‹ Un apostolat, romanChapitre 10 sur 11 · IN APOSTOLAT · texte numérisé non relu

IN APOSTOLAT

de pudeur. Maintenant, l'heure était venue de jouir.

Et il enveloppa d'un large coup d'œil toutes les choses qui l'entouraient et qui étaient siennes en vertu d'un contrat d'amour qu'il se chargeait de perpétuer.

Lucienne dormait encore. Elle était étendue sur le dos, la bouche ouverte, un bras replié sous la tête. La chemise, déchirée à l'épaule, laissait voir le gras bistré de l'aisselle et un sein dont le bout luné de mauve s'affaissait un peu sur le côté. Il y avait de-ci, de-là, dans la chair vieillie, des grivelures et des hâles. La main gauche pendait au bord du lit, soufflée de graisse et gonflée de veines bleuâtres.

Toute la face se déliait dans le sommeil, accusant la mollesse des mâchoires, le creux des cernes, la fatigue des paupières. Les joues étaient criblées de menus pertuis et deux longues ravines descendaient du nez aux commissures de la bouche. Quelques mèches décolorées sortant du bonnet de dentelle collaient aux pommettes. Autour des orbites, au bas de l'oreille, des stries griffaient la peau.

Pascal observait avec âpreté le minutieux travail des rides. Il semblait se réjouir des imperfections de sa maîtresse, comme s'il y trouvait une excuse à sa froide malice. Il sourit

d'un air fauve et ambigu; puis, abaissant les lèvres tout contre celles de la femme, il les chatouilla du bout de la langue.

Elle eut un brusque sursaut et ouvrit des yeux égarés :

— Ah! c'est toi! — balbutia-t-elle.

Et le repoussant avec une vivacité comme enfantine :

— Tu ne dormais pas? pourquoi me regardais-tu?

Les mains anxieuses, elle rajustait sa coiffure, redressait l'épaule de sa chemise.

— Je suis laide ainsi, — dit-elle en faisant la moue.

— Mais non, mais non, — fit-il d'une voix molle, — tu es charmante au contraire...

Elle eut un sourire de reproche amoureux.

— C'est bien toi le coupable, après tout... Et elle se blottit contre la poitrine de son

amant.

Il allongea les jambes à droite et à gauche, il s'enfonça de tout son poids dans les oreillers; de ses bras étendus, de son corps vautré, il prit possession de ce lit, en maître qui se carre au-dessus de son bien. Puis il étreignit la femme, languissamment, comme pour s'assurer de son abandon. La caressant du bout des doigts, ainsi qu'on flatte une bête

familière, il songeait à sa vie nouvelle, de nonchalance et de volupté, sans plus de famine du ventre ni des sens. Il ne connaîtrait plus l'angoisse du lendemain, qui vous tenaille, le soir, à l'heure du sommeil; ni les réveils si lourds d'inconnu qu'il vaudrait mieux ne jamais se lever. Et comme pour chasser le souvenir de ces instants moroses, il secoua la tête.

Lucienne interrogea.

— J'ai faim, — bûilla-t-il, pour dire quelque chose.

Elle sonna, et presque aussitôt une femme de chambre se présenta : elle ne parut pas étonnée de voir un homme qu'elle ne eon sait point. Quand elle eut poussé les persiennes, elle se montra toute jolie, avec une auréole de soleil dans ses cheveux blonds. Pascal la désira et se promit de faire sa conquête. Elle sortit et revint bientôt, portant à déjeuner sur un plateau de métal qu'elle posa entre les amants.

Ils rirent de cette première dînette; [h disputaient gaîment la brioche, s'appelaient de noms enfantins, imitaient les ois. aux qui pépiaient sous la fenêtre. Au delà, le par déployait, avec ses massifs do bouleau* el de

hêtres rouges, ses pelouses peignées, ses parterres et ses berceaux.

Le lit les enveloppait de sa mollesse odorante; et la chambre, petite, très étoffée, semblait condenser les parfums sous son plafond bas. Le thé fumait dans les tasses de vieux chine bleu. Il y avait des serviettes de toile ouvragée, avec un feston de broderie et le chiffre : H. G.

• — Honoré Cunard, — expliqua Lucienne en riant. — Oui, c'est une de ses manies; tout le linge de la maison est comme ça. Mais c'est à moi tout de même, sois tranquille, mon chéri.

Et comme le soleil montait vers elle, mutine, elle se jeta hors du lit et s'enfuit en retenant ses mamelles dans ses paumes.

Il entendit remuer des flacons et le son argentin de l'eau tombant dans les cuvettes. Les moindres bruits chantaient à ses oreilles une musique sensuelle. Un bien-être laiteux envahissait tous ses membres; il s'abandonnait à cette douce torpeur, sans révolte, sans pensée...

Entre ses cils entre] oints, il vit Lucienne

toute nueuse de dentelles et de voiles, et qui,

debout près de la fenêtre, feuilletait l'une de

iirochures, Elle tournait les pages une à

une, avec le pétillement d'un sourire sur la face.

— L'amour? — chantonna-t-elle, — l'amour! l'amour! De quel amour voulais-tu parler?

Il répondit comme un enfant qu'on importune :

— Je ne sais plus... Viens donc auprès de moi.

Elle lança la brochure, d'un geste gamin, au fond de la chambre, courut vers son amant, et lui prenant la tête dans les mains, la couvrit de baisers lents et lascifs. Puis, tout épanouie :

— Ah! mon chéri, comme cela vaut mieux, notre amour, que tes anciennes illusions. Hein? dis? quel tas de blagues!

— Oui, — murmura-t-il, — quel tas de blagues...

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