‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 37 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

envers l'Empire et l'Empereur est incontestable. Je ne serais pas étonné qu'il mourût pauvre (i).

« Eugène Rouher, vous le savez, était très beau; Mlle Conchon — c'était le nom de jeune fille de Mme Rouher — le trouvait le plus bel homme du monde. Son monde, il est vrai, ne s'étendait pas au delà de quelques kilomètres autour de Clermont-Ferrand; mais elle aurait pu aller plus loin et trouver pire. Vous connaissez le vieux Conchon et quel orgueil il tire de son gendre. Eh bien, il ne voulait pas, de prime abord, entendre parler de ce mariage. Conchon était quelqu'un à cette époque. Quoiqu'il fît assez piètre figure au barreau de Clermont, c'était un homme de valeur, et s'il avait essayé du journalisme à Paris, au lieu de végéter en province, je suis sûr qu'il aurait fait son chemin. Très amoureux des classiques, d'Horace et de Tibulle surtout, il tournait à l'occasion de jolis vers anacréontiques pour le « Caveau » indigène; car Clermont, comme bien d'autres centres provinciaux, s'enorgueillissait de son Caveau.

« Le jour arriva pourtant oià la fortune sourit enfin à Conchon. Vous ne pouvez pas vous figurer dans quelle ignorance était plongée la province au point de vue politique, même sous le règne de Louis-Philippe. Toutes les mesures prises par le gouvernement, toutes ses prescriptions, toutes ses défenses, étaient tenues en suspicion par les populations qui les regardaient de parti pris comme attentatoires à leurs libertés ou, ce

(i) Cette prophétie de Morny fut vérifiée par l'événement. M. Eugène Rouher mourut pauvre. On raconte k ce sujet une anecdote assez comique. Au début de la République, sous la présidence de Thiers, la maison de Rouher était constamment surveillée par la police. Le temps était affreux; il pleuvait sans relâche. Mme Rouher envoya des parapluies de coton aux agents, s'excusant de ne pas en envoyer qui fussent en soie et ajoutant qu'elle ne pouvait se permettre cette dépense. — L'Editeur.

qui leur importait bien autrement, à leurs propriétés. La première République leur ayant donné licence de dépouiller les autres, toute démarche quelconque des monarchies qui suivirent leur semblait un essai de représailles. On décréta, en 1842, un recensement général. Vous pouvez vous rappeler avec quelle hostilité la mesure fut accueillie à Paris ; ce n'était rien à côté de l'émoi provoqué dans les centres vinicoles et agricoles. Les meneurs républicains répandirent le bruit que le recensement n'avait d'autre but que de préparer les voies à un décret mettant à la charge des producteurs les impôts sur le vin. Il y eut un vacarme terrible à Clermont et aux alentours ; la Marseillaise avait fait place au plus révolutionnaire Ça ira. Conchon, maire de Clermont, aussi innocent de la mesure que l'enfant qui vient de naître, n'en eut pas moins sa maison brûlée. Le gouvernement conclut que si la foule avait brûlé la demeure du maire de préférence à celle du préfet, c'est que le premier était bien plus influent que le second; on ne peut, du moins, expliquer autrement sa nomination de chevalier de la Légion d'honneur, puis déjuge au tribunal de Riom, car il n'avait en somme, pour justifier ces faveurs, ni défendu héroïquement sa propriété, ni tenté de faire exécuter de vive force la loi de recensement. Au reste, une tentative de ce genre eût été impraticable.

« Nous savons bien, vous et moi, qu'il est fort difficile d'imposer silence aux Français en employant la force armée; vouloir les faire parler, — parler et non hurler, — par les même moyens, serait folie toute pure. Comment, même dans une ville relativement petite comme Clermont, faire saisir chaque chef de famille pour l'amener entre deux gendarmes décliner non seulement ses nom, âge et qualité, mais encore les noms, âges et qualités de tous les membres de sa famille? De plus, j'ai de bonnes raisons de croire que

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Conchon ne se trouvait pas à Clermont lorsque la foule fit un feu de joie de son logis; c'était un dimanche, et il devait être à la campagne. Dans tous les cas, comme je vous l'ai dit, il reçut la croix et un siège de juge. Un bonheur n'arrive jamais seul. Contrairement aux principes habituels de la populace en France où un homme est généralement haï en raison directe des bons rapports qu'il semble avoir avec le gouvernement, on lança une liste de souscription pour indemniser Conchon de la perte de sa maison, et il toucha de ce chef cent mille francs.

« Conchon, devenu un personnage et appartenant à la magistrature assise (i), ne se souciait pas de donner sa fille à un simple avocat de province. Toutefois, les jeunes gens s'aimaient et obtinrent gain de cause. C'était un beau couple, et ils ne tardèrent pas à devenir l'âme et la vie de la meilleure société de Clermont, qui, si exclusive qu'elle fût, les admit d'emblée comme elle avait admis la veuve du frère aîné d'Eugène.

« Rien ne décelait encore en la jeune Mme Rouher les rares qualités d'esprit qu'elle déploya plus tard, ce n'était guère alors qu'une enfant gâtée, tandis que son mari se montrait déjà brillant causeur, sans jamais pour cela assaisonner d'une once de malice ses plus étourdissantes reparties, ce qui n'est pas ordinaire aux brillants causeurs. Les électeurs auraient pu faire plus mal que de l'envoyer à Paris, en 1846, lorsqu'il se présenta pour la première fois à leurs suffrages, sous les

(i) Ce terme s'applique en France aux juges qui composent la cour; \e parquet, c'est-à-dire les agents du ministère public chargés de requérir contre l'accusé, s'appelle, par opposition, la magistrature debout. En règle générale, ces derniers ont infiniment plus de talent que les autres.

— Qu'allez-vous faire de votre fils ? demandait un jour ;\ un père de famille un de ses amis.

— J'en ferai un magistrat debout, s'il est assez solide pour se tenir sur ses jambes; assis, dans le cas contraire.

L'Editeur.

auspices de Guizot. Néanmoins, il fut battu par une forte majorité et dut attendre jusqu'après la révolution de Février , où il passa sur la liste républicaine. »

Là s'arrêtent les renseignements de Morny. En consultant mes souvenirs personnels sur Eugène Rouher, que je vois encore de temps à autre, je ne trouve vraiment rien que de bon à en dire. Je n'ai pas à le juger comme homme politique, ce genre d'appréciation étant absolument opposé à l'esprit de ces notes; mais je ne connais pas d'homme d'Etat français, Guizot peut-être excepté, dont la mémoire mérite plus de respect que celle de Rouher. Tous deux commirent de grandes fautes, mais sans y être jamais poussés par l'intérêt personnel. Le monde est porté à blâmer les grands ministres qui s'attachent encore au pouvoir après avoir donné, semble-t-il, toute la mesure de leur génie. Ils ne blâment cependant pas Harvey et Jenner pour avoir persévéré dans l'étude et la pratique de leur art après avoir démontré victorieusement, l'un, la théorie de la circulation du sang, l'autre, la possibilité de l'inoculation contre la petite vérole ! Regrettent-ils que Milton ait continué à écrire après la publication du Paradis perdu et Rubens à peindre après sa merveilleuse Descente de croix? Reprochent-ils à Michel-Ange d'avoir repris le ciseau du sculpteur après avoir terminé les fresques de la chapelle Sixtine? Le hardi coup politique qui fit de l'Angleterre la principale actionnaire du canal de Suez, le pont de Menai et la construction du grand Western-Railway furent l'œuvre d'hommes qui semblaient n'avoir plus rien à donner à leur pays ! Pourquoi Rouher, à peine âgé de cinquante ans, se serait-il donc retiré de la scène politique? pourquoi n'aurait-il pas essayé de réparer la faute évidente qu'il avait commise en permettant à Bismarck d'humilier l'Autriche après Sadowa et de poser les fondements de l'unification de

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