DESASTRE
Au moment où madame Darquency allait compléter sa parure de bal , en posant dans ses cheveux une magnifique aigrette de diamants, on frappa doucement à la porte de sa chambre. Justine l'ouvrit , et laissa entrer M. de Brévai , mis aussi avec la plus élégante recherche.
328 DEUX AiNJNEES
Pressée de partir, Edwige s'enveloppa dans la pèlerine de satin blanc garnie de martre, que Justine avait jetée sur ses épaules , et descendit l'escalier de l'hôtel en s'appuyant sur le bras de Théodore.
Un moment, ses yeux s'arrêtèrent sur la fenêtre de la chambre de Georges qu'on apercevait du péristyle , et à travers laquelle on distinguait à peine la faible et tremblante lumière d'une bougie; mais bientôt elle se détourna pour donner des ordres , et monta avec la vivacité et la légèreté d'une jeune fille dans son brillant équipage, où Théodore prit place à côté d'elle pour aller chercher, lui aussi, quelques distractions à son insupportable ennui.
Quant à Georges, depuis qu'il s'était retiré dans son appartement, il était en proie à la plus violente exaspération :
plusieurs fois il avait eu l'idée de retourner près de sa femme pour la forcer de lui obéir, bien déterminé à laréduire ouà la briser, s'irritant contre sa trop pacifique faiblesse , et sentant plus que jamais le besoin de réprimer l'insolente résistance d'Edwige par quelqu'acte énergique et décisif; mais, retenu par la crainte d'un éclat et ne voulant pas faire de ses tourments un sujet de scandale, il était revenu chaque fois se jeter dans son fauteuil, plus malheureux et plus abattu.
— Il faut, se disait-il, en portant la main sur sa poitrine oppressée, il faut que le mal reste enfermé là, et qu il y meure : n'est-ce pas moi qui ai choisi cette femme entre toutes les autres? n'est-ce pas de ma propre volonté que j'ai uni ma vie à la sienne ! A qui pourrai-je me plaindre de ce quelle me fait souffrir ?
Qui maintenant d'ailleurs voudrait m'entendre et prendre pitié de moi ?
Et tandis qu'il se parlait ainsi, la plus profonde consternation régnait sur ses traits.
L'instant où le voile qui couvrait nos yeux se déchire, où notre dernière illusion laisse , en s'envolant, notre âme vide et dévastée , est cent fois plus pénible que celuidelamort.N'est-cepas survivre à sa propre destruction que de se voir enlever tout ce qui donne du prix à l'existence, de s'apercevoir que ce qui vous a attiré et séduit n'était qu'un mirage trompeur ; que votre jeunesse a été abusée par de fausses joies, que vos bras n'ont jamisétreint qu'un fantôme de bonheur?
Telle était l'affreuse situation de Georges. Pendant deux années il avait cru à une félicité qui n'avait aucun fonde-
ment solide, et qui s'était évanouie comme ces palais bâtis avec les glaces de la Neva; l'imprudent, il avait osé asseoir ses destinées sur un sol plus mobile que le sable mouvant, plus fécond en variations que la température de l'air. Il s'était laissé séduire par une voix plus perfide que la voix des syrènes ; il avait compté sur l'éternité d'une passion plus passagère que la jeunesse de l'homme, et qui, comme l'éclair dans le ciel, ne jette à travers la vie qu'une lueur brillante, perdue bientôt dans d'épaisses ténèbres. Plus aveuglé encore, il avait fui la réalité pour l'apparence , acheté au prix de l'or pur du vil clinquant, fait un échange de sentiments vrais contreles agaceries etles calculs d'une coquette , enfin contribué de toutes manières à préparer l'épouvantable désenchantement qu'il subissait.
Arrivé au point culminant de son désastre, il ne lui restait plus qu'à maudire le fatal aveuglement qui l'avait perdu. Mais à quoi sert d'être éclairé sur le passé, quand nous ne pouvons plus le ressaisir, quand il nous faut poursuivre la route , bonne ou mauvaise , que nous avons prise? La chose la plus légère en apparence a souvent de funestes conséquences pour notre avenir.
Un voyage, la rencontre d'une personne étrangère, un seul regard, une simple politesse, peuvent changer le cours de notre destinée. Entraînés par la versatilité de notre esprit , sans cesse en butte à l'impression passagère des objets extérieurs, nous ne pouvons que difficilement nous reposer dans une félicité tranquille , dans un calme parfait , pour lesquels d'ailleurs l'homme ne semble pas né. Le bonheur , auquel tout le
monde aspire, et que nul ne possède, est impossible à embrasser dans toute son étendue. Quelques-uns en atteignent un fragment et courent en vain après le reste; d'autres, plus infortunés, se voient ravir jusqu'à ses dernières traces. C'était dans cette phalange malheureuse que Georges se sentait rejeté, et, pour alléger le poids de son infortune, il n'avait point à espérer l'affection d'une femme dévouée, son sourire consolant et ses bienfaisantes caresses. Seul désormais, comme il l'était à cette heure de minuit, il pensaitque le reste de ses jours devait s'écouler dans la plus cruelle amertume.
Ce qui était advenu à Darquency arrive malheureusement à beaucoup de jeunes gens qui, comme lui, débutent dans le monde avec une fortune toute
faite. C'est souvent un appel aux passions que la faculté qu'on a de les satisfaire, tandis que l'obligation d'un travail quelconque maintient les désirs en les renfermant dans de justes bornes. Le jeune homme obligé de se créer une position n'a ni les loisirs, ni les moyens d'être le jouet de ses fantaisies : à défaut de sagesse, son existence laborieuse comprime l'élan de ses passions, circonscrit à son état l'étendue et la violence de ses goûts. L'oisiveté, au contraire, amène sous ses pas une foule de tentations et d ecueils de tous genres , vers lesquels il se laisse facilement entraîner, et ses biens se dissipent, follement emportés dans le tourbillon des plaisirs. Il faudrait apprendre à vivre avant de jouir de sa fortune, car dans le monde l'expérience se jait chèrement payer !