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la richesse ne peut être qu'une débauche sans réserve, une royale prodigalité.
Et sans s'attarder aux moyens de la conquérir, il entrevit son roman nouveau, en une série de tableaux rapides, comme les plans successifs d'urç film romanesque.
Couché dans un fumoir aux fantaisies orientales, parmi les tapis, les cuivreries et les armes de Damas, il dicte nonchalamment, à des secrétaires attentifs, des ordres qui vont bouleverser le jeu des finances.
Son auto s'arrête devant un quelconque Pavillon Persan; il porte une cape de drap fin doublée de satin vert, et il offre la main à une actrice célèbre, toute souriante sous ses fards...
Du haut d'une terrasse, dans un castel à colonnades florentines, il montre à ses invités les usines de son exploitation, les corons noirs, les cheminées fumantes, les toitures en zig-zag des ateliers..
Il passe à cheval dans une allée du Bois...
Il signe un chèque sur un bureau américain...
Il pousse à la roulette des piles de louis d'or...
Il sortit de son rêve, regarda son paquet de brochures avec mélancolie et hocha la deux ou trois fois. Car il avait, malgré ses des-
seins de folle existence, une étouffante envie de pleurer.
Il essaya de se distraire à regarder passer les filles, belles ou cherchant à l'être, avec leurs seins pointant, par quel miracle? sous leur corsage, leurs jupons largement écourtés sur un bas de couleur vive ou de matière impalpable, leur grand air canaille et dandiné, leurs bijoux faux, leurs cheveux faux; telles, insidieuses, et se glissant parmi les mâles comme des bêtes de proie; et très désirables, du seul mystère que révélerait d'un coup leur jupe défaite ou retroussée; avec une odeur flottant derrière elles, de savon, de sueur, de varechs et d'alcool; mais pimentées à la manière de la cuisine algérienne et tout embellies d'un ineffable goût du malpropre.
Pascal les croyait très sensuelles et expertes en voluptés. Il se promit de s'en offrir souvent, quand il serait riche, les plus bizarres ou les plus bêtes, des étrangères baragouinant les quelques mots usuels et obscènes d'un français de trottoir; le vice ainsi, dans le charme équivoque du « petit nègre » bégayé par une voix saoularde; ou les très jeunes qui ont des mines effarées et mystiques de premières communiantes.
Il poussait à l'extrême ses pensées, il en
exagérait le sadisme : elles étaient pleines de violence et de dégoût. Elle verrait ça, la Société! Puisqu'elle n'avait pas voulu de ses rêves splcndides, des félicités fraternelles qu'il lui avait offertes, il se déclarait son ennemi, il l'exploiterait sans remords, il en exprimerait la joie salope, la joie poilue, nette, sous la patte, possible, directe : la femelle et l'argent. Avait-il élé assez jobard, avec son Idéal que plus personne ne comprenait, son bric-à-brac d'auréoles, d'ailes et d'amour. Autant parler de truffes à des cannibales. Le succès d'une idée était en raison inverse de sa grandeur. 11 fallait chausser les hommes à leur pied. Puisqu'ils ne voulaient pas du bonheur qu'il leur offrait, il puiserait le sien dans leur détresse. Il en avait assez de naviguer, les yeux au ciel, vers la misère, la solitude, l'injure ou l'oubli. Et il insultait son passé avec une âpre ivresse, le déchirant entre ses mâchoires serrées, s\ tant de la fureur et de la crudité de ses blasphèmes. Il se retournait, vindicatif, contre les axiomes qu'il avait le plus aimés; il saccageait ses anciennes idoles- Un coup de poing dans le dos le fît chanceler. II se retourna, furieux : Krabelinckx lui tendait la main en riant aux éclats.
— Qu'est-ce que tu fiches ici? — s'écria-t-il.
Et sans attendre la réponse :
— Une amie, Lucienne Valoton, — ajoutat-il en présentant une dame qui l'accompagnait.
Elle était jolie, bien qu'un peu mûre et trop grasse. Elle souriait en inclinant la tête. Sous les perles de son collier, son cou rond et court faisait un pli. Un gros brillant tremblait dans l'échancrure de son corsage.
— Je vous connaissais, Monsieur, — dit-elle à Pascal; — je vous avais vu quelquefois en venant au journal : on m'avait parlé de votre œuvre et j'admirais votre désintéressement.
Pascal s'inclina, tout rose de vanité. Mais Krabelinckx l'empoignait par le bras :
— Laisse là ton œuvre pour un moment, — déclara-t-il, — et allons boire un verre; il faut que je te raconte les aventures de la Colonie.
Et quand ils se furent installés tous les trois dans un coin de taverne, il dépeignit sur un mode ironique l'odyssée sans gloire des Kropotkiniens. C'était une histoire poignante et comique, comme toutes les tragédies humaines. La nuit de l'exode, narrait le peintre, Lhommel s'était pendu...
— Lhommel ! — gémit Pascal.
i — Oui, — i commenta Krabelinckx, — le seul
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de nous tous qui fût communiste dans l'âme, peut-être parce qu'il était bon.
Tous deux penchèrent la tête. La femme leur prit la main, en souriant. Pascal fut ému de cette communication délicate, et il sentait les battements de son cœur envahir peu à peu sa poitrine.
Le peintre continuait. Le reste était plus drôle : Chapelle, maître des titres de propriété, avait vendu la ferme et ses dépendances. Des quelque deux cent mille francs qu'il en avait tirés, il avait donné cinq cents francs à chacun des adeptes et s'était monté, avec le reste, une boutique de tableaux qu'il appelait, Galerie Chapelle, et qui lui donnait déjà de sérieux bénéfices.
Sa méthode était simple : il versait à de jeunes artistes une pension mensuelle, vingt ou vingt-cinq louis, quelquefois moins, et prenait par contrat toutes leurs productions. Cela faisait l'affaire de pauvres bougres à qui des toiles, des tubes et des pinceaux, et deux croûtes de pain, suffisent pour vivre et pour vivre heureux. Au nom de l'Art indépendant et de l'Effort moderne, Chapelle faisait mousser les plus étranges : une clientèle nordique ou sud-américaine apportait ses fafiots. Les jeunes peintres devenaient célèbres; le prix
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de leurs toiles s'élevait avec la gloire; mais la rente, aux termes du contrat, demeurait identique. Et Chapelle empochait.
Pascal ne savait s'il devait rire ou se fâcher. Il avait vu s'abattre un à un les derniers vestiges de sa croyance. Cette histoire de vol et d'apostasie n'ajoutait qu'un alinéa au livre de ses déboires. Il ne fallait pas se désoler; il valait mieux devenir cruel, parcimonieux et froid, comme il convient lorsqu'on ne veut plus souffrir.
— Et Jordsen? — murmura-t-il en regardant Lucienne qui jouait avec ses bagues.
— Jordsen? Il est resté pareil à lui-même, l'homme des principes et des théories. Considérant la nation russe comme le peuple élu, le seul qui ait élevé le communisme à la hauteur d'une philosophie, il s'en est allé, avec sa femelle et ses jeunes, étudier sur place le mouvement collectiviste. Oui! mon vieux, la chute de la Cité ne l'a pas découragé : il prétend que plusieurs auteurs, et Kropotkine lui-même, avaient prédit l'échec de pareilles tentatives. Et je le crois sur parole, car il a trop d'exemples pour un aliboron comme moi.
Cette fois, tous trois se mirent à rire. Lucienne était vraiment charmante ainsi : elle
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avait un rire frais, et qui ranimait son visage un peu las.
— Quand à Fernand Verd, — reprit le peintre, — il lit dans la Galerie Chapelle, son poème L'Aube des Temps nouveaux, et d'autres séquences de même farine; car Ton y donne des conférences, mon bon! et des « démonstrations poétiques » ! où une cinquantaine de mandarins, toujours les mêmes, se lisent les uns aux autres, et à tour de rôle, des pages que tous connaissent par cœur et qui ne sortent jamais de leur milieu. C'est même dans cet antre sibyllin que j'ai rencontré Madame.
Pascal n'écoutait plus. Il contemplait la femme avec convoitise. Elle était pour lui toute la volupté luxueuse qu'il n'avait jamais connue, l'amour dans les dentelles, les fourrures et les parfums, même, tout simplement, l'amour confortable, dans un bon lit, avec un goût, sans déplaisir après tout, de fruit d'arrièresaison — figue ou datte — sucré, juteux, en chair.
Il se jura de l'avoir, pour commencer la vie nouvelle.
Le lendemain, Pascal revit le peintre, et tout de suite il se renseigna sur Lucienne. Krabelinckx s'esclaffa :
— C'est donc le coup de foudre, pour toi aussi? Elle m'a parlé de toi toute la soirée, beau Jésus blond, parole d'honneur!
Puis il donna sans réserve tous les détails que désirait son ami.
Elle était la maîtresse du financier Gunard, de la firme Gunard et Broussan, tramways et funiculaires. Elle pouvait réunir son petit mil-
lion par an, mais n'étant pas chiche, dépensait presque tout. On lui connaissait une admirable collection de camées et les plus belles perles d'Europe, dont, au reste, elle ne portait jamais, que les doubles. Elle avait vaguement chanté au café-concert, vaguement dansé dans un music-hall, jouait vaguement Polyeucte, et grâce aux deniers de son maître de couche, entretenait son souvenir dans l'esprit des foules par une publicité périodique. L'Impartial lui ouvrait ses colonnes : elle y paraissait en simili, vêtue de la tunique de Pauline, devant un décor où fumaient deux trépieds; et des éloges, sur un ton de bateleur, accompagnaient la photographie. Une charmante r< copine » au surplus, toujours enjouée, pas fière, pas poseuse. Il avait été son amant pendant quelques semaines, puis, la trouvant trop mûre mais plaisante, son ami.
— Elle en pince pour ta jolie gueule tte, — ajouta-t-il. — J'aime autant qu'elle te plaise. C'est une enfant gâtée qui ne supporte pas qu'on lui résiste. Elle voudrait te revoir...
Et le jour suivant, il revint avec elle, emmena Pascal au café, et les laissa tous deux en tête à tête, devant leurs verres qu'ils ne buvaient pas.
Il fut très simple; il eut toutes les attitudes
charmantes de la mélancolie; il parla de l'idéal et du rêve; il ouvrit des échappées sur des illusions qui lui laissaient le cœur valétudinaire; il eut des silences captivants, une gaucherie délicieuse. Il ne parla ni d'amour, ni d'argent; mais toute sa personne exhalait une tendresse que la pauvreté rend timide.
Elle savait son histoire, ses origines, la fortune dont il avait été spolié par Chapelle; le peintre lui avait décrit la Cité Kropotkine et les tragédies domestiques. Elle connaissait Botrou, l'homme doublement volant, et la désagrégation du phalanstère. Ils en rirent ensemble. Pascal lui conta ses pérégrinations apostoliques, Londres et ses prêches de Hyde Park, ses errements par les nuits de détresse, et les doutes qui le poignaient. Il avouait la faillite de ses espérances, l'angoisse de l'avenir.
Elle le consola d'un ton maternel : elle s'intéressait à la brochure dont elle voulut acquérir quelques exemplaires; la feuilletant à côté de l'auteur, elle admirait les axiomes qu'il avait choisis et demandait des explications. Il les lui donnait d'une voix blanche, en la frôlant du coude et du genou.
Elle avait l'air de comprendre ; elle lui reprochait ses défaillances : il avait tort de se décourager; c'était noble et même très chic de
se dévouer à une cause humanitaire, de vouloir la libération des opprimés, le relèvement des misérables. Un de ses oncles présidait une société anti-alcoolique. Elle connaissait M. Schuré pour l'avoir rencontré dans un salon : il n'était pas amusant mais très bien élevé. Certainement, les hommes devaient s'incliner sous la loi de l'Amour; il fallait croire à l'Amour, parce que c'était le bonheur sur la terre.
Elle disait : amour, en soupirant, avec une langueur qui la pâmait. Son cou se gonflait comme le jabot d'un ramier. De petites ombres bleues, quand elle se penchait en arrière, palpitaient au creux de ses seins. Son chapeau de velours s'ornait d'une touffe d'épis; et les barbes, quand elle inclinait la tête, caressaient le visage de Pascal.
Il n'osait se déclarer. Il cherchait une entrée en matière, et composait mentalement des phrases insidieuses qu'il repoussait aussitôt. Il lui semblait impossible de parler sentiment sous un costume rapiécé, avec une rnarmote à l'épaule. Il s'en tenait à des galanteries de bon goût, froides et banales, qu'il débitait avec un sourire.
Lucienne attendait, les paupières battantes. Il ne disait plus rien. A mesure qu'il se repro-
chait sa sottise, les mots, dans sa gorge, s'engluaient plus fort. Il lui sembla que les consommateurs se moquaient de son silence. La femme s'était levée :
— J'ai des courses à faire, — lui dit-elle. — A bientôt.
Et elle le laissa tout contrit, maudissant sa timidité, retrouvant soudain le fil de son éloquence, se promettant, si Lucienne revenait, les pires audaces. Mais reviendrait-elle?
Krabelinckx qui le rencontra sur le boulevard lui conseilla d'agir et non de faire des phrases :
— Quand, — déclarait-il, — on est beau comme tu l'es et qu'on a une gueule de poète, on est plus catégorique avec les femmes : elles aiment le rêve et le vague dans les mots mais pas dans les gestes. Grouille-toi, mon bon, tu t'en trouveras bien.
L'amoureux s'excusait en alléguant sa pauvreté. Le peintre le trouva « rigolo » ; il partit en lui criant :
— J'agirai pour toi.
Pascal lui fit des signes désespérés, mais l'autre, tout riant, se perdit dans la cohue.
Le soir même, l'auto de Lucienne s'arrêta devant L'Impartial. Pascal se précipita vers
la voiture et baisa la main qu'on lui tendait. Mais des doigts fins et volontaires retenaient la sienne.
— Montez donc, — disait la femme, — j'ai quelque chose à vous dire.
— Avec ça? — fit-il en montrant sa marmote.
— Avec ça! oui! avec toutes vos belles idées! Venez donc.
Il monta, se débarrassa de ses brochures et s'assit près d'elle. Des parfums remplissaient le coupé, d'une atmosphère épaisse de serre ou de salle de bain. Il regardait à travers la vitre le dos flegmatique du chauffeur et l'agitation de Paris que la voiture, silencieusement, divisait comme le ferait un soc.
Tout de suite, Lucienne s'approcha de lui, mit la jambe contre sa jambe, le bras sous le sien, amicalement. Elle fit la fillette, zézaya des gentillesses, décrivit par le menu ses occupations de la journée, se plaignit de la couturière et de la modiste, conta mainte anecdote sur des compagnes de théâtre. Elle riait en avançant le buste : ses mamelles lourdes tremblaient au bord de son corsage. Pascal s'aperçut alors qu'elle portait, sous un manteau de voyage, une robe de soirée qui la dénudait; sous la jupe très courte, la jambe
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apparaissait, gainée de soie noire, chaussée d'un brodequin, avec un bourrelet de chair contre le cuir.
Elle s'abandonnait dans les tournants et s'appuyait tout entière à son compagnon; les frisons de ses tempes le frôlaient; il sentait le bras et la hanche un peu grasse s'amollir contre lui.
Il ne disait rien, tout à la joie puérile de se sentir emporté par la voiture, dans les capitons odorants, près d'une femme élégante. Il vivait ses rêves de naguère, les jouissances cossues qu'il s'était juré de capter. Il s'étonnait un peu de les voir se réaliser aussi vite : le bonheur devançait son effort; mais il n'en eut aucune humiliation. Toutes les amertumes se détachaient de lui brusquement; il ne lui restait qu'une indulgence infinie envers les hommes et leurs petites existences innombrables qui s'agitaient sur les trottoirs, au-dessous de lui.
— Où allons-nous? — dit-il enfin.
— Je vous enlève, — répondit Lucienne avec une gaîté factice.
Et d'une voix frémissante, elle ajouta :
— Vous voulez bien?
— Vous vous moquez de moi! — fit-il en s'inclinant vers elle.
Elle le laissa faire. 11 passa vivement le bras sous sa taille et mit la joue contre son épaule nue, en lui chuchotant des phrases mendieuscs, des eàlineries de gosse qui a faim.
On sortait de Paris; la banlieue défilait, dans sa monotonie plâtreuse, avec ses ré bères et ses gargotes illuminées. Puis la campagne se déroula, toute bleue sous la lune, des vapeurs traînant au ras des labours.
Il dit encore d'une voix amoitie par la chaleur de son épaule :
— Où me conduisez-vous?
— Chez moi, — dit-elle, — dans ma villa des Andelys. Nous avons huit beaux jours entiers devant nous. Cunard est à la Bourse de Londres. Du reste, il n'est pas jaloux; car je ne suis pour lui qu'une partie de son décorum.
Il préférait le croire : il ne voulait pas approfondir ces choses. Il dit cependant, avec mollesse :
— Est-ce que je puis accepter cela?
— Je le veux, — fit-elle en secouant la I
— huit jours de solitude à deux, mais tout l'avenir ensuite... n'est-ce pas?
Elle se penchait vers lui avec inquiétude. Il remarqua sous ses orbites une légère boursoufflure, et aux coins de la bouche, l'affaisse-
ment de l'âge. Il sourit cependant et murmura:
— Je le voudrais...
Il rencontra ses lèvres en se soulevant à peine. Elle lui prit la tête dans les mains, elle le huma, elle passa languissamment la bouche sur toute sa face,' s'arrêtant sur les yeux, sur le front, sur les tempes. Il se laissait faire avec délice, la chair émue. Et la voix de la femme balbutiait entre les baisers :
— Tout l'avenir, tu entends. Je t'aimerai comme tu ne l'as jamais été. Je serai ta maîtresse obéissante. La vie n'a pas été bonne pour toi, n'est-ce pas? Il faut que tu sois heureux maintenant, il faut que nous soyons heureux.
— Je suis trop pauvre, — prononça-t-il enfin.
Elle lui mit sur la bouche sa main charnue :
— Ne parle pas de ça! de quoi t'occupes-tu? Elle lui chuchotait à l'oreille, avec douceur,
se faisant plus maternelle, le berçant presque entre ses bras. Il s'abandonnait à cette caresse paresseuse, engourdi de bien-être, moelleusement blotti contre les seins de la femme.
Sa voix s'amortissait tour à tour ou se faisait prenante : ils vivraient une existence de rêve, baignée d'amour et d'extase, ne sachant
rien d'autre qu'eux-mêmes, ignorant la peine et les ennuis matériels.
Elle hésitait, craignant de l'offenser. Puis, lentement, en lui passant les paumes sur la bouche, elle l'instruisit de ses projets : il n'aurait pas à s'inquiéter du lendemain; pourquoi ne fonderait-il pas une revue artistique et humanitaire? Elle en réunirait sans peine la commandite.
Il crut devoir esquisser un mouvement de refus; mais elle, d'un élan plein d'enthousiasme :
— Tu défendras tes idées!
— Oh! mes idées! — soupira-t-il avec une grande lassitude.
Elle l'attira dans une étreinte... Renversés au fond du coupé, ils se taisaient l'un el l'autre. Les paupières closes, il écoutait la piration de la femme; elle haletait un peu, serrée dans son corset et repliée sous lui. De temps en temps, son haleine chaude lui passait sur la face.
Quand il rouvrit les yeux, la voiture traversait un village. Un phonographe, à travers le ronflement tranquille du moteur, jeta brusquement quelques notes nasillardes. Des clartés furtives tournaient dans la voiture.
Lucienne le regardait fixement. Elle était
presque belle dans ce jour fantasque et rompu. Les brillants de ses oreilles envoyaient de longs rayons.
— A quoi penses-tu? — dit-elle en lui serrant la main.
— A toi, — répondit Pascal, — à toi... Je t'aime.
Ce fut, sous la fenêtre ouverte, derrière persiennes closes, le grattement régulier d'un râteau sur du sable et le déclic d'un sécateur.
Pascal ouvrit les yeux.
Un fuseau de soleil rayait la pénombre, tout étincelant de poussières mobiles, et ricochai] sur un miroir. Des reflets colorés frissonn: au plafond. A travers les lames des jalon le jour montait comme une vapeur de cuivre. Des lueurs s'éveillaient, ici et là, des choses d'or et de cristal : une coupe où brasillaient
des bagues, le génie claironnant d'un cartel 4e Boule, les prismes d'une girandole. Les rideaux du lit tombaient en traînes cramoisies, d'un ciel brodé où des angelots brandissaient des torches et des carquois.
Les bruits se turent au dehors. Dans le silence ouaté de la chambre, le tic-tac d'une pendule cousait des heures bienheureuses.
Ses mains, paresseusement, palpèrent les draps de toile fine et la soie feutrée des couvertures. Avec une volupté lente et engourdie, sans remuer la tête, il promena ses regards dans la pièce, il en caressa l'atmosphère moelleuse, s'attachant à des coins d'ombre chaude où les couleurs semblaient somnoler.
Puis il comprit ce qu'il faisait là, et il se redressa un peu pour regarder autour de lui. Parmi des vêtements épars et les meubles d'un 6ouper en tête à tête brusquement interrompu, il distingua sa marmote, sur une chaise, près de la croisée, et son costume fané, fourbu, d'apôtre sans plastique.
Il haussa les épaules. Après tout, ce n'était pas sa faute. Il avait fait ce qu'il avait pu. Il s'était appliqué sans réserve à l'ennoblissement de la bête humaine. Elle avait refusé tous ses enseignements. C'était tant pis pour elle et tant mieux pour lui ; il n'aurait plus besoin