CHAPITRE PREMIER
Châteaux et hôtels particuliers
$ 1. — Hôtel de Soissons.
Sur le plan de Paris de Mathieu Mérian (1615) on voit l’emplacement de l’hôtel de « Soison » et ses dépendances nettement délimitées par les rues Coquillière, de Grenelle, des Deux Ecus et du Four. Aujourd’hui (dans le Il° arrondissement) la première seule a conservé son nom ; les autres s'appellent Jean-Jacques Rousseau, Berger, et Vauvilliers. On distingue une chapelle à l’angle des rues Coquillière et de Grenelle, et un jardin occupe l’angle des rues de Grenelle et des Deux Ecus, mais on ne peut bien distinguer les détails des bâtiments proprement dits situés le long de la rue du Four. On voit seulement que la façade sur les jardins était perpendiculaire à la rue des Deux Ecus, et dans le prolongement d'une petite rue (des Vieilles
Etuves) qui est aujourd'hui la rue Sauval. C'est-à-dire que la partie centrale de ces constructions se trouvait presque exactement vers Île centre de la Bourse du Commerce actuelle.
Pour compléter ce plan, contemporain de S. de Brosse, il faut consulter celui de Gomboust, qui est de 1653. On y distingue beaucoup plus de détails et notamment l'impasse de l'Hôtel de Soissons qui est aujourd’hui la rue Oblin (remaniée en 1908).
Les constructions anciennes, autour d’une petite cour rectangulaire, qui se trouvent de ce côté, ne sont probablement pas celles où a travaillé Salomon de Brosse. Faisant pendant à ce quadrilatère on en voit un plus grand au coin des rues du Four et des Deux Ecus. Et dans l'angle nord-ouest de la grande cour se trouve la colonne dorique, de 1572, qui subsiste aujourd’hui contre la Bourse du Commerce en face de la rue de Vannes.
Entre l’hôtel de Soissons primitif et cette autre partie qui fut spéc'alement « l’hôtel des deux Reines » s'élevait, d’après le plan de Gomboust (à la place d'un corps de bâtiment très simplement figuré sur le plan de Mérian), une construction monumentale, entre un grand ct un petit jardin, comprenant un portique dans le prolongement de la rie des Vieilles Etuves, et, à l’est de ce portique, une cour formée par un grand pavillon central et deux pavillons latéraux. Les toits très élevés et la disposition générale rappellent beaucoup le palais du Luxembourg et le premier château de Versailles, œuvres de S. de Brosse qu'on voit précisément figurées sur le plan de Gomboust. La disposition est un peu différente sur le plan de Turgot en 1730 qui paraît moins exact sur ce point (feuille 14).
On serait fort tenté, au premier abord, de reconnaître ici la manière de notre architecte. Cependant on ne lui attribue, à l'hôtel de SOIssons, qu'un portail monumental, et on le plaçait jusqu'à présent sur une façade rue de Vauvilliers (presque en face du pavillon sud-
uest des Halles, si cette hypothèse est exacte) (H):
(1) Ainsi M. Read, papiers inédits à ja Bibl. d'hist. du protest. fr. ; cf. Mémoires de l’Académie des inscriptions (1751), t. XXIII, p. 262. D’après M. Douen l'entrée principale (celle du parc ?) se serait trouvée vers le n° 55 de la rue J.-J. Rousseau (Encycl. des sciences relig., t. XII, p. 780).
Parmi les œuvres les plus admirées que S. de Brosse ait faites, il en est plusieurs de ce genre, et on peut donc, à ce point de vue comme à plusieurs autres, le considérer comme un précurseur et un maître de tant d’autres architectes qui, ensuite, ornèrent de semblables portails les hôtels de la capitale de France. Cette partie des bâtiments prenait à cette époque une importance qu'elle n'a plus aujourd’hui. De la plupart des hôtels du xvrr* siècle ce que voit un passant, dans la rue, est peu de chose. « Seule la porte cochère avait un aspect monumental pour donner l’idée de la richesse ou de la puissance du propriétaire (1). » Toujours est-il qu'au dire de Sauval le portail de l'hôtel de Soissons était « aussi grand que superbe, simple, rustique, fort haut, fort large, un des chefs-d'œuvre de S. de Brosse... Jusque là personne en France ne s'était avisé de parer les palais de portaux d’une grandeur si extraordinaire et si majestueux. Celuici est le premier (2) ». Aïlleurs Sauval, dont une rue voisine porte le nom, dit encore : « La colonne est sans aucune architrave. Son piédestal porte en quarré une toise 5 pieds 4 pouces de hauteur sur cinq assises de pierre, une toise 3 pieds de saillie, dans ses angles 2 pieds 2 pouces, les deux thores sans ornemens, 1 pied 9 pouces et demi, etc. », et plus loin : « La colonne et l'hôtel sont de Jean Bullant (3). » Peut-être y a-t-il ici une erreur, ou S. de Brosse n’a-t-il fait que compléter l’œuvre de Bullant par l'addition du portail qui, en tout cas, lui revient incontestablement. On l’a comparé au portail du palais Farnèse (4).
On trouve dans l’album de 1607-1613 deux dessins que M. Masson (5) pense avec raison être deux projets pour ce portail de l'hôtel de Soissons, il y a même, à notre avis, deux autres états d’un troi-
(1) H. Lemonnier, L'Art français, p. 236. :
(2) SaAuvai, II, p. 216. Voir ci-dessus page 43.
(3) SauvaL, III, p. 10. La gravure de Pérelle que nous reproduisons en réduction porte comme légende : « Veuë de l’Hostel de Soissons bati par Catherine de Medicis, et conduit par Jean Bullant Architecte du Roy. »
(4) France prot., 2° éd., t. III, col. 205.
(5) Bulletin hist. prot. 1902, tirage à part, p. 170.
sième projet (f. 17 r°, 18 r° ; f. 11 v°, 13 v°) : d’abord une porte rectangulaire de 5 pieds de largeur sur 9 de hauteur ; deux pilastres supportent un fronton triangulaire surmonté de deux statues de femmes à demi allongées, croisant des palmes ; au centre du triangle est le monogramme AV.
Le second dessin, très poussé, représente une porte rectangulaire de 12 pieds de hauteur sur 10 de largeur surmonté d’un demi-cercle de 5 pieds de rayon avec le monogramme AV surmonté d’une couronne comtale et au-dessous de l’entablement, dans un écusson portant les deux blasons accolés de Charles de Bourbon, comte de Soissons, et de ia comtesse (Anne de Montafié). Le rectangle surmonté d'un fronton en un arc de cercle est flanqué de deux statues de femmes assises. Quatre grandes fleurs de lys complètent la partie supérieure de la décoration. L’une apparaît, avec la coupe d’un pilastre, sur un autre feuillet (12 r°). Sur chaque battant de la porte, dans les panneaux carrés du haut et du bas est répété le monogramme AV, tandis qu’un heurtoir très ouvragé orne chacun des panneaux du milieu. L'ensemble est plein de majesté et d'harmonie. Sur le f. 7 v° on voit une coupe de la grande porte de la p. 8 v°, et une façade latérale. Enfin sur les feuillets 17 r° et 18 r° se trouvent deux croquis — le second plus détaillé -— d'un même projet où la porte a une toise et demie de largeur. Le monogramme AV figure sur la page 17.
$ 2. — Hôtel de Bouillon (x).
Il était situé rue de Seine : au n° 12 il en reste quelques traces : la rue des Beaux-Arts à été ouverte sur son emplacement et celui de ses jardins. En 1586 se trouvaient là deux propriétés qui furent acquises par Henri de la Tour, vicomte de Turenne, duc de Bouillon. Après sa mort en 1623 l'hôtel fut vendu à Roger du Plessis, sieur de
(1) Ci-dessus, chap. IT, p. 46.