‹ Un anglais à ParisChapitre 153 sur 161 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

son fusil. Il n'y a pas dans les temps troublés pire couard que le boutiquier parisien. Un gamin suffit pour le terrifier. La veille déjà, j'avais vu des bandes de garçons de douze à quatorze ans se constituer gardiens des barricades — il y en avait presque dans toutes les rues — et rançonner les passants sans que ceux-ci opposassent la moindre résistance, alors que quelques coups de poing bien appliqués auraient suffi pour mettre en fuite toute la bande. Aussi je ne mets pas en doute que notre ami n'ait eu tout le bénéfice de sa générosité sans bourse délier, à moins pourtant que son délégué ne l'ait escroqué à son tour sous le fallacieux prétexte qu'un homme qui pouvait tirer sur l'heure dix francs de sa poche était lui-même plus ou moins un sale bourgeois. Quoi qu'il en soit, lorsque je rentrai après une absence d'une quarantaine de minutes, il était évident qu'on s'était procuré le café et le tabac demandés; la galerie de Diane, si vaste qu'elle fût, était pleine de fumée, et trois casseroles remplies d'eau chauffaient sur le feu, tandis qu'on en avait placé deux ou trois plus petites sur la cheminée, sans aucun souci de souiller le marbre, qui était de toute beauté. Une autre fournée de faméliques avait pris place à table, tandis que les premiers venus trompaient la longueur de l'attente en faisant la cour aux « dames ». Quelques-unes d'entre elles s'occupaient, plus utilement, à dévaliser les vitrines et en sortaient les inestimables porcelaines de Sèvres, tasses et soucoupes, pour servir le café des citoyens. Je me demandai comment elles avaient pu mettre la main sur ces trésors artistiques, car j'avais remarqué une heure avant que les clefs des armoires qui les renfermaient avaient été prudemment enlevées : on avait tranquillement enfoncé les portes avec le marteau de la grande horloge des Tuileries.

Cela marchait de pair avec le stupide vandalisme dont je venais d'être le témoin pendant ma courte absence

de la galerie de Diane. Avant d'y rentrer, j'avais vu, dans la salle des Maréchaux, le portrait du maréchal Bugeaud littéralement criblé de coups de baïonnette; le trône avait subi le même sort, et on l'avait porté place de la Bastille pour le brûler publiquement; tous les papiers de la famille royale avaient été jetés au vent; les vêtements des princesses lacérés ou endossés par les plus viles créatures.

Un seul incident comique vint faire diversion à l'horreur de l'ensemble. Dans l'un des appartements privés, la foule avait trouvé un vieux perroquet criant de toutes ses forces : « A bas Guizot ! » On en fit un héros et on le bourra de sucre et de friandises. Cette légère note, la seule qui fût d'une drôlerie amusante, ne suffit pas à dissiper le dégoût dont j'étais envahi, et, après la scène de la galerie de Diane que j'ai décrite plus haut, je regagnai la rue.

A peine y avais-je fait quelques pas, que j'entendis publier la nouvelle peu surprenante que la République avait été proclamée à la Chambre par M. de Lamartine, lequel s'était transporté à l'Hôtel de ville. On faisait grand bruit, en même temps, de la mort subite du roi. Je tentai d'arriver à l'Hôtel de ville ; mais, quoique je n'en fusse certainement pas éloigné de plus de huit cents mètres, je mis plus d'une heure à y parvenir. Tous les cent mètres, j'étais arrêté par les barricades, dont les gardiens tenaient surtout à faire montre de leur autorité envers un homme comme moi, qui portait un paletot. J'atteignis enfin le coin de la rue des Lombards et de la rue Saint-Martin, juste à temps pour jouir d'un spectacle si grotesque qu'il dépassait tout ce que j'ai pu voir en ce genre dans les nombreux soulèvements populaires des années qui suivirent. Au moment où j'allais traverser, un cortège parut en efïet, composé principalement de gamins déguenillés, de femmes échevelées et de malandrins des deux sexes. Au milieu d'eux paradait

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