‹ Un ange déchuChapitre 1 sur 14 · Un ange déchu · texte numérisé non relu

Un ange déchu

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^ Aïrs*^^^

DILLUSION.

Georges Darquency, tîls dun riche Éiégociant de la Touraine, voyageait depuis quelques années pour son plaisir. Il avait visite la France, 1 Angleterre, une grande partie de l'Allemagne, et de là s'était rendu sous le beau ciel du Midi, dans

cette délicieuse Italie, qui a vu naître tant de grands artistes, et dont les poètes divins avaient enchanté sa jeunesse :

terre fortunée, après laquelle soupire Je jeune homme aussitôt qu'il peut désirer quelque chose , nouvel Eden qui ravit son imagination, échauffe son enthousiasme et remplit son esprit de pensées d'amour et de gloire. ^ • i .

Georges était heureux de pouvoir réaliser le désir de son adolescence, l'idée fixe qui avait tourmenté sa jeune tête. C'était avec respect, avec amour qu'il foulait cette terre si favorisée de la nature et si féconde en magiques souvenirs.

Déjà il avait assisté à Rome à ces fêtes de la semaine sainte, où le catholicisme

déploie tant de pompe et d'éclat, où les grandeurs de la terre semblent rivaliser avec celles du ciel , où tout est réuni pour frapper les sens, depuis l'église de Saint-Pierre , si prestigieuse par son admirable beauté, jusqu'à cette suave et harmonieuse musique, qui tient l'àme asservie sous un charme si puissant. Déjà il avait connu et admiré Michel-Ange, adoré Raphaël , cherché les traces du Poussin , rêvé à Horace sous les ombrages de Tibur, vu à Naples une éruption du Vésuve, cueilli une branche de laurier sur le tombeau de Virgile, visité l'antre de la Sibylle, et médité sur les ruines de Pœstum.

Il songeait à se rendre à Venise, où il voulait louer un palais sur le grand canal, et s'abandonner, pendant quelque

temps , il ce doux farniente si agréable dans ce climat , où l'on ne semble exister ^ que pour la jouissance; où l'on ne peut sortir de son indolence que pour aller chercher le plaisir; où tout est mystère et volupté; où la femme parée de tous ses charmes n'en dérobe une partie , sous son voile, que pour donner plus de piquant à ceux qu'elle abandonne aux regards ; où les plus belles et les plus douces nuits sont consacrées aux folles joies, aux entretiens tendres, aux réunions agréables; où enfin la poésie et l'amour s'infiltrent dans l'àme comme les parfums les plus subtils.

Telle était du moins l'idée que Georges se faisait de Venise à l'instant où il se disposait à y aller, quand une lettre de sa mère vint faire évanouir ce projet, et le

forcer de prendre une toute autre diiection.

Madame Darquency lui mandait que son père était dangereusement malade , et le suppliait de revenir bien vite en Touraine. Ses appréhensions se montraient dans chacune de ses phrases, quoiqu'elle eut cherché à ménager autant que possible le cœur de son fils; mais il est des douleurs qui n'ont pas besoin d'être formulées pour vous frapper et vous saisir : Georges vit dans quels sentiments la lettre de sa mère avait été écrite.

Il dit donc adieu à sa belle Venise, à cette ville unique dans le monde, qu'il n'avait vue qu'en rêve, et où il voulait aller chercher le divin Titien et Bj'^ron ; Byron, le poëte de ses prédilections, ce-

lui qui lui avait fait passer de si délicieux instants. Il renonça donc au doux plaisir de fouler le même sol que son poëte chéri, de vivre de la même vie que lui , de l'imiter, sinon par son génie , du moins par sa magnificence, et peut-être aussi par ses travers , car à l'âge qu'avait Georges tout ce qui plaît paraît bien. Il dit donc adieu à ses voyages, à tout ce qui avait charmé son cœur, et prit sans plus tarder la route de la France, tristement préoccupé de la crainte d'arriver trop tard.

Ce fut dans des sentiments bien différents de ceux qu'il avait éprouvés lors de son premier passage que Geoi^ges traversa de nouveau la Toscane et la Lombardie. Tout ce qui lui avait plu, tout ce qui l'avait charmé, semblait avoir dis-

paru ; un appareil de mort lui paraissait planer sur ce beau pays ; il ne se sentait plus, comme la première fois, le désir ardent de tout examiner sur son passage : triste, abattu, il ne mettait seulement pas la tête à la portière de sa voiture. Les villes les plus renommées, les sites les plus romantiques , les belles Italiennes même avec leur costume si pittoresque, n'attiraient plus ses regards. Il ne pensait qu'à l'état de son père, que son imagination prompte à s'exalter lui représentait comme désespéré ; il se rappelait la bonté, la tendresse de cet excellent père qui l'avait comblé de tant de soins, qui s'était montré si actif, si entreprenant, si ambitieux même pour lui créer une position indépendante : sa vie avait été une vie de travail et de fatigues pour accumuler sur l'existence de son fils toutes les jouis-

sauces dont il s'était privé. Georges se rappelait tout cela avec des larmes de reconnaissance. Le bonheur qu'il avait ressenti dans sa famille, les beaux jours qu'il avait passés dans la maison paternelle, lui revenaient à la mémoire, vivants et pleins d'amers regrets. Pour la première fois , des pensées graves s'étaient emparées de son esprit; il voyait l'instabilité des choses humaines, et pressentait les chagrins qui assiègent l'homme durant le cours de sa carrière : mais le plus irréparable , le plus affreux, c'est la perte de tendres parents. Georges le sentait dans ce moment avec angoisse. Il cheminait rapidement, ne se donnant souvent pas le temps de prendre du repos, et trouvant malgré cela qu'il allait avec une lenteur insupportable. Impatient d'arriver, il aurait voulu avoir des ailes. D'aur

très fois, l'àme torturée par un sombre pressentiment, il pensait qu'il n'avait pas besoin de tant se hâter, qu'il arriverait peut-être trop tôt pour apprendre son malheur.

Cependant il se sentit allégé d'un grand poids lorsqu'il aperçut sa ville natale, quand il distingua la haute tour de Gharlemagne et le donjon noirci du vieux château. Il touchait au but, il allait enfin connaître à quelles espérances ou à quels regrets il était destiné. En peu d'instants il fut à la porte de l'hôtel de son père. Une jeune fdle en deuil, qu'il reconnut pour être sa cousine, vint le recevoir. Son lugubre vêtement apprit inopinément à Georges que ses affreuses prévisions s'étaient réalisées. Il ne put proférer un seul mot; il entra dans la maison, et

tomba anéanti sur le premier siège qu'il rencontra. Les tendres caresses de sa mère le rappelèrent à lui , et soulagèrent un peu son âme , abattue par un coup si terrible.

De son côté madame Darquency trouva une grande consolation dans la présence de son fils. Elle le couvrait de baisers, et le serrait dans ses bras comme si elle eût craint qu'il ne lui échappât aussi, car la perte d'un de ceux que nous aimons nous rapproche vivement de ceux qui nous restent; nous nous rattachons à eux avec tout l'amour et l'affection que nous portions à celui que la mort vient de nous enlever.

Le reste de cette journée se passa bien tristement, mais non pas sans une douce

DÏLLUSION. ^^

effusion. Au milieu de ses chagrins et de ses larmes, madame Darquency se trouvait heureuse de revoir son fils près d'elle , et ses regards s'attachaient avec bonheur sur ce cher objet de sa tendresse, qui seul désormais pouvait la faire tenu^ encore à la vie.

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