‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 38 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'Allemagne? Richelieu aussi commit des erreurs qu'il répara avant de mourir.

Ce qui reste indiscutable, c'est la parfaite honnêteté et l'honorabilité impeccable de Rouher dans sa vie publique comme dans sa vie privée. Aussi honnête que Louis-Philippe à bien des égards, il l'était plus encore à quelques points de vue, et avait su s'affranchir surtout des perpétuelles préoccupations d'argent qui jettent une ombre désagréable sur le caractère du monarque. Son désintéressement égalait celui de Guizot, et les tergiversations et l'hypocrisie de Thiers ne lui inspiraient que du dédain. Il ne trahit jamais la cause de son maître ; il ne sacrifia jamais sciemment son pays à son orgueil. Le seul blâme qu'on puisse lui adresser est d'avoir parfois fait taire son bon sens et sa raison devant la volonté d'une femme ; mais cette femme était l'épouse de son souverain.

Essentiellement fidèle et dévoué, il n'oublia jamais les amis de sa jeunesse. « Il n'y aura bientôt plus d'Auvergnats à Clermont-Ferrand et à Riom, si cela continue », disait un malin journaliste, voyant Rouher s'entourer de façon presque exclusive de ses compatriotes. « Nous enverrons un nombre égal de Parisiens en Auvergne ; cela leur fera du bien et leur apprendra à travailler », répliqua Rouher quand cette saillie lui fut répétée. « Et dans une génération ou deux, Paris verra ce qu'il n'a jamais vu encore, c'est-à-dire des Parisiens frugaux, donnant une journée de travail pour la paye d'une journée, car les rejetons de ces Parisiens d'Auvergne nous seront revenus. » Rouher savait être fort spirituel à l'occasion et ne craignait pas de frapper ses coups droit. Causeur charmant, c'était, après Alexandre Dumas, le narrateur le plus merveilleux que j'aie jamais écouté. Sa mémoire prodigieuse était accompagnée d'un talent d'imitation tout à fait étonnant, qui faisait de lui un acteur parlementaire unique;

supportant sans broncher les plus terribles assauts de ses adversaires, quels qu'ils fussent, ne trahissant par aucun signe d'impatience ou de fatigue son impression intime, il ne prenait pas une note ; ses yeux restaient obstinément fixés sur son interlocuteur; ses bras, croisés sur sa poitrine. Quittant ensuite lentement son siège, il se dirigeait vers la tribune, et là, reprenant l'argumentation de son adversaire, non seulement mot pour mot, mais presque geste pour geste, intonation pour intonation — à la grande fureur de Thiers, soit dit en passant — il la réfutait point par point.

Cette manière oratoire, qu'il qualifiait communément de « discussion courtoise » , était plutôt en réalité le jeu puissant d'un grand acteur maniant sans pitié l'arme du ridicule ; mais n'oublions pas que Rouher avait débuté au barreau, et un vague relent du Palais flotta autour de lui jusqu'à la fin. « Je ne suis pas toujours convaincu de l'honnêteté de ma cause, disait-il, mais je suis mandataire du gouvernement et j'ai la conviction qu'il ne serait pas loyal de ma part de laisser triompher la partie adverse. »

Il n'abandonna jamais sa primitive simplicité d'allures. Une réception intime quotidienne ne l'aurait pas effrayé, mais les grandes fêtes officielles imposées par sa situation lui pesaient singulièrement. Grand amateur du jeu de piquet, il trouvait dans son beau-père, alors conseiller à la Cour de Paris, un adversaire digne de lui ; « mais je crains, observait-il à ce sujet en souriant, que l'admiration exagérée qu'il a pour moi n'influe sur son jeu. »

Rouher avait parfaitement raison ; M. Conchon était fier de son gendre jusqu'à l'excès. Il vivait, on peut dire, dans le reflet de la gloire du premier ministre. Son grand plaisir était d'aller faire des emplettes pour l'unique satisfaction de dire aux marchands : « Vous enverrez cela chez mon gendre, M. Rouher. » Il ne s'accoutuma

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