CHAPITRE XIV
Un mois après environ, c'était, je crois, le mercredi 17 mai, j'assistai à la première grande représentation de gala organisée par la Commune, et maintenue quoique, au vu et au su de tous les chefs, l'armée de Versailles ne se trouvât pas alors à plus d'une portée de fusil des fortifications. Cette fois, j'avais pris mon billet d'avance. La représentation avait lieu à l 'Opéra-Comique, et bien avant l'heure fixée, les boulevards et les ruesavoisinant le théâtre étaient bondés de flâneurs, curieux de guetter l'arrivée des gros bonnets sous le patronage desquels la fête était donnée. Les journaux, depuis plusieurs jours, ne tarissaient pas en détails sur cet événement artistique, et les affiches célébraient en caractères gigantesques ses nombreuses attractions. Suivant l'usage traditionnel en semblable occasion, le programme était varié, et maints loustics ne manquaient pas d'en plaisanter, disant que la Commune se devait à elle-même d'inaugurer quelque chose d'original au lieu de s'en tenir aveuglément à la coutume routinière des tyrans ; en réalité, la Commune n'avait pas le choix. Il ne restait à sa disposition que bien peu des artistes appartenant aux théâtres subventionnés, et chez ceux-là mêmes la répugnance était évidente à coopérer à la fête projetée ; par suite, on décida de donner des fragments d'opéras et de comédies choisis parmi les plus propres à stimuler les sentiments patriotiques et républicains dont s'honoraient déjà sans doute les spectateurs. L'ensemble de l'orchestre, d'un recrutement plus facile, était excellent. On avait distribué force invitations ; la plupart des places, les meilleures surtout, ne coûtaient pas un rouge liard à leurs occupants.
Toutes les portes du théâtre avaient été ouvertes, et, autour de chacune d'elles, des groupes nombreux, composés en partie de gardes nationaux en uniforme et de femmes de la classe ouvrière , accueillaient de leurs acclamations frénétiques le défilé des personnages mar- II. 20
quants. Quant à ceux-ci, les mots me manquent pour décrire leur splendeur ; comment donner une idée du cliquetis des sabres, de l'envolée des panaches, du resplendissement des uniformes? Et encore tout cet éclat pâlissait-il à côté des toilettes de leurs triomphantes compagnes, orgueilleusement pendues à leurs bras. Pour ceux-là, du moins, aucun doute ne restait possible : «le jour de gloire était arrivé ».
La foule, du côté féminin surtout, se montrait sincèrement enthousiaste, trop enthousiaste même dans sa façon ultra-cordiale de féliciter et de reconnaître les dames SI soudainement promues au sommet de l'échelle sociale. Plus d'une Mélanie et d'une Clarisse auraient préféré une interprétation moins littérale de la romance connue : Souvenirs du jeune âge (i), appliquée si mal à propos au moment où elles descendaient glorieuses de leurs équipages.
Je remarquai pourtant que les chevaux des voitures officielles démentaient par leur piteuse apparence cette fanfaronne allégation que , à l'heure de la levée du siège, il restait encore à Paris trente mille de leurs congénères parfaitement en forme et propres au service.
Bien que la représentation eût été annoncée pour sept heures et demie, une heure plus tard la loge officielle réservée aux chefs du régime nouveau était encore vide. Comme je l'ai déjà dit, des rumeurs inquié tantes couraient depuis plusieurs jours au sujet de l'approche des Versaillais; et pire encore, quarantehuit heures venaient de s'écouler sans qu'aucune (( victoire signalée » eût été affichée sur les murs de Paris ou annoncée dans les journaux. Quelques-uns des grands hommes du jour, disséminés dans l'audi-
(i) Littéralement : Aitld Lang Syne, « Vieilles scènes du temps jadis », ancienne chanson écossaise. {Note du Traducteur.)