‹ Un ange déchu (volume 3)Chapitre 9 sur 13 · XX VIII · texte numérisé non relu

XX VIII

L'air de Paris avait pour ainsi dire desséché Saintrie, celui de la Touraine lui fut plus salutaire. Elle se sentit renaître à la vue de belles campagnes de son pays natal. Quoique la saison fût déjà avancée, les bords de la Loire offraient encore un riant aspect; le feuillage diapré des coteaux se dessinait sur le bleu pâle

de l'horizon de la manière la plus pittoresque, et de toutes parts le paysage était resplendissant de la plus vive animation.

La jeune Hervey fut reçue à son arrivée par Herbert , qui montra une satisfaction extrême de la revoir, mais qui devina au premier aperçu que son séjour dans la capitale avait été peu favorable à sa santé. Ce visage ; sur lequel Herbert semblait puiser tout son bonheur, était plus languissant , plus amaigri qu'avant leur séparation ; il en fut profondément affecté. Il remarqua aussi queSaintrie ne parlait pas de son voyage, et qu'elle éludait de répondre aux questions qu'on lui faisait à ce sujet. S'étaitelle ennuyée dans ce pays où elle ne connaissait personne, ou bien avait-elle donné plus d'intensité à son mal en se

livrant à une trop fatigante dissipation? Herbert ne savait qu'en penser. Il aurait voulu pouvoir pénétrer les secrets du cœur de Saintrie , sonder ses souffrances et les soulager ; mais , forcé par sa nature peu expansive à concentrer toutes ses impressions , il n'osa interrcfger sa jeune amie, et s'il lui parla ce fut de tout autre chose que de ce qu'il avait tant besoin d'apprendre.

Le dimanche qui suivit leur retour, mademoiselle Lavigne et sa jeune parente allèrent se promener à la ferme de la Selle. Le temps était doux, et le ciel , quoique voilé par une légère brume d'automne, annonçait une belle journée.

Ce ne fut pas sans éprouver quelque plaisir que Saintrie se retrouva dans sa chère vallée de la Loire; mais elle avait l'esprit encore trop péniblement occupé

pour jouir, comme autrefois, de la beauté du paysage à travers lequel elle cheminait. Ces délicieuses collines couvertes de vendangeurs , ces jolies maisons bâties sur le bord de l'eau , ou blotties sous la feuillée, comme des nids de mésanges:

ces vieilles et sombres tourelles recouvertes aujourd'hui d'un pacifique manteau de lierre; ces verts rideaux de peupliers qui dessinent au loin les méandres du fleuve; la voile blanchissante à l'horizon , la noire fumée du bateau à vapeur décrivant dans l'air une longue spirale, les groupes joyeux des paysans endimanchés, et le vieux garde-chasse, allant, escorté de ses deux chiens, quêter un dîner d'ami, rien de tout cela n'arrêtait ses regards; Saintrie marchait sans voir, et si elle répondait aux questions, ou plutôt aux continuelles réflexions de mademoiselle Lavigne , c'était pour ainsi

dire machinalement et sans sortir de sa rêverie.

C'est ainsi qu'elles gagnèrent toutes deux le petit domaine de M. Maineville, où elles trouvèrent beaucoup plus de visiteurs qu'elles ne s'y attendaient. La jeune Hervey, effrayée de voir tant de monde et peu propre par la disposition de son humeur à supporter l'ennui dune conversation sans intérêt, se glissa furtivement vers le jardin, comptant savourer à son aise quelques instants de liberté devenus si rares dans sa vie présente; elle prit une allée, à l'entrée de laquelle s'élevaient, sur des piédestaux un peu rustiques, les statues en plâtre d'Atalante et d'Hippoméne, garanties de l'intempérie des saisons par deux larges parasols en tôle : vingt pas plus loin elle se trouva dans une île que quelques ar-

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bres et un banc de gazon remplissaient, entièrement. S'étaut assise sur le siège moussu, et ayant, dans sa préoccupation rêveuse, allongé insensiblement le pied, il dépassa les limites de l'île et alla se mouiller dans les eaux sales et stagnantes qui l'entouraient. Chassée bientôt par les vapeurs humides et méphytiques qu'exhalaient ces eaux, auxquelles le bon M. Maineville donnait pompeusement le nom de rivière, Saintrie continua sa promenade dans les autres parties du jardin. Elle alla de la charmille au rocher, du rocher à la tour en ruines, de la tour au pont chinois; puis au labyrinthe, à l'ermitage, à la grotte; mais fatiguée de tourner toujours dans le même cercle et choquée plus que jamais, depuis son retour de Paris, du mauvais goût qui avait préside à cette agglomération ridicule de fabriques liili-

muusioft. ils?

putîennes, elle se dirigea vers un ajoupa où se trouvaient des gravures, une petite bibliothèque, des sièges commodes, une table à écrire, enfin tout ce qu'il faut pour chai mer une retraitede quelques instants. A peine en eut-elle franchi le seuil, quelle fut aussi surprise que confuse d'apercevoir Herbert qu'elle croyait encore au salon; de son côté, aussitôt qu'il la vit entrer, Herbert se leva , et en lui offrant sa place, il lui prit la main qu'il serra dans les siennes, et sortit tout ému.

Demeurée seule dans le pavillon, Saintrie s'assit près de la table, et ses yeux se portèrent sur les gravures des tableaux de Wilkie, qu'Herbert avait fait placer tout récemment dans ce lieu; mais ces charmantesscènes familières, si naïvement reproduites par le peintre anglais, ne firent qu'augmenter sa mé-

lancolie en lui rappelant de cruels souvenirs. Des larmes s'échappèrent de ses paupières et glissèrent de ses joues sur le tapis, où elles marquèrent leur humide empreinte. Saintrie voulutchercher quelques distractions dans la lecture; le trouble de son esprit, l'agitation de son âme, ne lui en laissèrent pas la faculté. Oubliant l'endroit où elle se trouvait, elle était retombée dans ses tristes méditations, lorsqu'un soupir à demi étouffé la rappela à elle et lui fit tourner la tête: elle tressaillit en voyant Herbert immobile derrière sa chaise.

— Ma chère Saintrie, lui demanda Maineville d'une voix presque tremblante, n'y a-t-il personne au monde que vous jugiez digne d'essuyer les larmes que je viens de vous voir répandre? Repousseriez-vous l'ami qui voudrait se mettre de moitié dans vos peines ?

Encouragé par un regard plein de reconnaissance, Herbert continua:

— Je balance entre le désir de partager vos souffrances et la crainte d'être indiscret en cherchant à pénétrer le fond de votre pensée ; je voudrais que vous pussiez lire dans mon cœur, car alors je m'exprimerais avec plus de liberté ; vous sauriez ce que je suis pour vous , et à quel degré peut aller l'attachement que je vous ai voué.

— J'ai deviné votre cœur, répondit Saintrie; et, sans qu'elle m'eût rien promis, j'aurais compté sur votre amitié.

— Vraiment, interrompit Herbert, transporté de ce qu'il venait d'entendre, vous savez à quel point je vous aime?

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