‹ Un ange déchu (volume 3)Chapitre 11 sur 13 · DÉSENCHANTEMENT · texte numérisé non relu

DÉSENCHANTEMENT

Deux années s'étaient écoulées depuis le mariage de Darquency , et avec elles avaient disparu les douces illusions de l'amour. Georges était triste , et Edwige s'ennuyait. A demi couchée dans une large causeuse, les pieds nonchalamment appuyés sur la balustrade en bronze du foyer, les doigts armés d'un couteau

d'ivoire qu'elle promenait machinalement sur les feuillesencore humides d'un roman nouveau ; madame Darquency levait de temps à autre ses grands yeux noirs sur la pendule gothique, dont l'aiguille semblait avancer trop lentement au gré de son impatience ; Georges, assis de l'autre côté de la cheminée, gardait un taciturne silence, et ne paraissait pas faire plus d'attention que sa femme à un jeune enfant qui se roulait à leurs pieds sur le tapis du salon.

Ne pouvant plus contenir la mauvaise humeur qui l'oppressait et qu'il s'était efforcé en vain de dissimuler, Georges rompit le premier le silence.

— Eh bien, madame, dit-il à Edwige, grâce à cette place d'attaché d'ambassade

dont vous m'avez bercé, et que je n'ai point encore obtenue, aux dépenses inconsidérées auxquelles je me suis faiblement laissé entraîner en vue de ce sot appât, ma fortune se trouve aujourd'hui dans un état déplorable; je suis obéré de toutes les manières , et ne sais plus, en vérité , comment faire face à nos extravagantes dépenses.

— Il semble, répondit Edwige d'un ton non moins irascible , que vous preniez à tâche de me contrarier; vous ne m'adressez pas de fois la parole que ce ne soit pour me faire de lamentables reproches, et me répéter éternellement la même chose ; rien n'est plus insipide ; que voulez-vous que j'y fasse , suis:je la cause de votre ruine? Vous ai-je empêché de gérer vos biens à votre fantaisie? Voulezvous me faire passer pour une dissipa-

trice, quand je n'ai jamais eu rien de plus que les autres femmes.

— Les faits parlent assez d'eux-mêmes, reprit froidement Georges, sans que j'aie besoin de les faire ressortir davantage ; mais vous ne pensez pas, j'espère , que je doive louer votre sévère économie ni vanter votre sage réserve. Depuis que nous sommes mariés , vous avez donné dans tous les excès du luxe et de la mode; je puis maintenant évaluer vos goûts , apprécier votre caractère; malheureusement pour moi , cette connaissance approfondie est un peu tardive.

— Qu'entends-je, répartit Edwige avec indignation , supposez-vous que je ne puisse pas avoir aussi des regrets ? Je vous ai tiré de votre vie végétative, je vous ai placé dans le monde de manière à pou-

voir parvenir au but sans beaucoup d'efforts, mais votre insigne apathie a trompé mes prévisions et renversé tous mes projets. Croyez - vous que je ne sois pas tombée de haut , moi qui ne rêvais, rie désirais qu'un homme doué de cette énergique capacité qui élève au-dessus de ses semblables celui qui la possède ?

— Effectivement, interrompit Georges avec une amère ironie , je vous plains de n'avoir point rencontré cet instrument de votre ambition; mais vous ne perdez qu'un rêve, et moi je me vois précipité de l'état brillant où mon père m'avait placé par sa noble industrie, dans la position la plus terrible. Cet équipage dont vous êtes si fière ; cet hôtel somptueux où viennent se pavaner chaque jour vos nombreux visiteurs; ces h. 20

cachemires d'un si haut prix, qui couvrent vos épaules, tout cela appartient maintenant à nos créanciers; nous ne possédons plus rien ; notre vanité d'un jour nous a anéantis , et bientôt nous serons forcés d'aller mendier la pitié de ceux à qui nous donnions des fêtes splendides. Concevez- vous, madame, concevez-vous une pareille situation? ajouta Georges en fixant Edwige avec un œil enflammé.

Madame Darquency, un peu troublée, fît un mouvement qui la rejeta en arrière.

— Votre esprit, toujours prompt à s'alarmer, dit-elle à son mari, vous donne des inquiétudes exagérées.

- Je ne puis comprendre votre sang-

froid , interrompit Georges entraîné par la colère; mais avez-vous jamais eu le moindre jugement pour vous conduire, etavant votre mariage ne vous étiez-vous pas déjà , exposée à une ruine complète ! Sans le stupide amour que j'avais alors pour vous, j'aurais été éclairé sur les dangers qui me menaçaient, et je ne serais pas aujourd'hui en proie au plus cruel désespoir.

— C'en est trop, répondit Edwige avec emportement, je ne puis souffrir de pareils procédés. Ce n'était point une compagne qu'il vous fallait, mais une esclave. Si je vous avais connu tel que vous êtes, jamais je ne me serais exposée à votre insupportable despotisme.

— Plût à Dieu ! reprit Georges en laissant échapper un profond soupir ;

puis il ajouta: Pensez-vous, madame , que la vie que je mène depuis deux ans ne m'ait pas fait faire d'amères réflexions?

— Il faut avouer, reprit madame Darquency de plus en plus outrée , que vous êtes en très - bonne disposition pour me dire des choses désobligeantes; mais au reste ce sont maintenant vos seules façons avec moi. Vous ne m'abordez plus que pour m'adresser de pareils compliments ; il vous est souvent utile d'avoir là tout exprès une personne sur laquelle vous puissiez déverser la mauvaise humeur qui vous oppresse, et c'est à moi apparemment que vous avez départi cet agréable emploi ; mais je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui, vous devez être assez soulagé.

Et en se levant madame Darquency tira avec violence le cordon de la sonnette.

Sa femme-de-chambre parut.

— Justine, lui dit-elle d'un ton bref., remettez mon fils à sa bonne; et vous, apprêtez tout ce qu'il me faut pour m'habiller.

Justine prit l'enfant dans ses bras et sortit, non sans jeter auparavant un regard curieux sur monsieur et madame Darquency.

Georges se contint un moment pour ne pas rendre ses domestiques témoins de ce démêlé conjugal ; mais aussitôt que Justine eut refermé la porte , il apostropha de nouveau sa femme.

— Vous n'irez point ce soir au bal , madame, lui dit-il; je m'y oppose formellement.

Edwige, décidée à tout braver, lui répondit :

— Je ne change jamais mes résolutions. Ainsi, monsieur, avec ou sans votre permission, je suis décidée à aller ce soir au bal.

— Je ne suppose pas que vous ayez assez oublié vos devoirs pour commettre une action aussi répréhensible; vous n'irez point chercher le plaisir quand la ruine et la désolation sont chez vous; quand tout vous oblige à changer un genre de vie qui nous a été si fatal. Toute déraisonnable, toute blâmable que vous m'ayez souvent paru ,

je ne puis encore présumer aussi mal de

vous...

— Vous êtes entièrement libre , monsieur, de méjuger selon votre bon plaisir, interrompit d'un air arrogant madame Darquency ; je suis si bien dans votre opinion, que j'aurais tort de faire quelque chose pour m'y mettre mieux et de me priver pour cela de ce qui me plaît. N'êtes-vous pas '/illeurs, de ces êtres que l'on ne peut jamais satisfaire ? Plus on vous fait de concessions et plus il faut vous en faire. Je vous avertis que l'exigence me révolte, que plus on prend avec moi un ton impérieux , plus je me sens disposée à y résister. Je n'aurais eu qu'une faible envie d'aller au bal que votre opposition altière m'y eût déterminée.

Darquency ne fit point un appel au

cœur d'Edwige; il savait depuis longtemps que c'eût été aussi inutile que tout ce qu'il venait de lui repéter. Plus malheureux encore , plus affligé au fond de l'âme qu'il ne l'avait laissé voir, il lui dit avec abattement :

— Allez, madame, allez compléter votre ouvrage, conjurer l'inévitable malheur qui plane sur nos tètes, puisque tout cela est pour vous une excitation pleine de charme et de bonheur; dansez sur le bord d'un abîme; épuisez avec enivrement nos dernières ressources et nos dernières espérances, ce sera couronner dignement toutes vos folies.

Georges sortit du salon , et madame Darquency passa en murmurant dans sa chambre à coucher, où elle trouva Justine occupée à allumer les bougies

d'une élégante psyché , et prenant plaisir à voir se refléter dans la glace ses traits irréguliers, mais pleins de finesse et de malice.

Madame Darquency fut alarmée de l'altération des siens.

Des robes de crêpe et de satin , des blondes, des plumes, des diamants, tous les accessoires mystérieux d'une toilette de bal gisaient négligemment éparpillés autour de ces deux femmes, dans une atmosphère embaumée de fleurs fraîchement cueillies et de parfums d'Houbigant.

Une lampe d'albâtre , suspendue au plafond, répandait dans l'appartement sa blanche lumière, et colorait d'un reflet chatoyant les précieuses incrusta-

tions des meubles, les belles draperies de moire, soigneusement tirées sur les portes et les fenêtres, et les dessins bizarres et capricieux des tapis et des tentures qui servaient comme d'encadrement à ce riche tableau d'intérieur.

Il y avait dans tout cet ensemble un luxe, une recherche, mêlés à je ne sais quel amoureux désordre , qui décelaient l'appartement dune femme du monde, la délicieuse chambre à coucher d'une coquette.

Neuf heures sonnèrent.

— Justine, demanda madame Darquency à sa femme-de-chambre, tout est-il prêt pour ma toilette?

— Oui, madame.

— C'est bien, fermez la porte, je vais m'habiller.

Justine exécuta l'ordre de sa maîtresse.

Edwige mita se parer un sang-froid et une importance que la discussion qu'elle venait d'avoir avec son mari n'aurait pas dû lui permettre ; mais tout autre pensée s'évanouit devant une affaire aussi majeure pour elle. Elle examina les uns après les autres les objets qui devaient composer sa toilette de bal , et ressentit une secrète satisfaction de les trouver aussi riches et d'aussi bon goût; son front se dérida , le sourire reparut sur ses lèvres, et la vanité, enivrée par l'espoir du succès, vint de nouveau éclairersa beauté.

Cependant si madame Darquency recherchait le monde , c'était plutôt par

nécessité que par plaisir, car, malgré la peine qu'elle se donnait continuellement pour se distraire, elle éprouvait un vide affreux, et cet insupportable ennui que la nature semble attacher à la sécheresse du cœur. Elle essayait de tout et n'aimait rien. Chaque jour c'étaient de nouvelles liaisons qui n'avaient ni fond ni durée, et elle s'en prenait aux gens de ce qu'elle était incapable de les apprécier. Irritée par l'impuissance de son àme , par l'absence de ses facultés aimantes, le bonheur des autres lui faisait mal ; c'était une vue désolante pour elle; partout où elle croyait apercevoir l'union et la bonne intelligence, elle tâchait d'y mettre le trouble , et jamais sa voix n'était si amie, ses yeux si caressants que dans ces circonstances. C'était par mille détours obliques , par mille insinuations perfides qu'elle cherchait à

parvenir à son but : semblable aux mineurs, elle faisait un chemin considérable avant qu'on pût deviner où elle voulait aller. Cependant, comme pour lancer un bon mot, elle était incapable de ménager personne ; qu'elle avait en outre l'habitude d'être inhumainement satirique pour les absents, et d'une méchanceté non moins incisive pour ceux qui avaient encouru sa haine; peu de personnes, en définitive, se trompaient sur son compte.

Entraînée par son fatal penchant vers un monde qui ne l'aimait pas, madame Darquency lui demandait inutilement le bonheur auquel elle aspirait. Loin de satisfaire ses désirs, la tendresse, l'attachement de Georges n'avaient fait que ranimer sa coquetterie et servir d'aliment à sa vanité. Pendant quelque temps

cette nouvelle passion avait donné du mouvement à ses facultés intellectuelles, exalté son imagination : Georges était une conquête utile à ses intérêts, et de plus une conquête qu'il fallait disputer à une autre femme : c'en était assez pour piquer son amour-propre et l'exciter à triompher de tous les obstacles; mais une fois la lutte achevée , le temps de labeur terminé, Edwige était retombée dans une stagnation désolante. Le bonheur de l'intimité , le charme de la vie domestique n'étaient pas faits pour elle; elle était incapable de les goûter ; elle se sentait éteinte et glacée sous l'influence d'une semblable monotonie; une félicité douce et durable était incompatible avec son humeur changeante et capricieuse.

Douée d'une organisation avide et insatiable, elle devenait l'artisan de son propre malheur. Les joies qui avaient

entouré son berceau , le bonheur dont sa vie avait été si largement dotée n'avaient pu un instant la satisfaire; elle les avait insoucieusement détruits les uns après les autres, comme l'enfant qui effeuille la marguerite des champs sans se demander s'il pourra la reconstruire. Pleine de témérité , elle marchait toujours sans s'inquiéter de ce qu'elle pouvait perdre, et n'ayant en vue que le vaste champ de ses désirs, qu'aucune puissance humaine n'aurait pu combler; elle n'attachait de valeur qu'à ce qui lui offrait un plaisir ou un avantage quelconque, et encore une fois en sa possession en abusait-elle comme de tout. Froide , patiente , calculatrice lorsqu'elle visait à un but, à peine y était-elle arrivée que son naturel inconséquent lui faisait perdre le fruit de sa laborieuse adresse. On eût dit que pour elle toutes

les fleurs de la vie devaient se détruire en germe. Et pourtant il lui eût été si facile, avec l'amour loyal et les qualités éminentes de Darquency, de passer d'heureux jours! Mais pour cela il lui aurait fallu un cœur plus tendre et un esprit plus appréciateur du mérite de Georges. Plus que personne elle ignorait ce qu'il valait, elle l'avait convoité pour mari comme elle en eût convoité un autre ; la nécessité , l'occasion , la convenance, avaient beaucoup contribué à déterminer de sa part un pareil choix. Elle avait compté sur lui pour relever sa fortune épuisée , pour la mettre dans une haute et belle position; elle en avait fait , en quelque sorte , le marche-pied de son orgueil; mais les agréments personnels de Georges n'avaient jamais été mis par elle au nombre des avantages que lui offrait son ma-

riage; Georges était à ses yeux la moindre des choses , un jeune homme romanesque et sincère , bon à exploiter, docile à conduire, et en tous points un mari comme il le lui fallait , c'est-àdire incapable de contrarier ses volontés. Aussi loin de se plier à ses goûts , de rester dans la province où, avec la fortune qu'y possédait Darquency, elle aurait pu mener une grande et noble existence , elle l'avait entraîné à Paris , ville de luxe écrasant, de richesses immenses , où tous les privilégiés de la terre étalent si haut leur vanité superbe, qu'il est impossible de l'atteindre : c'était là le ciel qu'Edwige brûlait d'escalader, sans penser que, nouveau Titan, elle pouvait être bientôt écrasée sous le ridicule excès de son ambition.

Une fois installée à Paris, madame il. 21

Darquency voulut y briller du plus vif éclat, et comme elle était de ces personnes qui oublient facilement les leçons du passé, ellene négligea rien pour satisfaire sesgoûts désordonnés ; de là des dépenses extravagantes auxquelles ses revenus ne pouvaient suffire , et des emprunts ruineux qui ne tardèrent pas à mettre en péril sa nouvelle fortune. Réveillé de son amoureuse léthargie, Georges sonda avec épouvante la profondeur du gouffre vers lequel il s'était laissé entraîner, et s'efforça de retenir Edwige sur le bord de l'abîme ; mais à compter de ce jour, irritée par ses continuels avertissements et ses sévères représentations , Edwige prit Darquency en aversion. Maintenant sa présence lui était importune; et,sans vouloir jamais s'appesantir sur la justesse de ses paroles , elle le fuyait comme le plus insupportable ennemi de son repos.Elle

ne pouvait souffrir qu'un jeune homme qu'elle avait vu si empressé à lui plaire fût devenu son censeur et lui parlât en maître; révoltée d'un pareil changement, elle se sentait disposée à le braver sans cesse, à le contredire par sa conduite en toute occasion ; c'est-à-dire à aggraver encore le profond chagrin dont elle avait pour toujours assombri sa vie.

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