ce chapitre étcjit excessive , et cette délicatesse ne provenait pas moins de son organisation que de son excellent jugement. Herbert jeune.
aimable , plein de confiance et d'abandon, ne méritait-il pas un autre attachement que celui qu'elle avait à lui offrir ? Cette pensée seule lui aurait suffi pourl'ëloigner à jamais de Maineville si elle eût vu dans ses sentiments autre chose que de l'amitié, mais c'était toujours sous cette dénomination que la pauvre Hervey les acceptait, ne voulant pas trop les approfondir.
Quoique la distance de la Selle à Amboise fût assez grande , Herbert aurait voulu pouvoir la prolonger encore. Ce fut avec regret qu'il aperçut le vieux château , puis la ville, et enfin la rue où demeurait mademoiselle Lavigne. Avant de se séparer de Saintrie , il lui dit avec émotion : Que ce jour avait été si beau pour lui, qu'il désiraiten compter beaucoup de semblables dans sa vie.j
Sa mère et mademoiselle Lavigne s'étant approchées, il se tut; mais il ne quitta Saintrie qu'après en avoir reçu un amical bonsoir, et l'avoir vue, leste et élégante, monter le perron de sa maison à la suite de sa vieille parente.
DESENCHANTEMENT.
Deux années s'étaient écoulées depuis le mariage de Darquency , et avec elles avaient disparu les douces illusions de Tamour. Georges était triste, et Edwige s'ennuyait. A demi couchée dans une large causeuse, les pieds nonchalamment appuyés sur la balustrade en bronze du foyer, les doigts armés d'un couteau
d'ivoire qu'elle promenait machinalement sur les feuiliesencore humides d'un roman nouveau ; madame Darquency levait de temps à autre ses grands yeux noirs sur la pendule gothique, dont l'aiguille semblait avancer trop lentement au gré de son impatience ; Georges, assis de l'autre côté de la cheminée, gardait un taciturne silence, et ne paraissait pas faire plus d'attention que sa femme à un jeune enfant qui se roulait à leurs pieds sur le tapis du salon.
Ne pouvant plus contenir la mauvaise humeur qui l'oppressait et qu'il s'était efforcé en vain de dissimuler, Georges rompit le premier le silence.
— Eh bien, madame, dit-il à Edwige , grâce à cette place d'attaché d'ambassade
dont vous m'avez bercé, et que je n'ai point encore obtenue, aux dépenses inconsidérées auxquelles je me suis faiblement laissé entraîner en vue de ce sot appât, ma fortune se trouve aujourd'hui dans un état déplorable; je suis obéré de toutes les manières , et ne sais plus, en vérité , comment faire face à nos extravagantes dépenses.
— Il semble, répondit Edwige d'un ton non moins irascible , que vous preniez à tâche de me contrarier; vous ne m'adressez pas de fois la parole que ce ne soit pour me faire de lamentables reproches, et me répéter éternellement la même chose ; rien n'est plus insipide ; que voulez-vous que jV fasse , suis^je la cause de votre l'uine? Vous ai-je empêché de gévev vos biens à votre fantaisie? Voulezvous me faire passer pour une dissipa-
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trice, quand je n'ai jamais eu rien de plus que les autres femmes.
— Les faits parlent assez d'eux-mêmes, reprit froidement Georges, sans que j'aie besoin de les faire ressortir davantage; mais vous ne pensez pas, j'espère, que je doive louer votre sévère économie ni vanter votre sage réserve. Depuis que nous sommes mariés , vous avez donné dans tous les excès du luxe et de la mode; je puis maintenant évaluer vos goûts, apprécier votre caractère; malheureusement pour moi , cette connaissance approfondie est un peu tardive.
— Qu'entends-je, répartit Edwige avec indignation , supposez-vous que je ne puisse pas avoir aussi des regrets ? Je vous ai tiré de votre vie végétative, je vous ai placé dans le monde de manière à pou-
voir parvenir au but sans beaucoup d'efforts, mais votre insigne apathie a trompé mes prévisions et renversé tous mes projets. Croyez - vous que je ne sois pas tombée de haut, moi qui ne révais, ne désirais qu'un homme doué de cette énergique capacité qui élève au-dessus de ses semblables celui qui la possède ?
— Effectivement, interrompit Georges avec une amére ironie , je vous plains de n'avoir point rencontré cet instrument de votre ambition; mais vous ne perdez qu'un rêve, et moi je me vois précipité de l'état brillant où mon père m'avait placé par sa noble industrie, dans la position la plus terrible. Cet équipage dont vous êtes si fiére; cet hôtel somptueux où viennent se pavaner chaque jour vos nombreux visiteurs; ces
cachemires d'un si haut prix, qui couvrent vos épaules, tout cela appartient maintenant à nos créanciers; nous ne possédons plus rien ; notre vanité d'un jour nous a anéantis , et bientôt nous serons forcés d'aller mendier la pitié de ceux à qui nous donnions des fêtes splendides. Concevez- vous, madame, concevez-vous une pareille situation? ajouta Georges en fixant Edwige avec un œil enflammé.
Madame Darquency, un peu troublée, fît un mouvement qui la rejeta en arrière.
— Votre esprit, toujours prompt à s'alarmer, dit-elle à son mari, vous donne des inquiétudes exagérées.
- Je ne puis comprendre votre sang-
froid , interrompit Georges entraîné par la colère ; mais avez«vous jamais eu le moindre jugement pour vous conduire, etavant votre mariage ne vous ëtiez-vous pas déjà , exposée à une ruine complète I Sans le stupide amour que j'avais alors pour vous, j'aurais été éclairé sur les dangers qui me menaçaient, et je ne serais pas aujourd'hui en proie au plus cruel désespoir.
— C'en est trop, répondit Edwige avec emportement , je ne puis souffrir de pareils procédés. Ce n'était point une compagne qu'il vous fallait, mais une esclave. Si je vous avais connu tel que vous êtes, jamais je ne me serais exposée à votre insupportable despotisme.
— Plût à Dieu 1 reprit Georges en laissant échapper un profond soupir ;
puis il ajouta : Pensez-vous, madame , que la vie que je mène depuis deux ans ne m'ait pas fait faire d'améres réflexions?
— Il faut avouer, reprit madame Darquency de plus en plus outrée , que vous êtes en très - bonne disposition pour me dire des choses désobligeantes; mais au reste ce sont maintenant vos seules façons avec moi. Vous ne m'abordez plus que pour m'adresser de pareils compliments ; il vous est souvent utile d'avoir là tout exprès une personne sur laquelle vous puissiez déverser la mauvaise humeur qui vous oppresse, et c'est à moi apparemment que vous avez départi cet agréable emploi ; mais je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui , vous devez être assez soulagé.
Et en se levant madame Darquency tira avec violence le cordon de la sonnette.
Sa ferame-de-chambre parut.
— Justine, lui dit-elle d'un ton bref, remettez mon fils à sa bonne; et vous, apprêtez tout ce qu'il me faut pour m'habiller.
Justine prit l'enfant dans ses bras et sortit, non sans jeter auparavant un regard curieux sur monsieur et madame Darquency.
Georges se contint un moment pour ne pas rendre ses domestiques témoins de ce démêlé conjugal; mais aussitôt que Justine eut refermé la porte, il apostroplia de nouveau sa femme.
— Vous n'irez point ce soir au bal , madame , lui dit-il ; je m'y oppose formellement.
Edwige, décidée à tout braver, lui répondit :
— Je ne change jamais mes résolutions. Ainsi, monsieur, avec ou sans votre permission, je suis décidée à aller ce soir au bal.
— Je ne suppose pas que vous ayez assez oublié vos devoirs pour commettre une action aussi répréhensible; vous n'irez point chercher le plaisir quand la ruine et la désolation sont chez vous; quand tout vous oblige à changer un genre de vie qui nous a été si fatal. Toute déraisonnable, toute blâmable que vous m'ayez souvent paru ,
je ne puis encore présumer aussi mal de vous...
— Vous êtes entièrement libre .monsieur, de méjuger selon votre bon plaisir, interrompit d'un air arrogant madame Darquency; je suis si bien dans votre opinion, que j'aurais tort de faire quelque chosepour m'y mettre mieux et de me priver pour cela de ce qui me plaît. N'êtes-vous pas, înilleurs, de ces êtres que l'on ne peut jamais satisfaire ? Plus on vous fait de concessions et plus il faut vous en faire. Je vous avertis que l'exigence me révolte, que plus on prend avec moi un ton impérieu:^ , plus je me sens disposée à y résister. Je n'aurais eu qu'une faible envie d'aller au bal que votre opposition altiére m'y eût déterminée.
Darquency ne fit point un appel au
cœur d'Edwige ; il savait depuis longtemps que c'eût été aussi inutile que tout ce qu'il venait de lui répéter. Plus malheureux encore , plus affligé au fond de l'àme qu'il ne l'avait laissé voir, il lui dit avec abattement :
— Allez, madame, allez compléter votre ouvrage, conjurer, l'inévitable malheur qui plane sur nos tètes, puisque tout cela est pour vous une excitation pleine de charme et de bonheur; dansez sur le bord d'un abîme; épuisez avec enivrement n os dern ières ressources et nos dernières espérances, ce sera couronner dignement toutes vos folies.
Georges sortit du salon , et madame Darquency passa en murmurant dans sa chambre à coucher, où elle trouva J ustine occupée à allumer les bougies
d'une élégante psyché , et prenant plaisir à voir se refléter dans la glace ses traits irréguliers, mais pleins de finesse et de malice.
Madame Darquency fut alarmée de l'altération des siens.
Des robes de crêpe et de satin , des blondes, des plumes, des diamants, tous les accessoires mystérieux d'une toilette de bal gisaient négligemment éparpillés autour de ces deux femmes, dans une atmosphère embaumée de fleurs fraîchement cueillies et de parfums d'Houbigant.
Une lampe d'albâtre , suspendue au plafond, répandait dans l'appartement sa blanche lumière, et colorait d'un reflet chatoyant les précieuses incrusta-
tions des meubles, les belles draperies de moire, soigneusement tirées sur les portes et les fenêtres , et les dessins bizarres et capricieux des tapis et des tentures qui servaient comme d'encadrement à ce riche tableau d'intérieur.
II y avait dans tout cet ensemble un luxe, une recherche, mêlés à je ne sais quel amoureux désordre, qui décelaient l'appartement d'une femme du monde, la délicieuse chambre à coucher d'une coquette.
Neuf heures sonnèrent.
— Justine, demanda madame Darquency à sa femme-de-chambre, tout est-il prêt pour ma toilette ?
— Oui, madame.
— C'est bien , fermez la porte, je vais m'habiller.
Justine exécuta l'ordre de sa maîtresse.
Edwige mit à se parer un sang-froid et une importance que la discussion qu'elle venait d'avoir avec son mari n'aurait pas dû lui permettre; mais tout autre pensée s'évanouit devant une affaire aussi majeure pour elle. Elle examina les uns après les autres les objets qui devaient composer sa toilette de bal , et ressentit une secrète satisfaction de les ti^ouver aussi riches et d'aussi bon goût; son front se dérida , le sourire reparut sur ses lèvres, et la vanité, enivrée par l'espoir du succès, vint de nouveau éclairersa beauté.
Cependant si madame Darquency recherchait le monde , c'était plutôt par
nécessité que par plaisir, car, malgré la peine qu'elle se donnait continuellement pour se distraire, elle éprouvait un vide affreux, et cet insupportable ennui que la nature semble attacher à la sécheresse du cœur. Elle essayait de tout et n'aimait rien. Chaque jour c'étaient de nouvelles liaisons qui n'avaient ni fond ni durée, et elle s'en prenait aux gens de ce qu'elle était incapable de les apprécier. Irritée par l'impuissance de son âme , par l'absence de ses facultés aimantes, le bonheur des autres lui faisait mal ; c'était une vue désolante pour elle; partout où elle croyait apercevoir l'union et la bonne intelligence, elle tâchait d'y mettre le trouble , et jamais sa voix n'était si amie, ses yeux si caressants que dans ces circonstances. C'était par mille détours obliques , par mille insinuations perfides qu'elle cherchait à
DILLUSION. 317
parvenir à son but : semblable aux mineurs, elle faisait un chemin considérable avant qu'on put deviner où elle voulait aller. Cependant, comme pour lancer un bon mot, elle était incapable de ménager personne ; qu'elle avait en outre l'habitude d'être inhumainement satirique pour les absents, et d'une méchanceté non moins incisive pour ceux qui avaient encouru sa haine; peu de personnes, en définitive, se trompaient sur son compte.
Entraînée par son fatal penchant vers un monde qui ne l'aimait pas, madame Darquency lui demandait inutilement le bonheur auquel elle aspirait. Loin de satisfaire ses désirs, la tendresse, l'attachement de Georges n'avaient fait que ranimer sa coquetterie et servir d'aliment à sa vanité. Pendant quelque temps
cette nouvelle passion avait donné du mouvement à ses facultés intellectuelles, exalté son imagination : Georges était une conquête utile à ses intérêts, et de plus une conquête qu'il fallait disputer à une autre femme : c'en était assez pour piquer son amour-propre et l'exciter à triompher de tous les obstacles; mais une fois la lutte achevée , le temps de labeur terminé, Edwige était retombée dans une stagnation désolante. Le bonheur de l'intimité , le charme de la vie domestique n'étaient pas faits pour elle; elle était incapable de les goûter; elle se sentait éteinte et glacée sous l'influence d'une semblable monotonie; une félicité douce et durable était incompatible avec son humeur changeante et capricieuse.
Douée d'une organisation avide et insatiable, elle devenait l'artisan de son propre malheur. Les joies qui avaient
entouré son berceau , le bonheur dont sa vie avait été si largement dotée n'avaient pu un instant la satisfaire; elle les avait insoucieusement détruits les uns après les autres, comme l'enfant qui effeuille la marguerite des champs sans se demander s'il pourra la reconstruire. Pleine de témérité, elle marchait tou* jours sans s'inquiéter de ce qu'elle pouvait perdre, et n'ayant en vue que le vaste champ de ses désirs, qu'aucune puissance humaine n'aurait pu combler; elle n'attachait de valeur qu'à ce qui lui offrait un plaisir ou un avantage quelconque, et encore une fois en sa possession en abusait-elle comme de tout.
Froide, patiente, calculatrice lorsqu'elle visait à un but, à peine y était-elle arrivée que son naturel inconséquent lui faisait perdre le fruit de sa laborieuse adresse. On eût dit que pour elle toutes
les fleurs de la vie devaient se détruire en germe. Et pourtant il lui eût été si facile, avec l'amour loyal et les qualités éminentes de Darquency, de passer d'heureux jours ! Mais pour cela il lui aurait fallu un cœur plus tendre et un esprit plus appréciateur du mérite de Georges. Plus que personne elle ignorait ce qu'il valait , elle l'avait convoité pour mari comme elle en eût convoité un autre ; la nécessité , l'occasion , la convenance, avaient beaucoup contribué à déterminer de sa part un pareil choix. Elle avait compté sur lui pour relever sa fortune épuisée , pour la mettre dans une haute et belle position; elle en avait fait , en quelque sorte, le marche-pied de son orgueil; mais les agréments personnels de Geoiges n'avaient jamais été mis par elle au nombre des avantages que lui offrait son ma-
riage; Georges était à ses yeux la moindre des choses , un jeune homme romanesque et sincère , bon à exploiter, docile à conduire, et en tous points un mari comme il le lui fallait, c'est-àdire incapable de contrarier ses volontés. Aussi loin de se plier à ses goûts , de rester dans la province où, avec la fortune qu'y possédait Darquency, elle aurait pu mener une grande et noble existence , elle l'avait entraîné à Paris , ville de luxe écrasant, de richesses immenses , où tous les, privilégiés de la terre étalent si haut leur vanité superbe, qu'il est impossible de l'atteindre :
c'était là le ciel qu'Edwige brûlait d'escalader, sans penser que, nouveau Titan, elle pouvait être bientôt écrasée sous le ridicule excès de son ambition.
Une fois installée à Paris, madame II. m
Darquency voulut y briller du plus vif éclaf;, et comme elle était de ces personnes qui oublient facilement les leçons du passé, ellene négligea rien pour satisfaire sesgoùts désordonnés ; de là des dépenses extravagantes auxquelles ses revenus ne pouvaient suffire , et des emprunts ruineux qui ne tardèrent pas à mettre en péril sa nouvelle fortune. Réveillé de son amoureuse léthargie, Georges sonda avec épouvante la profondeur du gouffre vers lequel il s'était laissé entraîner, et s'efforça de retenir Edwige sur le bord de l'abîme j mais à compter de ce jour, irritée par ses continuels avertissements et ses sévères représentations , Edwige prit Darquency ep aversion. Maintenant sa présenceluiétaitimportune;et,sans vouloir jamais s'appesantir sur la justesse dp ses paroles , elle le fuyait comme le plus MiiîMPP"'*^^^^^'^^"'^^'^"*^^ ^^" repp^.Elle
ne pouvait souffrir qu'un jeune homme qu'elle avait vu si empressé à lui plaire fût devenu son censeur et lui parlât en maître; révoltée d'un pareil changement, elle se sentait disposée à le braver sans cesse, à le contredire par sa conduite en toute occasion ; c'est-à-dire à aggraver encore le profond chagrin dont elle avait pour toujours assombri sa vie.
À A. Au*