CHAPITRE n. — SAINT JOSAPHAT ET LÉON SAPIEHA
« Les coafédérations des schismatiques et des protestants qui t précédèrent l'Union peuvent renaître, et nous pouvons crain- « dre qu'il ne se passe chez nous ce que nous voyons en Silésie c et ailleurs*. La faiblesse que l'on aura envers les Cosaques ne « mettra pas un frein à leur insubordination, qui, au contraire, « se sentira plus à Taise; et n'étant retenus^ni par la crainte de « Dieu, ni par le respect dû au prince, à Point de Dieu, ni par « les remords de leurs consciences, ils commettront des atten- <c tats plus audacieux que les crimes de Nalewayko.
« Voyezplutôt,Excellence: avant le rétablissement de rUnion, t ils ne jouissaient pas encore d'une telle liberté ; cependant, « après s'être concertés avec les moines grecs, ils s'emparèrent « à Kiew des quatre principaux monastères de fondation royale c et les attribuèrent, parle droit du plus fort, à l'archimandrite « des Cryptes. Tout récemment, ils ont fait venir de Grèce un « prétendu patriarche, à l'insu du roi et de la république. Sans « égard pour les évéques vivants, nommés par Sa Majesté t royale, ils en ont fait sacrer d'autres par ce patriarche, mani- « festant ainsi, de la manière la plus évidente, qu'ils ne veu- « lent pas reconnaître au roi le droit de patronage dont il jouit. « Que ne feront-ils pas plus tard, s'ils voient qu'on leur passe « toutes leurs fantaisies? »
Quand la génération qui fut témoin des guerres cosaques relut ces paroles deJosaphat, elles lui semblèrent prophétiques. On eût dit que le Saint avait vu d'avance les hordes sauvages, qui se ruaient alors sur la Pologne au signal des popes schismatiques,et couvraient presque tout le royaumede ruines, d'incendies et de carnage. La politique soutenue un moment par Sapieha et toujours repoussée par Siglsmond III avait prévalu dans les conseils de son fils Ladislas IV. L'Union avait été sacriûée, et les schismatiques avaient obtenu les avantages qu'ils réclamaient du temps de Josaphat. Le châtiment ne s'était pa» fait attendre, et il dépassait loutes les prévisions humaines.
Mais aux plaintes des Cosaques s'étaient jointes les clameurs de quelques insensés qui, dans certaines villes ruthènes, s'étaient écriés comme autrefois les Grecs de Constantinople : « Plutôt le turban des Turcs que le joug des Latins I » — « Quant à ces rumeurs delà foule, répondait Josaphat, on ne
1. Allusion à la guerre de Trente Ans, déjà allumée en Allemagne.
« les étouffera pas, on les augmentera plutôt en détruisant a rUnion. C'est dans la nature même du schisme d'aimer « mieux fraterniser avec les hérétiques et les Turcs qu'avec les a catholiques. »
N'a-t-on pas vu autrefois Tempereur de Constantinople luimême conspirer avec les Turcs pour la destruction des armées catholiques et françaises qui marchaient à la conquête de la Terre Sainte? « A-t-on sujet de s'étonner après cela que celte 0 populace schismatique dont vous parlez fasse preuve déplus « de sympathie pour les Turcs que pour Sa Majesté le roi,prince « pieux et catholique? C'est par la répression qu'on peut faire c taire cette populace, et non en lui accordant une liberté plus « grande. »
Mais Sapieha avait accusé les Uniates d'avoir occasionné le soulèvement de la Moscovie contre la domination polonaise. Josaphat met le chancelier au défi d'apporter les preuves de cette affirmation. Il justifie enfin sa propre conduite envers les schismatiques de Mohylew. Il montre, parle simple récit des faits déjà rapportés dans cette histoire, qu'il a poussé la condescendance jusqu'aux dernières limites, et qu'il ne peut plus rien accorder sans trahir ses serments. Jamais il ne livrera les églises aux schismatiques. « Ma conscience, disait-il en terminant, me c défend de remettre aux habitants de Mohylew ces églises pour a y blasphémer le Dieu auquel elles appartiennent. Si, contre « toute justice, ils veulent s'en emparer par la violence, je n'ai « pas la force en main pour les défendre, et je serai obligé d'en c appeler au redoutable jugement de Dieu.
« J'ai exposé toutes ces choses à Votre Excellence, disait « Josaphat en terminant, comme je devais le faire en ma qua- * liléde serviteur de Dieu (quoique indigne) et de fils loyal de c ma patrie ; j'appelle là.-dessus l'attention de Votre Excellence, « en la priant de vouloir bien être, comme autrefois, mon gra- « cieux protecteur et patron, à la bonté bien connue duquel « je me fie entièrement. »
Quelle fut l'impression produite sur Sapieha par cette apologie modeste, mais pleine de fermeté ? Fut-il assez désintéressé pour ouvrir les yeux à la vérité aussitôt qu'elle lui fut présentée ? Attendit-il au contraire l'éclatante confirmation que les faits donnèrent bientôt aux paroles de saint Josaphat? Aucun document ne nous permet de répondre à ces questions.