SALOMON DE BROSSE DESSINATEUR
son éducation et de son milieu, un artiste comme le nôtre : « A prendre l’art vers 1610 on ne peut guère savoir où il aboutira, tant 1 y a en lui de choses : antiquité, Renaissance, Italie, Flandre, art naissant des jésuites, traditions nationales, tout cela se mêle ou plutôt se juxtapose. » Dans l’œuvre de Salomon de Brosse les deux premiers facteurs apparaissent très puissamment, le troisième existe à un moindre degré et plutôt de seconde main, les quatrième et cinquième n'entrent pas en ligne de compte, le dernier est de beaucoup prédominant. Et c’est ce que M. Lemonnier paraît implicitement reconnaître, s’il ne le dit pas d’une façon formelle, lorsqu'il place S. de Brosse le premier sur la liste des « principaux architectes qui essayèrent, presque sans en avoir conscience, de réaliser dans leurs œuvres des conceptions en partie nouvelles » ; plus loin il se demande pourquoi cet artiste savant, ingénieux, capable même de grandes conceptions, ne tient pas plus de place dans l’histoire : termine-t-il un style plutôt qu'il ne le commence ? A-t-il subi des influences plutôt qu’il n’en a exercé ? Je crois pour ma part que son talent fut supérieur à son rôle ct que l'école française du xXvTrI° siècle procède peu de lui(r). »
Nous avons le regret, sur ce point, de n'être pas entièrement d’accord avec le savant professeur. Par le fait même que ses œuvres ont été, en plus d’une circonstance, les premières en leur genre après une longue période d’inaction forcée des artistes français, elles ont exercé certainement une influence considérable sur les architectes contemporains. Si S. de Brosse n’a pas exercé un rôle direct comme chef d'école par un enseignement proprement dit, il a pour ainsi dire prêché d'exemple, et les imitations manifestes de ses œuvres que nous trouvons dans des portails, des hôtels, des châteaux, postérieurs aux monuments élevés par lui, témoignent assez de l'influence exercée par le prestige de son talent sur des concurrents ou des émules subissant probablement à leur insu cette influence même.
(1) L'Art français, p. 216 (cf. p. 414, où S. de Brosse figure également en tête de la « liste des principaux artistes français entre 1610 et 1660 ») et 234. C'est nous qui avons mis en italique divers passages caractéristiques.
138 SALOMON DE BROSSE $ 2. — S. de Brosse dessinateur.
Nous avons la bonne fortune de pouvoir examiner aujourd’hui encore les dessins d’après lesquels S. de Brosse a fait une de ses œuvres principales (le château de Coulommiers), et quelques autres restés à l’état de projets, ou plus ou moins modifiés dans l'exécution d’autres édifices. C’est un album dont nous avons déjà dit quelques mots (1). Comme c’est le seul document de ce genre que nous connaissions à propos de S. de Brosse, et que ces albums d'architectes anciens, en général, sont assez rares, nous croyons devoir en donner une description plus détaillée.
Ce sont quarante-neuf grands feuillets (de 0"35 X 025), soigneusement reliés en vélin. Les trente premiers seuis sont couverts, au recto ct au verso, de dessins qui sont d’une même main : celle — très sûre et très légère — de S. de Brosse. Après quelques feuillets blancs, les derniers ont servi au second propriétaire de l’album (à qui S. de Brosse l'avait transmis pour exécuter précisément les travaux du château de Coulommiers), son parent et élève Charles du Ry (2).
Sur la couverture on lit en effet d'abord (3) : « Je suis à de Brosse, mule sixeceht sept» cetlen sutotaree tro eus a Du RD puis « Ce présent livre appartient à Charles du Ry, architecte des basti-
(1) Nous avons pu l'admirer à loisir et en reproduire quelques pages,. grâce à l'extrême bienveillance du possesseur actuel M. le baron de Bethmann, que nous remercions très vivement de cette généreuse autorisation ; son bibliothécaire M. Masson a droit aussi à notre gratitude. M. Read, à qui l'architecte H. Labrouste avait montré cet album, l’a décrit sommairement dans la France protestante, 2° édition, t. IIT, col. 209, ainsi que M. Masson dans le Bulletin de l'hist. du prot. de 1902, p. 458 (tirage à part, p. 178). L'album avait été exposé cette année-là, rue des Saints-Pères, 54, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la fondation de la Société d'histoire du protestantisme.
(2) I y à eu plusieurs architectes qui, dans la nombreuse famille Du Ry, ont porté ce même prénom. Il semble probable que celui-ci était le mari de Camille Métivier, peut-être une nièce de Florence Métivier, la femme de S. de Brosse (cf. France prot., 2° éd., t. V, col. 1063 ; Douen, Révocation de l’édit de Nantes à Paris, t. IT ; Bulletin hist. prot. 1806, p. 523, et passim).
(3) Ou plutôt on lisait, car les inscriptions ont été presque effacées par les réactifs qu'ont employés MM. Labrouste et Read.