‹ Un ange déchu (volume 3)Chapitre 8 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

xxvir.

Mademoiselle Dulandel ne s'était pas plutôt vue la femme de Georges qu'elle avait éprouvé le plus invineible désir de retourner dans le monde; divers motifs lui en faisaient en quelque sorte un besoin ; il lui semblait qu'on ne pouvait véritablement vivre que dans la foule , et puis elle avait à cœur de se venger dune société qui avait été témoin de son hu-

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miliation et s'en était cruellement amusée. Elle pensait qu'en reparaissant au milieu d'elle, mariée et riche, tous les avantages seraient de son côté, qu'elle pourrait à son tour se moquer des autres et leur rendre mépris pour mépris; mais pour cela il fallait décider Georges à venir s'établir à Paris ; elle lui insinua donc mille idées ambitieuses, et lui fit entrevoir la facilité qu'il aurait à se faire attacher à quelque ambassade, à devenir même par la suite ambassadeur, si cette carrière lui plaisait.

— Vous êtes riche , il est vrai, lui disait-elle , mais dans le monde ce n'est rien ; il faut avoir d'autres titres à la considération publique; la diplomatie peut vous mettre en relief et vous placer dans une position convenable à votre mérite.

Darquency ne goûta pas d'abord ces avis insensés ; il fit, aux pressantes sollicitations de sa femme, des objections fort raisonnables, mais, comme toujours, il finit par se laisser guider en aveugle par Edwige. Ce point gagné , madame Darquency ne songea plus qu'à satisfaire promptement son insatiable vanité, son désir immodéré de briller. Elle vint s'établir à Paris dans un des plus magnifiques hôtels du faubourg Saint-Germain ; elle eut de beaux équipages, de nombreux laquais , une table splendide , en un mot, une maison parfaitement montée; et quand son mari s'effrayait des énormes dépenses qu'un pareil train de vie allait leur occasionner, Edwige se contentait de lui répondre : Que tout cela était indispensable pour obtenir ce qu'ils sollicitaient; qu'on ne songeait qu'aux gensriches, qu'on ne plaçait que ceux-là.

A force d'entendre Edwige vanter les avantages d'une haute position, Georges sentit l'ambition germer dans son cœur, et bientôt il éprouva aussi le plus vif désir d'être quelque chose. C'est en vain que l'homme voudrait se soustraire à l'influence qu'exerce sur lui la femme à laquelle il est lié, apparente ou cachée, cette influence existe et ne manque jamais d'amener quelques résultats. La femme la moins aimée trouve encore le moyen de s'emparer de l'esprit de son mari, de lui imposer une partie de ses idées et de ses goûts; elle exalte son caractère, lui élève l'àme ou lui rétrécit la pensée, et le fait marcher dans le ciel ou terre à terre, selon le degré de sa propre intelligence. L'homme, uni à une sotte, perd progressivement ses facultés, tombe à son niveau, et n'a plus que des lueurs rares et faibles d'esprit. Un autre se trouvant,

par penchant ou par circonstance, avoir pris pour compagne une femme vulgaire, laisse progressivement ses bonnes manières s'effacer; peu à peu il dépouille son langage de sa délicatesse, de son élégance naturelles, et finit par l'assimiler à celui qu'il entend à toute heure.

Sans le vouloir, sans même s'en douter, Georges avait subi la loi commune ; Edwige lui avait inoculé sa passion dominante. Autrefois c'était l'amour pur et sincère d'une femme qu'il ambitionnait, maintenant il ne songeait plus qu'aux grandeurs qu'il poursuivait. Edwige avait -elle véritablement gagné à ce changement? Elle ne semblait pas avoir le loisir d'y penser. Toujours entourée de monde , abandonnée plus que jamais à une étourdissante dissipation, elle ne voyait plus dans Georges, comme avant

son mariage, l'unique objet de sa prédilection; elle l'avait, le possédait de droit, que lui fallait-il davantage? Des visites à recevoir et à rendre, un perpétuel enchaînement de bals , de concerts , de spectacles ; plusieurs toilettes à faire dans un jour, tout cela suffisait bien pour employer son temps et absorber sa vie. Loin de s'en plaindre, elle paraissait se complaire dans ce dévorant tourbillon. Agir, parler, éblouir, c'était toute son existence , elle ne pouvait vivre autrement. Sans souvenirs agréables pour les jours quelle avait passés à la Briche, elle les appelait, en riant avec Théodore de Bréval , sa vie pénitentiaire.

Théodore , assidu près d'elle depuis qu'elle était a Paris, entrait mieux que personne dans les idées de sa cousine.

Léger, mondain, satirique, il avait

toutes les qualités nécessaires pour amuser Edwige : et amuser une femme du monde, c'est lui plaire.

Libre de toute occupation sérieuse , Théodore employait à sa toilette une bonne partie de son temps , le reste était consacré au plaisir; son but unique était alors de le chercher et de le saisir sur la surface [de toute chose; mais trop souvent il ne pourchassait que sa trompeuse image et n'embrassait que son ombre.

Cependant il n'était pas toujours aussi malheureux. Ne vivant qu'au milieu de femmes mues par le même véhicule que celui qui le faisait agir, il éprouvait de temps à autre près d'elles des sensations qui l'occupaient agréablement pendant l'espace de quelques jours ; puis son

cœur, trop blasé pour rien prendre au sérieux, secouait bientôt le joug, et se trouvait de nouveau prêt à former un autre engagement tout aussi éphémère que les précédents. Théodore de Bréval ne prisait que ce qu'il n'avait pas, et aimait par- dessus tout le changement.

Toujours poussé vers de nouvelles conquêtes, on eût dit que, ne connaissant que la réverbération de l'amour, il sentait parfois le vague besoin de jouir de sa clarté entière; mais son àrae était trop froide, trop matérielle pour être réchauffée par les célestes rayons de ce feu divin. Condamné à ne ressentir d'autre amour que celui qui rampe sur la terre, il niait l'existence d'un sentiment plus éthéré, et dirigeait contre lui ses plus piquants sarcasmes. Sceptique par système, il se plaisait à tout envelopper de son ténébreux doute; et s'il rencon-

trait quelqu'un qui professât d'autres principes que les siens, il le tenait pour dupe, ou l'accusait de cacher sa face sous le masque de l'hypocrisie. Fuyant l'illusion comme une trompeuse syrène, il retombait continuellement dans un positif désespérant, et bien fait pour rendre misanthrope tout être moins léger que lui.

L'homme, toujours placé par son esprit ou trop haut ou trop bas, ne peut que difficilement atteindre le véritable point de vue des choses; à travers une imagination poétique et contemplative, il aperçoit le monde beaucoup plus beau qu'il n'est en réalité, ou bien, généralisant ses abus et ses vices, il en fait un monstre atroce et repoussant. Rarement il sait distinguer le mélange du bien et du mal, admirable combinaison de la

nature, principe éternel sur lequel tout paraît avoir été établi ici-bas.

Pouvant être à toute heure à la disposition de madame Darquency, Théodore l'accompagnait fréquemment, soit à la promenade , soit au spectacle ou au bal, tandis que Georges allait faire des visites de sollicitation, ou s'ennuyer à de longs dîners politiques. Edwige se trouvait plus libre quand son mari n'était pas avec elle ; elle pouvait plus à son aise lancer un trait mordant contre qui lui déplaisait ou lui inspirait de l'ennui. Devant Georges il lui fallait garder encore une certaine retenue, qui l'empêchait de se livrer follement à tous les caprices de son humeur; mais avec son cousin elle était évaporée, tranchante, impertinente autant qu'elle le voulait. Théodore s'amusait de son verbiage, de ses malignes

épigrammes, et souvent même lui prêtait assistance de la meilleure grâce du monde. Théodore n'était point pour Edwige un guide, un mentor, il n'était responsable en rien de ses paroles ni de ses actions ; près d'elle son rôle se bornait à se montrer toujours aimable et complaisant, ce qui ne pouvait manquer d'augmenter le plaisir qu'Edwige trouvait dans sa société. Aussi passionné que sa cousine pour le bruit et l'agitation du monde, Théodore parcourait chaque jour avec elle le cercle de plaisirs dans lequel elle s'était jetée. Parfait ordonnateur dune fête, ingénieux à créer du nouveau, c'était lui qui conseillait, qui dirigeait madame Darquency pour ses grands dîners et ses bals, auxquels jamais rien ne manquait qu'une sage économie ; mais il eût été ridicule d'y faire attention. Dans ces luttes de vanité que

la société fait naître , ce n'est qu'à force de raffinements ruineux qu'on peut mieux faire que ceux qui font déjà bien.

Lorsque Théodore se trouvait seul avec Edwige, il se plaisait parfois à lui rappeler son séjour en Touraine.

— Je savais bien , ma belle cousine , lui disait-il un jour, que votre goût pour le monde n'était pas éteint , mais seulement que vous étiez comme certaines personnes de ma connaissance , qui n'ont jamais tant de belles maximes à la bouche, tant de sentiments dans le cœur que lorsqu'elles sont déçues dans leurs projets ou tourmentées par d'impérieux désirs; j'ai deviné cela bien vite, mais alors vous n'étiez pas disposée à en convenir, et il eût été maladroit à moi de vous pousser trop loin sur ce chapitre :

d'ailleurs je suis habitué à toutes les métamorphoses possibles; je vois tant de gens se revêtir de formes empruntées, offrir dans le cours d'une année une bigarrure si extraordinaire d'affectations de tous genres, que je ne puis après cela m'étonner de rien. Votre af-7 fectation à vous, ma chère cousine, semblait avoir été puisée dans Amadis de Gaule; votre regard noyé dans une triste mélancolie, votre attitude si languissante, faisaient vraiment eraindre que vous ne succombassiez sous les traits de l'amour.

— Finissez, Théodore, dit à demi fâchée madame Darquency, ces plaisanteries me blessent.

— Ah ! laissez - moi , repr i t de Bré val , laissez-moi jeter un regard sur le passé,

ponr augmenter encore, s'il se peut, le plaisir que j'éprouve d'avoir retrouvé en vous cette brillante Edwige, cette enchanteresse qui , plus belle qu'une Péri, plus spirituelle qu'un démon, embellissait et animait tous les lieux où elle paraissait; oui, ma charmante cousine , ajouta Théodore avec un malin sourire, j'avais deviné que la vie bocagère ne pouvait être longtemps à votre usage. Les amours champêtres conviennent tout au plus à ceux qui ne sont doués que d'une existence végétative, à ces êtres qui prospèrent au grand air comme les choux et les raves ; mais à nous , qui avons grandi dans l'atmosphère des salons, qui sommes habitués aux mœurs élégantes du monde, qui ne connaissons que les émotions de la bonne compagnie, il nous faut Paris : hors de là, nous périssons d'ennui.

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— Sans doute, reprit Edwige, où trouver à employer son temps comme ici?

Que faire de ces longues soirées d'hiver si interminables en province? M. Darquency avait bien un secret désir de me confiner éternellement à la Briche , pensant peut-être que l'amour serait là moins fugitif qu'ailleurs , mais je ne me suis pas prêtée à l'exécution d'un pareil projet.

— Et pour s'envoler, l'amour a-t-il au moins attendu votre départ? demanda Théodore.

— Sachez, mon cher cousin , répartit Edwige, que l'amour conjugal n'a pas d'ailes.

— Alors, dit en riant de] Bréval, il doit se traîner bien péniblement : ainsi

mu tilé, u n pareil dieu me semble bon tout au plus à faire l'ornement d'un potager.

— Prenez garde , répondit Edwige , qu'il ne vous enehaîne un jour comme les autres , et qu'il ne vous fasse payer cher vos superbes dédains.

- — Oh ! je le lui permets, répartitThéodore, si jamais je suis assez faible, assez insensé pour me laisser enrégimenter sous sa triste bannière.

— Les plus grands rebelles sont quelquefois les plus faciles à rallier, dit madame Darquency.

— Je conçois, reprit Théodore, que les femmes soutiennent le mariage, il leur donne une attitude, une position (|uc sans lui elles n'auraient pas; par le

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mariage , elles obtiennent une liberté de laquelle elles font plus ou moins bon usage , tout cela est à considérer dans leur propre intérêt ; et vous-même, ma cousine, n'avez-vous pas été un peu influencée par ces avantages? Le mérite de M.Darquency vous a-t-il seul déterminée à vous marier? Vous allez sans doute me trouver méchant, mais je vous avoue que je n'en suis pas absolument convaincu. J'ai remarqué que les femmes se passionnaient rarement pour les hommes qui n'étaient riches que de qualités personnelles ; elles pensent pour la plupart que dejolies propriétés ne peuvent nuire en rien à l'amour.

— C'est probablement, dit Edwige, pour faire preuve de plus généreux sentiments , que vous avez pris le parti de vous concentrer en vous-même, d'être

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l'unique objet de votre constante sollici* tude.

— J'avoue , répondit de Bréval , que je me veux du bien ; mais n'est-ce pas là agir comme tout le monde ?

— Il ne vous reste plus, répartit madame Darquency, qu'à répéter après un grand philosophe : Qui oserait se dire meilleur que moi?

— Si je me reconnais quelques défauts, reprit Théo lore, loin de les croire individuels , je les attribue à toute mon espèce; mais pour mes qualités, c'est différent, je suis convaincu que j'en ai été seul gratifie. Ne suis-je pas encore en cela semblable à bien des gens?

— Il faut toujours vous donner rai-

son, lors même que vous soutenez des paradoxes , dit gracieusement Edwige.

— J'aime votre approbation par-dessus toute chose, ma belle cousine, répartit Théodore. Mais comme votre toilette est délicieuse , ajouta-t-il , en regardant Edwige de la tête aux pieds : quelle simplicité de bon goût! Il y a de l'intention ; vous allez sans doute faire une promenade au bois avec M. Darquency:

pour les êtres qui s'aiment, les allées ombreuses et solitaires ont, à ce que j'ai oui-dire, un charme délicieux; malheureusement il existe une foule de choses queje ne connais que par tradition. J'ai encore présenta l'esprit votre intimité delà Briche, et le bonheur qu'elle semblait vous procurer : c'était vraiment contagieux. Je me suis enfui bien vite, de peur de troubler une si parfaite sympathie ;

mais vous étiez trop absorbée dans votre amour sans fin pour remarquer mon procédé : au reste , c'était prudence de ma part , car il est à croire que , si j'avais eu la folie de me déclarer le rival de M. Darquency, cela n'aurait servi qu'à rendre sa victoire plus brillante.

— Et il n'y eut eu là rien d'extraordinaire, interrompit malignement Edwige; pensez-vous n'avoir jamais été en concurrence avec des personnes préférées à vous ; je ne puis supposer que vous ayez un pareil privilège malgré vos nombreux succès.

— Je n'ai pas non plus la présomption de le croire, répliqua Théodore; mais les penchants de la femme sont si fugitifs, qu'ils nous laissent toute latitude pour espérer. Il n'y a que vous, ma

cousine, ajouta-t-il d'un air un peu moqueur, qui, par la plus bizarre des exceptions, veuillez demeurer immuable dans vos sentiments , qui ne reconnaissiez pas de différence entre la possession et le désir; en un mot, qui n'ayez pas rencontré la déception dans le trajet du songe à la réalité : tant mieux, votre sort est digne d'envie; car bien souvent après une longue et fatigante poursuite on est tout étonné, tout confondu de la vaine chimère qu'on a saisie au bout de sa course; il est vrai qu'il vous reste toujours la faculté de vous diriger d'un autre côté.

•— Et quand on a beaucoup de temps à perdre, répartit finement Edwige, cela n'importe guère; un mauvais succès ne fait que vous entraîner avec plus d'ardeur vers de nouvelles tentatives,

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— N'est - ce pas cette persévérance qu'on admire dans les grands hommes?

dit Théodore.

— Oui, sans doute; mais la leur a un but louable, répartit Edwige.

— Pensez-vous, continua deBréval, que la recherche de ce qui peut contribuer à notre satisfaction , à notre bonheur, ne soit pas aussi louable qu'utile? Y a-t-il dans le monde quelque chose qui soit plus digne de nous occuper que cette recherche? N'est-ce pas là ce qui fait agir l'espèce humaine tout entière, ce qui vous a rapprochée de M. Darquency, ce qui vous a fait pressentir à l'un et à l'autre qu'il y aurait dans votre union une source inépuisable de félicité?

— Il faut sûrement, dit Edwige d'un ton aussi persifleur que celui de son

cousin , que vous ayez quelque intérêt secret à connaître l'étendue de mon attachement pour M. Darquency, car nous ne saurions être un instant seuls sans que vous m'attaquiez sur ce sujet avec une persévérance et une ténacité que je ne comprends pas.

— C'est que je souhaiterais, ma cousine, un peu plus de confiance de votre part ; quant à vos sentiments, je les connais mieux que vous.

— Et moi je doute, dit étourdiment Edwige, que cette pénétration vous soit d'une grande utilité. Je présume d'ailleurs que vous êtes comme ces gens qui croient, tout savoir et qui ne savent rien: ce n'est que trop souvent le fait de l'ignorance. Mais, ajouta-t-elle en coupant court à la conversation, il commence

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à se faire tard , M. Darquency ne rentrera probablement pas avant le dîner; allons faire un tour au bois. Soyez assez bon , Théodore, pour faire prévenir ma mère que nous l'attendons.

Madame Dulandel, ayant un commencement de migraine, ne put venir; Théodore et Edwige partirent seuls pour la promenade.

En changeant de lieu, madame Dulandel n'avait rien changé à ses habitudes ; toujours ennuyée , toujours occupée de sa santé, elle ne faisait aucune différence entre la capitale et la province ; son genre de vie était le même partout. A Paris comme à Tours, ses jours s'écoulaient avec une insipide uniformité : à peine s'apercevait-elle du changement des saisons et de la marche

du temps ; tout ce qui se passait autour d'elle lui était tellement étranger ou l'occupait si peu , que la plus complète désunion aurait pu se mettre entre sa fille et M. Darquency sans qu'elle s'en doutât le moins du monde. Leurs amours l'avaient à peine frappée; elle n'avait pas prévu qu'elles finiraient par un mariage; cependant cette conclusion ne lui avait causé qu'un médiocre étonnement. Dès que sa fille avait pu parler et agir elle l'avait laissée maîtresse absolue de sa volonté, abandonnant à son imprévoyante jeunesse le soin de sa destinée future avec une insouciance dont elle était seule capable. Jamais elle ne l'avait aidée de ses conseils ni fatiguée de ses observations; si bien qu'Edwige avait toujours pu suivre sans obstacle son penchant naturel. Madame Dulandel ne tenait qu'à une seule chose, c'était aux témoigna-

ges d'affection qu'Edvige avait coutume de lui prodiguer; et comme ces marques de tendresse filiale étaient devenues moins fréquentes et moins vives, madame Dulandel en éprouvait une contrariété qui multipliait encore ses accès de migraine.

Il est vrai qu'Edwige n'avait plus le loisir de passer des heures entières auprès du lit de sa mère ; à peine dans tout une journée trouvait-elle le moment d'aller jusqu'à sa chambre. Madame Dulandel, qui croyait avoir beaucoup fait pour sa fille en ne la contraignant jamais en rien, était quelquefois révoltée decette ingratitude; mais naturellement peu communicative, elle n'osait se plaindre de son isolement.

Subjuguée par l'attrait du plaisir, ma-

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dame Darquency lui sacrifiait et ses devoirs et son temps; c'était un courant rapide sur lequel elle se laissait emporter avec la plus inexplicable étourderie.

Au retour de sa promenade avec Théodore, elle était gaie et radieuse; quelques éloges sur sa beauté, beaucoup de regards admirateurs avaient enivré son âme. Edwige avait repris confiance en elle même; elle voyait que ses beaux jours étaient loin encore de toucher à leur déclin; elle voulait en savourer la durée, faire de nouveau l'essai de son pouvoir, éveiller quelques sympathies donL elle comptait bien s'amuser pour punir un présomptueux ou corriger un sot; enfin, le bonheur d'avoir causé quelque impression durant le cours de sa promenade, avait fait surgir de sa tête mille idées extravagantes qui donnaient

à son humeur un enjouement, un piquant dont Bréval cherchait à tirer profit en y répondant avec adresse.

Pendant ce temps, M. Darquency était revenu chez lui , pensif et soucieux; il faisait le pénible apprentissage du métier de solliciteur, et il commençait à être un peu rebuté par les vaines promesses des uns ou parles obstacles qu'il rencontrait près des autres. Il se lassait de passer tant de longues heures dans les antichambres des ministres, et s'en voulait de perdre son temps d'une manière si ennuyeuse. Georges n'avait point encore acquis le sang-froid du solliciteur consommé, ce sang-froid qui lui fait braver intrépidement tous les dégoûts et surmonter toutes les difficultés. Une grande timidité, causée par la crainte de devenir importun, paralysait ses facultés et ren-

dait ses démarches nulles; en un mot, il manquait de cette espèce d'habileté que donne une longue fréquentation du monde, et qu'il est indispensable de posséder pour réussir dans la carrière qu'il voulait suivre. Aussi, bien souvent fatigué, dégoûté comme il l'était ce jour-là, se demandait-il, avec un amer regret, s'il n'aurait pas beaucoup mieux fait de rester riche et indépendant en Touraine plutôt que de venir chercher à Paris d'inutiles grandeurs, appât brillant où vont se prendre tous les fous et les vaniteux, et qui, en définitive, leur procure bien plus d'assujettissement que de bonheur réel.

Georges était depuis quelques instants dans le salon , livré de nouveau à ses pénibles réflexions, lorsque Edwige y parut avec Théodore. Plus mal disposé que

de coutume, Georges se sentit choqué des fréquentes relations de sa femme avec Bréval, et s'étonna de les avoir souffertes jusqu'alors avec tant de sécurité II répondit aux gentillesses gracieuses de madame Darquency par quelques mots assez brusques, et passa dans la salle à manger, où Edwige et Théodore le suivirent.

Madame Darquency voulut plaisanter sur la galanterie des maris, sur leur courtoisie raffinée et leur amabilité entraînante; mais Georges mit fin à sa gaieté par plusieurs réflexions sévères qui l'intimidèrent et l'inquiétèrent.

Ces démêlés conjugaux ne plaisaient guère à Théodore; ils le firent fuir aussitôt après le dîner, et Georges en profita pour dire à Edwige que son intimité avec

son cousin était peu convenable et encore moins de son goût.

— Pendant vos fréquentes absences, répondit madame Darquency d'un ton doux et caressant, je ne puis pas toujours rester seule à la maison, et si je sors j'ai besoin de quelqu'un pour m'accompagner; alors, mon ami, qui pourrait mieux vous remplacer que mon cousin ?

— Mes absences, interrompit Georges, ne vous mettront bientôt plus, j'espère, dans la nécessité de chercher un cavalier servant; je suis las de l'existence que je mène ici, et je veux promptement retourner dans ma province; alors vous m'aurez autant que vous le souhaiterez pour vous accompagner, et vous préserver de l'isolement que vous redoutez tant.

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La ligure de madame Darquency s'altéra d'une manière étrange.

— Parlez-vous sérieusement? demanda-t-el!e à Georges; voulez-vous perdre le fruit de toutes vos peines au moment de le recueillir; de grâce, patientez encore quelque temps : j'ai vu aujourd'hui, dans une maison, le frère du ministre des affaires étrangères qui m'a donné beaucoup d'espoir, et m'a assuré que la première nomination serait faite en votre faveur- Quand on a entrepris une chose, il y a une espèce de honte à l'abandonner sans en avoir attendu le succès. Il semble qu'on se soit aperçu qu'on manquait de la capacité nécessaire pour la suivre et la mener à fin. Douter de soi , c'est persuadera tout le monde qu'on n'a ni moyens ni habileté. Que dira-t-on si nous retournons nous ensevelir en Touraine? On

ridiculisera nos prétentions, on se moquera de notre retraite, on croira que vous n'aviez ni influence, ni crédit; car on ne s'imaginera jamais que vous ayez quitté la partie ayant si beau jeu. Attendez-vous à recevoir des compliments de condoléance et force phrases banales sUr la perte de vos espérances. Oh! nous verrons plus d'une fois , je vous l'assure, notre patience et notre courage mis à une pénible épreuve.

— Que m'importe le caquetage des oisifs, répondit Georges ; si le mérite et la capacité étaient seuls au pouvoir, il y aurait, je lavoue, de la sottise à le dédaigner, et de l'humiliation à s'en voir exclus ; mais comme il en est tout autrement , je trouve les considérations que vous m'alléguez beaucoup trop faibles pour pouvoir changer ma résolution.

— Hé bien, partons, reprit Edwige avec dépit; allez briguer dans votre province l'honneur d'être promu à la dignité dejuré pastoral ou de marguillier, c'est assez pour satisfaire une ambition comme la vôtre; mais peut-être encore y renoncerez-vous si vous y trouvez concurrence. Il est vraiment affligeant de penser qu'à votre âge vous ne songiez qu'à mener une vie d'oisiveté et d'indolence : je concevrais ce désir si vous aviez fourni à votre pays une longue carrière de peines et de travaux; mais, jeune comme vous l'êtes, c'est inadmissible. N'appartient-il pas aux âmes élevées, à tous les hommes qui sont possédés de l'amour du bien, et qui veulent sincèrement la prospérité de leur patrie, de tâcher, par la plus louable émulation , d'arriver au pouvoir, de le disputer à ceux qui en sont moins dignes ou qui

ne comprennent pas aussi bien leur mission ? C'est un devoir qu'est tenu de remplir tout individu qui se sent quelque penchant pour ces grandes et nobles choses.

En exalant ainsi les sentiments de devoir et d'honneur, madame Darquency savait bien que Georges ne pourrait y demeurer insensible; en effet, il parut ébranlé.

' Edwige continua :

— N'enviez-vous pas la renommée de ceux qui se sont distingués dans des places éminentes , qui ont laissé à leurs enfants un nom couvert de gloire et d'é* clat? Qu'étaient-ils la plupart avant de se frayer un passage? des hommes inconnus. Qui vous empêche d'être un

jour comme eux? Ne possédez-vous pas tout ce qu'il faut pour réussir? Les difficultés que vous rencontrez , ils ont eu à les vaincre, seulement ils déployaient plus d'énergie et de force morale que vous n'en montrez. De nos jours l'intrépidilé et l'ambition ont fait sortir bien des gens de l'obscurité où ils étaient enfouis !

Ce discours, débité avec beaucoup de chaleur, fit sur Darquency tout l'effet qu'Edwige en attendait. Le départ pour ïa Touraine fut ajourné, et Georges reprit avec plus de persévérance sa vie de solliciteur.

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