‹ Un ange déchu (volume 3)Chapitre 1 sur 13 · DESESPOIR · texte numérisé non relu

DESESPOIR

Biva Mmém

DILLUSION

Saintrie n'avait point de larmes pour le nouveau malheur qui venait de la frapper; son cœur, comme desséché par tant de douleurs et d'humiliations successives, ne pouvait plus s'attendrir sur quoi que ce fût. Elle avait bu le calice

d'amertume jusqu'à la dernière goutte ; elle avait vu s'éteindre ses illusions comme un flambeau sur lequel un vent âpre a passé; sa dernière espérance avait fait place à ce courage du désespoir qui soutint autrefois tant de femmes belles et pures jusqu'au haut des marches sanglantesde l'échafaud. L'isolement le plus complet, le plus affreux l'entourait. De quel côté qu'elle portât ses regards ou dirigeât ses pas, elle se voyait aussi abandonnée que dans le désert le plus aride. Où trouverait-elle un abri pour reposer sa tète? une main amie pour étreindre sa main défaillante? Hélas! elle n'apercevait partout que des portes fermées, que des cœurs inflexibles. Jamais, dans la douce mollesse de ses jours heureux, elle n'avait, pressenti une situation aussi misérable qu'était la sienne : exposée pauvre et sans défense à la rigueur de son

sort, combien sa frêle et chétive existence allait être en butte au souffle cruel de l'aquilon ! Que de sombres nuages amoncelés sur sa tête, et sous ses pas que de ronces et d'épines où il lui faudrait laisser un lambeau palpitant de sa cbair ! Que d'écueils à affronter, que de maux à subir, avant d'arriver au terme de sa course ! La pauvre enfant reculait épouvantée devant un avenir si sombre et si terrible.

Mais parmi toutesces souffrances, celle qui lui paraissait la plus incisive, la plus insupportable , c'était de voir Georges , qu'elle avait aimé d'un amour si tendre dès ses plus jeunes années, la chasser d'une maison où ils avaient été élevés ensemble comme deux enfants de la même mère, et choisir, pour exécuter cette indigne mission, une femme à l'œil

de lynx, à la voix perfide, qui n'était venue sonder ses blessures que pour les envenimer; une femme qui semblait attachée à sa vie comme un génie malfaisant, qui avait écrasé d'un pied barbare toutes les fleurs épanouies sur son chemin, et flétri pour toujours ses moindres espérances. Il y a des êtres dont l'influence est pernicieuse pour quiconque les approche, qui vous enlèvent jusqu'aux joies les plus saintes, qui, semblables à l'incendie, ne laissent autour de vous que des ruines et des cendres :

c'est la fatalité, c'est quelque chose de plus affreux et de plus redoutable encore , c'est un souffle empoisonné qui vous allanguit et vous sèche comme l'herbe fanée.

Tourmentée par le désir de quitter au plus tôt un lieu où elle ne pouvait plus

rester sans chagrin et sans humiliation , Saintrie se mit à songer sérieusement au parti qu'elle avait à prendre; elle compta ce qui lui restait encore de parents, et se demanda auxquels elle s'adresserait avec le plus d'espoir de réussite ; mais, hélas! dans un siècle de calcul et degoïsme comme le nôtre, qui voudrait se charger d'elle , malheureuse orpheline , sans fortune et sans avenir? Qui serait assez généreux, assez charitable pour offrir un coin de son manteau à la pauvre fille délaissée ?

C'est quand nous sommes obligés d'envisager nos ressources que nous les trouvons vaines , c'est lorsque nous avons besoin d'amis que nous n'en connaissons plus. L'esprit n'erre alors que sur des plages inhospitalières , la pauvreté n'aperçoit partout que la proscription.

8 DEUX AJNJNÉES

Saintrie , sans argent , sentit qu'elle ne pouvait être qu'onéreuse pour ceux qui la recevraient , du moins jusqu'à ce qu'elle eût trouvé les moyens de suffire à ses modestes besoins.

Cependant son père avait été riche aussi, il avait fait beaucoup de bien à toute sa famille; mais la reconnaissance est-elle un sentiment durable? le souvenir d'un bienfait reçu s'étend-il jusqu'à la seconde générationPRetenez bien la fortune si vous voulez qu'on ne vous oublie pas , car si jamais elle vous abandonne, sauf quelques exceptions bien rares , vous verrez s'enfuir avec elle vos plus proches parents et vos meilleurs amis.

Possesseur autrefois d'immenses capitaux, M. Hervev avait vu brûler à ses

pieds tout l'encens dont on enivre l'homme opulent. Chaque jour alors il comptait autour de sa table de nombreux convives, qui tous l'assuraient de leur dévouement le plus absolu ; mais quand vint le moment de l'épreuve, quand de malheureuses spéculations lui eurent tout enlevé, il promena autour de lui ses regards attristes et ne vit plus rien; ses amis avaient disparu , ses salles étaient vides, son dîner solitaire, et lorsqu'il partit pour la Havane, afin de tenter de nouveau la fortune, il n'eut pour consolateur, pour soutien , que la pauvre madame Hervey, qui l'accompagna jusqu'au port où il devait s'embarquer. Là il donna un dernier baiser d'adieu à sa jeune femme , et sa bénédiction à son unique enfant; puis il vit s'éloigner le rivage, où il les laissait peut-être pour longtemps; son triste

cœur étouffa le mot toujours ! Il voguait vers des contrées si lointaines, sur une mer si orageuse; tant d'incertitudes et de hasards devaient ballotter sa vie, qu'il ne pouvait envisager l'avenir d'un œil assuré. Il n'avait plus l'intrépidité de l'homme qui commence sa carrière et qu'aucun revers n'a encore arrêté. Le souvenir de ses désastres le remplissait de doute et de méfiance. Néanmoins l'image des êtres chéris qu'il laissait en France venait s'offrir, mélancolique et douce, au milieu de ses méditations : il les voyait comme deux fragiles arbustes qui avaient besoin de tous ses soins, et un peu de verdeur et d'énergie renaissaient dans son âme.

Enfin , après une assez heureuse traversée, il mit le pied sur ce sol où résidait tout son espoir, où il devait se créer

une nouvelle existence; mais affaibli par tant de secousses violentes, nullement fait à ce climat brûlant et destructeur , il ne tarda pas à être atteint par la fièvre jaune, qui régnait alors à la Havane.

n missionnaire , le seul Européen

ï'/^fljîfvînt le visiter, fut chargé par lui ,

dans le cas où il aurait le malheur de

■\ 0^, jsdficombev , d'envoyer à madame Herv/fy, et ses d de sa mort.

^-, ^/y, et ses derniers adieux, et la nouvelle

La lettre de ce missionnaire, qui remplissait les mourantes volontés de son père, fut le seul héritage que Saintrie reçut de sa famille , et bien des fois depuis ses yeux s'arrêtèrent sur ces lignes, qui contenaient aussi pour elle un tendre souvenir.

Madame Hervey, habituée à une vie luxueuse, à toutes les distractions et les jouissancesque procure la fortune, ne put supporter les privations et l'abandon de la pauvreté. La mort prématurée de son mari, en lui arrachant sa dernière espérance, acheva de l'enlever de ce monde, où elle languissait depuis la perte de son opulence. Il faut tant de force d'àme, tant d élévation de pensée, tant de ressource en soi-même pour se mettre au-dessus d'une fâcheuse position , surtout quand on en a connu une meilleure, quand on est encore attaché à cettesociétéquivous fuit , en vous jetant son regard d'indifférence ou de dédain ! Il faut avoir quelque chose de plus que le vulgaire, pour pouvoir envisager de sang-froid la sottise et la bassesse humaines lorsqu'elles se montrentàvous sans déguisement et sans pudeur.La pauvre madame Hervey. mal heu-

reusement trop faible pour faire tête à l'orage, se plia sans opposition sousles coups qui l'accablaient, regrettant plus qu'elle ne méprisait ce qu'elle avait perdu, aggravant ses souffrances par le souvenir de ses jours de bonheur et de molle insouciance. Gomme une âme égarée de sa sphère, elle errait morne et désespérée, appelant les douces brises qui avaient caressé le sommeil de son enfance, les beaux rêves d'amour qui avaient bercé sa jeunesse, les frais ombrages sous lesquels elle s'était reposée, les brillantes perspectives que ses regards avaient contemplées, et ces amis , ces perfides amis qui l'avaient délaissée ; mais ses soupirs et ses plaintes se perdaient dans le vague de l'air, et l'écho seul répondait à sa voix gémissante.

Un jour cette voix malheureuse cessa

de se faire entendre, et personne ne s'en aperçut.

Saintrie, trop jeune pour comprendre la perte qu'elle venait de faire, et tendrement recueillie par madame Darquency, oublia qu'elle avait eu une autre mère que cette sœur de madame Hervey, et jamais un mauvais procédé , jamais un manque de tendresse de la part de sa tante ne le rappela à sa mémoire : ainsi l'infortunée jeune femme n'eut seulement pas dans le cœur de sa fille un temple élevé au souvenir de sa courte vie et de ses malheurs.

A cette heure cependant Saintrie la rappelait des froides demeures où elle dormait depuis longtemps, où la mort et l'oubli l'avaient deux fois ensevelie; car elle se rattachait avec désespoir à

tous les liens fragiles que la main de la fatalité avait trop tôt brisés.

— 0 ma mère! disait-elle en élevant vers le ciel un regard plein d'une sombre exaltation: c'est aujourd'hui que je recueille l'héritage que tu m'as laissé , que je vais cheminer dans le sentier pierreux où tes pieds délicats se sont tant de fois meurtris, où ton sang innocent et pur a coulé; sur cette terre maudite que tu as vainement arrosée de tes pleurs quand elle ne voulait plus rien produire pour toil Ombres chéries et vénérées de mon père et de ma mère, soutenez-moi dans ce triste voyage, assurez mes pas débiles, rafraîchissez mon front brûlant du battement de vos ailes; ne m'abandonnez pas dans ce long et douloureux exil , mais , du haut des cieux que vous habitez, étendez sur moi

votre sainte protection ; guidez -moi, accompagnez-moi. Puissent les yeux de mon âme vous découvrir dans l'air qui m'environne, et faire cesser ainsi l'isolement qui me terrifie!

Après cette prière Mentale , ces élans d'un cœur dans lequel tout était refoulé, comprimé par l'absence d'une tendre affection, Saintrie reporta sa pensée vers l'embarras qui l'obsédait; il lui restait bien encore quelques proches parents, mais c'étaient de ces parents qu'on ne voit qu'au jour de la prospérité ; ceux-là s'étaient éloignés de la maison Hervey aussitôt que le malheur y était entré, et depuis lors ils n'avaient plus eu de relation avec madame Hervey et sa fille.

Saintrie ne savait comment faire pour leur adresser une demande qui ne serait probablement pas bien accueillie, et qui

par cela même répugnait à sa fierté.

Cependant , comme d'un autre côté il lui tardait d'en finir avec son cousin, elle se détermina à solliciter l'appui d'un frère de son père et celui d'une grand'tante qu'elle avait vue quelquefois chez madame Darquency ; elle leur écrivit à chacun une lettre simple et touchante, non sans verser beaucoup de larmes, et sans appréhender que le récit succinct qu'elle leur faisait de son malheur ne fût reçu par eux dans une tout autre disposition d'esprit que celle qu'elle leur désirait. L'indifférent qui parcourt d'un œil sec l'écrit tout palpitant de notre douleur et de nos craintives hésitations peut-il comprendre un seul des sentiments qui le firent naître? peut-il sympathiser avec le cœur qui le dicta? dans chaque cri de désespoir qui h. 2

nous échappe, voit-il autre chose qu'un pathos visant à l'effet , et dont il a peine à digérer l'ennui ?

Saintrie attendit avec une anxiété fébrile le résultat de ses missives ; résultat bien important pour elle, puisqu'il devait décider de sa destinée future.

La réponse de sa grand' tan te arriva la première ; elle ne contenait que quelques phrases laconiques qui motivaient un refus formel : la vieille femme écrivait qu'à son âge elle avait besoin de repos , et ne pouvait se charger de la tutelle d'une jeune fille élevée dans toute la dissipation du monde et les travers de la mode; que d'ailleurs elle ne comprenait rien à la manière dont les choses se passaient actuellement, et que la licence effrénée que le siècle avait apportée dans

les mœurs, pourrait faire paraître ses principes sévères, outrés peut-être à une jeune personne qui n'avait aucune idée d'une éducation d'autrefois , et qui avait sucé avec le lait le germe contagieux de la démoralisation sociale.

Vint ensuite la lettre de l'oncle, qui renfermait aussi unfroid et décourageant refus; il prenait pour prétexte sa nombreuse famille, son peu de fortune, l'impossibilité où il était d'admettre une personne de plus dans son intérieur, et les privations journalières qu'il était obligé de s'imposer pour élever convenablement ses enfants; du reste, il souhaitait à Saintrie tout le bonheur et la prospérité qu'elle méritait , l'assurant qu'elle pouvait compter sur lui dans tout autre occasion , déplorant pour elle la perte de madame Darquency,etespérantqu'elle

trouverait un jour une protection aussi douce et aussi agréable qu'avait été la sienne.

Saintrie ne sut s'il y avait une allusion cachée sous cette dernière phrase , ou plutôt ne chercha pas à l'approfondir.

Abattue par cette tentative sans succès, elle vit ses craintes bien près de se réaliser; la profonde douleur dans laquelle elle était plongée rendait ses bras si pesants et si énervés , son corps si faible et si allangui , ses yeux si ternes et si inappliqués , qu'elle se jugea incapable de s'adonner à un travail quelconque pour sortir de cette affreuse position: elle enviait le terrier du renard, la tanière de l'ours, l'antre du lion , tous ces abris que la nature donne aux animaux, et qu'elle ne pouvait , elle, obtenir de la

D'ILLLSION. tii

pitié de ses semblables. Ne sachant à qui s'adresser, se voyant plus à plaindre que Je mendiant qui parcourt les rues en implorant la charité des passants, elle se jeta , désespérée, sur le carreau de sa chambre et voulait y mourir. De longs sanglots sortaient péniblement de sa poitrine, ses mains, tordues par la contraction de ses nerfs, s'accrochaient avec violence à sa chevelure ; jamais elle ne s'était laissée aller à un tel excès de découragement. La voix de la religion ne parlait plus à son cœur; tout lui avait manqué, elle ne croyait plus à rien. Le plus sombre , le plus farouche désespoir avait envahi les profondeurs de son àme : comme une épée flamboyante, il y portait le ravage et la terreur; il entraînait Saintrie dans le doute, l'insurrection et la révolte. Toutes les vertus qu'elle avait vénérées dés son enfance, lui apparais-

saient vaines et chimériques; elle se demandait où on les trouvait, dans quels cœurs elles s'étaient réfugiées; elle n'en avait pas rencontré un seul dans lequel elles fussent renfermées comme dans un vase sacré. Humanité , disait-elle avec égarement , enseignemoi où sont ceux qui professent tes saintes doctrines; montre-moi le temple où sont tes lévites; legoïsme l'a-t-il démoli pierre à pierre? Ceux qui le desservaient se sont-ils trouvés ensevelis sous ses décombres? Tu n'es plus un lien qui doit unir tous les mortels, mais un mot vide et creux comme le néant. Ah ! qu'aije fait pour éprouver un châtiment si rude? Où sont mes crimes pour être rejctée comme un être malfaisant? Quel tort ai-je causé à cette société qui me renie et me repousse avec tant de mépris ? Les malédictions du ciel et de la

terre sont tombées sur moi. Eh bien !

qu'elles fassent que je ne sois plus relevée de cet endroit que pour aller dormir auprès de ceux qui ne sont plus. Que la terre s'ouvre pour recevoir un corps succombant de fatigue au seuil de la vie , forcé de demander merci dés l'aube du jour, avant que son temps d'épreuve et de labeur soit accompli , avant qu'il ait rempli les décrets de la nature. Il y a des existences d'un jour qui sont trop longues, des douleurs trop pesantes pour les cœurs qu'elles oppriment; à ceux-là la mort est un bienfait, elle est leur refuge, l'ange de paix qui leur ouvre les portes du repos. Sombre divinité, que tant de voix brisées par les sanglots ont invoquée, je t'implore aussi du fond de l'abîme où je suis tombée , je t'appelle comme le captif appelle l'ami qui doit briser ses fers , le rendre à la liberté, a

une vie nouvelle : viens, je te considérerai sans pâlir, mes mains te sentiront sans trembler ; j'aspirerai ton souffle sans crainte et sans terreur ; je me verrai décroître et éteindre sans qu'un soupir de regret s'échappe de mes lèvres : il n'y a que la lenteur que je redoute.

Saintrie retomba exténuée sur le carreau où elle gisait; elle se couvrit les yeux de ses mains comme pour s'épargner la vue des spectres hideux qui l'environnaient; mais dans ce moment, le souffle de Dieu passa sur elle et bientôt elle se releva , non pas seulement calme, mais entièrement résignée : la cohorte infernale avait disparu; son cœur, dégagé des sinistres pensées qui l'oppressaient, réfléchissait de nouveau les clartés du ciel ; ses joues colorées par l'espérance, son regard humide de douces

larmes, lui donnaient l'air d'un ange repentant et réconcilie. Sa voix tendre et harmonieuse s'éleva avec amour vers son divin Créateur; elle s'accusa humblement de sa rébellion : — 0 mon Dieu, dit-elle, vous qui avez souffert le martyre pour nous, qui nous avez rachetés au prix de votre sang, qui avez supporté dans cette affreuse nuit du mont des Oliviers toutes les misères attachées à la triste condition de l'homme; exemple divin de dévouement, de patience et de résignation, combien je dois vous paraître faible et coupable! Ah ! je vous en supplie, pardonnez-moi, descendez dans mon âme, donnez-moi un peu de cette vertu qui étonna les hommes; faites qu'au lieu de me révolter contre les pierres qu'on me jette de tous côtés, je puisse marcher dans ma voie douloureuse avec persévérance et courage.

L'être qui vous fuit n'est rien ; celui que vous soutenez est fort et puissant, il brave la tempête, et regarde d'un œil ferme la nue qui s'entrouvre pour le consumer. Vous êtes la consolation et l'espoir de l'opprimé , l'appui de l'orphelin ; vous les abritez sous vos ailes divines comme l'oiseau fait pour ses petits; vous leur rendez le froid moins rude et la faim moins cruelle, leurs pleurs moins amers, leurs regrets moins déchirants , et les mépris du monde moins sensibles. Votre influence est bonne et fortifiante pour celui qui la cherche ; elle s'insinue dans l'àme débile et lui redonne sa vigueur première. O Dieu, relevez la mienne de l'état d'abjection où le désespoir la précipitée; faites qu'elle n'ait plus au sein de la douleur que des élans de paix et d'amour, qu'elle bénisse toutes les afflictions qui lui se-

ront envoyées , qu'elle ne soit plus flottante et variable comme les choses de ce monde, mais qu'elle se ressente d'avance de l'éternel séjour qu'elle doit habiter; qu'elle se sanctifie par les épreuves qui la déchirent, et non pas qu'elle se perde par le doute et le blasphème. Purifiez mes lèvres comme celles d'Isaïe, qu'elles ne s'ouvrent jamais que pour chanter vos louanges.

Gomme aux jours de son enfance , Saintrie se sentit pénétrée d'une sainte ferveur; elle semblait par son regard, où brillait un éclat céleste, par son attitude pleine d'onction, prête à s'élever au-dessus de cette terre de deuil et de souffrances.

Les êtres richement organisés ont une sensibilité si exquise, que le moindre

contact les blesse ou les exalte. Dans cet élan d'enthousiasme religieux, Saintrie était si pénétrée de ce quelle disait, qu'elle en était émue et tremblante comme si elle eût attendu les oracles de Dieu. Ah! sans doute, si son àme eût brisé dans cet instant ses liens terrestres, elle eût été prendre place parmi les élus, et son jeune front se fût pour toujours couronné des roses de l'Eden; mais, redescendue dans la vie positive, où nous sommes sans cesse ramenés malgré la tendance plus ou moins prononcée que fait notre imagination pour nous en éloigner, Saintrie se ressouvint par hasard dune vieille cousine qu'elle avait encore à Amboise, et, quoiqu'elle ne fondât pas grand espoir sur elle, néanmoins elle lui envoya aussi sa supplique , laissant à la Providence le soin de lui faire obtenir une réponse favorable.

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