CHAPITRE XIV
toire, aux fauteuils ou dans les loges, et aisément distingués du commun des mortels, se déclaraient incapables de fournir aucun renseignement authentique, mais suggéraient toutefois que la représentation n'ayant pas été contremandée, les choses n'allaient pas si mal qu'on aurait pu le croire en s'en fiant aux apparences.
Le théâtre était plein, du parterre au paradis; le vacarme devenait terrifiant et la chaleur accablante; le gaz, fort heureusement, n'apportait qu'un mince contingent de lumière et aussi de calorique, les compagnies n'étant pas encore à même d'en fournir en quantité suffisante. On ne voyait guère que des uniformes dans les loges et aux fauteuils, mais les régions supérieures étaient envahies par les blouses, sur lesquelles tranchaient çà et là quelques redingotes; les femmes surtout y faisaient un bruit infernal. Les deux avantscènes du rez-de-chaussée restaient inoccupées; dans les autres se trouvaient en grand nombre des journalistes et quelques femmes venues pour critiquer le physique et la tournure des « dames de nos nouveaux gouvernants ». Une loge concentrait particulièrement l'attention du public; celle qui l'occupait, une femme du monde, à n'en pas douter, avait arboré une toilette de soirée rehaussée d'une parure de splendides diamants ; tandis que ses égales au point de vue social s'étaient fait, cela sautait aux yeux, un point d'honneur de s'habiller avec la plus stricte simplicité. Il m'a été impossible à l'époque de découvrir le nom de cette dame; onques ne l'avais vue avant et ne l'ai revue depuis. — ■-
Vers neuf heures moins un quart, les portes des loges officielles s'ouvrirent enfin et livrèrent passage à leurs hôtes d'un soir. Hélas! ce n'étaient pas les grands chefs de la Commune ; nous avions à nous contenter des seconds rôles; ceux-ci, du moins, ne le cédaient en rien à leurs supérieurs hiérarchiques comme magnifi-
cence dans leurs atours. Leurs uniformes disparaissaient positivement sous les broderies et les galons d'or.
Sur-le-champ, l'orchestre attaqua l'inévitable Marseillaise, dont les spectateurs des galeries reprenaient en chœur le refrain; le bâtiment en tremblait sur ses bases, et, malgré le tapage effroyable, encore percevaiton distinctement comme un écho formidable la grande voix de la foule chantant au dehors : « Aux armes , citoyens... » Les auditeurs de la loge officielle donnèrent le signal des applaudissements et, au lever du rideau, une comédienne en péplum et en cothurnes nous déclama les fameuses strophes. Puis, le rideau tomba et l'auditoire se précipita au foyer, ou plutôt peut-être au dehors, car la circulation resta assez libre dans l'intérieur du théâtre. Parmi ceux qui se proiricnaient de long en large au foyer, j'aperçus la dame aux diamants appuyée au bras d'un individu d'allures assez vulgaires, mais revêtu d'un uniforme somptueux. Il me sembla reconnaître aussi le ministre d'Amérique, mais je ne l'afïirmerais pas.
L'entr'acte finit; je regagnai ma place. Cette fois, le rideau se leva sur une scène de comédie qui ne me parut intéresser que médiocrement les spectateurs; le clou de la soirée était évidemment le duo annoncé de Mme Ugalde et d'un ténor dont j'ai oublié le nom. C'était, chuchotait-on autour de moi, un amateur de grand avenir.
Mais à peine Mme Ugalde avait-elle lancé ses premières notes qu'un clairon des francs-tireurs de la Commune parut sur le devant d'une loge vide et sonna la charge. L'effet fut saisissant. L'auditoire se leva comme un seul homme et courut aux portes. En moins de cinq minutes, la salle était vide. Cependant, j'avais laissé passer l'avalanche humaine, et lorsque je sortis à mon tour, on m'assura que c'était une fausse alarme ou