PORTAIL DE SAINT-GERVAIS
de majesté, de grandeur, que ceux du métier le tiennent pour le plus excellent de l'Europe (i). »
C'est, nous l'avons dit, la seule œuvre de Brosse qui ait subsisté jusqu'à nos jours absolument intacte (2). Pour y aller, en venant du quai, on suit aujourd'hui la rue à laquelle on a eu l'heureuse idée de donner le nom de Brosse : elle s'appelait au xvii* siècle rue de Longpont et conduisait du port au bled à une très petite place où se dressait un orme célèbre qui figure aujourd'hui encore sur le sceau de la paroisse (3). Voltaire a habité cette rue et, avant comme après, a souvent parlé du « chef-d'œuvre auquel il ne manque qu'une place pour contenir ses admirateurs, et qui devrait immortaliser le nom (le Brosse encore plus que le palais du Luxembourg (4). » Il écrivait à deux correspondants la même phrase (5) : « Je vais demeurer vis-à-vis le seul ami que le Temple du Goût ui'ait fait, vis-à-vis le portail Saint-Gervais. »
Une arrière-petite-cousine de S. de Brosse, visitant Paris quarante ans plus tard, déplorait comme Voltaire l'exiguïté de la place : « J'ai considéré avec attention le portail Saint-Gervais malgré le peu d'espace qu'il y a au devant ; j'ai vu avec un ])laisir de connaisseur
(1) II, 48. cf. I, 453.
(2) Félibien, Histoire de la Ville de Paris, 1725, t. I, p. 259 a donné une gravure du portail qu'il est intéressant de comparer avec l'état Sctuel. Il n'y a de différence que pour les statues de Saints. Sur cette gravure « on peut remarquer dans les figures du bas, qui étaient à coup sûr de Bourdin, que !a dalmatique avec les glands sur l'épaule et l'allure générale, bien qu'elles soient debout, les rapprochent d'une façon frappante de deux statues qui ont été conservées » (assises, et en bois) (Vitry, Gazette des Beaux-Arts, 1897, t I, p. 15). La collection Destailleur, au département des estampes de la Bibliothèque nationale, renferme (t. III, n° 452) ww dessin lave â l'encre de Chine, du XVIII* siècle : élévation perspective du portail de l'église Saint-Gervais. ot un dessin lavé en bistre (n* 455), anonyme aussi, de U même église.
(3) Une enseigne à l'Orme S't CJrrvais se trouN " aujourd'hui . tu du Temple.
(4) Temple du goût : cf. iiVt/t- de Louis Xll'. p. XXXU
(<i) Lettres <lii 6 mai 17^? à M. de Cidcville. cl du is in.n 1 IIimm.i
ce monument du sçavoir de notre parent (i). » Lorsqu'il devint prévôt des marchands, Turgot s'efforça, mais en vain, de donner satisfaction au desideratum de Voltaire (2) ; c'est au xix^ siècle seulement qu'on a agrandi la place qui permet de contempler Vami dans toute sa majesté. Pour juxtaposer cette construction à un bâtiment déjà existant le problème était plus délicat encore qu'au Palais de justice ; S. de Brosse s'en est tiré avec plus de hardiesse et de bonheur encore : « Faire application des ordres grecs au portail d'une église était très difficile. Comment imaginer qu'on puisse adapter à la façade d'une église du moyen-âge dont le principe de construction est l'arcade et la voiite les ordres grecs dont le principe est l'architrave et la platebande ? Il est plus que probable que S. de Brosse n'a tenu aucun
compte de la masse du pignon qu'il s'agissait de décorer, autrement il eût été amené à une composition toute différente... Le Traité des ordres de Vignole avait obtenu un grand succès... Il avait élevé à Rome l'Eglise du Jésus ; le portail de cette église, œuvre de Jacques de la Porte son élève, et celui de San Andréa délia Valle, exécuté sur les dessins du chevalier Charles Rainaldi, avaient acquis en Italie une grande renommée. Ce furent probablement les modèles que de Brosse se proposa de reproduire (3). » Ailleurs, un peu plus tard, le même auteur a renouvelé ces éloges en y mêlant quelque critique : « On aurait le droit de juger plus sévèrement ce portail que le Luxembourg. On ne peut le méconnaître, ici l'architecte français s'est laissé entraîner par l'influence italienne. Debrosse n'eut certainement pas d'autre idée alors que de doter la France d'une de ces décorations en placages qui étaient alors fort en vogue en Italie Cependant ce portail fut
(i) Lettre de Jeannette-Philippine Leclerc, sœur de l'architecte Simon Louis Du Ry, venue à Paris avec son mari, ingénieur qu'elle aidait dans ses travaux, le 9 aoîit 1733 (Bull. hisi. prot., 1902, p. 556).
(2) Bull. hist. prot., 1856, p. 173.
(3) L. Vaudoyer, Magasin pittoresque, 1845, p. 75. Cette église fut construite en 1568 par ordre du cardinal Alexandre Farnèse pour les pères prof es de la Compagnie de Jésus. La façade était « benessimo adornata » (Pinarolo, Vantichita di Roma, Rome, 1713, t. II, p. 144).