C. Augier, o.m.i., sup. gên
Immédiatement après le chapitre général, le père Lacombe rentra au Canada. Au commencement de novembre, il se revit dans son ermitage de Pincher-Creek, un peu fatigué, mais parfaitement heureux.
Dès lors, c'est la retraite absolue, en apparence, car pour un tempérament comme le sien, il faut de l'activité. A tout moment, nous le trouvons par vaux et par chemins,
à Saint-Paul-des-Métis, à Ottawa, au sud, au nord, à Test, à l'ouest. Cependant il revient toujours à son ermitage qui est devenu en quelque sorte son port hospitalier. Tout en s'occupant des œuvres multiples qu'il a laissées derrière lui, et dont il ne veut pas se désintéresser, il entretient une correspondance avec les nombreux amis qu'il compte dans le monde entier. Il fait du ministère dans les paroisses de Pincher-Creek et de Medicine Hat. Même, en janvier 1907, l'ermite se décide à quitter sa retraite pour répondre aux sollicitations qui l'appellent dans le diocèse de Saint-Albert. Il s'arrête à Beaumont, petite paroisse qu'il avait fondée lui-même une douzaine d'années auparavant. Il y avait là une foule de gens qui le connaissaient au moins de réputation. Le dimanche à la messe, le curé lui demanda de prendre la parole.
"Mes chers frères, il est dit que dans les premiers temps de l'Église, un vénérable vieillard à cheveux blancs, courbé sous le poids des aimées et usé par les travaux d'un long et glorieux apostolat, n'étant plus capable de marcher, se faisait porter par ses disciples au milieu des assemblées des fidèles. Là, il leur répétait souvent la même chose: Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. Ce vieillard était l'apôtre saint Jean, le disciple bien-aimé de Notre-Seigneur.
" Aujourd'hui vous avez devant vous un autre vieillard, bien éloigné sans doute des qualités et du mérite de celui à qui je viens de faire allusion, mais un vieillard qui a eu le bonheur de fonder cette belle paroisse, à laquelle se rattachent tant de souvenirs, et que je désirais visiter une fois encore avant de mourir, pour vous engager à la reconnaissance envers le bon Dieu qui vous comble chaque jour de ses bienfaits, et pour vous encourager à la persévérance dans son service.
"'D'un autre côté, mes cheveux blancs ne m'autorisent-
ils pas à vous dire, comme l'apôtre de la charité: Mes enfants, mes frères, aimez-vous les uns les autres, c'est là le précepte de la charité, et il résume toute la loi. . .
"Avancez l'œuvre de la colonisation, ne restez pas oisifs et dans l'ombre en vous contentant de vivre au jour le jour. N'allez pas chercher ailleurs d'autres avantages que ceux que vous avez ici. L'avenir est à vous si vous vous emparez du présent. Courage et constance: ces deux qualités sont la clef du succès."
De retour à son ermitage, le vieux missionnaire se mit à la besogne. Il lui fallait revoir ses notes de voyage, ses mémoires et sa volumineuse correspondance pour fournir à Mlle Catherine Hughes les éléments de l'ouvrage en langue anglaise qu'elle nous a laissé sous le titre de Father Lacombe, the black robe voyageur.
Cependant, ses supérieurs et ses amis le pressaient instamment de publier lui-même ses mémoires en français, disant qu'il ne serait pas juste de priver le public et la jeune génération des leçons de son expérience et de sa vie si bien remplie. Le bon père se défendait de son mieux; il trouvait la tâche formidable et au-dessus de ses forces.
"Monseigneur, écrivait-il à Mgr Légal, il est bel et bon de dire : Père Lacombe, écrivez donc vos mémoires. N'allez pas croire que ce soit chose facile à mon âge. J'ai déjà fait mon possible pour fournir des notes à une demoiselle anglaise. Mais vous voulez une édition française écrite par votre vieux serviteur lui-même. Eh bien ! écoutez, voici mon idée: que d'autres de mes frères joignent leurs expériences aux miennes, et ainsi nous pourrons produire un beau volume.
"Vous d'abord, Monseigneur, qui avez fourni une si longue et si intéressante carrière au milieu des indiens et dans la fondation du diocèse de Saint- Albert. Ne seraitce pas un beau complément à la vie si admirable de
Mgr Grandin, votre saint prédécesseur? Et pourquoi ces chers pères Lestanc, Tissier, Leduc, Grandin, Doucet, Husson, Thérien, Charlebois, et tant d'autres, ne fourniraient-ils pas leur quote-part? Ils ont parcouru une carrière fructueuse, et leurs travaux parmi les métis et les sauvages édifieraient les peuples et seraient une aide salutaire pour ceux qui viendront après nous ? . . . Donc, Monseigneur, voilà mon idée. . . Qu'en pensez-vous?. . ."
L'évêque de Saint-Albert n'entra pas dans les vues du père Lacombe qui dut se résigner. Il obtint pourtant l'aide d'une sœur de la Providence qui lui servit de secrétaire et à qui nous devons l'ouvrage que le lecteur a maintenant entre les mains.
Le vieux missionnaire, sentant le poids des ans de plus en plus sur ses épaules fatiguées, espérait du moins pouvoir se faire décharger des responsabilités que lui imposait sa tâche de premier conseiller de l'évêque de Saint- Albert. Il écrivit à Mgr Légal:
"Monseigneur, il faut qu'ils croissent et que je diminue. . . Vous avez tant de jeunes missionnaires pleins de bonne volonté, de feu, d'ardeur, de capacités et d'aptitudes pour les affaires! Je vous demande de laisser le vieillard de côté, vous mettant ainsi en position de mieux utiliser leurs talents.
"Moi, je vais me préparer à la mort. N'est-ce pas, vénérable père et frère, que c'est juste et raisonnable?"
L'évêque de Saint-Albert lui répondit qu'un vieux meuble bien éprouvé et bien solide était plus appréciable et valait mieux qu'un neuf, plus beau peut-être en apparence mais qui n'avait pas encore été éprouvé.
Le vieillard, toujours respectueux et soumis aux volontés de ses supérieurs, s'inclina avec un sourire et répondit suivant sa coutume:
"Eh bien! non pas ma volonté, mais la vôtre!"
En disant bien haut qu'il n'était plus bon à rien et qu'il était grand temps qu'on lui enlevât toute responsabilité, le père Lacombe n'était peut-être pas absolument de bonne foi avec lui-même. Il était encore bon à quelque chose et avait, comme on dit, une idée de derrière la tête. C'est ainsi qu'il s'exprime :" Après avoir fait tout ce que j'ai pu pour mes sauvages et mes malheureux métis, il me reste à faire un petit quelque chose pour les pauvres de ma race avec qui je désire finir mes jours."
Il ne faut guère s'étonner d'entendre le vieux missionnaire parler des pauvres de sa race. Le progrès s'était fait rapide, presque stupéfiant dans le nord-ouest canadien. La civilisation l'avait envahi en conquérante, mais elle y avait apporté en même temps toutes ses tares et ses misères. Des fortunes colossales s'étaient édifiées en peu de temps, mais à côté d'elles le dénûment était malheureusement commun et un champ s'ouvrait tous les jours plus vaste pour les œuvres de bienfaisance. Sans doute la charité chrétienne n'est jamais en retard, et le diocèse de Saint-Albert, en particulier, possédait depuis longtemps de nombreux établissements de charité. Mais malgré tout, il restait des lacunes à combler, et c'est là ce que voulait le père Lacombe. Mais comment faire? Après avoir médité, prié, il se décide tout à coup, sans doute sous l'inspiration divine.
"Mon Dieu dit-il, c'est pour votre gloire, c'est pour vos pauvres, faites-moi réussir dans mon entreprise!"
Il rencontre un jour, en chemin de fer, un de ses amis de Calgary, M. Patrick Burns, dont nous avons déjà parlé, excellent catholique, et, ce qui ne gâte rien, riche d'un million et plus. Le bon père Lacombe voit en lui l'homme désigné par la Providence: il y va de son petit discours :
"Mon cher ami, je connais votre charité et vos
libéralités, je sais tout ce que vous faites pour les hôpitaux, pour les institutions de bienfaisance et pour toutes les bonnes œuvres. Vous êtes immensément riche et je suis heureux de constater que vous n'oubliez pas que la divine Providence vous met ces biens entre les mains pour les faire servir à la gloire de Dieu et à votre sanctification. Eh bien! je viens encore frapper à votre porte. Voici mon plan. .
Et les explications vont leur train, et les accents du vieux missionnaire se font plus pressants et plus persuasifs. Pendant tout ce temps, M. Burns a écouté sans interrompre. Et quand le père Lacombe se tait, à bout de souffle, il lui dit simplement:
— Père Lacombe, nous nous re verrons.
Ils se revirent en effet; et quelques jours plus tard, le père Lacombe se voyait propriétaire de deux cents arpents de terre, destinés à la construction d'un hospice sur la ligne du chemin de fer, à neuf milles au sud de Calgary.
L'autorisation épiscopale ne se fit pas attendre. Mgr Légal donna plein pouvoir à son vicaire général.
" Allez, lui dit-il en le bénissant; faites-en votre affaire devant Dieu et devant les hommes. Que celui qui vous a inspiré l'heureuse idée de ce que vous appelez votre plus beau rêve, vous accorde plein succès, et qu'il veuille aplanir les difficultés que vous ne manquerez pas de rencontrer. Je suis plein de confiance que cette grande entreprise de votre vieillesse aura l'issue que vous lui désirez, et qu'elle sera digne de toutes celles, si nombreuses, que vous avez déjà accomplies."
Ce n'était pas tout d'avoir le terrain; il fallait maintenant des fonds pour construire et assurer la vitalité de l'œuvre. Le père Lacombe, à quatre-vingt-deux ans, entreprit une nouvelle tournée de quêtes.
"Je sais, dit-il, que mes jours sont comptés, et qu'il me reste peu de temps devant moi; je sens que le jour baisse et qu'il arrive à son déclin. C'est précisément pour cela que je veux faire diligence."
Son premier soin fut de s'assurer le concours des religieuses. C'est là qu'il s'attendait à rencontrer les premières difficultés. Il n'ignorait pas que toutes les communautés étaient accablées de demandes de ce genre et ne pouvaient suffire à la tâche. Plein de confiance, il s'en fut à Montréal, prier sur le tombeau de la vénérée mère Gamelin, fondatrice de la congrégation des sœurs de la Providence.
"Bonne mère Gamelin, vous qui vous êtes rendue célèbre dans tout le Canada par les œuvres admirables que vous avez fondées, veuillez, je vous prie, vous intéresser à ma cause, en inspirant à la supérieure générale de votre Institut de m' accorder quelques-unes de ses religieuses pour mon hospice. . ."
Il s'adressa de même à mère Marie-Antoinette, la supérieure générale.
"Vous êtes, lui dit-il, la protectrice des missionnaires. Vous avez déjà accepté plusieurs missions dans l'extrêmenord et ailleurs. J'ose espérer, ma mère, que vous ne refuserez pas à votre vieil ami quelques-unes de vos religieuses pour une fondation nouvelle dans l'Alberta. C'est cette maison qui sera appelée à réaliser le dernier et le plus beau rêve de ma longue vie."
On ne pouvait jamais rien refuser au père Lacombe. Un oui bien cordial répondit à sa supplique, et il fut entendu qu'il reviendrait lui-même, quand il serait temps, chercher les religieuses qui seraient désignées. Tout heureux de ce nouveau succès, le vieux missionnaire s'en retourna pour préparer les voies à ses chères sœurs de la Providence.
C'était l'époque des grandes fêtes du centenaire de Québec, et, de tous côtés, les invitations les plus pressantes étaient venues solliciter le père Lacombe. Cette fois, il tint bon et déclina l'honneur:
"Je suis trop vieux, écrivait-il à Mgr Légal, pour m' exposer à de semblables fatigues. D'ailleurs, mon premier devoir, je crois, est de m' occuper de mon futur Home. J'ose espérer, Monseigneur, que Votre Grandeur daignera annoncer notre œuvre au plus tôt dans une lettre pastorale."
De retour à Pincher Creek, tout en s' occupant activement de sa fondation, l'infatigable vieillard entretient une volumineuse correspondance avec le département indien d'Ottawa, qui ne manque jamais d'avoir recours à son expérience dans tous les cas embarrassants, principalement en ce qui concerne l'éducation. Voici, à ce sujet, quelques lignes laissées par le père Lacombe:
"... Quant à l'amélioration du système d'enseignement, d'après mon expérience de ces écoles où tant d'initiatives et de ressources ont été dépensées, je puis seulement dire qu'elles n'ont pas eu le succès que nous en attendions. Nous croyions quelques-uns de ces jeunes sauvages aussi bien doués que les autres enfants. Et il y en a, en effet, qui sont brillants et remplis de talents. Ceux-là montrent de la docilité et paraissent répondre à leurs efforts. Mais ce n'est là que le commencement du programme. Le vrai problème ne se révèle que lorsqu'ils ont quitté l'école. Par malheur, lorsque ces enfants retournent à leurs parents, ils ne sont plus ni blancs ni sauvages. Ils n'ont que faire des bonnes manières qu'on leur a inculquées, surtout s'ils reprennent la couverture et la hutte. Petit à petit ils reviennent aux anciennes habitudes et perdent en peu de temps ce qu'on leur a enseigné au prix de tant de sacrifices. Il est bien probable qu'il en sera
ainsi tant que la génération ancienne ne sera pas disparue."
Puis il ajoutait avec tristesse: "Ah! que ne suis-je plus jeune! Il me semble que ce serait là ma mission: faire un succès de nos écoles indiennes."
Au commencement de mai 1909,1e père Lacombe quitta définitivement Saint-Michel de Pincher Creek et vint à Montréal, chercher ses sœurs de la Providence. Elles étaient au nombre de quatre. Elles firent leur entrée, joyeusement, le 24 juin, dans une modeste habitation de fermier. A peine installées dans le petit logis pauvre et bien étroit, elles trouvèrent moyen de prendre soin de quelques nécessiteux. Le premier pauvre mentionné dans les registres est un nonagénaire presque aveugle et perclus de tous ses membres. Le malheureux ne vécut pas longtemps. Mais il eut le temps de se préparer à la mort en louant Dieu et en remerciant ses bienfaitrices du dernier rayon de soleil qu'elles mettaient dans son existence.
Les travaux de construction, sous la direction de la supérieure, sœur Marie-Clarisse, venue tout exprès de la Colombie, avançaient rapidement, (ils furent terminés en octobre 1910). <
Quand il fut question de donner un nom au nouvel établissement, le père Lacombe aurait voulu qu'on prit celui du généreux donateur du terrain. M. Burns. Mais celui-ci déclina l'honneur, et fit tant et si bien, avec le concours de Mgr Légal, que le nouvel hospice dut s'appeler le " Lacombe Home". En attendant la fin des travaux, le père Lacombe se logea, tant bien que mal, dans la sacristie de la petite église de Midnapore. Il revécut là les jours passés de son ermitage de Saint-Michel, tout en surveillant les progrès de l'établissement et en s'occupant de faire venir un peu de partout les fonds nécessaires à la réussite.
C'est à cette époque qu'arriva la date de ses noces de
diamant sacerdotales, qui coïncidait avec le cinquantenaire de l'arrivée des sœurs Grises à Saint- Albert. On se prépara à fêter le mieux possible ce double anniversaire.
Sur le point de partir pour les fêtes jubilaires, le vieux missionnaire apprit que lord Strathcona allait passer quelques jours à Edmonton. C'était une occasion qu'il ne fallait pas manquer. A peine arrivé, lord Strathcona aperçoit son vieil ami au milieu de la foule. Aussitôt il se dirige vers lui et sans plus se soucier de ceux qui les entourent, il le prend familièrement par le bras et l'entraîne à l'écart pour causer à l'aise loin des importuns. Mais ils ne purent empêcher l'indiscrétion heureuse du photographe qui les prit .tous deux, causant familièrement, sur un banc, du bon vieux temps. Du passé on en arriva au présent, et le père Lacombe ne manqua pas de mettre celui qu'il appelait son vieil ami au courant de sa nouvelle fondation.
"C'est ma dernière entreprise, dit-il, celle qui me permettra de me préparer plus efficacement à la mort." Puis il ajouta timidement: "Une petite aumône, s'il vous plaît, pour la maison de mes pauvres ..."
Sa prière fut entendue; quelques jours plus tard, le père Lacombe recevait de lord Strathcona un chèque de dix mille dollars avec ces seuls mots : — Pour votre hospice de Midnapore. 1
Le 8 septembre 1909, s'ouvrait à Saint-Albert, par une grand'messe pontificale, la série des fêtes jubilaires. Nous ne les décrirons pas, faisant seulement remarquer que le double anniversaire qu'elles commémoraient était bien fait pour leur donner un éclat tout particulier.
1 Deux ans plus tard, lord Strathcona envoyait encore deux mille dollars, et quelque temps avant de mourir, ce fut une nouvelle somme de trois mille dollars qui vint tomber, de sa main, dans la caisse de l'hospice de Midnapore.
A certain moment, un groupe d'enfants vint déposer une couronne de fleurs sur la tête du père Lacombe. Aussitôt celui-ci, d'un geste vif, se leva et par une délicate attention qui le peint admirablement, offrit la couronne qu'on venait de lui présenter à la mémoire des trois sœurs Grises qui s'étaient dévouées, cinquante années auparavant, pour venir s'établir en pleine forêt dans la mission du lac Sainte- Anne.
Cette magnifique couronne fut envoyée à Midnapore avec la lettre qui suit:
Très révérend père Lacombe,
"La couronne de vos noces de diamant, que vous avez déposée si généreusement à la mémoire des trois fondatrices de la mission du lac Sainte-Anne, vous désirez qu'elle aille orner votre nouveau Home de Midnapore. Elle s'en ira donc vers lui, tout imprégnée du souvenir de nos trois premières sœurs que vous avez tant vénérées et que vous vénérez encore. Elle s'en ira rappeler la première œuvre de charité que vous avez créée dans ces immenses plaines et à laquelle vous avez associé nos sœurs Émery, Lamy et Alphonse.
"Elle demandera aussi une petite part, une obole de ces largesses qui, par votre entremise, tombent si nombreuses sur votre nouveau Home.
"Oui, révérend père Lacombe, vous qui êtes nommé à si juste titre le créateur des œuvres de bienfaisance dans ce vaste Nord-Ouest, veuillez ne pas oublier votre vieux Home de Saint-Albert ; veuillez prêter une oreille attentive à la demande des sœurs Grises de ce vieux Home. Et cet acte de charité sera comme un joyau, un lien, un trait d'union qui unira pour jamais le vieux Home de 1859 au nouveau Home de 1909."
L'on nous permettra de citer ici une lettre que le compagnon de travaux du père Lacombe, le père Lestanc,
lui envoyait à Saint- Albert, au cours de ces fêtes jubilaires. Une amitié profonde unissait ces deux apôtres.
Lethbridge, Alta, 22 novembre 1909
Mon cher père,
Depuis longtemps, j'étais tenté de croire mon associé au nombre des morts. Deo Grattas! . . . Non, loin de là! hier à la grand'messe et au réviaire, aujourd'hui surtout au saint autel, mon bien cher vénérable Albert était là, recevant avec son aimable sourire les hommages sincères et les souhaits affectueux de ses frères, de son vieil associé surtout. Que n'ai-je les ailes d'un ange pour voler à Lacombe-Home Avec quelle joie nos cœurs battraient ensemble! Rien que la pensée d'un pareil bonheur ravit mon âme d'une céleste allégresse. S'il est si doux de s'aimer entre frères sur cette terre d'exil, que sera-ce donc de s'aimer dans le ciel ?
Demain sans doute, cher associé, vous serez à Dunbow. Là encore, le nom du père Lacombe sera, avec grande raison, proclamé avec honneur. C'est la pierre fondamentale de cette grande institution qui a déjà fait tant de bien et qui continuera, je l'espère, longtemps encore sa mission de civilisation chrétienne en faveur des chers métis et sauvages du pays.
Pourquoi ne venez-vous pas vous-même à nos fêtes, direz-vous? Cher associé, nous sommes ici en retraite. Le père Lewis a commencé hier une mission de huit jours pour la paroisse, et, quoique je ne sois nullement nécessaire, je peux encore rendre quelques petits services. De plus, à cause de ma surdité, je ne jouis guère des grandes réunions.
Enfin ces voyages nécessitent des dépenses, et je fais mon possible pour ne dépenser que par nécessité et par obéissance.
Bientôt m'arrivera encore, je le pense, une feuille de route, un nouveau changement. . . Dieu soit béni! si je peux encore rendre quelques services. Il est dur de se voir réduit à n'être qu'un meuble inutile, plus ou moins embarrassant. Quand on y pense, c'est bon, n'est-ce pas, de faire un peu de purgatoire sur la terre ?
Aidez-moi, cher père, par vos prières à faire toujours de bon cœur la volonté d3 notre Père des cieux.
Voilà un mois, j'avais écrit à la révérende mère Carroll, au sujet de trois orphelins de 16, 12 et 6 ans. Ces trois enfants sont protestants. Mais leur père consentirait volontiers à ce qu'ils soient élevés dans la religion catholique. Le père est occupé aux mines, et ses enfants restent livrés à eux-mêmes. Voilà pourquoi il voudrait les placer dans quelque bonne institution. ,
En l'absence de la supérieure, l'assistante a refusé de prendre ces en tante, parce que leur maison est déjà trop pleine avec leurs deux cents
™ a F!" :hez-vous de finir votre hospice, voilà de pauvres orphelins qui attendent à la porte.
Mes respects à Mgr Légal et mes saluts fraternels aux pères et aux frères que vous rencontrerez .
J.J.M. Lestanc, o.m.i.