‹ Un ange déchuChapitre 2 sur 14 · UNE COQUETTE · texte numérisé non relu

UNE COQUETTE

Pendant quelque temps Georges se sentit incapable de s'occuper de ses affaires ; ce ne fut que lorsque l'intensité de sa douleur fut un peu calmée qu'il songea à prendre connaissance delà situation de la maison commerciale de son père. Il trouva tout dans le meilleur oindre et l'état le plus florissant; il vit même qu'il était beaucoup

plus riche qu'il ne se l'était imaginé, mais dans ce moment cette découverte ne lui causa qu'une bien faible joie. Assis devant le bureau de son père, dans ce cabinet où il avait passé la plus grande partie de sa vie , Georges ne sentait que la perte qu'il venait de faire; l'aspect de ce lieu tout empreint du souvenir paternel remplissait son àme d'un profond attendrissement.

C'était de là que son père avait commercé avec les quatre parties du monde ; là (ju'à force de probité et de travail il s'était fait un nom honorableet une fortune indépendante : né de parents pauvres et obscurs, il avait eu bien des difficultés à vairicre, bien des obstacles à surmonter avant d'arriver où il était parvenu ; et ce n'était qu'à sa grande activité, à son infatigable persévérance qu'il avoit du son opulence et sa nouvelle position sociale.

Parti d'un point plus élevé, Georges se demandait s'il serait aussi vénéré que son père, si sa prospérité serait aussi constante que la sienne, si enfin il compterait autant de jours heureux que M. Darquency en avait trouvé dans sa longue et honorable carrière, et il versait des larmes de reconnaissance en pensant que ce. bon père ne lui avait réservé que la peine de jouir de ses travaux.

Georges donnait habituellement quel- ,JP

ques heures au travail , et passait le reste de la journée entre sa mère et sa cousine. Il avait presque oublié ses idées de voyage, il tiouvait sa vie douce au sein d'unç famille qui le chérissait si tendrement. Cependant sa jeune cousine n'avait plus avec lui cette aimable familiarité, cette naïve gaieté d'autrefois; elle était timide

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et l'éservée, et, quand il lui adressait la parole, ses joues se couvraient d'une vive rougeur.

Georges était blessé de ce changement, sans se demander si ses manières à lui étaient toujours les mêmes, s'il traitait la belle jeune fille de dix-huit ans comme l'enfant qui avait été la compagne de ses jeux, s'il avait pour elle autant d'abandon, autant de franche amitié qu'autrefois. Il était bien vrai pourtant que Georges éprouvait une espèce d'embarras avec Sainirie, car il avait peine à reconnaître dans cette jeune personne la petite cousine qu'il avait laissée enfant en quittant la maison paternelle.

A certaine époque de la vie, quelques années opèrent dons la femme une en-

tière mctamoi'phose. Tout ce que Saintrie promettait s'était accompli. Sa taille, flexible et gracieuse, s'était entièrement développée, ses traits avaient acquis toute leur perfection, ses yeux toute l'intelligence, toute la douceur dont son âme était douée. Georges la considérait quelquefois avec un élonnement mêlé d'admiration ; mais, piqué contre elle, il ne se sentait porté à lui faire aucune avance. Ne comprenant pas encore toutes les délicatesses , toutes les pensées virginales qui résident dans l'àme de la jeune fdle , il croyait que ce qui était bien ne devait pas craindre de se montrer au jour; il s'imaginait qu'il y avait de l'affectation dans la conduite de sa cousine, ou tout au moins de l'indifférence pour lui , et cette dernière pensée affectait désagréablement son amour ])ronie. On na pas

toujours les perceptions nécessaires pour approfondir les choses, pour en saisir les nuances les plus délicates. Que de caractères restent incompris, que de fausses interprétations on donne souvent aux paroles, aux actions de ceux qu'on devrait le mieux connaître, de ceux avec lesquels on vit journellement! Il semble que l'homme soit condamné à vivre dans l'erreur, à ne marcher que dans les ténèbres.

Saintrie ne désirait pourtant rien si vivement que de plaire à son cousin , mais elle ne pouvait surmonter avec lui son excessive timidité. Elle était paralysée en sa présence. Souvent elle faisait la lecture h sa tante; mais quand Georges paraissait, il lui était impossible de continuer sa langue était connue enchaînée,

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ses yeux ne distinguaient {)lus les mots, et Georges s'irritait de cette interruption.

— Je vois que je vous gêne, disait-il avec humeur, je me retire.

Et Saintrie n'avait pas une parole pour le rappeler. Toutes ses pensées , son àme tout entière, le suivaient pourtant.

D'autres fois, si elle faisait delà musique, elle fermait précipitamment son piano lorsqu'elle entendait Georges venir, et Georges de s'en formaliser encore. S'il eût voulu cependant se donner la peine de la surprendre, il aurait pu se convaincre que c'étaient toujours les romances qu'il aimait qu'elle chantait, il aurait pu voir aussi avec un peu plus de perspicacité que

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ioi'squ'il était sorti elle se teiiaitpresque toujours à sa fenêtre pour épier le moment de son retour.

Saintrie avait de l'instruction , de l'esprit, de la finesse, et, chose extrêmement rare, beaucoup de naturel; mais tout cela demeurait enfoui sous son manque d'assurance. Il n'y avait que madame Darquency qui pouvait l'apprécier. Prés de cette seconde mère elle se montrait telle qu elle était, c'est-à-dire avec toute l'ingénuité, toute l'amabilité de son caractère. Quelques personnes la trouvaient charmante, mais celles-là ne voyaient que ses qualités extérieures, c'était à madame Darquency qu'appartenait véritablement le pouvoir de la juger; elle seule connaissait tous les trésors de son àme, toute la pureté de ses pensées, toute la solidité

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de ses principes; c'était elle qui avait dirigé son éducation , et cette éducation ne se composait pas seulement, comme tant d'autres, deces talents superficiels qui ne donnent à une jeune fille que l'envie de briller et de se ïaue admirer dans le monde, madame Darquency avait songé avant tout qu'un jour Saintrie serait mère de famille, et elle avait voulu la préparer à remplir dignement cette douce charge. Elle avait formé avec un soin extrême son cœur et son esprit, cherchant à lui donner de l'éloignement pour une vie de coquetterie et de frivolité qui ne mène après tout, lui disait-elle, qu'à des regrets, et quelquefois plus loin, en vous écartant de toutes les vraies jouissances qui se trouvent sur votre roule. Saintrie

avait grandi imbue de ces sages maximes, et s'il lui restait encore au fond de l'ànie

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quelques germes de cette coquetterie qu'il est impossible de déraciner entièrement, elle ne désirait l'employer qu'à plaire et à se rendre agréable à ceux qu'elle aimait.

Madame Darquency tâchait par toutes sortes d'insinuations de donner à son fils une meilleure idée de Saintrie; mais il arriva ce qui arrive presque toujours en pareil cas, c'est que Georges se sentit encore plus prévenu contre elle, et, quoiqu'il eût pour sa mère assez de déférence pour ne point le lui avouer, madame Darquency n'en fut point dupe.

C'était donc à Saintrie de se révéler elle-même, de se faire voir dans tout son charme aux yeux de son sévère cousin, qui ne lui tenait aucun compte de sa gen-

tillesse passée et qui ne voulait pas croire à son mérite sur parole.

Madame Darquency se persuada qu'habitant le même lieu, ayanttantd'occasions d'être ensemble, son fils et Saintrie ne tarderaient pas à se comprendre. Et elle cessa de s'inquiéter de l'apparente froideur

qui régnait entre eux, et peut-être les prévisions de madame Darquency se fussentelles promptement réalisées , si une circonstance, bien légère en apparence, n'y eût mis obstacle.

Madame Darquency recevait chez elle une demoiselle Edwige Dulandel, nouvellement établie en Touraine avec sa mère. Depuis la mort de M. Darquency et le retour de Georges, les visites de

ette demoiselle étaient devenues plus

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fréquentes, et lorsque dans le cours de l'hiver madame Darquency reprit ses soirées, elle n'en manqua pas une.

L'existence passée de mademoiselle Dulandel était un viai problème pour la province. On avait brodé sur ce texte raille histoires absurdes, mille contes ridicules ; mais ce qui était plus réel et plus facile à vérifier, c'est qu'elle menait une vie opulente, qu'elle avait vingt-sept ans, quelque beauté, beaucoup d'agréments, et surtout les manières du monde le plus élégant et le plus spirituel ; sa conversation était variée , pleine de saillies , de finesse, de vivacité, et souvent même savante, mais avec tant de frivolité, qu'on ne pouvait l'accuser de l'être avec intention. Sa personne était si animée, sa gaieté si communicative ; elle ressortait si bien

au milieu du cercle de madame Darquency, que Georges se sentit bientôt attiré vers elle. Comme elle n'était point farouche, nullement guindée, il ne tarda pas à être avec elle sur le ton de la plus agréable intimité; secondée par un jeune homme comme Georges , elle se laissa aller à faire un peu de malicieuse critique, mais si légèrement et avec tant de convenance , que Georges n'y remarqua que son esprit intarissable. Elle lui parla aussi de sa cousine, et en termes si flatteurs , avec des louanges si délicates , que Georges en fut ravi. Il se demanda comment mademoiselle Dulandel , si capable de plaire , si bien faite pour justifier ces prétentions qui débordent du cœur de tant de femmes , faisait abnégation d'elle jusqu'à ne songer qu'à faire ressortir la beauté de Saintrie.

Cette qualité , si rare chez les personnes de son sexe , acheva de le séduire.

— Les êtres supérieurs, comme Edwige Dulandel, se dit-il, ne sauraient ressentir une basse et envieuse jalousie.

Mademoiselle Dulandel ne laissait pas que d'être flattée du penchant que Georges semblait avoir pour elle ; mais loin de paraître le prendre au sérieux, elle disait, en riant , qu'elle trouvait sa sauvegarde dans la fragilité même du lien qui les rapprochait.

— Je sais, répétait-elle souvent à Georges, que ces riens que nous échangeons chaque soir sont sans but, sans suite, et par conséquent sans portée, car si le hasard, si un accident de notre vie nous

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réunissent aujourd'hui, peut-être dans un an serons-nous à cent lieues l'un de l'autre. Il en est ainsi delà plupart des rapports qu'on a dans le monde , et c'est peut-être ce qui donne du mouvement et du charme à l'existence. Cette variété de personnes et d'opiniotisque nous rencontrons continuellement sur notre route nous distrait sans trop nous attacher.

Georges devenait rêveur quand mademoiselle Dulandel lui parlait sur ce ton , et peut-être s'appesantissait-il plus sur ses paroles que la manière dont elles étaient dites le comportait.

Curieux de connaître le fond de la pensée d'Edwige, Georges lui demanda un jour si cette distraction dont elle parlait avait toujours suffi à son cœur.

— Peut-être que non, répondit Edwige, mais elle étourdit, elle empêche de vouloir davantage, de trop s'entêter d'une idée. A la suite de ces frivoles plaisirs, on revient chez soi l'esprit libre et ï ame dans une quiétude parfaite; aucune crainte ne l'agite, aucun chagrin ne la trouble : ce paisible état, s'il n'est pas le bonheur, en a bien quelque peu l'apparence.

Piqué sans trop savoir pourquoi, Georges reprit : — Mon bonheur à moi ne serait assurément point le vôtre.

— Qui vous dit qu'il me satisfasse entièrement? interrompit mademoiselle Dulandel; mais le parti le plus sage dans la vie , c'est de s'y établir de façon à s'attirer le moins de maux possible , et je crois qu'on y parvient en glissant légèrement

sur les choses. On n'acquiert pas tout de suite mon espèce de philosophie, ajoutât-elle gaiement, et je pense même que je ne vous convertirais qu'avec peine. C'est le iruit de l'âge et de l'expérience, et votre imagination est encore trop romanesque pour que je puisse espérer de vous ranger sous ma bannière. Le désenchantement des autres m'a éclairée de bonne heure. J'ai tant vu de jeunes filles placer toute leur félicité dans une union de leur goût, et n'y trouver souyent qu'amertume, que j'ai jugé prudent de ne point me briser au même écueil. J'en ai vu tant d'autres aussi que l'amour ne menait pas jusqu'au mariage, j'ai rencontré tant de liens rompus ou malheureux, que j'ai voulu m'en préserver à jamais. Il faut un accord si parfait entre deux êti'cs qui s'aiment, tant de sympathie, tant de simili-

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tude dans leurs goûts, que c'est presque impossible à trouver : aussi ai-je renoncé de bonne grâce à chercher quelqu'un qui pût me comprendre. Eh bien! continuât-elle avec une expression charmante, me trouvez - vous encore si coupable de ne m'arrêter qu'aux agréments que donne le monde, et de ne point en exiger plus?

Suspectez- vous mon cœur, l'accusezvous secrètement de sécheresse, de coquetterie, d egoïsme î* croyez -vous toujours qu'il aiipe le plaisir parce qu'il n'est pas susceptible d'aimer autre chose? enfin , m'accablez-vous intérieurement de toutes ces épithètes dont on gratifie une femme qui, à mon âge, est libre, et déclare hautement ne vouloir se courber sous aucun joug ?

— Non, dit (leorges avec sa franchisï^

BILLUSION. 35

ordinaire, mais je pense que l'homme qui TOUS ferait changer de résolution serait bien heureux.

D'autres entretiens sur toutes sortes de matières avaient lieu entre Georges et Edwige chaque fois qu'ils se retrouvaient. Georges ne cherchait et ne voyait qu'elle dans le salon de sa mère, et Edwige ne semblait prendre intérêt qu'à ce qu'il lui disait. Elle l'interrogeait souvent sur ses voyages; elle aimait les arts, et en parlait avec enthousiasme: aussi paraissait- elle émue en écoutant Georges lui faire la description des chefs-d'œuvre qu'il avait vus en Italie.

— Quel pouvoir prestigieux, disaitelle, possède celui (jui a l'art d'animer une toile, de créer des êtres avec des çou-

leurs, qui sait non-seuleiuent donner aux traits humains l'expression et la vie, mais quelque chose de pur, d'éthérë qui révèle une céleste origine, tel que sut le faire Raphaël en peignant la reine des cieux, si souvent et toujours si admirablement i eproduite par son divin pinceau.

Edwige parlait de la musique avec non

moins de passion, mais elle ne pouvait, disait- elle, entendre défigurer un beau morceau par ces jeunes virtuoses de salon, qui chantent habituellement avec si peu dame et d entraînement.

Georges combattit fortement cette idée :

— On peut, disait-il, cultiver un art et ue point le pi'olësser. .l'avoue que j'aime

assez à entendre une voix fraîche déjeune fille, il y a presque toujours du charme et de la grâce dans son inhabileté.

— Dites plutôt que c'est la jeune fille qui vous plaît, répartit Edwige; et elle le regarda malignement , car elle voulait faire allusion à Saintrie, qu'elle savait être assez bonne musicienne; maisGeorges ne la comprit point, ignorant qu'il était des talents de sa cousine.

Edwige ramenait souvent Georges sur ses voyages, et paraissait prendre un plaisir tout particulier à l'écouter. De son côté Georges ne manquait pas de remarquer l'impression qui se peignait sur les traits mobiles de mademoiselle Dulandel toutes les fois que son récit était de nature à la toucher; et il be trouvait lieu-

reux de captiver ainsi son attention, et d'obtenir de si vifs témoignages de Vintërét qu'elle paraissait lui porter. ^

De jour en jour Edwige devenait plus nécessaire à Georges. Ce n'était plus comme simple connaissance qu'il la considérait, mais comme une personne dont on ne peut se passer, et dont l'absence, si courte qu'elle fût, se ferait péniblement sentir. Aussi quand par hasard elle se rendait chez madame Darquency plus tard que de coutume, Georges était triste et rêveur; il ne se ranimait que lorsqu'il la voyait paraître dans le salon : alors tout s embellisait pour lui , il semblait renaître à une vie nouvelle.

Il était impossible qu'Edwige ne vît pas la métamorphose que sa présence opérait,

elle n'était ui assez simple, ni assez peu clairvoyante pourcela, et l'empressement qu'elle mettait à se rapprocher de Georges prouvait du moins qu'elle pensait qu'elle avait été attendue.

Oubliée souvent du cercle qui l'entourait, Saintrie pouvait tout à son aise se livrer à ses observations, et elle n'en tirait presque toujours que des soucisetde la tristesse. La gaieté d'Edwige et de son cousin venait retentir affreusement dans son cœur déchiré. Combien alors elle enviaitl'influenceetle pouvoir de mademoiselle Dulandel sur Georges , combien elle regrettait d'avoir perdu l'amitié du seul homme pour lequel elle s'était senti du penchant! la froideur de Georges ne lui laissait nul doute sur ses sentiments à son égard. Pauvre jeune fille! elle pliait sous

U> DEUX ANNÉES D JLLUSIOJN.

le poids d'un attachement non partagé , n'ayant seulement pas la douceur de l'illusion , car chaque soir elle voyait une autre femme qu'elle adulée, recherchée, etelle était obligée de se nourrir en silence de cette douloureuse contemplation . Etaitce donc pour cela qu'elle avait tant désiré le retour de Georges? Que durant ces cinq années d'absence elle avait tant pensé à lui, qu'elle n'avait vécu que de ses souvenirs d'enfance, qu'elle avait reporté vers son cousin toutes ses actions, toutes les inspirations de son âme? Mais sait-on jamais ce qu'on désire , et à la place de la joie ne trouve-t-on pas souvent la douleur ?

UNE FREMZillE VISITE.

Les réunions qui avaient lieu deux fois la semaine chez madame Darquency ne suffirent bientôt plus à Georges pour voir Edwige; il trouvait ces deux jours si éloignés l'un de l'autre qu'il ne savait comment remplir l'intervalle qui les séparait.

Ayant comme un pressentiment de ce

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qui se passait dans l'àme de Georges , mademoiselle Dulandel lui proposa de venir à sa villa (c'est ainsi qu'elle appelait la charmante maison qu'elle habitait au delà de la Loire) voir sa belle collection de papillons et d'oiseaux du Brésil. Georges accepta avec ravissement cette invitation , mais Saintrie qui avait eu sa part de cette gracieuseté refusa d'accompagner son cousin.

Georges partit donc seul un matin par un temps magnifique. Le printemps avait fait reverdir les coteaux , la Loire coulait à pleins bords dans son vaste lit, et la brise apportait sur ses rives les suaves émanations des ravenelles suspendues aux fissures des rochers; la vigne ouvrait déjà ses jeunes feuilles aux doux rayons du soleil , tandis que l'aubépine en fleurs commençait à parer les sentiers de ses

blancs rameaux. Georges, délicieusement impressionné par ce printemps de son pays, se demandait si ceux qu'il avait vus dans d'autres contrées lui avaient semblé plus beaux, si leur influence lui avait fait éprouver une volupté plus pure, et il sentait que le lieu le plus agréable à nos regards, le plus cher à notre cœur, le plus salutaire à notre santé, c'est celui où nous avons puisé la vie et où nous retrouvons nos souvenirs du jeune âge.

Quoiqu'occupé de ces idées, Georges n'oubliait point le but de sa promenade; il ne perdait point de vue l'habitation d'Edwige qui se présentait à ses regards avec son magnifique jardin bordé par la route de Saumur, ses allées sinueuses aboutissant à une large terrasse construite à moitié du coteau et servant comme de

piédestal à la maison; maison blanche, sculptée, élégante, à laquelle il ne manquait que la teinte grise des années pour avoir tout à fait l'air d'une habitation seigneuriale.

Georges entra par la grille principale, et suivit une allée sablée, entretenue avec soin et bordée de primevères et de violettes fleuries; en avançant il admirait la propreté exquise et le bon goût qui régnaient partout, lorsqu'il aperçut Edwige qui venait au devant de lui.

— Vous êtes bien aimable, lui dit-elle, avec sa grâce accoutumée , de me donner sitôt le plaisir de vous recevoir dans ma retraite , j'osais k peine l'espérer.

Et tout en se félicitant de le posséder.

D'ILLUSIOIN. *t

elle conduisit Georges auprès de sa mère, où elle ne le laissa que le temps de satisfaire à la plus stricte honnêteté , après quoi elle le mena voir dans les plus petits détails sa charmante villa.

— Apprêtez - vous à subir , lui ditelle, tout l'ennui que peut causer le propriétaire le plus i namouré de sa propriété. Je ne vous ferai pas grâce de la moindre chose.

Il fallut en effet visiter la maison et toutes ses dépendances avec la plue minutieuse attention.

Georges fut étonné , ébloui de la somptuosité des appartements, c'était un luxe d'ameublement, une profusion de merveilleux colifichets qu'il avait rarement

trouvés à la campagne, et qui faisaient de ce séjour un véritable palais enchanté.

— Il n'y a qu'une femme de Paris , dit Georges, qui connaisse le prix et le besoin de toutes les charmantes frivolités rassemblées ici.

Mademoiselle Dulandel , ne sachant trop si c'était de la louange ou du blâme, regarda attentivement les traits de M. Darquency, mais ils n'exprimaient rien de bien marqué dans ce moment.

Ils allèrent voir la serre toute remplie de fleurs exotiques de la plus grande beauté, et Edwige fît manger à Georges quelques fruits déjà mûrs, mais plus séduisants pour lœil qu'agréables au goût.

— Pourquoi hâter ainsi la nature, dit

Georges , n'est-ce pas lui faire manquer son but?

— De l'apparence , interrompit Edwige, voilà ce que j'exige de ces fruits; ne trouvez-vous pas qu'il soit agréable de placer sur sa table des poires et des pèches plusieurs mois avant les autres , de pouvoir se parer de ce que personne ne saurait avoir encore?

— Ce serait en effet fort agréable, dit Georges, si l'art pouvait vaincre entièrement la nature ; mais à quoi bon des fruits trompeurs qu'on laisse aussitôt qu'on les a goûtés?

— Je crois que vous avez raison, reprit gaiement Edwige en emmenant Georges sur la terrasse.

— Eh ! bien , dit-elle après quelques instants de silence , comment trouvezvous la retraite que je me suis choisie? Est-elle digne d'obtenir votre approbation ? Pensez-vous q«'ici je puisse encore regretter quelque chose?

— Non , répondit Georges , si votre cœur est satisfait.

— 'Paraître heureuse d'un bonheur si isolé, reprit Edwige , doit vous sembler un peu étrange, à vous qui aspirez à un plus grand.

Georges la regarda avec surprise.

— J'appelle plus grand , quoiqu'offrant beaucoup plus de chances, ajoutât-elle, celui qu'on espère trouver dans le

mariage. Ne tenez-vous pas essentiellement à celui-là , et n etes-vous point décidé à le poursuivre jusqu'à ce que vous croyez l'avoir atteint? Oh! je suis un peu initiée dans vos secrets. Pourquoi vouloir feindre avec moi ? Des traits angéliques , de doux regards vous ont séduit, n'est-ce pas?

L'objet est bien gracieux , et vous peutêtre un peu léger pour une idée aussi sérieuse ! Au reste , peut-on faire grand fonds sur ce qu'on nomme dans le monde attachement, inclination, amour? Ne sommes-nous pas trop versatiles par nature pour pouvoir nous astreindre, toute notre vie, à un sentiment que nous avons éprouvéun instant, pour en fairedépendre notie existence entière? Ce que nousvoulons une fois, le voulons-nous toujours, et ce qui nous plait aujourd'hui peut-il ne jamais nous déplaire? Au surplus, ne

5i DEUX ANNÉES

prenez que ce que vous voudrez de ces réflexions que j'ai faites souvent à raon sujet , et qui peuvent se trouver fausses sur bien des points.

Georges étaitdevenu pensif en écoutant mademoiselle Dulandel.

— Je n'ai jamais songé sérieusement au mariage , répondit-il d'un ton grave , et pour ce qui est de mes sentiments , je ne m'en suis jamais non plus très-bien rendu compte; il se peut que je place mon bonheur où d'autres plus sages que moi ne le chercheraient pas ; mais ce que je sais bien , c'est que je ne l'ai point encore trouvé , et que je n'érigerais rien en système, car je suppose qu'une fois entraîné dans une route, il n'est pas toujours possible de s'ari'éJei". Il Iniit avoir comme

VOUS l'esprit et ]e cœur libres; que disje , il faut avoir toute votre froideur, toute votre indifférence , pour pouvoir se prescrire un plan de conduite semblable à celui que vous avez choisi.

— Voici encore des doutes qui renaissent dans votre àme, répartit Edwige; vous êtes un soupçonneux jeune homme.

Si c'était l'intérêt que j'ai pour vous qui me portait à approfondir, à scruter les choses, peut-être plus qu'elles ne le méritent , me le pardonneriez-vous , Georges ? si entraînée plus que je n'aurais dû l'être, je m'étais laissée aller à des appréhensions ridicules sans doute, mais que l'amitié peut concevoir, auriez-vous réellement sujet d'en être mécontent ?

— Assurément non. répondit (ieorfies

51 DEUX AxXiNEES

en lui serrant vivement la main; s'il y avait véritablement au fond de votre cœur la moindre affection pour moi.

—Mais en quoi peut-elle vous être utile, cette affection que vous demandez? interrompit mademoiselle Dulandel d'une voix tendre.

— A me donner de la joie et du bonheur , répondit Georges d'un ton pénétré.

— Une personne dont la présence nous plaît, reprit Edwige, avec laquelle nous n'avons que des relations agréables, obtient , sans que nous nous en apercevions, une bonne partie de notre afl^^ection : ce que nous avions regardé comme un délassement frivole devient progressivement un aliment nécessaire à notre

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cœur et à notre esprit, et nous nous réveillons un matin tout rempli d'idées, de sentiments que nous ne soupçonnions même pas en nous couchant; voici mon histoire avec vous, Georges, ce que je cherchais près de vous , comme simple distraction, a pris un caractère plus sérieux, et je sens que je ne saurais rester maintenant indifférente atout ce qui vous touche. II me semble qu'il s'est établi entre nous une affinité qui n'est pas , je crois, susceptible de se rompre; elle est trop intellectuelle, trop désintéressée pour être soumise aux vicissitudes de ce monde.

Ai-je tort , Georges , de penser ainsi ? N'êtes-vous pas de mon avis ?

— Entièrement , répondit Georges , transporté de ce qu'il venait d'entendre: il y a longtemps que je sais que je ne puis

vous confondre avec les gens qui m'entourent; quelque chose de plus intime nous rapproche, et ce que vous venez de me dire achève de me le prouver.

Quoi! cette amitié éclose dans un soi qui voulait demeurer aride, c'est pour moi qu'elle a germé en dépit de vos principes, de la froideur dont vous vouliez vous environner; vous me donneriez de la vanité, Edwige, si mon âme n'était accessible à des émotions plus tendres.

Georges attacha ses regards sur mademoiselle Dulandel avec une indicible expression, et serra contre sa poitrine le bras qu'elle lui abandonnait.

Dans ce moment le vent léger qui faisait onduler les eaux de la rivière vint souleverla chevelure d'Edwige , et porter

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jusqu'au visage de Georges ses boucles soyeuses et parfumées. Georges ne se possédait plus.

— Cet aveu auquel je ne m'attendais pas, dit-il à sa charmante compagne , cet aveu que vous venez de me faire si naturellement, Edwige, a rempli mon âme de bonheur. Ah ! quand j'ai franchi ce matin votre seuil, j'étais loin de m'imaginer que tant de félicité m'attendait près de vous.

— Comme vous vous exaltez, interrompit en souriant mademoiselle Dulandel ; persuadez-vous bien que ce n'est que de la franche, de la bonne amitié que je peux vous donner, et n espérez rien au delà.

— Je n'oserais ni vous en demander

58 DEUX AANEES

ni en exiger davantage , répondit Georges à moitié sérieux.

•— Etes-vous bien sûr de ne jamais vqus écarter de la limite que je vous prescris? reprit Edwige avec malice; le cœur de l'homme est insatiable, plus il obtient, plus il veut obtenir.

— En vous voyant, interrompit Georges , on pressent combien il est difficile de vous obéir , mais pour conserver votre estime, pour éviter de vous déplaire, que ne ferait-on pas?

— Votre résolution est louable, dit mademoiselle Dulandel, mais elle n'est peut-être pas aussi méritoire que vous voudriez me le persuader, et je compte bien plus, pour vous maintenir dans vos

bonnes dispositions , sur le peu d'agréments de ma personne que sur votre sagesse et votre raison.

— Si votre confiance n'était basée que là-dessus, répondit Georges , vous courriez grand risque de lavoir trompée; mais fiez- vous à mon honneur , à ma délicatesse, c'est une garantie plus sûre.

— Allons, dit Edwige, en supposant que je sois encore quelque peu redoutable, nous verrons si vous êtes susceptible de soutenir un pareil combat avec vousmême.

Arrivés à la porte du jardin ils se séparèrent. Mademoiselle Dulandel remonta pensive l'allée où elle se trouvait , et Georges regagna la ville le cœur pleinement satisfait.

PaOJSTS MATZILNXI.S.

A DATER de sa première visite il ne s'écoula plus un seul jour sans que Georges allât passer quelques heures à la Briche. Edwige, toujours aimable , toujours empressée pour lui, savait répandre tant de gaieté , tant d'intérêt dans leurs relations journalières, que Georges ne la quittait jamais sans emporter le désir de la revoir

le plus promptement possible. La légèreté de son humeur, les variations que subissait à chaque instant son caractère , jetaient dans sa conversation, comme dans lout ce qu'elle faisait, une originalité pleine de charme qui n'appartenait qu'à elle. Georges la considérait souvent avec stupéfaction , inhabile qu'il était à la définir.

Toutes les attitudes, tous les airs qu'elle prenait lui allaient; aussi qu'elle fût railleuse ou sombre, mélancolique ou frivole, Georges ne voyait toujours en elle que la plus délicieuse des femmes.

Cependant madame Darquency ne lemarquait pas sans chagrin les visites fréquentes que son fils faisait à mademoiselle Dulandel. Elle réfléchit mûrement

au moyen qu'elle pourrait employer pour Tarracher promptement des mains de cette syrène, et n'en trouva pas de meilleur que de hâter l'exécution du projet qu elle avait formé depuis longtemps, c'est-à-dire de marier Georges avec Saintrie. Mais Georges serait - il disposé à écouter favorablement une pareille proposition? Les appréhensions de madame Darquency étaient grandes à cet égard; cependant elle dit un jour à son fils :

— Tu as vingt -cinq ans, mon cher Georges , c'est le temps où tu dois songer sérieusement à prendre une résolution. Dans un célibat qui se prolonge au delà des bornes ordinaires, l'homme contracte des habitudes souvent contraires à son bonheur, il se blase le cœur par la facilité qu'il trouve à former des liaisons pas-

sagères, il s'habitue à une vie dissipée: aujourd'hui c'est une chose qu'il poursuit, demain une autre; toujours emporté par la fantaisie du moment, il ne prend aucun soin de son existence à venir; il appelle plaisir l'étourdissement où il se trouve, et cherche à le retenir autant qu'il peut; mais la jeunesse s'enfuit et le désenchantement arrive : c'est alors qu'il songe à se marier, et qu'il choisit, le plus souvent, sa femme parmi celles qui touchent à peine à l'adolescence : n'ayant aucun des goûts de sa jeune compagne, il croit revivre de sa vie, se régénérer à cette source fraîche et pure, et c'est elle au contraire qui languit, qui succombe sous le poids des in firniités morales d'un tel mai'i ; qui se glace au contact d'un cœur désillusionné. Pour que les choses portent leur fruit, il

D'ILLUSION. - Bi

faut qu'elles soient faites à temps. Ainsi pour que le mariage ait tout son charme , il est indispensable qu'il soit contracté dans la jeunesse, entre personnes d'un âge bien proportionné. La vingt -cinquième année, quand on est libre et indépendant comme tu l'es , me semble l'instant convenable pour former un établissement , et puis je suis fôîblé et souffrante; tu ne voudrais pas , je pense, me priver de la satisfaction d'embrasser mes petits-enfants.

Georges demeiiraif immobile et ne répondait rien.

— Ge n'est pas d'aujourd'hui seulement, continua madame Darquency , que je m'occupe de ton bonheur. Pourquoi aije pris tant de soin de l'éducation de ta

cousine? pourquoi me suis-je tant appliquée à la former, à développer ses heureuses qualités, c'est que je pensais travailler pour toi, mon cher enfant, c'est que je n'ai jamais cessé de voir dans ma nièce la future compagne de mon fils. Tu es assez riche pour n'avoir pas besoin de faire un mariage d'argent, et aucune femme ne t'apportera une aussi belle dot en sagesse, en agréments, en qualités solides que Saintrie.

— Je conviens , répondit enfin Georges, qu'il est difficile d'être plus jolie et mieux élevée que ma cousine ; et pourtant je crains de ne point trouver le bonheur avec elle. Son caractère égal et doux ne sauraitcon venir au mien, qui estpar nature indolent et même apathique. Je lui souhaiterais moins de perfections et plus de

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caprices, plus d'inégalité d'humeur euHu, car rien n'est mortel , selon moi , comme la monotonie dans un lien qui doit durer toute la vie.

— Je ne vous comprends plus, Georges, reprit tristement madame Darquency; comment ce qui constitue le mérite de Saintrie est précisément ce qui vous don ne de l'éloignement pour elle? Elle n'est, dites-vous, ni assez légère, ni assez étourdie pour vous plaire ; le reproche est vraiment étrange. Il vous faut du brillant, de la coquetterie, du manège, tout ceci, j'en conviens, est très-agréable u n moment, dans un salon, mais devient, croyez-moi, bien vide, bien inutile dans un intérieur où l'on pense n'avoir plus rien à taire pour se plaire.

— Mais, interrompit Georges, Saintrie

u aaucuneinclitiation pourmoi, et j'avoue que j'ai une grande répugnance pour ce qu'on appelle mariage de convenance.

— Dites plutôt que vous ne vous êtes pas donné la peine de découvrir les sentiments de votre cousine; elle n'a point cherché, il est vrai, à vous témoigner tout ce qu'elle ressentait pour vous. Elle a attendu que vous la préveniez par un mot obligeant , par un regard amical , et ce regard et ce mot ne sont peut-être pas venus jusqu'à elle.

— 11 se peut, dit Georges avec une vivacité dont il ne fut pas maître, que ma cousine ait eu sujet de se plaindre de moi; mais pense-t-elle qu'il ne me soit jamais arrivé d'être mécontent d'elle ?

— Saintrie savait, répondit madame Darquency, que je ne désirais rien tant que de vous voir unis, et c'est peutêtre cette connaissance jointe à sa timidité naturelle qui l'aura empêchée de donner essor à la tendre affection qu'elle a toujours eue pour toi. Elle n'osait à ton retour te considérer comme autrefois ; ce n'était plus le frivole ami de son enfance qu'elle revoyait, mais l'être à qui elle allait confier sa destinée , à qui désormais appartiendrait toute son âme. Ces pensées n'étaient-elles pas assez sérieuses pour faire rêver une jeune fille, pour donner un peu de gravité à sa jeunesse? Quelques attentions de ta part, en rassurant cette pauvre enfant, lui eussent fait retrouver, derrière ce fantôme solennel , l'aimable, le joyeux compagnon qu'elle n'avait cessé de chérir.

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■ — Je vous avouerai , dit Georges en se levant , que de la franchise, de la simplicité, du naturel, m'eussent plu davantage que toutes ces simagrées auxquelles je ne comprends rien.

Et pour rompre un entretien qui commençait à lui devenir pénible et à l'embarrasser, M. Darquency se disposait à sortir, lorsque sa mère, le retenant par le bras, lui demanda une réponse définitive.

Georges demeura interdit et garda un moment le silence , puis il dit avec quelque peu d'hésitation :

— Je f'eiai là-dessus, ma mère, ce que tu désireras.

Madame Danjuency fut peu satisfaite

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de ce consentement plutôt arraché que donné de bonne grâce; elle vit avec douleur que mademoiselle Dulandel avait encore plus d'empire sur son fils qu'elle ne se l'était imaginé. Il fallait donc, pour l'arracher aux séductions de cette femme, conclure promptement l'union qu'elle avait projetée , car, une fois marié avec Saintrie, elle se flattait que Georges ne pourrait s'empêcher de l'aimer, et que l'espèce de répugnance qu'il manifestait pour elle dans ce moment, serait bien vite dissipée.

Dans la soirée, madame Darquency annonça à toutes les personnes qui vinrent chez elle le prochain mariage de son fils et de sa nièce. Tout le monde les en félicita , ce ne fut qu'un concert de louanges sur leui' jeunesse, leur beauté , sur la

similitude qui existait entre eux. Saintrie, parée de tout le charme que donne le bonheur, avait une animation, un abandon qu'on n'étaitpoint habitué à lui voir; mais le prestige fut de courte durée pour elie. En portant un regard furtif sur Georges, elle le vit si sérieux, si occupé d'Edwige , qu'elle retomba dans sa tristesse accoutumée.

Mademoiselle Dulandel eut , durant cette soirée, une attitude étrange; elle était silencieuse, abattue ; jamais elle ne s'était montrée ainsi. Elle se retira de fort bonne heure, et Georges s'empressa de la suivre pour la conduire jusqu'à sa voiture. Mais quand il arriva au bas du grand escalier le domestique avait refermé 1^ portière , et la voiture roulait bruyamment sur le pavé de la cour.

Georges resta flxé à la place où il se trouvait, ne pouvant définir la conduite d'Edwige, qui lui paraissait on ne peut plus singulière. Mademoiselle Dulandel lui avait dit et répété tant de fois qu'elle ne pourrait jamais lui accorder que de l'amitié, qu'il lui était impossible de croire que ce fût la nouvelle de son mariage avec Saintrie qui l'eût mise dans l'état où elle avait été pendant toute la soirée. Inquiet, tourmenté par les plus tristes conjectures, il ne put dormir de la nuit. Toujours les traits décomposés de la brillante Dulandel se représentaient à sa vue. Son imagination s'en exaltait jusqu'au délire, il voyait Edwige malheureuse, malheureuse par lui, et il ne pour vait supporter cette affreuse pensée.

Le lendemain de grand matin il se

rendit à la Briche ; il trouva dans le vestibule des malles, des paquets, des cartons , toutes choses qui annonçaient un prochain départ. Ces dispositions le glacèrent d'effroi. Il interrogea Justine, la femme de chambre de mademoiselle Dulandel , et Justine lui apprit que sa maîtresse partait dans quelques heures ; qu'elle ne s'était point couchée de la nuit pour hâter son voyage. Il demanda à la voir, mais Justine lui dit qu'elle reposait dans cet instant, et qu'elle avait eu tant d'évanouissements depuis la veille, qu'elle croyait ne pas devoir la déranger; que d'ailleurs elle lui avait expressément ordonné de ne laisser pénétrer personne prés d'elle.

— Pas même moi ? reprit Georges.

— Vous moins qu'un autre, dit Justine.

— Savez-vous où elle va et ce qui la force ù ce prompt départ? demanda encore M. Darquency.

Je l'isnore entièrement, répondit

Justine, mademoiselle ne m'en a pas dit un mot; je sais seulement qu'elle pleurait beaucoup en faisant ses malles , car elle ma aidée à préparer tout cela.

Georges, consterné, insista de nouveau pour voir mademoille Dulandel ; mais ce fut inutilement, Justine demeura inflexible.

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