CHAPITRE V. — LE MARTYRE
drale du palais épiscopal, était rempli par la multitude en furie. Le tocsin sonnait dans toute la ville ; des clameurs lointaines annonçaient que l'agitation se prolongeait jusqu aux. quartiers les plus reculés, et les cris de : « Morl ! Frappez ! Tuez ! » poussés par mille voix devant la porte de Tévêché, manifestaient les intentions sanguinaires des agresseurs. La ville tout entière s'armait contre Josaphat. C'était la mort qui venait au-devant de lui. L'archevêque la reçut comme une amie longtemps désirée. Cet instant pouvait être le dernier de sa vie. Il s'avance cependant d'un pas ferme à travers les rangs pressés de la foule. Les cris de mort, les armes brandies sur sa tête ne Teffraient pas. Cette contenance assurée et un dernier sentiment de respect pour la double majesté de Tépiscopat et de la sainteté imposent aux assassins. Us s^écartent, ils cessent leurs menaces, et l'archevêque parvient à sa maison sans être outragé.
On lui annonce alors que le pope Ëlie est prisonnier, et il le fait aussitôt relâcher. Si le peuple de Vilebsk se fût assemblé pour la défense de ce misérable, la clémence de l'archevêque eût calmé l'émeute. Elle ne servit qu'à ôter toute excuse aux parricides. Leur fureur, un instant comprimée, se réveilla plus sanguinaire, à la voix de trois popes, qui parcoururent les rangs du peuple, maudissant TUnion et l'archevêque, réveillant les mauvais instincts de cette multitude en les colorant du nom de piété et de dévouement à l'orthodoxie. Ces prêtres sacrilèges parlaient comme s'ils eussent prêché la guerre sainte, et leurs déclamations remuèrent profondément la populace*.
Au lever du soleil, sur les huit heures du malin, l'émeute gronda de nouveau et l'assaut du palais commença. La cour de l'archevêché était entourée d'une clôture de planches, et une porte en fermait Ventrée. Les serviteurs de l'archevêque la barricadèrent de leur mieux. Durant la nuit, ils avaient pré^ paré des armes à Tinsu de leur maître, et ils s'apprêtaient à en faire usage ; mais Josaphat leur défendit de mettre des balles dans leurs fusils. Il ne voulait pas que le sang fût répandu pour proléger sa vie. Il rassura encore une fois les
1. Morochowski. — Act. Commiss. Apost. Dcposit. P. Doroth , Emm. Cantacuz. et Uszacki — et l'arrêt de la commission rovale.
siens : « Aucun de vous, leur dit-il, ne sera tué. » Pour lui, voyant que son heure était proche,il se retira dans sa chambre, aûn de se préparer encore, et se mit en prière.
On entendait les cris de la populace et les coups redoublés quelle portait contre les planches de la clôture. Bientôt cette frêle défense cède sous Tefifort de la hache, et les meurtriers envahissent la cour. Les serviteurs de Tarchevéque s*enfuienl dans la maison et cherchent k en défendre l'entrée. Pour triompher de cette dernière résistance, les assaillants s'arment de tous les projectiles qui leur tombent sous la main : uoe grôle de pierres frappe le palais, les fenêtres volent en éclats, et une vive fusillade s'engage des deux côtés. Mais la partie n'était pas égale ; car, fidèles aux injonctions de leur maître, les assiégés ne mettaient que de la poudre dans leurs armes. Les assiégeants s'aperçoivent bientôt que ces décharges inoffensives ne font pas de blessures et leur audace redouble. Ils veulent mettre le feu à Tévéché, mais la crainte d'un incendie général de la ville les arrête. Il était inutile de recourir à ce moyen extrême, déjà la porte cédait sous leurs coups. Elle tombe. Les serviteurs de larchevêque abandonnent le vestibule où ils sont réunis et se cachent pour éviter la mort. La populace demande l'archevêque et se précipite vers sa chambre. Mais trois hommes fidèles lui barrent le passage. L'archidiacre Dorothée, Emmanuel Cantacuzène et Grégoire Uszacki restent sur ce champ der bataille que leurs compagnons ont délaissé; ils sont sans armes et sans défense, mais ils feront à leur maître un rempart de leurs corps * .
A la vue dRinmanuel Cantacuzène, les assassins se metteot à crier : « C'est Tàme damnée de l'archevêque I » et ils tombent sur lui. L'intendant tombe criblé de coups, inondé de sang. Il avait perdu connaissance, et les bourreaux le crurent mort. D'autres se ruent en même temps sur l'archidiacre. Accablé de coups de bâton, atteint de dix-huit blessures k la tête, il tombe à côté de son ami. Grégoire reste seul debout. L6S schismatiques ne lui ont pas juré une haine à mort, comme i ses deux compagnons ; cependant il n'est pas épargné. Au milieu de cette scène horrible, un de ses amis le reconnaît w Que fais-tu ici ? lui dit-il. Pourquoi es-tu avec ces gens?
1. Act. Commiss. Apost, Deposit. P. Dorotli. et Emm. Cantacuz.