PREMIÈRE PARTIE
C'était à l'entresol, dans une rue du Montparnasse, au-dessus de la boutique d'un marchand de fleurs. Il y avait dans l'escalier une odeur de terre mouillée avec, selon l'époque, le parfum blême des lis, l'arôme des œillets, des roses ou des mimosas.
On lisait sur la vitre de l'entrée une inscription en lettres d'émail :
Restaurant Cérès
Cuisine végétarienne, hygiénique
et rationnelle
Puis le nom du propriétaire et l'invitation à s'essuyer les pieds.
Quand on franchissait la porte, un silence tout blanc vous enveloppait. Une servante en tablier clair se tenait près du comptoir, immobile et muette, les mains passées sous la bavereltc à festons.
Quelques tables s'alignaient contre la muraille, flanquées de chaises à dossier verni : sur les nappes un peu rousses, au milieu des quatre couverts d'aluminium, des fleur» fanées s'effeuillaient dans un vase de porcelaine. Près de la fenêtre, une table plus longue portait symétriquement des serviettes défraîchies roulées dans leur anneau; le dossier des chaises, appuyé contre la nappe, réservait ces places à des clients fidèlf
Aux murs, un portrait de Tolstoï, dans un cadre laqué, présentai! un vieillard en tume de moujik, une houe sur l'épaule. Un baromètre en bois sculpté voisinait avec le grand philanthrope et un calendrier à figurines où des soldats de toutes les nations déposaient leurs armes entre les mains d'une dame blonde couronnée d'olivier. Des pancartes enluminées recommandaient le Château- Bàdet-Maas-de-la-Ville-sans-alcool et révélaient, de la pari du traiteur, un savoir de polyglotte. Dan id de la pièce, auprès
d'un piano recouvert de sa housse, un masque
de plâtre, piqué de chiures de mouches, montrait la face somnolente de Beethoven. La piété des clients l'avait accroché là : leur esprit zélé faisait de ce grand homme capricieux, autoritaire et égoïste, comme tous les génies, une sorte de prophète de fraternité, un Jésus- Christ semant dans ses sonates le bon grain des paraboles. Et ils citaient Romain Rolland.
C'étaient des vieilles dames à lunettes et joues ternes, griffonnant sur un agenda des notes, par saccades; quelques étudiantes russes, sans élégance, émaciées et taciturnes; un Grec aux pieds nus dans des enémides, en chiton brodé de laine verte, avec un ruban dans les cheveux, comme Alcibiade, qui ne parlait à personne et commandait en allemand.
Bien que la vaisselle et tous les comestibles fussent passés au stérilisateur, les clients flairaient leur pain, frottaient leur verre, inspectaient à contre-jour l'eau de leur carafe, analysaient leur nourriture qu'ils chipotaient longtemps du bout de leur fourchette.
Dès qu'ils s'étaient assis, la servante approchait à pas feutrés : on lui désignait les plats sur une carte plus chargée qu'un index de manuel. Elle retournait, lente et mystérieuse, vers le comptoir où la patronne penchait un
visage de cire entre des cache-pot de cuir bouilli.
On apportait les plats avec les mouvements ouatés d'un rituel. C'étaient des « pains de nuttolène », des «rôtis végétaux », des «croquettes de blé vert », des « beei'steaks d'épi* narda », des petits pois et des flageolets vis en forme de côtelettes, et tout ce qu'il fallait pour donner aux consommateurs l'illusion de manger de la viande.
Ils déjeunaient sans mot dire. Parfois le choc d'une cuiller troublait le silence. Les bruits plus imprévus faisaient lever toutes les têtes : le tintement d'un verre, la voix du Néo-Grec, OU le frottement de la porte sur le linoléum.
Vers la fin du repas, des jeunes gêna entraient un à un. Ils avaient tous des barbes eourtes d'apôtres, de grands cheveux et des lavallières de satin noir. Ils s'installaient à la table réservée, dans le jour blanc de la fenêtre, en reculant leur chaise avec précaution. attendant leurs camarades, ils causaient à voix basse ou parcouraient des journan des brochures dont leurs poches étaient pleines : cela s'intitulait Le Réveil des Masses, Le Libertaire, L'Homme devant la Vie, etc. On accueillait les arrivants avec une effusion généreuse; ils s'appelaient : frères, et se donnaient
l'accolade. Le plus jeune avait vingt ans; l'aîné, Chapelle, en avait trente.
Il dominait le cénacle attablé, de sa haute taille et de son feutre rond qui ne le quittait jamais et qu'il portait dans le cou. Ouvrier typographe, propagandiste acharné, il imprimait au polycopiste une petite feuille hebdomadaire, La Cité régénérée, où l'on renversait, chaque semaine, le Capital et la Guerre, alternativement, parfois les deux ensemble, et qui préconisait des moyens infaillibles pour supprimer la misère, le travail et les maladies vénériennes. Mais il dédaignait ces menues besognes; son vrai labeur, laissait-il entrevoir les jours de faconde, était de réunir les matériaux d'un grand ouvrage en plusieurs volumes sur Malthus, sa théorie de la dépopulation, et sur l'hygiène conjugale.
Il gardait à ses côtés, comme son disciple le plus cher, Pascal Marin, un vigénaire, beau sans en avoir conscience, d'une grâce ferme et robuste, et qui portait comme une auréole une chevelure blonde et nueuse. Il avait la blouse de serge qu'on voit à Gorki sur ses photographies. La taille amincie par une ceinture de cuir, les épaules libres, le port assuré, il présentait, avec ses jambes longues et flexibles, la force souple des bêtes de jungle.
Près de lui, s'agitait Firmin Lhommel, un petit être noiraud, pusillanime et inquiet, tout en barbe et en sourcils, et dont le tic, lorsqu'il était assis à la table, était de racler avec son couteau les miettes de son pain.
Devant eux s'installaient Fernand Verd, dont le poème, L'Aube des Temps nouveaux, en prose lyrique sur le mode de là séquence, était connu par cœur de tous ses amis, et qu'ils se récitaient sur les ponts, les nuits de lune et d'enthousiasme; et Krabelinckx enfin, peintre bruxellois, au parler gras et truculent, habile dans l'art d'imiter le cornet à pistons, et toujours vêtu de toile bleue.
Ils étaient tous végétariens, comme Pylliagore et Orxmée. Ce n'était pas un régime de santé mais la consécration d'un principe. Ils donnaient au végétarisme toutes les vertus de la tempérance, une assimilation parfaite à la sagesse, une connaissance plénière du Bien, du Beau et de la Vérité : ils croyaient qu'il n'est pas de conscience légère sans un estomac garni de légumes. Le végétarien, disaient-ils, ayant réduit son égoïsme au minimum, offrait le terrain le plus favorable à l'éclosion de l'amour : il avait le cœur ouvert à toutes les bonnes inclinations, dans l'ébauche d'un idéal filianc: paix ut CJmm
pelle allait plus loin : il suffisait de quitter son boucher pour devenir un saint. Il s'écriait : « Supprimons la viande, nous supprimerons la guerre ! » Il appelait « nécrophages » les adeptes sanguinaires de la diète carnée; il les décrivait se repaissant d'entrailles palpitantes et se ruant ensuite vers les lieux de débauche, excités par les viandes et les épices. Il aimait à déclamer contre eux le tercet de Lamartine :
Ils savourent des chairs et vivent de la mortl De cruels aliments incessamment repus, Toute pitié s efface en leurs cœurs corrompus.
Krabelinckx, il est vrai, manquait parfois d'orthodoxie. Il déjeunait avec ses amis, pour ne les point contrarier dans leurs idées; mais au dessert, il prétextait un rendez-vous sérieux et courait rue de la Gaîté manger des saucisses frites.
Au Restaurant Gérés, ils se nourrissaient de riz, de légumes cuits à l'eau et de panades de céréales; deux fois la semaine, ils se permettaient les nouilles. Ils buvaient de l'eau pure et, le dimanche, du Medizinal-MuskateU ler-sans-alcool ou du Borsdorfer Nectar, qui sont des vins de fruits, étrangers. Ils s'interdit Baient le thé, les infusions analeptiques, le
café à caféine et surtout les œufs, afin de ne point tuer le germe de la Vie.
Cette entité mythique et absolue formait le thème de la conversation, avec les plans de réforme sociale et la création d'une Colonie communiste.
Les clients, un à un, quittaient leur place, saluant d'un sourire amène le groupe des jeunes gens. Dans la salle vide, ils s'abandonnaient à leurs propos et discutaient bientôt avec éclat.
Chacun formulait des axiomes, critiquait les valeurs morales, proposait des modifications à la marche du monde. Lorsqu'une difficulté se présentait, Chapelle la tranchait d'une voix nette, en rejetant son feutre en arrière. Puis il parlait de la Société future, évoquait la fraternité des peuples, les merveilles de l'union libre et de la communauté des richesses. C'était comme une aurore galiléenne : le capitaliste se dépouillait de ses biens, le pauvre voyait son antique martyre couronné, Vhomo homini lupus s'effaçait des proverbes sociaux; les rapports entre les citoyens du monde, régis par une égalité parfaite, étaient empreints de tendresse et de douceur...
Ah! tu inYniinerdes ù la lin!
Cette interruption s'adressait à Lhommel
qui raclait la nappe avec zèle. Tandis qu'il rentrait précipitamment les mains sous la table, l'orateur continuait, d'une voix large et émouvante : dans les festins publics, sur des prés verdoyants émaillés de pâquerettes, à l'ombre des chênes séculaires, les hommes uniraient leurs mains : ils se souriraient comme devaient se sourire les noémites pactises, après le Déluge...
En pérorant, il brisait entre ses doigts les croûtes de son pain. Un rayon de soleil tombait sur la nappe. Le pain s'illuminait, et une poussière d'or s'évaporait dans la clarté.
Pascal laissait aller son rêve au courant chanteur des espérances. Il admirait son ami, son maître : ainsi, la tête renversée dans une extase, avec le pain vermeil aux doigts, il le faisait penser au symbole d'Emmaûs. Et l'adolescent enivré recevait le nouvel évangile.
Cette ère saturnienne, toute d'amour et de foi, sans lois ni gouvernants, sous le bienfait d'une équité naturelle, proclamait l'orateur, ils pouvaient, ils devaient l'établir. De leurs vouloirs unis, de leurs labeurs communs, ils créeraient cette Colonie dont tous avaient souhaité la naissance...
Lhommel faisait un geste.
'■■ ■. — Cultivant la terre, — insistait le propa-
gandiste, — tissant la laine et cuisant le pain, donnant de notre seul effort la production nécessaire à notre subsistance, nous vivrons comme Robinson dans l'Atlantide, en marge d'une société que nous refusons de connaître, parce qu'elle est assoiffée de lucre, écrasée sous la ploutocratie des banques, réduite sous le joug du militarisme, abrutie par le clergé...
Il écoutait chanter l'écho de ses paroles.
Mais Lhommel, en mâchonnant des bouts d'excuse, se permettait une objection : il comprenait leur désir à tous et serait fier de le réaliser avec eux; mais la question valait un examen plus attentif; il fallait peser le pour et le contre, ne pas se décider à la légère. Pouvaiton se séparer du reste des hommes ? Pouvaiton vivre de son unique travail personnel ?
— On peut ce que l'on veut. — déclarait Chapelle.
— Sans doute, mais l'expérience nous enseigne...
— L'expérience est concluante. Les Doukhobors du Canada n'onl-ils pas réussi dans leur tenlatr
— Peut-être... Je ne connais pas les Doukhobors du !;i...
Si lu ii uirquoi veux-tu
ni* r?
— Je ne discute pas des exemples, je discute des principes.
— Qu'en pensent les camarades? — disait Chapelle en se penchant à la ronde.
— Moi, — répondait Krabelinckx, — je m'en fous, du moment que je peux travailler.
Fernand Verd pensait que la poésie ne pouvait s'épanouir que dans une pleine indépendance, que la Colonie était un moyen de se libérer de la contrainte sociale, qu'il approuvait donc l'idée d'en créer une. Pascal inclinait la tête, sans mot dire, parce que l'émotion le suffoquait.
— Je ne demande pas mieux, — balbutiait Lhommel, — évidemment, je ne demande pas mieux. Mais comment ferons-nous? Nous ne possédons rien. En France, tout est propriété; nous ne pouvons nous exiler pour chercher au loin une terre commune. Il nous faut encore des outils, du bétail, des céréales : qui nous les donnera?
Il y eut un long silence : chacun réfléchissait. Krabelinckx tambourinait sur la table. Chapelle regardait Pascal; il lui prit la main et, la tapotant du bout des doigts, il laissa tomber ces paroles :
— La Vie y pourvoira...
Depuis un mois, le père de Pascal déclinait On l'avait traîné dans Le salon d'app
qui donnait sur une large avenue silencieuse. Il était couché sur une chaise longue au mécanisme compliqué, près de la fenêtre dont le jour cru sabrait d'ombres et décharnait la face d'agonie. Des quintes l'étranglaient. Il rauq naît, les deux mains à la gorge; et la salive tinaii dans la I oeur-
le doa poui le ger. Puis il demeurait immobile, la boi
béante, avec de grands yeux rouges écarquillés; et il roulait entre ses doigts les grains d'un rosaire.
Malgré la brouille qui les avait longtemps séparés, Pascal l'entourait d'un zèle attentif. Il n'y mettait pas de tendresse, mais une conscience probe d'infirmier : il redressait les oreillers, bordait les couvertures autour des jambes amaigries, préparait les drogues avec des soins méticuleux; et parfois, comme aujourd'hui, assis sur un tabouret, aux pieds du malade, il lui faisait la lecture, celle du journal, ou celle de romans fades à prétentions psychologiques.
Le père s'assoupissait. Pascal interrompit sa lecture et le considéra longuement. Une étrange ressemblance le rattachait à cet homme : le profil sensuel, le poids de la mâchoire inférieure, l'arcade des sourcils droite et velue, et le grand front, très découvert, avec un léger renflement des tempes. La main pâle du moribond gardait dans le sommeil l'index tendu, selon un geste que Pascal se connaissait bien.
Il se retrouvait, douloureusement, dans ce vieillard qui, sexagénaire, l'avait engendré en un dernier effort d'amour. Nul rire viril n'avait illuminé son berceau, ni les jeux où
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la force mâle se fait enfantine. En grandissant, il n'avait connu qu'un visage morose, toujours penché sur un journal, et la rigueur d'un homme qui avait oublié sa jeunesse. Il éloignait même son fils de ses petites amies et les calomniait en sa présence : leur père était pauvre ou mal famé; des choses qu'il ne voulait pas dire avaient rendu leurs familles suspectes. Quelquefois, il employait la force et les coups. Pascal se réfugiait auprès d mère.
Elle avait la douceur blanche et émue, la sensibilité réfléchie de certaines fem anglaises. Chez son père, un armateur de Londres, elle avait côtoyé les misères stupides et brumeuses de la ville, les déehéai les vices contractés et froids. Son aine frêle en était endolorie. Elle semblait recueillir dans ses beaux yeux mouillés la supplication de toutes les détresses. Sa parole était grave et frémissante à évoquer des souvenirs de brouillard, silhouettes mornes figées dans la grisaille de l'aube, à la porte des docks, el les
cohues en grève, ruées par les quai neux. Pascal l'écoutait sans rien dire, i
ml contre elle, ii se Faisait câlin el tout petit.
Quelquefois, ils allaient à Londres, rux
seuls, faire de courts séjours dans la famille anglaise : c'étaient des vacances délicieuses, loin de la morosité paternelle et des études contraintes.
Comme ils ne se parlaient qu'en anglais, ils avaient de char)mantes complicités, des secrets et des confidences, des mystères menus, tels qu'en ont les très jeunes et les très vieux amants. Il avait vécu dans le sillage de ses robes, aimé ses élégances dont il avait l'intuition, l'odeur de ses fourrures, la caresse de ses dentelles et des écharpes qui l'enveloppaient. Et ils sortaient ensemble chaque jour : en attendant qu'elle fût prête, il jouait avec ses bagues, enroulait les colliers à ses doigts, en y cherchant la tiédeur fugitive, avec une volupté sans conscience. Dans la rue, ils allaient en se tenant par le bras, et ils accordaient leurs démarches.
Elle était morte un soir, avec un grand sourire désespéré.
Il avait seize ans. Il voulut se tuer, tant sa douleur était violente. Son père blâma cette fantaisie et lui apprit qu'il serait riche à sa majorité. Il demeura, pendant des jours, égaré, sans comprendre, mêlant le fin profil de la disparue à tout un peuple de figures puériles, de fillettes qu'il avait aimées d'amourette et
qui semblaient mortes aussi. Sa maman venait à lui avec un visage d'enfant, des tresses blondes et des yeux ingénus. Et peu à peu, elle se confondit avec l'amour même. Il s'entoura de ses reliques; il s'enfermait dans la chambre funèbre, et sur le violon qu'avait animé la très chère, il laissait aller sa tristesse avec l'archet. Il garda pour la morte tout ce qu'il avait de pur et d'exalté : pendant deux ans il ne connut pas d'autres passions; puis il l'ensevelit au plus profond de son cœur, comme en un sanctuaire. Il se réveilla dans l'adolescence, avec un besoin fou de tendresse et de baisers, un désir fébrile de vivre et d'exprimer la vie à pleines grapp
Mais son père lui prêcha de vaines morales; il tachait à l'éloigner des jeunes femmes de son entourage et des filles trop complaisantes. Ne pouvant se faire entendre, il lui supprima tout argent. Pascal séduisit la bonne, une s garce des Flandres, aux lèvres charnues, aux yeux de ileur de lin. L'ayant engrossée, il voulut reconnaître l'enfant, menaça de quitter la maison avec la fille. On dut la doter grassement; et elle s'en alla contente, ai bébé sur les bras.
Il en avait gardé un lourd remords. Il craignait la fécondité des étreintes, eut peur de
l'amour qu'il aimait trop et qu'il croyait trahir en ne se donnant pas tout entier.
Il se rejeta dans l'ivresse absinthée de la poésie, savoura les paradis artificiels du verbe et se saoula de rythme comme un mangeur de chanvre. Son imagination surexcitée décuplait ses désirs; la caresse qu'il voulait fuir obsédait ses nuits : couché sur le ventre, il pleurait dans son lit, en serrant entre ses bras le fantôme d'un petit être chaud et tout blanc. Il se réveillait plus désolé encore, avec l'affolement de se laver toute la chair, de s'écorcher les paumes, et la peur de la nuit qui devait revenir.
Pour distraire les élans de sa sensualité, il se mit à fréquenter les concerts et les spectacles d'opéra. La musique l'emportait dans une atmosphère ardente et houleuse. Il demeurait, pendant des heures, la tête dans les mains, halluciné par l'étincellement des harmonies, le corps traversé de frissons. Il rentrait, clamant à la nuit des phrases mélodiques; et des larmes pleuvaient de ses yeux lorsqu'il chantait l'appel en vain de Tristan vers Isolde ou la plainte d'Hans Sachs dans le soir de mai.
Puis son amour devint universel : il s'adressa aux choses, aux paysages, aux animaux, à
tous ceux qui l'entouraient, et h l'immense humanité. Il adopta le végétarisme. Il se rêvait le guérisseur de toutes les souffrances, l'apôtre aux enseignements de dilection. La voix de la maman qui n'était plus passait encore dans ses songes, avec l'accent triste des complaintes populaires. Il connut la douceur penchée de la pitié.
Il se complut à écouter les balbutiements sentimentaux des Slaves; il admira Tolstoï et Dostoievski, les jeunes hommes dévoués à la rédemption des pierreuses, les innocents qui portent l'esprit divin, les émeutes entraînées derrière le rayonnement d'une icône qu'un pope extatique conduit au-devant des balles. Il laissa croître sa barbe et ses cheveux ; il revêtit la blouse des moujiks. Méprisant le luxe de sa maison, il voulait cultiver la terre, conduire les troupeaux, ou se consacrer aux déportés, en Sibérie.
Mais Chapelle qu'il rencontra dans les concerts, lui découvrit des horizons nouveaux : l'oppression de l'Etat annihilait l'individu, la société mal établie, dominée par le lucre, étouffait tous les vrais talents. 11 fallait donc se libérer de la consigne sociale, consacrer TAn-Archie (alpha privatif et arche, commandement, expliquait-il), c'est-à-dire l'entière
indépendance de la morale et des actes.
Pascal l'écoutait avec la dévotion d'un catéchumène. Il se proclama son élève et son disciple. La parole du maître déployait des aurores et devait allumer des incendies dans les âmes. Il pénétrait si puissamment les pensées les plus latentes, qu'en un jour d'effusion Pascal lui confessa toutes ses luttes : l'emprise du désir sur sa pauvre chair et la longue tyrannie paternelle.
Le propagandiste exulta : on ne pouvait mieux s'adresser. Il lui exposa le plan de son grand ouvrage en plusieurs volumes sur Malthus, sa théorie de la dépopulation, et sur l'hygiène conjugale. Il se chargeait, du reste, de lui procurer une maîtresse dégourdie. Quant à ses déboires familiaux, qui le retenait près de ce vieillard despotique? Croyait-il au préjugé du respect filial? Son père l'avait-il consulté au moment de l'engendrer? Il lui conseillait donc d'abandonner la maison paternelle et de travailler avec lui, Chapelle, à l'œuvre qu'il préparait. Et il s'essora dans le panégyrique d'un projet grandiose : la création d'une Colonie communiste qu'il voulait réaliser avec des amis.
Il les présenta, le lendemain, au Restaurant Cérès. Fernand Verd et Krabelinckx accueil-
lirent le nouveau venu avec enthousiasme et le tutoyèrent aussitôt. Lhommel fut plein de reserve et mélancolique à son habitude; il garda le silence quand les autres vantèrent l'inspiration géniale de leur aîné : tout était prêt, les plans tracés, les chiffres établis, les principes résolus; les fondateurs étaient en plein accord. L'argent seul manquait.
Pascal exigea de son père la succession maternelle. Celui-ci se répandit en sarcasmes à l'adresse des utopistes, et refusa. Devant l'insistance de son fils, il s'emporta contre les détraqués qui lui faussaient la cervelle.
— Après tout, — lui cria-t-il, — ce sont bien les idées de ta mère.
Pascal serra les poings : il crut qu'il allait battre le vieillard. Puis il s'enfuit et courut chez le propagandiste. Celui-ci s'excusa de ne pouvoir le recueillir : son grand ouvrage réclamait toute sa méditation et le vouait à la solitude. Le disciple se retira, craignant d'avoir troublé le saint labeur de son maître. Krabelinckx, moins occupé sans doute, lui offrit un divan dans son atelier.
Ce fut une vie neuve, d'espoir et de joie libre. Le peintre se levait avec l'aube et saluait d'une chamade l'apparition du soleil. Puis il bondissait dans sa culotte de toile bleue, se
débarbouillait en un tour de main et filait vers la campagne, avec sa boîte en bandoulière. Pascal demeurait seul dans l'atelier tout blanc de clarté. Il s'étudiait à traduire les poèmes de Dowson dont il aimait la nostalgie et les nuances mélodieuses : et il comptait céder ce travail à bon prix à un éditeur intelligent et désintéressé.
A midi, Krabelinckx faisait une irruption claironnante. Il rapportait des études charnues, solaires, lavées de brise, dont il recouvrait les murailles et encombrait le plancher. Quand il avait besoin d'argent, il rassemblait les moins bonnes et les allait vendre, vingt francs l'une, à un brocanteur de la rue de Rennes.
Pascal vivait depuis trois mois cette existence allègre, lorsque son père l'avait fait supplier d'avoir pitié de ses derniers jours. Il se rendit aussitôt à cet appel déchirant.
Il avait trouvé le vieillard affalé sur les coussins. Une sœur-noire lui glissait entre les lèvres une cuiller d'argent : il buvait à petits coups, avec une expression de gourmandise. Ses mains titillantes ramenaient à plis menus les couvertures sous son menton. Un crucifix déployait son geste au-dessus du malade.
Quand Pascal fut auprès de lui, le patient
renversa un visage blafard et chuchota d'une voix étranglée :
— Soigne-moi bien, mon fils... Je crois que c'est... la fin...
C'est ainsi qu'il se trouvait, cette après-midi pluvieuse, près de cet homme qu'il n'avait jamais aimé mais qui lui avait donné le de vivre. Il consultait chaque trait de cette face endormie; il se demandait quelle dérision de la nature avait maquillé le fils d'une telle ressemblance. Il regardait ce moribond caduc, épouvanté devant la mort : dans la terreur d'un néant possible, il multipliait les dévotions, il s'entourait d'images pieuses, de statuettes zélatrices, Notre-Dame bénévoles et Sacrés-Cœurs mansuets. Un peloton de médailles bénites pendaient à son cou. Sur la tablette de la fenêtre, un Saint-Joseph de plâtre élevait un lis, entre une poire à lavements et des flacons étiquetés.
La sœur-noire traversait le salon, d'une marche élastique. Elle circulait parmi les cuvettes avec une aisance tranquille. Elle venait, ponctuellement, comme toutes les heures, faire brûler sur un réchaud des pastille» de formol, pour olî'usquer l'odeur i-tions.
Vers le soir, elle apporta les lampes. Leur lueur détacha de l'ombre les cadres d'or des peintures, le clavier du piano, un bassin blanc où stagnait une eau laiteuse. Un double cercle de clarté limitait, au plafond, les ébats joufflus d'angelots roses, parmi des pampres et des pêchers en fleurs.
Le malade dormait toujours, avec un ronflement rauque et saccadé, le bas de la figure affaissé dans la lumière. Les lèvres entr'ouvertes laissaient voir les' dents jaunes trouées de brèches; un filet de salive en découlait sur la robe de chambre aux brandebourgs maculés. Chez un voisin, un piano reprenait inlassablement la mesure canaille d'un tango argentin : quand il se taisait, le tic-tac haletant de la pendule précipitait la fuite des heures.
Son grignotement exaspérait Pascal. Il se leva sans bruit, et vint coller son front aux vitres de la croisée. Les arbres du boulevard se penchaient sous les rafales, dans l'averse. La file des réverbères alignait sur l'asphalte des reflets concentriques, faisait miroiter jusque très loin la soie d'un parapluie.
Sur le terre-plain, une radeuse efflanquée
passait et repassait, ramassée dans son châle,
int une route machinale, d'une mare
opaque striée de rides à un urinoir dont le fanal lunait dans la pluie un halo d'émeraude. Les bourrasques collaient à son ventre ou à ses fesses ses jupes trempées. Elle accompagnait les rares passants, d'une offre sans geste, morne et écrasée, de quelle prière et de quels mots de flamme travestie! de quelle plainte inentendue! Un homme, parfois, lui répondait par des injures; elle se détournait, soumise, et reprenait son quart dans la veillée d'amour.
Telle, avec sa douleur, songeait Pascal, et ses pudeurs violées, et ce calvaire de chaque nuit sur cette voie boueuse, cette femme ne portait-elle pas aussi sa croix et sa couronne d'épines? ne souffrait-elle pas une lenl terrible agonie?
Car il croyait à l'abnégation des prostituées. Toutes étaient de lamentables victimes, des mères héroïques qui racolaient, pour solder la pension d'un mioche en nourrice, le mâle exécré; ou des sœurs sublim fiant à la pâtée d'une famille nombreuse. Et les quarante sous qu'un ivrogne abandonnait dans un garni étaient sanctifiés par 1 immolation de ces femmes qui sau\ i des malades ou des désesj
Nulle misère ne lui paraissait plu
gique : la tension de sa sensualité localisait en elle la pire détresse humaine. Il aimait les pierreuses faméliques, comme des épouses de son cœur désolé. Et vers celle-là, plus sombre et plus minable, s'épanchait toute sa tendresse inassouvie. Il souhaita l'entraîner dans sa jeunesse comme dans un jardin vernal. Il la redresserait sous l'abondance de son amour, il lui ferait connaître, dans un baiser, la joie de vivre- Un geste l'éblouit : deux passants saluaient très bas la prostituée. Elle s'enfuit, la pauvre, prenant ce respect pour un sarcasme. Cependant, Pascal avait reconnu Chapelle et Fernand Verd : ils s'inclinaient devant le malheur social. Une onde de gratitude emporta le disciple vers son maître. Il descendit au galop, la face pleine d'effusion, et courut au-devant des amis qui s'engageaient dans le vestibule. Le propagandiste l'interpella :
— Comment va l'ancêtre?
— De plus en plus mal, — répondit Pascal surpris; — il dort en ce moment, mais il a beaucoup souffert dans la journée.
— Parfait, la Colonie marche donc!
Et devant le silence de son élève :
— Je l'avais bien dit que la Vie nous servirait.
Il ajouta en se retirant :
— ■ Apporte-nous des nouvelles chez Cérès. Au surplus, je passerai tous les soirs, en me promenant... Les temps sont proches, comme disait Zarathoustra- Pascal remonta, les jambes lourdes.
Dans le salon, sous réclaboussement froid d'une lampe sans abat-jour, la sœur-noire se penchait sur le malade. Il râlait, la face violette, les deux mains crispées sous le menton. Elle tirait rythmiquement, hors des lèvres gonflées, la langue énorme et jaunâtre.
Pascal s'élança. Le moribond eut deux hoquets. Un bras retomba en renversant des flacons qui éclatèrent; l'autre resta pris dans le col de la chemise. Le corps s'écroula et ne bougea plus. Dans le silence frémissant, la pendule sonna un coup; d'un obus, 1* s'échappait avec un sifflement continu.
La sœur s'était agenouillée et priait à voix basse. Pascal ferma les yeux du mort, sans trop savoir pourquoi, conduit peut-êln* par des souvenirs littéraires. La lampe filait; son odeur acre desséchait la gorge. Il ouvrit la fenêtre et s'accouda, en avançant la tète sous l'ondée.
Près de l'urinoir, la femme parlementait avec un ouvrier en casquette. Ils se tenaient
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debout l'un devant l'autre, sans un geste : leurs ombres s'allongeaient dans le rayon vert du fanal. Puis ce furent des éclats de voix, des jurons et des insultes. L'homme leva la main. La ribaude se pencha pour éviter le coup : elle le reçut dans la nuque et se sauva en poussant des cris.
Alors Pascal pleura.
Une ferme avec ses dépendances, entourée de vergers, de cultures et de bois : tel était l'ensemble qu'il fallait découvrir.
On avait songé à faire construire les bâtiments, sur un terrain approprié, d'après les plans tracés dans L'Harmonie universelle; mais l'impatience des adeptes fut plus forte que la raison.
En attendant que la succession fût liquidée, Pascal demanda des avances à son notaire; et Chapelle se mit tout de suite en campagne.
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Il s'adressait aux agences, correspondait avec les maires, consultait les annonces des petits journaux indigènes. Il parcourut plusieurs départements; il voyageait en première classe et descendait dans les meilleurs hôtels. Quand on lui désignait une ferme à vendre, il Fallait visiter en voiture. Aucune ne lui plaisait : il s'était composé un paysage utilitaire, avec un ruisseau flânant au milieu des prairies, un bois de sapins pour le chauffage, un potager enclos de pruneliers, des vergers plantés en quinconce et bien fournis. Il s'obstina pendant trois mois entiers. Quand la succession fut inscrite, il n'avait encore rien trouvé.
Pascal héritait de sept cent cinquante-deux mille francs. C'était assez pour parfaire le programme. Mais lorsqu'ils eurent la somme, Lhommel, tout à coup, fut pris de scrupules et suggéra l'idée d'abandonner cet héritage qui, disait-il, ne s'accordait pas avec leurs principes : c'était une fortune basée sur des lois injustes, l'accaparement d'un ploutocrate...
Chapelle se récria : il fallait au contraire réhabiliter cet argent gagné sur les souffrances du peuple; en mettant ces deniers au service des idées libertaires, ils les sanctifieraient. Bakounine appelait cela : restitution...
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Et il voulait, en attendant l'essor de la Colonie, placer le capital dans une banque, afin de ne point perdre les intérêts. Pascal s'y opposa doucement. Il proposait de dépenser la somme entière à l'acquisition du domaine, à la mise en œuvre des cultures et aux provisions île toute espèce; ils se mêleraient encore une fois à l'immonde société bourgeoise, jusqu'à ce que la Commune fût établie dans ses moindres détails, soigneusement outillée, prête à vivre par ses propres moyens. Ils s'abriteraient ensuite dans leur Cité, n'auraient avec les hommes que des rapports de courtoisie, et montreraient à l'Avenir ce que peuvent l'entr'aide et le désintéressement.
Ils reprirent donc leurs recherches, et découvrirent enfin l'asile rêvé, dans la Sarthe, non loin du Mans. Chapelle, qui détenait le capital, s'occupa de l'affaire : ce furent des débats interminables et de longs marchandages, entre le propriétaire, un gros parcheminier, habile à produire des enchères, et le propagandiste, verbeux et méprisant. Us s'accordèrent enfin sur un bon prix, et Chapelle signa les contrats.
L'importance de la demeure, l'étendue des labours et des dépendances les obligèrent à récolter des adhérents. Ils rabattirent dans les cafés et les crémeries du Montparnasse; ils
allèrent même au restaurant Bardot, fréquenté par des créophages ou mangeurs de viande, mais où se pressait l'élite intellectuelle du quartier.
On y voyait, entouré de ses disciples, le poète Fortunat, qui composait des élégies en forme de poire, de jet d'eau et de tête de pipe; l'écrivain russe Slaboumné, qui écrivait en français, après quarante leçons, et dont on admirait, autour des tables, la fougue lyrique et l'indépendance de la syntaxe; le célèbre Panetone, qui s'occupait à traduire les œuvres géniales d'un poète inconnu de la République Andorienne. Il y avait encore un grand nombre de peintres qui professaient des théories admirables sur la peinture, des gens qui se disaient sculpteurs, un philosophe péruvien, des journalistes dont les articles avaient un immense retentissement dans tous les cafés du quartier, et quelques excellentes filles prodigues de leur corps, mais purifiées dans cette ambiance d'activité cérébrale.
Ce fut avec une répulsion non déguisée que Chapelle pénétra dans ce charnier. Les habitués, sans honte aucune, déchiquetaient le corps sanglant d'animaux inoffensifs. L'un d'eux tenait entre les doigts un os à moitié rongé qu'un être barbare avait arraché de la