CHAPITRE IV. — SAINT JOSAPHAT TRANSPORTÉ A BIALA
avant tout jaloux de sa propre gloire. L'admiration del'Europe ne l'eût pas consolé d'un dédain de la cour romaine. Aussi se garda- t-il de toute hostilité contre T Église latine. Qu'eût-il fait en Pologne, s'il avait froissé les sentijnents religieux de la noblesse? De sanglantes victoires ne lui auraient pas rendu l'influence qu'il avait acquise sur elle presque sans coup férir. Aussi les évéques polonais ne reçurent de lui qu'hommages et respects, et toutes les fois qu'il rencontra les représentants du Saint-Siège en Pologne, en Italie, en Allemagne, il fut plus obséquieux à leur égard qu'aucun souverain catholique.
Mais entre la chrétienté latine et cette Moscovie, que Pierre voulait détacher de l'Asie barbare pour la souder de gré ou de force à l'Europe civilisée, le czar réformateur trouvait cette terre mixte de la Ruthénie, qui tenait à la chrétienté latine par son lien de communion avec Rome, mais qui, par sa langue liturgique, ses usages et certains traits de son passé, se rapprochait davantage de la Moscovie. Comment le génie de Pierre le Grand n'eût il pas deviné que la Ruthénie était le champ de bataille sur lequel devait se livrer la lutte décisive entre la Moscovie et la Pologne ?
Pierre voulait à tout prix arriver en Europe, et jouer dans le monde civilisé un rôle proportionné à sa puissance. La Pologne lui barrait le passage, tant qu'elle possédait la Ruthénie. Si la Ruthénie restait polonaise, le Moscovite était rejeté pour toujours derrière la Dwina et le Dnieper. Au contraire, si la Ruthénie était schismatique, tôt ou tard elle s'unirait à la Moscovie ; l'empire des czars arrivait jusqu'au bord de la Vistule, aux portes de TAllemagne ; et son souverain devenait bientôt le plus puissant monarque de l'Europe. 11 n'avait plus pour l'arrêter que la Pologne latine, qu'il pouvait écraser avec les forces immenses de son empire. Or le seul lien qui rattachât la Ruthénie à la Pologne et à. l'Europe, était le pacte de Brzesc, r Union. Ce pacte brisé, le peuple ruthène n'avait plus dUntérét commun avec l'aristocratie polonaise, ou plutôt polonisée, qui le dominait.
En outre, Pierre avait déjà l'œil sur Constantinople. Depuis la chute de l'empire d'Orient, le czar de Moscovie se regardait comme l'héritier présomptif de la couronne de Constantin. 11 n^avait pas besoin pour cela d'être un grand politique : cette ambition lui était transmise comme un héritage. Elle était au
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fond de toutes les aspirations de son peuple, et les painr* cheargrec» avaient soin de reatreteuir par mille flatteries ii^ ressées. Mais, pour que le ezar fût reçu à Gonstantmopte comme un libératetnr, il fallait que les Grecs du Bosphore eJ que les Slaves du Danube restassent schismatiques, et qiVi àllanl recevoir la c<raT<!m»eà Sainte-Sophie, le somrcraiiï deh Mo9covi€f ne rencontrât pas douze milUoBS de Rathènes cati»ivqaesy prêts à arrêter sa marche triomphale et peut-être i donner Talarme aux Yalaques» aux Bulgares, aizr Serbes, us Bosnia^qpaes, en leur révélant les desseins caehés du ooiml empereur.
La haine de l'Union était, dans Tâme de Pierre le Grand, k oonséqiwiïce nécessaire de sa polili<rue. L'Union lui bandl d'ujicôlféle chemin de TEttrope; brisait êe Fautre le leT» avec lequel il se promiettai't de «soulever F Orient. Pierre, à reste, était trop elairvoyant pour ignorer rinA'flRftrencc deh noblesse polonaise pour les Uniates. H n'avaât |ies à cnitèi àè l'effaroucher en manifestant sa passion. H ne se gêna pa poKor 1» contenir.
Quand les troupes moscovites entrèrent en Pologne fWf combattre les Suédois, elles avaient déjà Tordre d'arrêter k i»étropolHe unîato, Léon< ZalensM. Siofous en croyons des rdh tioBS contemporaines, un fOtcheux ineideat avait donné ii (Taraclère personnel à la haine instinetive dv czar ceBtii ITnion. En i9i9S, Pierre, revenant d'Italie dans sesEtate,s'ëlA arrêté à Brzesc de Lithuanie, cher la casteliane de Vllas- ^ métropolite uniate vint l)e saluer durant le repas ; et on A qu'il eut la maladresse de mêler à son compliment des décile matTOBS contre le schisme grec. Le cz«u» lui répwidii «^ colèrequ'il' ne souffrait pas de paTeilles impertinenees, ixM de la part de ses égarax ; et que, s'il estintait les bons calît* quesv il avait en horreur les indiscrets tefe que lui. En Mose^ vie, il' les faisait bâ'tonner et étntngler, quand ils osaîestlv dire des insolences comme celles qu'il venait d'entendre. 1^ métropolite dut s'esquiver au plus vite pour éviter un afl^ « Si cet homme reste plus longtemps devant moi, disait le c0t je ne serai plus maître de mes mains. »
Tel fut le récit qui parvint quelques jours après au non* apostolique. Il est difficile de croire que Zalenski ait eu lafo» de provoquer sans motif la colère du- czar et de violer pol»^
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. qaemeat les lois de Thospitalité dans la maison d'un sénateur. La position du métropolite était trop contestée dans la société polonaise, pour qu*il osât se permettre une telle insolence. Quoi qull en soit, Zalenski eut beaucoup de peine à se soustraire aux poursuites des Moscovites, et si, après avoir couru mille dangers^ il parvint à se retirer sur les terres de l'Empereur, d'autres victimes tombèrent sous les coups du czar. A rapproche de Tennemi, les Uniates ne s'étaient pas endor- . mis dans une fausse sécurité. La rumeur publique s'accordait avec Texpérience du passé pour les avertir du danger ^ On annonçait, en pairticulier, que le czar avait Tintention de brûler le corps de saint Josaphat. Déjà, à Yitebsk, il avait fait détruire toutes les images du martyr de TUâion. Alors les moines de Sainte-Sophie de Polock se résolurent k un douloureux sacrifice. Ils enlevèrent le saint corps de la cathédrale, et, ne sachant où le déposer dans ce moment de confusion générale, ils le confièrent au prince Charles Radziwill^ grand-chancelier de Lithuanie, ami dévoué de leur Ordre, et ennemi du roi saxon et des Moscovites.
Comme les principaux magnats de ce temps, Radziwill avait à sa solde une petite armée, qu'il dirigeait à sa guise dans Tintérét du parti auquel il s'était donné. Le corps de saint Josaphat ne pouvait être mieux en sûreté que sous la garde de ces vaillantes troupes. Radziwill le confia donc à, ses soldats, qui le traînèrent k leur suite dans toutes leurs expéditions. Un moine basilien accompagnait la petite armée, et veillait, au nom de son Ordre, sur les reliques du saint martyr.
La châsse d'argent de saint Josaphat et d'autres objets précieux furent également confiés au prince Radziwill. Les moines de Polock craignaient pour ces trésors la rapacité des bandes indisciplinées qui sillonnaient la Pologne, et les exactions, plus régulières en apparence, mais non moins redoutables, que les deux rois rivaux se permettaient sans scrupule sur les églises. Le prince Radziwill s'était engagé à restituer le corps de saint Josaphat et toutes ces richesses quand la paix serait rétablie ; mais, pour les saintes reliques, cette obligation ne fut jamais
1 . Une relation contemporaine, recueillie par M. Louis Paris dans le Cabinet historique, t. 1, p. 48, 53, Paris, 1855, raconte que les évêques moscovites avaient supplié le czar, avant son départ pour l'armée, de combattre à outrance la religion catholique et l'Union en particulier.
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remplie. A rapproche de Pierre le Grand , sainlJosaphal quitta son peuple pour toujours. N'était-ce pas déjà le présage dua funeste avenir?
Le czar fit son entrée à Polock dans les premiers jours de juillet 1705. La noblesse du parti saxon Vy attendait et TaccueLilit avec joie. Il planta ses tentes près du château et deU caUiédrale, et se conduisit avec modération durant quelques jdui^. Le 10 juillet au soir, lespalatinsde Lithuanie lui offrireot ua banquet. Le festin se prolongea durant toute la nuit, elk czars'enivra, selon sa coutume. Sur le matin, ayant pris à peii» quelque repos, il se dirigea vers le monastère des Basiliees, coiitigu à la cathédrale.
Le P. Jacques Kozikowski, supérieur de la maison, viotaidevant du czar, sous le cloître du monastère, Pierre s'étiil arri^lô en face d'une statue, qui représentait le bienheureux JosapUat avec une hache enfoncée dans la tête. « Quel est ce saint, a demanda- t-il, et qui Ta martyrisé ?» — « Ce sont les schisœift tiques de votre rite », répondit le supérieur. Ces motssdirenL pour allumer la colère du czar. « Nous sommes donc dis « tyrans », s'écria-t-il ; et, dégainant son sabre, il en frappale P. Kozikowski, qui tomba mourant au pied de la statue desaiil Jûsaphat. Pierre, voyant qu'il avait déjà le râle de Tagooie, Tacheva d'un second coup.
A l'exemple du czar, les officiers de sa suite se jetèreDtar les moines, qui étaient accourus autour de leur supérieur. Deux d'entre eux furent tués sur le coup, deux autres, mortdlement blessés, expirèrent quelques heures après. « Les Uni* a tes. dit le czar, auront désormais plusieurs Josaphatijel il ordonna de brûler les corps des cinq victimes, de peur quoi ne les vénérât cpmme des martyrs. Les autres religieux du monastère, couyerts de blessures, furent jetés en prison. Le monastère fut livré au pillage, et la cathédrale, dévastée, se^ vit de magasin aux troupes du czar*.
i. Afin d*êtpe parfaitement sûr de notre récit, nous Tavons rédipp; J'aprés la relation du P. Christophe Loslenski, jésuite, recteur ducoDéfe de Polock au moment de Tattentat. V. Theiner {MonumenU de Ru^ p.4V2) Kulczynski (^Specim. Ecc. Ruth. p. 136), et ime note qui noasiêlt; communiquée par le P. Dombrowski, postulateur de la cause de saiil Josaphat, placent la scène dans la cathédrale ; et, d*après leur récit l» première victime n'aurait pas été Tarchimandrite, mais le P. Théophi*