‹ Un apostolat, romanChapitre 3 sur 11 · T>8 ON APOSTOLAT · texte numérisé non relu

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poitrine d'un agneau; un autre dévorait la cervelle d'un veau misérable. Le sang rougissait les assiettes et découlait, avec la sauce, aux commissures des lèvres. Et devant tous, des poisons alcoolisés remplissaient les verres.

Le propagandiste, surmontant l'horreur qui l'accablait, s'asseyait à la table de ces cannibales. Sûr de les convertir, il leur parlait de la Colonie, de son fonctionnement, du but que l'on voulait atteindre et de la vie parfaite qu'on y mènerait. Et il leur citait l'exemple des Doukhobors du Canada.

Quelques-uns, pusillanimes, maintes fois emballés dans les rafles, se réservèrent au seul mot d'anarchie, par crainte de la police. La plupart refusèrent au nom de l'Art, dont ils formaient, disaient-ils, la classe sacerdotale, et qui absorbait tyranniquement toutes leurs énergies : ils n'avaient pas de goûts champêtres; l'inspiration ne leur venait que dans L'atmosphère bruyante et nuageuse des ca se détacher de Paris, c'était perdre le contact fécond du sol natal.

Chapelle allait quitter à jamais ce lieu de débauche, lorsqu'il aperçut dans un coin d'ombre un grand garçon nerveux et musclé, aux yeux bleus à fleur de tête, vêtu d'étoffe <• normale » et chaussé de sandales aile-

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mandes, système Kneipp. Ils engagèrent la conversation. C'était un Norvégien, Henrik Jordsen, dessinateur —r- il ne disait pas en quel genre. Il s'étonna de n'avoir pas rencontré plus tôt le propagandiste, car il venait chaque soir chez Bardot, avec sa compagne; et il présenta une fille mamelue, à face rubiconde et réjouie : elle était, narrait-il, mère de deux garçons de six et de cinq ans, qu'elle abandonnait, par principe d'éducation, à leur libre arbitre, et qui ne l'accompagnaient jamais; luimême n'en était point le père : il avait recueilli la femme avec ses gosses après l'expulsion d'un camarade italien qui lui avait légué sa maîtresse, comme cela se pratique, ajoutait-il, enfre libertaires.

Chapelle bondit à ce mot, et révéla ses opinions. L'autre connaissait parfaitement les idées communistes; il avait lu tous les théoriciens de la doctrine. Il écouta silencieusement la description de la Colonie, félicita Chapelle de son initiative, avec une froideur septentrionale, et se déclara prêt à travailler dans la Cité, en compagnie de sa femme et ses rejetons. Mais une somme de cent cinquante francs qu'il devait à Bardot l'obligeait à continuer de vivre dans le quartier et à prendre chez le traiteur son unique repas. Chapelle paya

la dette et entraîna dans son groupe l'homme, la femme et les jeunes; ils renoncèrent sur-lechamp à se nourrir de cadavres et adoptèrent le végétarisme. Le Norvégien s'offrit pour la culture et pour la confection du pain, les boulangers, dans la République de l'Avenir, devant avoir une place éminente. Sa compagne préparerait la cuisine de la communauté. Les adeptes se réjouirent de leur acquisition.

Fernand Verd, de son côté, persuada sa bonne amie : elle était vendeuse dans un magasin de modes. Blonde jusqu'au blanc, et indolente, elle adorait la Poésie, vénérait la Beauté, mais se consacrait plus particul ment à la Musique. Elle devait représenter l'Art au sein de la Colonie; et Chapelle, pour lui faire sa cour, décida qu'on la surnommerait : la Muse.

On continua d'employer tous les m<> d'action pour racoler des Frères; on lit même une publicité discrète dans Jai Cité régénérée qui reparut pour l'occasion. Mais nulle voix ne répondant à cet appel, ils commencèrent à

mettre en œuvre leur projet.

Lhommel était déjà parti pour surveiller l'installation du mobilier, l'ensemencement des labours et les travaux d'aménagement que Comportait leur programme. Les autres, peu-

dant l'hiver entier, se livrèrent aux achats. Depuis longtemps, Chapelle avait dressé une liste des articles nécessaires et des provisions de toutes sortes qui devaient permettre d'attendre la récolte sans se mêler au trafic social. Il commanda, par sacs, des céréales diverses, des légumes secs, du riz, des pommes de terre, de la farine et du sucre; par caisses, des pâtes alimentaires, du savon, des conserves, des boîtes de confitures et de produits Kellog; par ballots, de la laine et du coton filés. Il y avait du linge comme pour un « palace », une pharmacie de régiment, des tonneaux de pétrole pour l'éclairage, des rames de papier pour l'impression du grand ouvrage sur Malthus et sur l'hygiène conjugale. Ce fut encore une presse à bras, une brocheuse mécanique, un stérilisateur Week pour les compotes, des appareils et des produits photographiques. Krabelinckx dépensa huit mille francs de toiles, de couleurs et de pinceaux. Verd se paya des papiers à la forme, des plumes d'oie, des encriers à renversement, des gommes, des règles, des buvards, et tout ce qu'il fallait pour écrire de beaux poèmes. Chacun se fit confectionner une garde-robe et un trousseau complet, selon des modèles rationnels que Pascal avait imaginés. On

acquit un répertoire à fiches mobiles, des machines agricoles pour les semailles et la moisson, un moulin à bras pour faire le « pain complet », un métier à tisser de marque américaine, et une machine à coudre perfectionnée qui brodait, ourlait et tricotait.

Ils semblaient fréter un navire pour une expédition polaire. Chaque jour, on envoyait à Lhommel des caisses volumineuses. Les plus lourdes transportaient la bibliothèque. C'était une idée de Jordsen : il avait rassemblé toute une encyclopédie communiste, des livres dont certains, estimés par les bibliomanes, habillés de maroquin ou de fin bradel, lui demandèrent de patientes recherches et de fortes dépenses. Il y avait des recueils d'articles oubliés, des brochures sous le manteau, des plans et des graphiques dissimulés dans des étuis. La plupart des volumes avaient des couvertures écartâtes, en signe probable de l'incendie" qu'ils allumaient dans les h!

Lhommel recevait les colis et les faisait ranger à mesure par une équipe de manœuvres qu'il payait largement, comme il convient à un libertaire. Il surveillait les dernières constructions et l'aménagement du logis. Les adeptes lui adressaient des lettres impatientes; Pascal fit même le voyage et revint émerveillé

mais mystérieux. Dans la dernière semaine d'avril, ils reçurent un télégramme leur annonçant qu'ils pouvaient venir.

Ce soir-là, Chapelle fit le compte de l'argent qui lui restait : il y avait encore quatre-vingtdix-sept mille francs. Il les serra dans un coffret et ne dit rien à personne, songeant qu'ils serviraient peut-être un jour.

Ils s'embarquèrent, un matin de soleil pâle, et n'échangèrent pas une parole tout au long du voyage, tant l'émotion les étranglait. Lhommel les attendait à la gare. Ils s'embrassèrent avec effusion, et s'acheminèrent à pied vers la Colonie.

Quand elle apparut entre les arbres, avec ses murs roses, ses toits d'ardoise et ses cultures d'un vert lavé, ils se serrèrent l'un contre l'autre. Et ils ne savaient plus rien, sinon que leur cœur battait immensément dans leur poitrine.

Les bâtiments formaient un vaste rectangle, parmi des vergers en pente douce, à la lisière d'un bois.

Le corps de logis avait de hautes fenétr meneaux et un perron de pierre; retable, l'écurie et la remise fermaient l'un (1rs c de la cour et, de l'autre côté, les arches puissantes de la grange s'appuyaient sur des colonnes trapues. Un mur de c un

portail à auvent, composait l'entrée. Le puits s'élevait au milieu de la cour; et devant la

grange, il y avait un portique pour les exercices sanitaires.

Alentour, parmi les pommiers du verger, des constructions neuves étaient disséminées : le fournil et son appentis qui recouvrait une meule à bras; l'atelier de tissage; la resserre pour les fagots. Près d'un ruisseau qui serpentait au bas de la pente, se trouvaient le rucher, la buanderie et le lavoir. Et sur le plateau, au bord de la route départementale, une tour de briques, avec une plate-forme à créneaux, dénonçait les goûts moyenâgeux de l'ancien propriétaire : on découvrait de làhaut tout le domaine, ses édifices, ses pommeraies, son petit bois, et les cultures dont le vert très doux se moirait sous la brise. Une oriflamme dominait la terrasse; elle portait, en lettres blanches sur champ d'azur, le nom de la Colonie :

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