‹ Un anglais à ParisChapitre 154 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

un cavalier en uniforme de général de la première République qu'ils acclamaient bruyamment. La foule qui encombrait la voie leur ouvrit le passage et se joignit au cortège. Dès lors, la retraite ne m'était plus possible; j'en pris mon parti, et je me trouvai bientôt dans la cour de l'Hôtel de ville, puis, au bout de quelques minutes, dans la principale galerie du premier étage, où , paraît-il , quelques membres (?) du Gouvernement provisoire étaient déjà à l'œuvre. Je ne saurais dire leurs noms, ils m'étaient tout à fait inconnus, et je n'eus pas le désir de me renseigner, étant venu en simple curieux.

L'œuvre des membres du Gouvernement provisoire semblait consister pour l'heure à engloutir d'énormes quantités de charcuterie abondamment arrosées de . « petit bleu ». Tous fumaient à force. L'entrée du quidam en uniforme causa quelque sensation ; un membre (?) — que je n'avais jamais vu avant et que je n'ai jamais revu depuis — s'avança pour lui demander ce qui l'amenait. Le nouveau venu ne semblait pas le savoir lui-même, ou, du moins, il ne sut que balbutier quelques mots incompréhensibles; mais son escorte ne lui laissa pas le temps de trahir plus clairement sa confusion : a C'est le citoyen gouverneur de l'Hôtel de ville », hurlèrent-ils d'une seule voix ; et sur-le-champ on procéda à l'installation du nouveau gouverneur, quoique pas un des assistants ne sût seulement son nom.

Des recherches postérieures ont élucidé le fait : cet homme était un nommé Chateaurenaud, chanteur de quatrième ou cinquième ordre, engagé à l'Opéra national — ex-Cirque Olympique — du boulevard du Temple. Ce jour-là avait lieu la répétition générale d'une pièce dans laquelle Chateaurenaud jouait un rôle d'officier. Il venait d'endosser son costume, lorsque, entendant du bruit sur le boulevard, il passa la tête à la fenêtre. La foule l'aperçut : « Un général, un gêné-

rai ! » s'écrièrent plusieurs gamins. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, le théâtre était envahi, et Chateaurenaud, en dépit de sa résistance, emporté, campé sur un cheval et emmené à l'Hôtel de ville, où il trôna comme gouverneur pendant toute une quinzaine. Car, chose curieuse, M. de Lamartine confirma sa nomination (?) dans la matinée du 25 février. Sous le second Empire, Chateaurenaud fut employé à la police secrète. Je l'ai souvent rencontré à cheval au bois de Boulogne, lorsque l'empereur se promenait en voiture de ce côté.

Sans m'attarder à l'Hôtel de ville, je redescendis non sans peine les boulevards, car le crépuscule tombait, et la populace, réclamant à grands cris des illuminations, obstruait toutes les voies de communication. De temps à autre, on se heurtait à un cadavre gisant là depuis le matin, mais personne n'y prenait garde. Le seul souci de ces braillards semblait être d'exiger de la bourgeoisie la reconnaissance de la seconde République par l'exhibition plus ou moins volontaire de devises coloriées ou de lampions, faute de devises, et même de simples chandelles. Malheur aux maisons dont les habitants restaient sourds à leurs sommations. Les fenêtres volaient en éclats, jusqu'à ce que, de guerre lasse, une main timide vînt placer sur le rebord quelques chandelles fichées dans des bouteilles et les allumât. Le peuple partait alors pour aller imposer ailleurs sa volonté souveraine.

La première personne de ma connaissance que je rencontrai ce soir-là après dîner, ce fut Méry. Il n'avait pas quitté la Chambre des députés et avait suivi la marche des événements depuis le début. C'est lui qui m'affirma solennellement que le premier cri de : « Vive la République! » avait été poussé par M. de Lamartine.

Alexandre Dumas avait, lui aussi, pris parti pour la

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