‹ Un ange déchu (volume 3)Chapitre 2 sur 13 · TRISTE PERSPECTIVE · texte numérisé non relu

TRISTE PERSPECTIVE

Mademoiselle Lavigne ne fît pas attendre longtemps à Sain trie le résultat de sa décision ; elle lui apprit dans une lettre très-longue et très-détaillée quelles étaient ses dispositions à son égard :

«Ma chère enfant, lui disait -elle, » après lui avoir parlé de l'impression

» que lui avait causée la mort de madame » Darquency , je souscris très-volontiers » à la demande que vous me faites de » venir demeurer avec moi. Je conçois » tout ce que votre position a d'alfli- » géant. Si votre père eût prévu que » vous seriez un jour sans asile et sans » pain, je pense qu'il eût été plus éco~ » nome et plus prudent; s'il n'avait » point gaspillé avec tant d'insouciance » qu'il s'est plu à le faire le bien que » Dieu lui avait donné, si sa table eût » été moins garnie de parasites, sa mai- » son moins somptueuse , il vous eût » laissée dans une belle position ; mais » il est dit que les enfants payeront pour » les fautes de leurs parents, et vous en » êtes malheureusement la preuve, car » de tout ce beau désordre vous n'avez » recueilli que la misère. Considérez » combien des goûts simples, une vie ré-

» glée, sont bénis par le Seigneur, puis- » que moi , n'ayant eu que fort peu de » bien , je puis vous offrir aujourd'hui » la protection que vous réclamez. Je » dois toutefois vous prévenir que vous » ne trouverez pas ici les distractions » et les frivoles plaisirs dont vous avez » joui chez votre tante; mais la nécessité » vous a sûrement appris à vous confor- » mer à tout , à devenir simple avec les » simples. Ne vous figurez cependant » pas que je mène une existence maus- » sade et ennuyeuse : j'habite une mai- » son propre et commode; mon jardin , » tout rempli d'arbres fruitiers , est des » plus agréables; ma société est peu » nombreuse , mais bien choisie , c'est » pour ainsi dire l'élite de la ville; je re« » cois souvent la visite de notre bon » pasteur, homme aimable et éclairé.

» J'ai encore près de moi deux favoris

il. 3

» pleins de gentillesse et d'intelligence ; » Zébrine est la grâce personnifiée, ja- » mais on ne vit de mouvements plus » souples et plus rapides que les siens, » jamais il n'exista de chatte meilleure » et plus malicieuse qu'elle ; Pyrame, au » contraire, est souvent grave et pensif, » ses gaietés passent comme l'éclair : issu » d'une race d'épagueuls devenue fort » rare , il descend en droite ligne du » chien de madame la duchesse de Ghoi- » seul , aussi a-t-il un air digne qui lui » est tout personnel et qui lui sied à » ravir; pour compléter mon intérieur, » j'ai une servante alerte et vigilante, un » vrai trésor, que je conserve depuis » trente ans. Vous voyez, ma pauvre » Saintrie, que vous pouviez tomber » beaucoup plus mal que chez moi; vo- » tre repos ne sera troublé ici ni par les » bals, ni par les veilles, ni votre esto-

» mac surchargé de mets préparés avec » ce raffinement perfide qui excite en » nous un appétit factice. Notre vie, » toute frugale, toute naturelle, nous » rapproche des mœurs des anciens pa- » triarches : c'est celle que Dieu assigna » à l'homme en le plaçant dans ce mon- » de; il a fallu la dépravation de goût , » la mollesse énervante de bien des siè- » clés pour la changer au point où elle » l'est. Généralement nous nous levons » tous les jours aux premiers chants du » coq, et nous nous couchons aux der- » nières lueurs du soleil : c'est ainsi » qu'on s'entretient le corps sain et vi- » gouieux. J'espère que vous ne pourrez » que gagner à ce régime si salutaire. » Pour ce qui est des occupations, vous » me seconderez dans bien des circon- « stances; par exemple, quand je ferai » faire la lessive , vous irez à la rivière

» voir comment tout cela se passe, sur- » veiller les laveuses , gourmander les » plus musardes, puis aider à étendre le » linge , à le plier, à le serrer; vous sa- » vez bien aussi faire quelques petits » ouvrages, raccommoder des bas, mon- » ter un bonnet, faire de la tapisserie , » broder , festonner ; vous pensez , ma » chère enfant , que vous devez vous » rendre un peu utile; cependant je ne » voudrais jamais exiger de vous rien » de servile , ni de fatigant, mais seule- » ment ce que je pourrais faire moi- » même ; votre temps sera sagement dis- » tribué entre le travail , la lecture et la » promenade ; vos jeunes yeux voudront » bien me faire la grâce de remplacer » quelquefois les miens, qui ne voient » plus guère, même avec un renfort de » lunettes; mes lectures ne s'étendent » pas au delà du journal d'Indre-et-

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» Loire, et de quelques livres de ma pe- » tite bibliothèque; tous les jours nous » ferons un tour sur le mail : Pyrame a » besoin d'exercice ; vous verrez que ce » mail, quoique moins étendu, peut fort » bien, dans l'occasion, lutter d'agré- » ment avec celui dont vous êtes si fiers » à Tours ; le soir nous jardinerons; mon » parterre n'a jamais reçu d'autres soins » que les miens ; en automne nous ven- » dangerons mes treilles , et nous ferons » avec cette récolte un petit vin pétil- » lant, fort agréable au goût; c'est celui » dont je fais usage toute l'année , il suf- » fit à ma consommation ; au printemps » je recueille encore sur ces treilles une » eau très-bonne pour la conservation » des yeux, ce sont les précieuses larmes » de la vigne, le collyre le plus naturel » et le meilleur que l'on puisse trouver; » si vous avez la vue faible, cette eau

» vous la fortifiera. Vous voyez, ma » chère amie, que je tire parti de tout, » que ma prévoyance s'étend loin , que » le jour présent n'est pas tout mon » souci, mais que l'avenir me tient aussi » en éveil; c'est ainsi que j'ai amélioré » mon sort, augmenté mon bien-être; » je n'ai pas jeté mon bien au nez du » premier venu qui me faisait de beaux » discours, et je m'en suis bien trouvée ; » j'ai un instinct qui m'a toujours fait » prendre en horreur les amitiés qui s'a- » chètent et se payent; il eût été à sou- » haiter pour vous qu'on eût eu cette » pénétration dans votre famille; enfin , » nous naissons plus ou moins bien do- » tés par la nature ; n'a pas l'esprit clair- » voyant qui veut.

» Maintenant, ma chère Saintrie, je » vous attends ; votre chambre est prête; » tout ici est disposé à vous recevoir; le

» jour de votre installation dépend en- » tièrement de vous. Je ne présume pas » qu'il soit nécessaire que j'aille vous » chercher à Tours ; ce serait des frais » de voyage inutiles. Amboise n'est pas » assez loin pour que vous ne puissiez » vous y rendre seule; j'aurai d'ailleurs » la précaution de vous recommande]- » au voiturier. Ayez quelque bonne vo- » lonté d'être satisfaite du bonheur que » je puis vous donner, cela mettra de » l'harmonie entre nous : on en a be- » soin pour passer sa vie ensemble. Du » reste, je ne suppose pas que vous ayez » quelque chose à objecter à tout ce » que contient ma lettre. Bonjour, ma » chère petite, recevez mon baiser de » paix et de cordialité, en attendant no- » tre réunion.

» Votre vieille amie et cousine ,

» Marcelle Lavigne. »

Après avoir étouffé un profond soupir, Saintrie plia cette lettre et la serra dans le corsage de sa robe. Maintenant qu'elle avait un asile assuré , elle s'empressa de faire savoir à Georges qu'elle quitterait sa maison le lendemain ; mais, en mettant l'adresse sur son billet, sa main était si tremblante, qu'elle écrivit le nom de la Biïche dune manière illisible. Martine s'en étant aperçue, et craignant qu'en jetant ce billet à la poste il ne parvînt pas à son jeune maître, jugea plus prudent de le lui porter ellemême. Elle partit donc sans en rien dire à Saintrie, un peu curieuse d'ailleurs de voir quelle mine Georges faisait chez mademoiselle Dulandel. Elle eut beaucoup de peine à parvenir jusqu'à lui, et la présence d'Edwige arrêta sur les lèvres de Georges toute question au sujet de sa cousine. Il prit le billet , le lut sans

faire aucune réflexion, et dit, pour toute réponse : C'est bon. Néanmoins Martine crut remarquer qu'en prononçant ce mot il avait la voix émue, et paraissait extrêmement triste.

L'excellente fille aurait voulu avoir quelque chose à dire à Saintrie qui pût soulager son cœur navré; mais comme Georges n'avait témoigné aucun intérêt pour elle, elle prit le parti de lui cacher la démarche qu'elle venait de faire sans son approbation.

Le lendemain, dés l'aurore, Saintrie fit ses tristes apprêts de départ. Elle rassembla le léger bagage qui formait toute sa richesse , et n'oublia pas sa petite bibliothèque, composée de deux tablettes d'acajou , suspendues aux murs de sa chambre par des torsades vertes. Les li-

vres qui couvraient ces tablettes étaient peu nombreux ; mais quel trésor intellectuel 1 quelle mine féconde et inépuisable ! que de baume pour les blessures de l'àme l que de saints ravissements , que de chastes amours renfermaient ces quelques volumes! On voyait tout le respect, toute l'admiration que Saintrie avait pour chacun d'eux à la manière dont elle les plaçait dans son sac de voyage : c'étaient ses amis, les seuls qui lui restassent fidèles dans son infortune. C'est surtout par les âmes exceptionnelles, par les êtres jetés en dehors de la vie du monde, que les ouvrages créés par le génie sont véritablement goûtés et appréciés; la vénération qu'ils ont pour eux est un culte, une passion ; ces livres, chéris comme les dieux lares des anciens, les accompagnent dans leur vie errante; ils ôtent à leur solitude son si-

lence de mort : c'est une voix amie et sublime qui fait entendre ses poétiques accents au sein de la tristesse et de la souffrance. En effet, quand tout nous délaisse, ils sont là, toujours beaux, toujours jeunes, toujours prêts à répandre sur nous leurs torrents d'éloquence; compagnons assidus de nos veilles, ils nous font oublier l'heure, le monde matériel , les soucis qui nous dévorent.

Quel est celui qui, supportant avec peine le poids de l'existence , ne s'est point senti ranimé à la lecture de belles et touchantes pages? 0 grands poètes, ô divins auteurs, cette portion de l'humanité exilée des joies du monde devrait vous élever des autels ! mais son bras enchaîné est sans puissance, elle ne peut que vous adorer silencieusement.

Les Evangiles , l'Imitation , les œuvres

de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de Lamartine composaient à peu près toute la fortune littéraire de Saintrie. Contente de cette possession , elle fondait sur elle, pour ses jours d'épreuve , un bien consolant espoir.

Quand ses apprêts de voyage furent terminés , elle s'appesantit davantage sur la douleur qu'elle ressentaitde s'éloigner d'un lieu si cher à son cœur par tant de déchirants souvenirs. Plus le temps avançait, plus l'aiguille faisait de chemin sur le cadran de la pendule , et plus elle sentait son courage décroître et ses forces défaillir. Elle laissait dans cet ancien sanctuaire de son bonheur toute une vie d'affection , de joies douces , d'heures fortunées, et aussi de tendres et tristes regrets qui devaient pour toujours alimenter son âme; mais, plus ici qu'ail-

leurs , elle pouvait se faire illusion , redorer ses jours à la lueur du passé; revivre avec l'objet perdu de son amour; c'est une apparition qui ne saurait avoir lieu que dans l'endroit qu'on habita avec lui ; la mémoire vous le rend présent partout , les doux entretiens qu'on eut ensemble , les tendres caresses qu'on en reçut , semblent avoir laissé leur empreinte sur tout ce qui en fut témoin.

Dans ces retours vers un temps évanoui, dans ces élans d'une àme veuve de son bonheur, l'être regretté reçoit une seconde vie : il est présent à vos yeux , vous revoyez son attitude, l'expression de son visage, son doux regard abaissé vers vous avec tendresse; en un mot, il vous apparaît dans toute sa puissance, avec tout ce qui vous charma en lui , tout ce qui vous le fit aimer; mais comme celle d'un léger fantôme, sa trace

insaisissable n'est que sur les tapis que foulèrent ses pieds mortels; son corps, vaporeux comme les globules de l'air, ne se posequedans les fauteuilsoùvousle vîtes plein de vie ; il n'erre pour vous que dans l'espace qu'occupa son corps matériel :

aussi Saintrie , en s'éloignant de ces lieux, ressentait-elle de nouveau toute la douleur que lui avait causée la perte de madame Darquency; elle se traîna encore une fois à travers ces appartements qu'elle allait quitter pour toujours, et, arriva à demi morte à celui de sa tante. Là ses forces l'abandonnèrent tout à fait, elle ne put plus se soutenir, ses jambes tremblantes s'affaissèrent, elle tomba agenouillée sur le tapis.

Ses yeux errants s'étant fixés sur le portrait de madame Darquency, elle le contempla quelque temps dans un morne

D'ILLUSION. 4t

silence; puis, levant ses mains jointes vers cette peinture qui lui rappelait tout à la fois de si chers et de si déchirants souvenirs :

— 0 manière, dit-elle, sais-tu ce quêta fille a souffert depuis que ta généreuse protection lui a été enlevée ? Combien la vie lui a été amère? A quel affreux abandon elle est réduite? Sais-tu que, chassée comme une vile mendiante , elle quitte cet hôtel où ta bonté inépuisable accueillit son enfance et lui prodigua tant de soins et d'amour ? La vois-tu jetée dans le gouffre du monde, privée d'appui , en butte à toutes les injures du sort? T'est-il permis du séjour des bienheureux de contempler ses larmes , d'être témoin de sa douleur! Ah! non sans doute, ce serait un bien cruel pouvoir que celui qui , du sein des félicités

célestes , te ferait pénétrer à travers les vapeurs grossières de la terre. Reste, ah! reste dans ce lieu de paix et de gloire que tu habites , ne viens point humecter tes paupières de la rosée de nos pleurs, ne quittes point l'harmonie des harpes divines pour entendre les cris discordants de nos souffrances! Image charmante de tout ce qui me fut cher icibas , souvenir frappant de tous mes regrets, reçois mes tristes adieux. Portrait chéri que je ne puis emporter dans mon exil , que ton sourire , qui me rappelle tant de joies perdues, soit encore pour moi d'un favorable augure , qu'il répande dans mon àme, comme le fit tant de fois celui de l'être que tu représentes, la satisfaction la plus pure : puisse-t-il , trompant un moment ma douleur, engourdir l'affreux tourment qui me dévore !

Après cette pieuse invocation, Saintrie se releva et sortit de la chambre de sa tante un peu plus calme que lorsqu'elle y était entrée. Un sentiment instinctif, mais qu'elle craignait de s'avouer encore à elle-même , dirigea ses pas vers celle de Georges. Il est vrai que cette pièce donnait sur le palier de l'escalier, et que Saintrie , pour justifier à ses propres yeux cette dernière manifestation d'un amour qu'elle devait éteindre , pouvait la considérer comme la sortie la plus proche.

Qui pourrait définir cette prédilection exclusive qui s'empare de notre àme et nous fait concentrer sur un seul être toutes nos facultés aimantes? Lui seul nous paraît digne d'amour, nous ne distinguons que lui dans la foule; les autres passent et repassent devant nos

yeux sans jamais attirer notre attention, à peine nous apercevons-nous qu'ils existent : toujours à la poursuite de celui qui règne sur notre cœur, nous nous enivrons près de lui de toutes les félicités qu'il recèle ; pour nous il résume tout le bonheur que Dieu a répandu sur la terre ; aucune magie ne saurait être aussi prestigieuse que la sienne; tous les lieux s'embellissent par sa présence; toute sensation qui émane de lui nous semble adorable; son image ne nous quitte pas, elle est gravée dans notre âme, elle se réfléchit sur tous les objets qui nous environnent; bien plus, lors même que nous ne pouvons obtenir ni joie ni amour de cet être qui nous est si cher, nous nous attachons encore à lui par la souffrance; notre passion, couverte de deuil et noyée de larmes, nous est plus précieuse que les tendres sou-

rires, que les jours sans nuages qu'une autre pourrait nous offrir.

C'est ainsi que , toujours sous le joug d'une affection que sa raison blâmait mais ne pouvait détruire , Saintrie avait été attirée vers la chambre habitée par son cousin , par l'irrésistible besoin de s'imprégner encore une fois de son malheureux amour.

A peine venait-elle de poser le pied sur le seuil de la porte, qu'elle aperçut Georges qui s'avançait de son côté; cette rencontre imprévue la bouleversa; elle voulut s'enfuir; Georges ne lui en laissa pas le temps, il la retint par le bras et la supplia de s'asseoir un moment ; mais, ayant refusé de le faire, Saintrie demeura debout , la main appuyée sur le dos du fauteuil que son cousin lui présentait;

il lui semblait que dans cette attitude elle pouvait mieux maîtriser son émotion.

— Qui a pu vous déterminer, lui demanda Georges, à vous éloigner si promptement d'ici? où allez-vous? quelle retraite vous êtes-vous choisie? Je crois, Saintrie, que mon attachement pour vous me donne le droit d'en être instruit.

— Je vais à Amboise , chez mademoiselle Lavigne , répondit Saintrie en détournant la tête.

— Comment, chez mademoiselle Lavigne , répéta Georges d'un air stupéfait ; y pensez vous ? La vie qu'on mène dans cette maison ne peut vous convenir; elle n'est nullement en rapport avec celle à laquelle vous êtes habituée; à moins

que vous n'ayez de grands projets de mortification , je ne vois pas ce qui peut vous attirer dans cette triste retraite.

— Ma position a motivé cette préférence , reprit Saintrie, et je dois avouer que mademoiselle Lavigne, en consentant à me recevoir chez elle, s'est acquis ma reconnaissance la plus vive , puisqu'elle est la seule de toutes les personnes à qui je me suis adressée qui ait eu la bonté de ne pas me repousser.

— Mais étiez-vous donc dans la dure nécessité, interrompit Georges, de mendier un asile à vos parents ? Il est vrai , ajouta-t-il d'un air un peu troublé, que, bouleversé par les événements passés , j'ai négligé de vous apprendre que ma mère avait, par son testament, assuré vo-

tre indépendance : quarante mille francs, hypothéqués sur cet hôtel, vous seront comptés lorsque vous le désirerez; jusque-là je vous en ferai servir exactement la rente; c'est pour régler ces affaires de famille que je suis venu, et aussi pour obtenir un entier pardon de mes fautes, ma bonne et tendre Saintrie, car j'en ai commis de bien graves envers vous : je ne puis m'imaginer encore que vous alliez me quitter : ma mère morte , cet hôtel , où nous avons connu les joies de la famille , abandonné à la solitude, les souvenirs de notre enfance oubliés, les doux liens qui nous unissaient rompus à jamais , tout cela est trop affreux pour que je puisse y croire. Reste, ah! reste , le dernier débris de tout ce bonheur évanoui, il me semblerait qu'en te perdant je perdrais une partie de mon existence !

Et il serrait et couvrait de baisers la main tremblante de sa cousine.

— Je ne pourrais , dit Saintrie en affectant un calme qu'elle était loin de ressentir, vous exprimer qu'imparfaitement combien je suis touchée et reconnaissante des tendres procédés de votre mère envers moi; elle ne se rappela jamais qu'une autre qu'elle m'avait porté dans son sein : j'étais la fille de sa tendresse, elle a voulu m'en conserver tous les droits. O cher et douloureux legs, pourquoi ai -je vécu assez longtemps pour te recueillir?

D'abondantes larmes ruisselaient sur le pâle visage de la jeune fille.

— Ah î oui, pauvre enfant, lui dit Georges , déplore la possession de ce peu

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d'or, qui ne saurait remplacer ce que tu as perdu; ou plutôt déplorons ensemble l'amie dévouée qui ne songeait qu'à notre bonheur commun. Privés d'un pareil pilote, où notre vaisseau aborderat— il ? Ma chère Saintrie, je suis extrêmement inquiet de votre avenir; qui prendra assez de soin d'un être aussi frêle , aussi délicat que vous? Il me semble que vous n'êtes point faite pour lutter avec les âpres destinées de la vie; que votre âme, d'une nature si sensible, doit se flétrir au premier contact qui la blessera. J'ai méconnu pendant quelque temps cette essence éthérée dont vous êtes formée; ayant vécu au milieu de femmes qui vous ressemblaientsipeu,je n'avais aucune idée d'une organisation telle que la vôtre. Maintenant que vous m'êtes révélée , que je sais mieux discerner ce que vous valez; ah! permettez-

moi de trembler pour une vie que tout peut si tristement agiter; il me semble d'ailleurs que je devrai compte un jour à ma mère de toutes les souffrances qui vous auront atteinte.

Ces paroles firent une impression extrême sur la pauvre Saintrie : c'était une lueur au milieu des ténèbres, une étoile brillant au ciel et venant éclairer ses sombres jours, une musique inconnue depuis longtemps à ses oreilles , et dont les accords pleins de suavité vibraient délicieusement dans son cœur. 0 tendre sollicitude émanée d'un être qui vous est cher, vous semblez plus douce, plus rafraîchissante que la brise du soir dans un climat brûlant !

Néanmoins sa position , sa fierté, empêchèrent Saintrie de témoigner à Geor-

ges toute la félicité qu'il venait de répandre dans son àme; et d'ailleurs, plus rapide que l'éclair qui fend la nue, la réflexion vint bien vite dissiper ce bonheur mensonger : Saintrie ne vit plus que l'amour de son cousin pour Edwige et son indispensable départ.

— Rassurez- vous, répondit -elle à Georges avec un pénible effort; je m'arrangerai de façon à ne pas être trop malheureuse, ne fût-ce que pour mettre votre conscience en repos.

— Quoi î pour cela seulement , répondit Georges avec chagrin; votre àme, Saintrie, est donc fermée à l'espérance? Doutez-vous des beaux jours qui peuventencore luire pour vous? Vosyeux, tristement baissés vers la terre , ne pieu-

reront pas toujours sur un tombeau ; cette jeunesse, si attrayante en vous, doit vous ramener brillante et animée sur la scène du monde. Au moment de vous perdre , de laisser à d'autres le soin de votre bonheur, j'éprouve le besoin de vous présager un plus riant avenir, d'appeler sur votre tète les prospérités les plus grandes; et vous, ma cousine, n'avez-vous rien à dire à votre ancien ami ? n'avez -vous pas un vœu à former pour lui? toute affection est-elle éteinte dans votre sein ?

Suffoquée par l'émotion que lui causait cet appel à ses sentiments, Saintrie se retourna et se couvrit le visage de ses deux mains.

Georges, l'attirant à lui, essaya alors d'obtenir de sa cousine quelques témoi-

gnages d'attachement , mais Saintrie baissa la tête et ne répondit rien.

— Prêts à nous quitter peut-être pour longtemps, devons-nous, continua Georges,, mettre entre nous le lugubre souvenir d'une sombre année .Saintrie, je t'en conjure, ne vois en moi que ce compagnon d'enfance, à la tendresse duquel tu souriais autrefois avec tant de bonheur, que tu appelais à tes caresses avec toute l'impatience d'une chaleureuse amitié; ressouviens-toi des transports joyeux que sa vue te causait ajors ; rallume dans ton cœur quelques étincelles de cette vivacité passionnée, qu'elle adoucisse l'horreur de notre séparation ; ne me refuse pas ce que tu donnerais à un mourant; car , vois-tu , l'absence c'est la mort : quand nous serons séparés, que nos jours ne se confondront plus, qu'il n'y

aura plus rien de commun entre nous , quand la même horloge ne marquera plus les heures de notre vie, ah ! dis-moi, ne serons -nous pas morts l'un pour l'autre !

Et comme s'il eût voulu écarter de tout son pouvoir ce fatal moment , Darquency serra de nouveau sa cousine entre ses bras , en couvrant son front de baisers.

Mais Saintrie, s'arrachant à ces embrassements qui portaient le trouble dans son âme, courut vers la porte, et l'ayant ouverte elle dit à Georges , d'une voix entrecoupée par la violence de ses larmes :

— Adieu, Georges; adieu, mon cousin ; sachez que cette amitié de jeunesse, que

vous venez d'invoquer, a survécu à tout, qu'elle existe encore dans mon cœur ; soyez sûr que je l'y maintiendrai avec amour , et que mes souhaits les plus tendres vous accompagneront partout.

Georges , ému à son tour par tant de naïveté et de franchise, s'avança vers sa cousine pour la supplier de ne point partir. Mais déjà Saintrie avait refermé la porte et descendu rapidement l'escalier.

Martine , en embuscade dans le vestibule, fît aussi ses adieux à la triste voyageuse.

— Quelle terrible calamité, lui dit-elle, de vous voir quitter seule et si désolée cette maison dont vous deviez être la maîtresse !

Pour toute réponse, Saintrie embrassa Martine, et ce fut comblée de bénédictions de cette excellente fille qu'elle monta dans la voiture qui devait la conduire à Amboise.

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