AU SOIE DE LA VIE. LE " LACOMBE HOME." MIDNAPORE
AU LENDEMAIN DES NOCES DE DIAMANT. — L' ACHÈVE- MENT du "Lacombe Home". — Une tournée dans l'est en 1910. — Comment le père Lacombe prêchait l'aumône. — bénédiction du "home"
(9 NOVEMBRE 1910). — Le "DeO GRATIAS" DU PÈRE
Lacombe. — Un dernier voyage à Montréal à 85 ans. — Une réception chez Mgr Bruchési en 1907. — Les dons assurent la vie de l'œuvre.
— Retour définitif dans l'Ouest. — Le "Lacombe Home" et son site. — Mort du père Lestanc. — Mgr Szeptycki dans l'Ouest. — Visite de Mgr Bruchési. — Sir Thomas Shaughnessy À Calgary. — Une "auto" au vieux missionnaire.
— Création du diocèse de Calgary et séparation d'avec Mgr Légal. — Comme le bon Dieu voudra! — Appréciation d'un journal protestant. — Portrait du père Lacombe. — Le secret
DE SA PUISSANCE d' ACTION. — Le SOIR DE LA VIE: IL ATTEND ET IL PRIE.
Au lendemain de ses noces de diamant sacerdotales, il semble bien que le vieux missionnaire, touchant le terme de sa vie, avait mérité de toutes façons de s'accorder quelque repos. Les noces d'or, et à plus forte raison les noces de diamant, on l'a remarqué plus d'une fois, si
belles et si rayonnantes qu'elles paraissent, font toujours penser aux feux d'un soleil couchant. C'est beau un soleil couchant, mais il faut qu'il se couche! Toutefois, il y a cette grande différence à noter que le soleil qui se couche ce soir se lèvera demain, tandis que le vieillard, lui, s'il se couche, ne se relève plus pour cette vie.
Eh! bien, le père Lacombe, tout rayonnant qu'il fût — et il l'était, nous l'avons vu — au soir de ses noces de diamant, ne pensait pas encore à se coucher pour toujours. Il lui restait une œuvre à parfaire : son "Home" de Midnapore. Après avoir tout fait, pendant soixante ans, pour ses sauvages et ses métis, il avait voulu faire quelque chose pour les pauvres et les malheureux de sa race. Je leur bâtirai un "Home", s'était-il dit, et j'irai vivre et mourir avec eux." J'ai toujours vécu pauvre, aurait-il pu ajouter, il me convient de mourir au milieu des pauvres.
On a vu, au chapitre précédent, comment le "Home" était né, comment M. Burns avait donné le terrain, comment les sœurs de la Providence de Montréal avaient accepté la charge du soin des vieillards et des orphelins, comment enfin la délicate humilité du principal donateur, M. Burns, l'avait fait s'incliner devant le mérite du vieux missionnaire pour que l'hospice portât le nom de "Lacombe Home", ce à quoi Mgr Légal avait acquiescé de grand cœur.
De fait, le "Lacombe Home" avait déjà son personnel installé provisoirement dans le voisinage depuis le 24 juin 1909. Mais il restait bien des travaux à effectuer pour que la construction proprement dite fût achevée et prête à recevoir les sœurs et les pauvres. Le père Lacombe s'en occupait activement. Du matin au soir, raconte la chronique, on le voyait appuyé sur son bâton, s'en aller, d'un ouvrier à l'autre, les encourageant et les
stimulant par quelques bonnes paroles. "Ne perdez pas de temps, mes enfants, leur disait-il, les pauvres attendent à la porte. Et puis, Dieu va bientôt m' appeler à lui, cela presse." — Continuez, père, à venir nous voir et nous parler, reprenaient ces bons ouvriers. Vous nous faites du bien, car votre présence met de l'entrain dans le chantier.
Belle et féconde pensée, qu'on nous permette de le souligner, pour ce vieillard de plus de quatre-vingts ans, que celle de fonder ainsi avant de mourir, et pour y mourir lui-même, un hospice pour les vieux et les petits, ces blessés de la vie à qui souvent l'existence est si dure! Elle n'étonne pas, sans doute chez le père Lacombe. Elle est plutôt comme la résultante et la pensée maîtresse de toute sa longue vie d' œuvres et de sacrifices.
Mais il fallait encore et toujours de l'argent. "Je compte sur le secours d'en haut, disait le père à ses amis. C'est peut-être téméraire ce que j'ai entrepris. Mais Dieu sait bien, quand on travaille pour lui, ouvrir en temps opportun les cœurs et les bourses." Une fois encore, en mars 1910, nous le retrouvons en tournée de quêtes dans la province de Québec.
Le père Lacombe, quand il parlait pour ses sauvages, ses métis ou ses pauvres, trouvait tout naturellement des accents émouvants. A peine avait-il commencé son discours que, d'ordinaire, des larmes jaillissaient de ses yeux. Aux riches il disait: "Dieu vous a donné des talents et de la fortune. C'est un grand bienfait. Mais ces richesses ne sont pas pour vous tout seuls. Il faut faire la charité. Donnez, donnez, pour les œuvres, pour les pauvres, pour les vieillards, pour les orphelins. Donnez, donnez, vous prêtez à Dieu. Donnez, donnez, l'aumône n'appauvrit pas. Donnez, donnez, Dieu ne se laisse jamais vaincre en générosité!" Aux pauvres eux-mêmes,
il demandait aussi leur obole, rappelant que c'est l'intention que Dieu voit et récompense. Puis à ceux qu'il assistait, il recommandait constamment la reconnaissance et la prière à Dieu pour tous leurs bienfaiteurs.
Sa tournée dans l'est du Canada fut, comme toujours, fructueuse. Les dons affluèrent: dons en argent, dons en nature, dons en provisions, dons en matériaux de construction, dons en gratuité de transport, etc., etc.
Revenu vers son cher "Home", le père Lacombe continua de surveiller et de presser les travaux, qui furent bientôt terminés. Le 9 novembre 1910, Mgr Légal, alors encore évêque de Saint-Albert, procédait à la bénédiction solennelle du " Lacombe Home". Six mois après, l'institution abritait déjà plus de cinquante vieillards et orphelins des deux sexes. De quatre qu'il était au début, le nombre des sœurs était monté à huit. Le bon père Lestanc, celui que le père Lacombe appelait son " vieil associé", était venu se joindre au personnel de Midnapore, où il faisait fonction tout ensemble de chapelain de l'hospice et de curé de la paroisse. Tout marchait bien. L'œuvre du "Home" était en bonne voie!
"Deo grattas ! Que Dieu en soit béni, répétait souvent le vieux missionnaire. Que je suis heureux et content! Cet asile de la misère et du malheur est enfin debout et assuré de vivre ! Le plus beau rêve de ma vie est réalisé ! Deo grattas! Que Dieu en soit béni! Quand je regarde autour de moi et que je vois tous ces malheureux, si bien traités, aux mains des bonnes sœurs, comme l'apôtre, j'abonde et je surabonde de joie au milieu de mes tribulations. Dieu est bien bon de m'accorder ce bonheur avant de m' appeler à lui."
A 85 ans — c'est-à-dire en 1912 — l'inlassable vieillard reprit la route de l'est. "Il me reste assez de force, disait-il, pour aller une dernière fois voir mes bons et
généreux amis de Montréal et des environs. Je leur dois un dernier merci avant de mourir, pour tant de charités et de bontés que j'ai reçues d'eux." Il vint donc sur les bords du Saint-Laurent. Partout il fut reçu avec affection, par Mgr Bruchési à Montréal, par Mgr Archambault à Joliette, au cher collège de l'Assomption, son Aima- Mat er, à la maison-mère de la Providence à Montréal, à Saint-Sulpice, sa paroisse natale, où il alla prier sur la tombe des siens. Cette fois encore, il quêta. Et comment pouvait-on lui refuser? On savait bien que ce qu'il demandait, ou même ce qu'il "prenait", sans autre avis, ce n'était jamais pour lui, mais pour les pauvres du bon Dieu.
Cinq ans auparavant, en 1907, pour le quatrevingtième anniversaire de naissance du père Lacombe, Mgr l'archevêque Bruchési, continuant la tradition des Bourget et des Fabre, ses prédécesseurs, avait reçu à sa table le vieux missionnaire avec ses amis du Pacifique- Canadien et de la haute finance. " Amenez avec vous, mon père, qui vous voudrez, avait dit l'archevêque, vos hôtes seront mes hôtes." Ils vinrent une dizaine, avec, à leur tête, sir Thomas Shaughnessy (aujourd'hui lord Shaughnessy). Mgr Bruchési fit un beau petit discours, auquel le père répondit en pleurant. Sir Thomas parla aussi et rendit un bel hommage aux mérites du missionnaire. Ce fut charmant, nous le tenons d'un témoin oculaire. Or, qu'on nous pardonne ce détail inédit, bien minime, mais qui en dit long sur Y art du père Lacombe. Sir Thomas avait apporté une boîte de cigares pour l'occasion et il la remit au père Lacombe pensant qu'il l'utiliserait le soir même. Mais le père l'emporta intacte? par distraction sans doute, ou par accoutumance de tout "prendre" pour ses missions et ses pauvres ! Personne ne lui en voulut et Monseigneur moins que personne.
En 1912, Mgr Bruchési reçut encore avec beaucoup d'égards le vétéran des missionnaires de l'ouest, et il lui promit d'aller bientôt visiter son hospice de Midnapore.
Les dons que le père rapportait de l'est, ceux qu'on lui faisait sur place et aux alentours, les huit mille dollars que le gouvernement provincial d'Edmonton lui octroya en 1911, et tant d'autres "présents", recueillis à droite et à gauche, assuraient la vie, toujours difficile au début, d'une œuvre comme celle du "Home". C'est plus de cent pauvres maintenant qu'il hébergeait.
Le père Lacombe revenait dans sa solitude en 1912 pour, affirmait-il, n'en plus sortir. "Désormais, disait-il, mon seul souci sera de prier Dieu et de me préparer à la mort. Je n'ai qu'un pas à faire pour me rendre à la chapelle. Tous les matins, je pourrai dire la messe pour mes chers vieillards, pour mes petits orphelins et pour mes bonnes religieuses. Voyez, il ne me manque plus rien!"
C'est peut-être le lieu de donner ici au lecteur une idée de ce bel édifice qu'est le "Lacombe Home" et du site enchanteur qu'il occupe, à neuf milles au sud de Calgary. C'est une élégante bâtisse en briques, de quatre étages, de cent pieds de long et de cinquante de large, qui se trouve comme perchée au haut d'une colline d'où le regard porte très loin. D'un côté, le plateau se coupe brusquement, tombant en falaise abrupte, et forme une sorte de rempart naturel qui semble protéger tout le domaine. Au pied de ce rempart à pic, coule en zigzags, sur un lit rocailleux, un joli ruisseau, le Fish-Creek — l'orgueil du père Lacombe! — dont les eaux se ramassent, par endroits, en des petits bassins, où les industrieux castors construisent, sans se lasser, des chaussées curieuses à voir. Sur tout le parcours, des arbres et des arbrisseaux de toutes sortes enlacent leurs branches et leur verdure pour donner à ces
bords charmants une ombre bienfaisante. Par-dessus le tout, vos regards s'en vont au loin, de champ de blé en champ de blé et de colline en colline, se reposer jusque sur le versant des célèbres montagnes Rocheuses. De l'autre côté, l'hospice des pauvres domine le coquet et minuscule village de Midnapore, sis à quelques arpents : une quinzaine d'habitations, deux chapelles, l'une catholique, l'autre protestante, puis une petite gare du Canadien-Pacifique, placée là sans doute pour accommoder la dernière demeure du vieil ami que fut toujours pour la puissante compagnie le père Lacombe. C'est un panorama grandiose! C'est un site enchanteur! Le "Home" du père Lacombe, il aime à le répéter lui-même, c'est un véritable Eden!
Mais sur la terre, depuis que nos premiers parents ont été chassés du véritable Eden, il n'est pas d'endroit, si plaisant soit-il, où la souffrance et les deuils n'aient pas accès et ne se succèdent pas.
Le 4 mai 1912, le père Lacombe avait le douleur de perdre son ami de quarante ans, son "vieil associé", le père Lestanc, que la mort venait soudain lui ravir. Il en éprouva un grand chagrin. "Mon vieil ami m'a quitté, disait-il, bientôt ce sera mon tour." Et pourtant, Dieu le voulant ainsi, le père Lacombe, pour l'édification de tous ceux qui l'entourent, encore après quatre ans, continue de vivre.
Et la Providence, ajoutons-le, n'est pas sans lui avoir ménagé, dans sa retraite de choix, des consolations qui sont douces à son cœur. Telles furent, par exemple, la visite que lui fit le primat de Galicie, Mgr Szeptycki, à la suite du congrès eucharistique de 1910, puis celle de Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, en 1912, et enfin, le passage dans l'ouest, en 1913 de sir Thomas Shaughnessy.
Mgr Szeptycki, archevêque ruthène de Lemberg — qui vient de mourir, prisonnier des Russes et victime de la grande guerre, au moment où nous transcrivons ces lignes (novembre 1916) — était venu au grand congrès eucharistique international de Montréal. Il profita de son passage en Amérique pour visiter ses compatriotes de l'ouest, et un jour, le père Lacombe apprit qu'il était à Edmonton. Il alla le voir et l'invita à visiter le "Home" naissant. L'archevêque ruthène se rendit volontiers à cette invitation. Ce fut une grande joie pour le vieux missionnaire. Par deux fois, il était allé en Autriche, on l'a vu dans les chapitres précédents, dans l'intérêt des missions ruthènes du Canada. Il y avait connu l'illustre archevêque et le tenait en haute estime. "Monseigneur, lui dit-il, en le recevant à Midnapore, Dieu a exaucé l'un de mes vœux les plus chers. Il a eu pitié de ces pauvres Galiciens, en vous envoyant les visiter. Votre passage au milieu d'eux, vos bonnes paroles, vos encouragements, tout cela va les aider puissamment à persévérer dans notre commune foi et dans les pratiques de notre commune religion." Et, en effet, il est hors de doute que la visite du savant prélat de leur rite ait été pour ces pauvres gens une grâce de Dieu et un réel stimulant au bien. Or, jamais rien ne pouvait davantage réjouir le cœur du vieil apôtre de l'ouest.
En 1912, Mgr Bruchési, se trouvant en voyage dans l'Ouest canadien, pensa à remplir la promesse qu'il avait faite au père Lacombe de visiter, lui aussi, son "Home", et le 2 octobre, il était en route pour Midnapore. On imagine le contentement du vieux missionnaire en apprenant cette nouvelle. Il organisa sur le champ une petite réception avec son personnel de l'Hospice. Les chroniques racontent que, soudain redevenu jeune, il se donnait toutes sortes de mouvements et ne tenait plus en place. Il
Monseigneur PAUL BRUCHES I, Archevêque de Montréal.
allait parmi ses enfants, regardant vers la route où devait paraître la voiture de Monseigneur, demandant sans cesse: "Le voyez-vous venir? Le voyez-vous venir?" Enfin trois automobiles parurent, s'approchèrent rapidement, et, souriant, l'archevêque de Montréal descendit à Midnapore, à la porte du "Lacombe Home".
Ce fut une scène inoubliable. Depuis les jours lointains où le grand Mgr Bourget le bénissait à son premier départ pour l'Ouest, le père Lacombe, qui est né dans l'ancienne paroisse de Saint-Sulpice et a étudié au collège de l'Assomption dans le diocèse de Montréal, nous l'avons constaté bien des fois, avait toujours gardé les meilleures relations avec les pasteurs de l'Église de Ville- Marie. Dans ses nombreuses courses et tournées de quêtes, il avait été par eux accueilli en fils privilégié. Quel bonheur pour lui de pouvoir, chez lui, dans son "Home", recevoir celui dont il avait été l'hôte si souvent, le successeur de son bienfaiteur Mgr Bourget et de son bon ami Mgr Fabre! Ce fut, on le pense bien, les larmes aux yeux qu'il se jeta aux pieds du sympathique Mgr Bruchési.
"Vous voyez, père Lacombe, que je vous aime, lui dit Monseigneur, puisque de si loin je suis venu vers vous. Je vous avais promis de venir voir votre "Home" et la belle colline que vous m'avez tant vantée . . . Elle est bien belle, en effet, plus belle encore et plus pittoresque, laissez-moi vous le dire pour votre consolation, que je ne l'avais pensé. Vous ne pouviez mieux choisir que cet endroit idéal pour y bâtir votre maison des pauvres, ce chef-d'œuvre de vos vieux jours. Je vous en félicite de tout mon cœur." — Monseigneur, c'est ici ma dernière retraite, répondit le vieux missionnaire. C'est ici que je mourrai au milieu de mes vieillards et de mes orphelins. Dieu est bien bon pour moi. Tous se montrent dignes des bienfaits qu'ils reçoivent et me comblent de consola-
tions. Nos chères sœurs de la Providence ont pour nos pauvres et pour moi toutes les bontés, toutes les attentions possibles. Je ne crains qu'une chose, c'est d'être trop gâté et trop heureux dans mon "Home". — Mon cher père, reprit l'archevêque, ne craignez rien. C'est le bon Dieu qui permet cela. Il aime parfois à récompenser, dès ici-bas, ses meilleurs serviteurs. Le contentement q,u'il vous donne, ce n'est qu'un avant-goût des joies qu'il vous réserve au ciel. Et la conversation continua sur ce ton.
Mais nous nous reprocherions d'insister davantage. Nos lecteurs ont déjà compris combien cette visite du distingué prélat de la plus grande ville du Canada fut agréable et consolante pour le cœur sensible et aimant du bon père Lacombe.
A quelque temps de là, à la mi-novembre 1912, le vénérable missionnaire allait rencontrer à Calgary un autre de ses puissants amis, sir Thomas Shaughnessy. Depuis nombre d'années, le président du Canadien-Pacifique, qui connait bien son Faiher Lacombe et sait ce qui lui fait plaisir, a l'habitude au 28 février — date de naissance du père — de lui faire un petit cadeau: autant de dollars qu'il compte d'années. Cette fois, il devança la date, et il remit lui-même à son vieil ami, en pièces d'or, pour le 28 février 1913, quatre-vingt-six piastres. Le père les compta, ces pièces d'or, se les passant d'une main dans l'autre, et il dit, souriant: "Le compte y est, c'est bien cela, quatre-vingt-six ans! J'aurai tout à l'heure quatre-vingt-six ans! Je commence à vous coûter cher, mon bon ami. Mais j'achève, sans doute. Verrai-je encore une autre année?" Sir Thomas affirma, paraît-il, qu'il était tout disposé à payer longtemps encore.
Une autre fois, c'était en 1913, quelques-uns de ses bons amis de Calgary, voyant que le père Lacombe com-
mençait à marcher assez péniblement, lui firent cadeau d'une voiture automobile. "Père, lui dirent-ils, nous tenons à vous rendre plus faciles vos voyages à Calgary. C'est trop loin pour vous maintenant de venir prendre le train. Désormais, vous aurez votre voiture à votre porte!" — Qu'ils sont donc bons et généreux, ces gens de Calgary! répétait le vieux missionnaire. Me voilà à présent comme un prince, avec une auto et un chauffeur! Ah! ce que je suis loin de mon traîneau et de mes chiens du temps passé !
Le premier voyage que le père Lacombe fit avec son auto fut pour aller prêcher à l'église de Sainte-Marie de Calgary, et, comme de juste, y faire une petite quête! Si les modes de voyager changent, lui, le vieux pionnier, il ne change pas. Il l'a dit bien souvent, mendiant il a vécu et mendiant il mourra, mais, ne l'oublions pas, c'est pour les pauvres du bon Dieu.
Au mois de mars 1913, une dernière épreuve était réservée au père Lacombe. On a vu quels liens puissants l'attachaient à l'église de Saint-Albert et au vénéré successeur de Mgr Grandin, Mgr Légal, qui l'avait fait son vicaire général. La Providence voulut qu'il fut séparé de l'une et de l'autre. Le diocèse, en effet, cette année-là, fut divisé et une nouvelle province ecclésiastique fut créée. Mgr Légal fut promu archevêque d'Edmonton et Mgr McNally devint le premier évêque de Calgary. Certes, le père Lacombe n'avait garde de ne pas être heureux des progrès de l'Église de l'Ouest. Mais, si profitable que fût cette décision de Rome pour le bien général, elle n'en imposait pas moins au vieux missionnaire un sacrifice qui coûtait à son cœur. "Si l'obéissance se commande, a dit le digne successeur de Mgr Langevin, Mgr Béliveau, dans une circonstance semblable, la joie ne se commande pas!" Et c'est vrai. "C'est un grand
honneur et un grand bonheur pour notre congrégation, disait le père Lacombe, que cette promotion de Mgr Légal à un siège archiépiscopal. Mais si le nouvel archevêque doit transporter son siège à Edmonton, que va devenir mon cher Saint-Albert, où dort de son dernier sommeil le saint et vénéré Mgr Grandin? . . . Qu'importe, ajoutaitil aussitôt, comme le bon Dieu voudra, c'est mon mot d'ordre!"
Comme le bon Dieu voudra! Ce fut bien là, en effet, toute sa vie, le mot d'ordre, la devise ou le motto du père Lacombe. Il n'a pas vu peut-être le succès complet couronner tous ses efforts. Mais mieux que personne, ce bon religieux a toujours compris que c'est l'action, l'effort, et non pas la réussite et le succès, que Dieu veut et demande. D'ailleurs il est certain, le lecteur qui aura parcouru les pages de ce livre en est, croyons-nous, convaincu, que l'activité du vétéran des missionnaires de l'Ouest a été le plus souvent heureuse et féconde. Ses frères par le sang et par la foi n'en sont pas au reste les seuls convaincus. A l'occasion de son quatre-vingtneuvième anniversaire de naissance, un journal anglais et protestant, le Calgary Herald, publiait une note sur notre héros qui, on va le voir, est bien expressive et bien significative: "A ceux d'entre nous qui sont familiers avec l'histoire de l'Ouest, c'est une source de plaisir de pouvoir dire que lorsque le père Lacombe, ce pionnier des missions catholiques romaines des grandes plaines, sera appelé au repos éternel, il laissera derrière lui, dans la splendide maison de Midnapore, bâtie par ses efforts et ceux de ses dévouées collaboratrices, un monument tangible de la dernière œuvre de sa laborieuse carrière, de sa vie si bien remplie. — Le père Lacombe, pour ne parler que de notre Nord-Ouest canadien, est assurément l'une des plus merveilleuses figures de notre époque. Peu savent peut-être
Le Père Lacombe, âgé de 88 ans, va, une dernière fois, prêcher à Ste-Marie de Calgary (13 mars 1913) .
qu'il vint en ce pays en 1849, avant que la plupart d'entre nous fussent nés. — Il se fit non seulement prédicateur de sa foi, mais il consacra aussi sa vie à soulager les maux physiques de ses ouailles, tant indiens que blancs. Il fut le premier curé de la paroisse Sainte-Marie de Winnipeg, comme aussi de celle de Saint-Marie de Calgary, où il prêcha la foi avec le plus grand zèle.— Prêtre de grands talents, il eut pu s'élever à un poste important dans son Eglise, mais il préféra se donner aux humbles, aux parias, aux pauvres ainsi qu'aux colons solitaires de la prairie. Nous ne croyons pas nous tromper en disant qu'il prépara la voie à l'Église catholique en ce pays. — Ce ne sera pas long, maintenant, avant que la mort nous enlève le père Lacombe que la vieillesse courbe sous le poids des années. Dans les paroles qu'il adressait dernièrement à ceux qui célébraient son quatre-vingt-neuvième anniversaire de naissance, il disait que c'était probablement la dernière fois qu'il leur parlait. Entouré des fidèles religieuses qui prennent soin de ses protégés, il coule heureux ses derniers jours, dans cette maison, la dernière qu'il édifia, et où tous, catholiques et protestants, sont reçus avec la même charité ..."
S'il a ainsi, dans l'ensemble, admirablement réussi dans les œuvres de Dieu, c'est que, comme il arrive toujours, Dieu lui-même avait pour les travaux de l'apostolat merveilleusement doué le père Lacombe. De taille moyenne, ni trop grand ni trop petit, de figure énergique, avec ses traits accentués et son œil si clair et si vif, il possédait une vitalité et une vigueur physique vraiment peu communes. La discipline de la vie religieuse, en perfectionnant sa force de volonté native? lui avait donné une vigueur morale qui était peut-être plus surprenante encore que sa vigueur physique. On peut dire qu'au moral comme au physique, c'était un athlète qui en
imposait à tous. De foi profonde et de piété très vive, il a vécu parmi les humbles et s'est donné à eux tout entier. Les honneurs, quand ils sont venus à lui, ne Font pas fait dévier de la voie droite, pas plus que ne l'avaient fait les privations et les sacrifices. Esprit fin et perspicace, intelligent par conséquent, cœur délicat et aimant, ce qui veut dire sensible à l'excès, ce prêtre pur et chaste, autant que dévoué et charitable, qui était né avec le goût du beau et et qui a dû partager les habitudes de vie des hommes les plus simples et les plus frustes, laissera dans l'histoire le souvenir de l'apôtre inlassable, du plus entraînant des conquérants d'âmes. Le grand secret de sa puissance d'action, ce fut sans doute sa tendresse de cœur. Les sauvages l'avaient bien saisi, quand ils le nommaient Y homme au bon cœur ( Arsous-kitsi-parpi) , ou encore Y homme à la grande âme (Kamiyo-atchakwêt) .
Le soir est venu, la longue carrière s'achève, le soleil descend à l'horizon, la vie va s'éteindre. Le vieillesse, et même l'extrême vieillesse, a amené avec elle son cortège d'infirmités: l'oreille s'est durcie, l'œil s'est affaibli, les jambes refusent de marcher vite et loin ... Il ne reste plus au vieil apôtre des Cris et des Pieds-Noirs qu'à prier et à attendre. Eh! bien, précisément dans son "Home" de Midnapore, il attend et il prie! Mais il prie et il attend avec confiance et sérénité, parce qu'il a cru en Dieu et qu'il l'a servi. Il sait, selon le mot du poète que le Seigneur lui sera un "juge tendre et doux";
Seigneur, j'ai fini la longue journée
Que, dans votre amour, vous m'aviez donnée
Pour monter à vous . . .
Juge tendre et doux . . .
(André Bessan)
Avec saint Paul, au soir de sa vie, qui fut, comme -celle du Vieillard de Mgr Baunard, une vie montante, le père Lacombe aurait droit de s'écrier: "J'ai combattu le bon combat, j'ai gardé la foi, j'ai consommé ma course, Bonum certamen certavi, fidem servavi, cursum consummavi. Seigneur, me voici ..." et le Seigneur l'accueillera.
C'est sur ce vœu, très cher à notre cœur, que nous déposons la plume. Nous ne saurions trouver un meilleur point final.
Montréal,
«n la fête de l'Immaculée Conception de Marie, 8 décembre 1916.
Au moment où nous terminons l'impression de notre ouvrage, nous avons la douleur d'apprendre la nouvelle du décès, à Midnapore, du cher père Lacombe, arrivé le 12 décembre 1916, à une heure du matin. Trois services solennels furent subséquemment chantés les 14, 15 et 16 décembre dnas des églises qu'il avait fondées lui-même: le premier, dans l'église cathédrale de Sainte-Marie, à Calgary, le second, à Edmonton, dans l'église de Saint- Joachim et le troisième, dans l'église cathédrale de son cher Saint-Albert, où les funérailles se firent au milieu de ses bons indiens et d'un grand concours de prêtres et de fidèles. C'est là, dans la crypte de la cathédrale, que, tout à côté de son saint ami, Mgr Grandin, le père Lacombe — V homme au bon cœur — dort son dernier sommeil. Le Canadien-Pacifique, accoutumé à traiter toujours royalement le vénérable missionnaire, son ancien "président d'un jour", a fourni un train spécial pour transporter ses restes mortels de Calgary à Edmonton.
Nous n'ajoutons qu'un mot pour dire avec la prière de l'Eglise : Donnez-lui, ô Seigneur, le repos éternel — Dona ei, Domine, requiem œternam car il nous semble qu'il l'a bien mérité.
La difficulté de suspendre trop longtemps les travaux d'imprimerie pour relater les circonstances qui ont entouré la dernière maladie, la mort et la sépulture du grand missionnaire de l'Ouest canadien, nous oblige à prendre la détermination de publier plus tard un opuscule qui ne manquera pas d'intéresser le public.
Montréal, ce 16 décembre 1916.